Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Invulnérable

De
144 pages
Une jeune femme s’enferme avec le cadavre de son mari la veille de son enterrement. Elle compte sur cet ultime face à face pour percer le mystère de son suicide et chasser toute trace de chagrin et de culpabilité. Elle nourrit même le fol espoir d’en sortir grandie et plus invulnérable que jamais.
Car notre héroïne est une femme habitée par une ambition et une volonté de puissance hors du commun, et elle a choisi le terrain de la politique pour les exercer. Chef de cabinet de la ministre de l’Écologie, elle est parvenue à conquérir ce poste grâce à son audace et à son intelligence mais n’a pas l’intention de s’arrêter là. Depuis son adolescence, elle met tout en œuvre pour atteindre un rêve : devenir la première femme présidente de la République française. Or le suicide de son mari pourrait bien compromettre ses plans.
Sa vie, ses espoirs, ses angoisses, ses fantasmes, sa vision implacable de la société n’auront bientôt plus aucun secret pour nous. Avec elle, nous traverserons tous les déchirements que cette confrontation va provoquer. Avec elle, nous mourrons et nous vaincrons.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

:
: Invulnérable
Couverture Hubert Michel
Photo auteur : © Francesca Mantovani
© Éditions Stock, 2012
ISBN 978-2-234-07383-8
www.editions-stock.fr
DU MÊME AUTEUR
Héroïque, roman, Stock, 2007
[…] elle regarda des courses de jeunes gens, et certains finissaient par être tellement épuisés qu’ils perdaient connaissance. Puis – étrange contraste – des courses de jeunes femmes, tellement épuisées elles aussi que certaines perdaient connaissance. Mais, cette fois, le public riait aux éclats.
Jean Rhys, Quai des Grands-Augustins
 
 
Et il y a là-dedans la volonté, qui ne meurt pas. Qui donc connaît les mystères de la volonté, ainsi que sa vigueur ? Car Dieu n’est qu’une grande volonté pénétrant toutes choses par l’intensité qui lui est propre. L’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par l’infirmité de sa pauvre volonté.
Edgar Allan Poe, Ligeia
… Enfin seule avec lui. Des lustres que ça n’est pas arrivé. La dernière fois ? Inutile de chercher. C’est ici et maintenant qui compte. Moi qui dois rester dans ce salon en compagnie du cadavre de mon mari le restant de l’après-midi. À me tourner les pouces sans rien faire pendant trois heures, peut-être quatre. La vie serait tellement plus excitante libérée de toute cette mollesse sentimentale. On habiterait déjà sur Mars. Réglés les problèmes de surpopulation, de famine et de réchauffement de la planète. La Terre ne servirait plus que de résidence secondaire. Les scientifiques auraient découvert comment mettre enceints les hommes. Notre race, mêlée à celles d’extraterrestres venus d’autres galaxies, aurait développé des facultés incroyables. Mourir ne serait pas plus angoissant pour elle que pour nous de traverser la rue à un passage piéton. La tristesse, le désespoir disparaîtraient totalement de ses émotions. La capacité de deviner l’avenir, de supporter des températures très élevées naîtraient de leur effacement. Pourvu que personne ne découvre que les radiateurs sont allumés. Ce n’est plus seulement l’après-midi que je passe enfermée ici, mais la nuit entière. Il en est hors de question. Le temps est compté.
Quelqu’un pourrait passer par le jardin et m’apercevoir à travers les portes vitrées. Me trouver bien sereine. Ne rien laisser au hasard. Prendre cette chaise en bois rouge comme leur parquet, m’asseoir devant le cercueil, le regard désespérément vide, fixé sur son visage. Voilà. À partir de maintenant et pendant trois heures, quatre à tout casser, je ne quitte plus son visage des yeux. Sa peau est déjà plus grise, ses lèvres plus retroussées que ce matin. J’aperçois ses dents. C’est bon signe. La température monte. L’odeur va suivre. Il n’y a plus qu’à patienter. Que faire en attendant ? Comment continuer à vivre ? C’est la première et dernière fois que j’ai devant moi autant de temps à perdre. Alors profites-en bien ma grande ! Cet ordre aurait franchi à l’instant sa bouche si ses lèvres pouvaient encore bouger. Il détestait les regrets autant que le fromage. C’est pour ça que je l’ai épousé. Je vais lui obéir. Pour une fois. Ce sera ma façon à moi de lui rendre hommage. Pour de vrai. Je le promets, je le jure : à l’issue de ces trois heures, ma vie ne sera plus la même. J’aurai effrayé la mort. Définitivement.
Oui, je me permets d’étendre les bras, de poser les doigts sur le rebord du cercueil, de laisser les jambes bien écartées, de m’adosser contre le dossier de la chaise. Le sang doit pouvoir librement voyager à travers tout mon corps. Je veux qu’il se sente libre comme jamais. Veiller un mort est l’occasion rêvée pour s’évader. Comment du bois peut-il être aussi froid ? ! Il a été scié dans un iceberg ! Son cadavre ne se décomposera jamais. Je suis foutue. J’obligerai dès demain matin le croque-mort qui m’a vendu ce cercueil à me rembourser jusqu’au dernier centime. Je ne vais quand même pas souffler dessus pour le réchauffer ? ! Chiasse ! Calme ! Quelqu’un pourrait te voir. Repose tes mains. Ne bouge plus. Échappe-toi.
Je vais rédiger le discours de VLC à la virgule près. Il n’y aura plus qu’à le taper tout à l’heure dans le taxi et lui envoyer. Étrange qu’elle n’ait pas encore saturé ma messagerie de ses menaces. Plus qu’étrange, inouï. Une nouvelle explosion d’ulcère ? Une nouvelle tentative de suicide de son fils cadet ? La découverte par son obèse et intégriste de mari de ses relations sexuelles avec le chef cuisinier noir d’Orsay ? Sa fureur hystérique et l’arrêt cardiaque ou l’embolie cérébrale qui a suivi de peu ? Aucune autre raison ne peut expliquer son silence. Sa peur d’échouer est son oxygène. Même ce discours qui sera sciemment écrit pour être oublié aussitôt entendu la terrorise au plus profond de sa chair. Tant qu’elle n’en aura pas vérifié chaque mot dans le dictionnaire et appris chaque phrase par cœur, sa bouche desséchée lui rongera la langue. VLC est la plus incurable masochiste que je connaisse. Sainte VLC.
Rien ne sert de se presser. J’attendrai son vingtième coup de fil et son catalogue de menaces stupides, parfois drôles, pour m’y mettre et le torcherai en cinq minutes. Les ultimatums donnent des ailes. J’ai aimé hier matin qu’elle promette d’envoyer ma chatte griller au fond du quatrième réacteur de Fukushima si je la contredisais une fois encore. Je l’ai aussitôt contredite. Hélas, ma chatte et moi sommes toujours à Paris. Sainte VLC. Bientôt, elle me vénérera et rêvera de fourrer son long nez dans ma chatte. Je l’irradierai jusqu’à la moelle.
Si son mari est mort, nous serons les deux plus jeunes veuves du ministère à seulement trois jours d’intervalle. Trait commun idéal pour devenir son âme sœur. Infiniment plus fédérateur que si nos enfants étaient nés le même jour à la même heure. Même un cancer du sein n’aura jamais le pouvoir de nous rendre aussi complices. VLC me verra d’un autre œil. Je ne serai plus son chef de cabinet hyperefficace corvéable à merci et ennemie potentielle à tenir à distance. Je serai son double, un parfait reflet de son désespoir feint et de sa joie indécelable d’avoir retrouvé une nouvelle liberté. Une excitante prolongation d’elle-même. Je nous vois déjà dans une semaine ou deux, au beau milieu de la nuit, vautrées sur le tapis de son salon (qui décora, paraît-il, la chambre de Louis XIV à l’époque où il baisait la Montespan), vidant quelques-unes des meilleures bouteilles de pinard de la cave de son défunt mari, en échangeant sans complexe les anecdotes les plus croustillantes de nos années de mariage. Il faudra que je pense à en inventer quelques-unes. Ni trop pathétiques, ni trop futiles. VLC doit y croire sans pour autant me trouver pitoyable. La pitié tue. Son ivresse ne me révélera sans doute rien de très utile que je ne sache déjà mais elle me servira de vaseline pour mieux pénétrer son cœur. Je suis déjà son cerveau. Si son mari est mort, elle est à moi. Alléluia.
En revanche, si la tentative de suicide de son fils a réussi, je perds au moins deux ans. Pour oublier, elle deviendra un bourreau de travail jusqu’à épuisement total. Elle se passera de l’aide des autres et se chargera elle-même de chacune de leurs tâches. Elle écrira péniblement et sans talent ses discours, trouvera du plaisir à s’échiner dessus des nuits entières. Mais surtout, sa peur viscérale d’échouer sera ensevelie sous le poids de sa culpabilité. Elle n’aura plus besoin d’être rassurée, de voler aux autres leurs talents. Je ne pourrai plus lui servir de père de substitution, de matière grise à volonté, ni de souffre-douleur inépuisable. Elle ne sera plus à ma portée. Je ne contrôlerai plus rien. Démissionner dans ces circonstances me desservira. Il faudra tout recommencer de zéro sans aucune garantie. Je recommencerai.
Si sa tentative a une fois encore échoué, ce dont je suis persuadée – il ne peut plus se passer de cette vie sans effort, plus tranquille encore que la mort, que lui paient ses parents –, VLC le fera interner dans une clinique encore plus confortable que leur appartement. Le léger remords qu’elle en éprouvera et qui ne la quittera plus, aura pour effet de creuser un peu plus sa peur de l’échec. Elle voudra le consoler en lui prouvant qu’à défaut d’être une mère exemplaire, elle sera une femme politique d’exception dont il pourra être fier le restant de sa vie. Le ministère de l’Écologie ne lui suffira plus, elle visera les Finances ou les Affaires étrangères. Plus que jamais persuadée qu’elle n’en a pas les capacités, elle voudra qu’on la convainque du contraire. Je serai là pour ça. Je me hisserai avec elle. Mon envol sera avancé de plusieurs mois.
Si son ulcère s’est rouvert, elle est à l’hôpital sur la table d’opération et sortira demain contre l’avis des médecins. Je passerai la nuit prochaine dans son bureau à lui faire répéter son discours. Si elle se trompe deux fois de suite, elle me giflera. La maladie la rend furieuse. Je filmerai la scène pour la faire un jour chanter. Je quitte sur-le-champ cette pièce si ce n’est pas là l’explication de son silence. Dossier suivant.
Non mon cher Pierre ! Même mort, tu ne me feras plus céder à ce vain plaisir. Même si je le voulais, je ne pourrais pas. Je n’ai rien prévu ni imaginé. Pas un mot, pas un geste. C’est le noir total. Mon dîner avec le Premier ministre mercredi prochain n’est pour le moment qu’un rendez-vous inscrit sur mon agenda. Rien de plus et, jusqu’au dernier moment, il le restera. Tu n’as plus aucun moyen pour m’obliger à te raconter comment, minute après minute, les choses se dérouleront. Tu ne sauras pas combien la réalité s’est écartée de mes prévisions. Je ne vous entendrai, ni toi ni ton fantôme, m’accuser de mentir ou, pire, me traiter de magicienne. Tu n’as jamais admis que ma connaissance du Monde suffisait à me donner ce pouvoir. Sache que je n’ai plus besoin de l’utiliser. Je suis devenue assez puissante pour m’en passer. Quoi qu’il arrive, je réussirai à me rendre encore un peu plus indispensable aux yeux de ton ancien camarade de chambre. Si, comme lors de notre première rencontre, il me demande de lui enlever les points noirs du dos, je te promets de venir chaque semaine pendant un an déposer un bouquet de fleurs sur ta tombe.
Non, en attendant que les gaz putrides de ton cadavre provoquent mon évanouissement et envahissent les autres pièces de la maison de tes parents, je veux partir d’ici, te dévoiler un secret, un autre don qui prouve la force incroyable de ma volonté. N’as-tu jamais rêvé de nager dans les profondeurs du Beagle à l’extrême sud de la Patagonie, en face du cap Horn, là où les eaux sont si froides et si pures qu’aucune cellule vivante n’a jamais été repérée ? Moi je peux réaliser cet exploit, à l’instant même, sans bouger ni fermer les yeux, juste en arrêtant de respirer quelques secondes…
Voilà, j’y suis, je nage dans les abysses du Beagle. Le silence est terrifiant. Il efface de ta mémoire l’existence des sons. Entendre ne signifie plus rien pour toi. L’obscurité est si éternelle que ton corps ne fait plus qu’un avec elle. Tu es cette inviolable obscurité. Aucune drogue, aucun amour ne peut te faire ressentir ce que je ressens. Tu n’es plus seulement perdu au milieu des entrailles métalliques de l’océan, tu voles, tu te disperses dans les confins de l’espace, là où l’Univers a commencé. Plus rien ne t’effraie, plus rien ne peut te tuer, même le froid sidéral qui dévore ton cœur plus vite que des milliers de piranhas…
Folle ! Tu me crois enfin devenue folle, à point pour la camisole chimique ? ! Ma raison a bel et bien perdu pied à force d’avoir été traumatisée, taillée pour ressembler à un diamant. Au moins, tu ne seras pas mort pour rien. Lors de notre premier dîner officiel d’amoureux au Méditerranée, tu m’avais mise en garde : « Ta vitalité est d’une admirable monstruosité, seuls les plus grands fous de l’Histoire naissent avec. Dresse-la pour qu’elle ne te dévore pas. » Ce sont tes paroles exactes. Et la dernière fois que nous nous sommes vus vivants, il y a six jours, je t’ai fait peur aussi, n’est-ce pas ? Tu m’as surprise sur mon lit plongée dans mes pensées : je m’assurais que chaque piste qui pouvait révéler l’usurpation de mon MBA était toujours impossible à déterrer. Rien de fantastique. Pourtant mon regard t’a fait reculer comme si tu avais aperçu, tapie au fond de moi, une bête assoiffée de sang prête à te sauter au visage. Mais, désolée de te décevoir, je ne suis pas folle. Personne ne tient plus que moi à la réalité et je l’analyse aussi platement, précisément, objectivement qu’un ordinateur. Et si je peux nager au fond du Beagle, je ne le dois qu’à la stupéfiante force de mon imagination. C’est ma façon à moi de me détendre, de me concentrer, de me préparer à vaincre à tous les coups. Chacun son arme. Toi, tu as choisi la mort.
Il commence à faire chaud. Mes mains sont moites. Un jour, mon corps ne produira plus une seule goutte de sueur. Il pleut. Tant mieux. Je peux me lever, faire quelques pas. La probabilité que quelqu’un dans les cinq prochaines minutes passe devant ces portes vitrées vient de tomber sous le seuil des deux pour cent. Tous ces arbres, ces arbustes, ces plantes, ces choux-fleurs géants serrés les uns contre les autres sur une surface aussi exiguë. On dirait des déportés entassés dans un wagon qui vous regardent les yeux pleins de désespoir et de noirs reproches. La jungle à Paris ! Ses parents n’ont jamais eu peur du grotesque. Tout chez eux manque de légèreté, de vide, d’horizon, de clarté, de franchise, d’indigence. Comme un boa constrictor de la forêt amazonienne, leur fric et leur mauvais goût finiront par les étouffer. Et il n’y a aucun doute, Pierre est le premier à en avoir fait les frais. Il est mort à cause d’eux. Pourquoi chercher plus loin ? On n’échappe pas aux tentacules familiaux. Et cette pluie toute dégueulasse qui balance de vrais crachats de clodo sur les vitres. Quelle petite ordure, ce ciel. Je donnerais cher pour que tout soit déjà fini, pour que ma mémoire ait passé à la broyeuse cet enfer vert miniature qui me nargue, pour être déjà ce soir, allongée dans ma baignoire plus éblouissante que le soleil, à griller une cigarette, satisfaite du choc provoqué par mon nouveau numéro de veuve éplorée. Pour que ce miracle se réalise à l’instant, je serais prête à payer très cher, à faire un sacrifice lourd de conséquences sur la suite de mon existence. Mon dîner avec cette saloperie de Verveine-Menthe ? Plutôt m’enfermer vivante dans son cercueil. Comme de l’héroïne pure, mercredi je m’infiltrerai plus loin encore que la dernière fois dans ses veines. Au moment de nous quitter, ce cher Premier ministre sera encore un peu plus convaincu de mon inestimable valeur politique. Bientôt, lui aussi ne pourra plus se passer de moi. Il faut tenir jusqu’au bout. Je tiendrai. À moi toute seule, je suis déjà un miracle. Je ne bouge plus de cette chaise même si un déluge s’abat dehors.
Dans moins de trois heures, plus personne – même les plus médisants, même ceux qui rêvent de me voir morte – n’osera encore me soupçonner de l’avoir tué. Je serai blanchie de la tête aux pieds. Quand je serai ministre, plus personne ne saura de quoi est mort mon mari. Quand je serai présidente de la République, plus personne ne se souviendra que j’ai été veuve. Rien n’est plus précieux, plus périlleux que le raccourci que je suis en train de faire prendre à ma carrière. Un faux pas et tout s’écroule. Le suicide de mon mari est une avalanche. Je ne le laisserai pas m’ensevelir.
En attendant que VLC se réveille et puisqu’il n’y a aucune activité plus constructive à entreprendre dans les minutes à venir, vérifions une fois encore qu’aucune erreur n’a été commise, qu’aucune mauvaise surprise ne m’attend. Je ne quitte plus son visage des yeux.
J’ai réussi à maîtriser ma colère quand je l’ai découvert et à pleurer toutes les larmes de mon corps. J’ai réussi à faire trembler ma voix quand j’ai appelé les flics pour les avertir que mon mari était pendu dans sa chambre. Mon visage était livide et je pleurais toujours quand ils sont arrivés. Recroquevillée dans le canapé du salon, incapable de parler, j’ai joué la femme en état de choc. Ils y ont cru. Après m’avoir annoncé que mon mari s’était suicidé, la légiste m’a aussitôt fait une injection d’anxiolytiques. Le lieutenant, lui, m’a proposé de m’interroger plus tard quand je m’en sentirai la force. J’étais tellement mal qu’il s’est chargé d’appeler mes beaux-parents. Je n’ai aucun mérite. Mon chagrin, les flics s’en foutaient. Même si j’avais été la plus mauvaise comédienne, ils m’auraient crue. Tout ce qui les intéressait, c’était d’avoir la certitude que son suicide n’était pas un crime maquillé. Heureusement que Pierre n’a pas merdé. J’aurais été la première sur la liste des suspects. À l’heure qu’il est, je ne serais pas sortie de l’auberge. Son père m’a jeté un regard noir en sortant de sa chambre et ne m’a pas adressé un seul mot le temps qu’il est resté dans le salon. Quand la police a emporté le corps dans une housse, je me suis jetée sur lui en hurlant. Il a fallu deux types pour m’arracher à lui. J’ai beuglé si fort que les voisins du sixième sont descendus voir ce qui se passait. Son père, bouleversé, m’a prise contre lui aussi délicatement que si j’avais été un nourrisson. J’ai recouvert sa joue et son cou de morve et de larmes. Heureusement que j’arrive à pleurer comme on ouvre un robinet. Après ça, son père m’a traitée avec un respect et une gentillesse auxquels je n’avais jamais eu droit pendant les sept ans de mariage avec son fils. Je n’ai plus rien à craindre de ce vieux croûton. Il a été l’avocat de tous les anciens barons de la gauche. Il connaît tous leurs méfaits. Un jour, s’il ne meurt pas avant, il pourra être très utile. Je le presserai comme un citron. Troisième étape. J’ai réussi à empêcher l’incinération de son corps. Ma hargne a choqué sa mère. Elle croyait qu’une fois mort, son fils sortirait immédiatement de ma vie et que le destin de son cadavre lui revenait de plein droit. Elle voulait répandre ses cendres sur la plage de leur villa à Procida. J’ai réussi à la culpabiliser de vouloir aussi facilement se débarrasser de lui. Quatrième étape. Plus facile que je ne le pensais. Organiser chez eux une veillée funèbre ouverte à toute la famille, à leurs amis, aux miens et à ceux de Pierre. Sa mère a eu une légère chute de tension après mon annonce. Mais finalement ils ont tous fini par accepter ma proposition avec reconnaissance. Même sa sœur, qui a fait preuve d’une énergie et d’une imagination incroyables pour annuler notre mariage, est venue me remercier de mon dévouement. Négligeable. Comédienne sans talent mariée à un chef de clinique de seconde zone. Cinquième étape. Trouver un thanatopracteur bavard et accommodant. Je n’ignore plus rien de la décomposition d’un cadavre, des conditions de la préservation des chairs et des tissus, des réactions chimiques. Depuis deux heures, il n’y a plus assez de formaldéhyde dans ses artères. L’évolution bactérienne a repris. Sixième étape. Jouer la veuve éplorée que le chagrin a rendue folle. Éclater d’une colère noire au cours de la veillée du corps. Reprocher aux invités en train de manger et de boire leur indécence. Chasser tout le monde. J’ai réussi. En moins de dix minutes, leurs sacs et manteaux sous le bras, ils sont tous partis. J’ai eu le temps de lire dans les regards qu’ils m’ont jetés de la pitié, de l’effroi, et même de la sincère compassion. Thibault m’a serrée dans ses bras en pleurant. Tout le monde a vu la scène. Tous savent qu’il était le meilleur ami de Pierre. Mon innocence a pris quarante points. Septième étape. S’enfermer avec son cadavre. Attendre trois heures que les gaz continuent de s’accumuler et finissent par dégager une odeur de pourriture atroce qui provoque mon évanouissement. La famille défoncera la porte et appellera en catastrophe le samu. Quand je reprendrai conscience, je demanderai, les yeux pleins de larmes, pourquoi ils ne m’ont pas laissée retrouver Pierre. Si tout se passe comme prévu, ils raconteront à leurs connaissances l’autre folie que mon chagrin m’a fait commettre. Bientôt, mon exploit sera connu de tout Paris. Qui osera encore me soupçonner d’avoir tué mon mari ? Huitième étape. Se draper pendant l’enterrement dans un silence et une impassibilité effrayants de dignité. Faire croire que seul un terrible effort sur moi-même explique ma présence au cimetière et me donne la force de ne pas m’effondrer à chaque pas. Piece of cake. Neuvième et dernière étape. Continuer pendant une bonne année encore à afficher en toutes circonstances cette stoïque et glaciale dignité. J’en aurai alors fini.
Le risque que ce soupçon ait des conséquences sur ma carrière était peut-être minime, mais il existait. Lui fracasser la tête était la moindre des choses. J’aurais pu être une grande actrice.
Comme je suis belle dans le reflet de cette vitre. On dirait Vivien Leigh sur le point d’abattre cette répugnante saloperie de soldat nordiste dans les escaliers de Tara, d’un coup de fusil en pleine tête. Il efface la pâleur, les cernes, toutes les petites imperfections de la peau, même la cicatrice au coin de l’œil d’une rougeole mal soignée, la mâchoire trop carrée, rend noble le nez de fouine, plus mystérieux les yeux noirs, inoxydable le teint, émouvantes les lèvres trop rachitiques. Il ne conserve que le meilleur de vous-même. Si les miroirs avaient cette faculté, les taux de suicide et de meurtre s’effondreraient. Je suis sûre que si je sors le cadavre de Pierre et le serre contre moi, notre reflet sera aussi glamour et irrésistible que notre photo de mariage.
J’agace la pluie. Je la débecte. Ses gouttes mitraillent de toute leur force la vitre. Elles rêvent de la briser pour me transpercer. Je tremble de peur ! Canarde ! Crache ! Dégueule autant que tu veux ! Je suis invincible. Je n’ai rien à me reprocher. Je laisse la culpabilité à tous ces pauvres périssables qui ne méritent pas d’être nés. Ce n’est pas toi, ridicule condensation atmosphérique, qui vas me faire la morale. Tu ne connais rien à la cruauté humaine. Occupe-toi plutôt d’arroser les pays qui meurent de sécheresse !… Non, ne tape pas contre la vitre ! Retiens-toi. Arrête de délirer. Il a raison, tu es folle, folle. Retourne t’asseoir. Les parents de Pierre risquent d’avoir entendu. Ils vont venir me demander ce qui se passe. Je devrai les tranquilliser. Je ne dispose d’aucun argument convaincant pour expliquer ce choc sur la vitre de leur salon. Mon brusque enfermement dans cette pièce doit déjà les inquiéter. Si je ne les rassure pas, leur peur va s’amplifier. La possibilité que j’essaie de mettre fin à mes jours ou que je sois bel et bien en train de perdre la raison va leur traverser l’esprit. Le père, avec l’aide du frère, forcera la porte pour me sortir d’ici. Tout sera alors gâché. Tout sera presque à recommencer de zéro. Tout ce temps perdu pour rien. Pétasse de pluie !
Ai-je été assez convaincante tout à l’heure devant eux ? Est-ce que ma colère a suffisamment marqué les esprits ? A-t-elle atteint son but ? Je me réjouis peut-être trop vite. En ce moment même, ont-ils cessé de me blâmer pour commencer à me plaindre ?
Est-ce qu’une lueur de moquerie n’a pas brillé dans le regard de Vezin quand je lui ai arraché des mains sa tasse de café tiède après avoir demandé à tout le monde de me laisser seule avec mon mari ? Si, j’en suis certaine. Mais quoi de plus logique ? ! Il a été l’amant de Pierre pendant presque trois ans. Ils se sont aimés passionnément. Pierre l’a quitté pour un autre. Il ne sait pas que je sais. Mon désespoir amoureux ne l’a pas amusé parce qu’il était factice mais parce qu’il était destiné à un homme qui n’a jamais aimé les femmes et aux yeux de qui je n’étais rien de plus qu’une bonne tenue de camouflage. Tant mieux. Un jour, leur amour secret m’aidera à le tenir par les couilles. Il est le parrain du fils cadet du Président. Il dirige le plus grand groupe de presse français. Il est marié à la fille du plus riche joaillier néerlandais.
Les Cottu. Ils étaient là eux aussi. Je ne les ai pas vus partir. Eux ne sont pas dupes. Ils savaient depuis le début que j’allais mener Pierre à sa perte. L’analyse qu’ils lui firent de ma personnalité une semaine avant notre mariage le prédisait déjà : « Psychotique à dominante hyperorganisée qui vit pour détruire tout ce qui n’est pas elle. » Ce portrait nous a permis de passer une soirée très drôle. Pierre a singé Dominique mais aussi sa femme avec une sidérante cruauté. Il avait un vrai talent d’imitateur. Ils ont raison de me détester. La sœur jumelle de Dominique aurait dû se marier avec Pierre. Je le lui ai raflé sous son nez. De quoi se plaignent-ils ? Elle est aujourd’hui la femme d’un cinéaste de comédies légères et mère de deux enfants. Avec Pierre, elle n’aurait rien eu de tout ça. À l’heure qu’il est, elle ne serait pas dans cette pièce à contempler tranquillement son cadavre, mais elle serait quand même sa veuve. Une veuve anéantie à jamais par des remords qui auraient laissé son corps à la merci du premier cancer, de la première sclérose en plaques ou NHN1 venus. Elle peut me remercier, venir m’embrasser les pieds, élever un monument à ma mémoire. Rien ni personne ne pouvait arracher à Pierre son suicide. Il est né avec cette peste vrillée au cœur. J’emmerde les Cottu. Eux, les plus révolutionnaires des psychiatres français, eux les spécialistes des criminels narcisso-sexuels, n’ont jamais deviné que leur meilleur ami d’enfance était pédé.
Cette nuit, à quatre heures du matin, je les appellerai, la voix paniquée, hoquetante, pour me fustiger et me traîner dans la boue. Je me flagellerai à leurs oreilles pendant une bonne demi-heure. Ils baveront de plaisir d’entendre leur bête noire agoniser de douleur. Ils seront convaincus d’avoir eu raison de moi, de m’avoir lobotomisée. Rien ne flatte plus les psychiatres que d’avoir des patients rebelles et insoumis qui finissent par leur manger dans la main. Grisés par cette victoire inespérée, ils n’auront plus envie de se délecter de ma petite personne à leurs dîners mondains. J’aurai perdu toute saveur. Ils chercheront ailleurs d’autres monstres dignes de ce nom.
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin