Ithaque est mon chemin

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Dans la bourgade imaginaire de Carbouès, en pays bigourdan, dans la période de l’après-guerre jusqu’aux années 1980 et l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, sur fond de luttes politiques, de conflits internes et de relations érotiques, l’histoire singulière, truculente et dramatique à la fois de ses habitants, d’une famille et d’une vie, portée par la voix multiple, rebelle et iconoclaste du Petit dernier dans son parcours initiatique d’adolescent en quête de la vérité, de l’amour et de la liberté. Un roman de formation, d’amour et d’aventure aux accents humoristiques et rabelaisiens, libertins et vertueux à la fois, dans le creuset duquel se fondent mensonge et vérité.


Publié le : jeudi 9 janvier 2014
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EAN13 : 9782332636393
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ISBN numérique : 978-2-332-63637-9

 

© Edilivre, 2014

 

Il n’y a pas d’autre Ithaque que celle que nous imaginons, ce qui vaut, c’est la route vers Ithaque, la seule chose qui importe est le chemin parcouru. Ithaque ne va rien nous donner d’autre que ce que nous portons en nous.

Elena Poniatowska

Chapitre I
Le chat noir

Ils sont tous là : l’Assistante Sociale qui n’aura pas le temps de le voir grandir, le Musicien qui le bercera de ses airs d’accordéon, le Motard qui gardera un œil sur lui et le fera rêver sur sa superbe moto, le Séminariste qui enflammera son imagination avec ses récits des temps antiques, ses poèmes et ses chansons libertines, la Costumière qui le fera beau pour ses premières amours, l’Etudiant qui le mettra en garde contre les pions et les morpions et l’accompagnera à la mystérieuse Auberge de l’Ecu, le Botaniste qui lui donnera le secret de ses potions érotiques et lui fera découvrir la Rue Bayard de la Ville Rose, et Ritou à quatre pattes se préparant à faire les cent coups avec lui. Assis autour de la cheminée allumée, la fratrie et le père attendent l’arrivée du Petit dernier et de sa maman.

C’est le début novembre et il commence à faire froid, bien qu’on ne soit encore qu’en brumaire dans le calendrier républicain. Jean Marie Cloutou ouvre L’Humanité qu’il a achetée à La Rapière en Gascogne le jour de la naissance de son fils pour avoir quelques nouvelles fraîches du Front Russe. La dépêche du midi, qu’il reçoit tous les jours, n’en parle pas. Jean Marie Cloutou consulte L’Humanité de temps en temps par fidélité pour son fondateur Jean Jaurès dont il est un fervent admirateur.

Sous le titre « L’armée rouge a déjà traversé neuf frontières » il lit tout haut : « Les foudroyantes victoires des armées soviétiques n’ont pu être remportées que grâce aux sacrifices consentis par le peuple soviétique, confiant en les directives du parti communiste des Bolcheviks » et il poursuit : « Tous les journaux soviétiques reproduisent aujourd’hui les textes de nombreuses lettres venant de tous les points de l’U.R.S.S. et relatant les nouveaux succès de l’émulation socialiste à l’approche du 27e anniversaire de la Révolution d’Octobre ». Dommage, dit Jean Marie Cloutou quelque peu dépité en refermant le journal, que nos bolchevicks à nous ne montrent pas un peu plus d’indépendance vis à vis de la propagande soviétique. Il n’a toujours pas digéré l’alignement des communistes français sur les soviétiques au moment du pacte germano-soviétique qu’il considère comme une trahison. L’hiver va être rude mais j’espère que le printemps sera plus clément pour mettre fin aux privations et aux désastres de la guerre. A Carbouès, comme partout ailleurs, il nous faudra régler le sort des collabos, mais surtout pas les convertir en martyrs qu’il a dit à Furet, partisan de la manière forte. Il remet une bûche de hêtre dans le feu, et une flamme, rouge et bleue, vive et puissante se met à lécher la crémaillère. Au coin du feu le chat noir ronronne, couché au fond du berceau.

Devant les flammes allongées qui lèchent le bord du pot en fonte il regarde cuire la soupe aux choux en tétant le sein de sa mère. C’est l’hiver et bientôt nivôse. Il y a du monde autour de la cheminée. Jusqu’à quand tu vas lui donner le sein ? demande Jean Marie Cloutou. Tant qu’il me le réclamera ! répond Elise. Son cerveau enregistre tout, même le silence lourd qui commence à peser autour du feu.

Il a tété jusqu’à cinq ans, dit le Musicien d’un air moqueur pour justifier l’aspect grassouillet qu’il présente déjà. N’exagère pas ! Jusqu’à trois seulement ! rectifie le vieil oncle Pierrugne qui égraine du maïs au fond de la pièce. Regarde, ça ne lui a pas mal réussi, fait remarquer à son tour la vieille Ernestine qui tient compagnie à Elise autour du feu. Ça aurait été bien dommage qu’il ne vienne pas celui là ! Une autre voix qu’il ne connaît pas renchérit : vois, il ressemble à l’Oncle Anselme. Il a déjà une bonne bouille de moine paillard. Une autre enfin qui lui est familière mais qu’il ne reconnaît pas s’exclame : il grandit à vue d’œil et bientôt il nous réservera quelques surprises ! Lui fait mine de ne rien entendre, mais il écoute, il écoute. Il écoute et remplit sa mémoire.

Il est presque minuit, il est réveillé en sursaut. L’Assistante Sociale est là souriante, penchée sur son lit, qui le couvre de baisers. Qu’il est beau ! Qu’il est mignon ! Elle n’en croit pas ses yeux tellement il lui semble avoir changé en un an d’absence. Six ans déjà. Il se rendort le visage illuminé par les grandes flammes de la bûche de Noël, sous les caresses et les baisers de la sœur aînée, la joue contre le chat noir qui ronronne à ses côtés. Au réveil du matin sous le sapin de Noël, il trouve ravi, placé bien en vue sur ses souliers d’écolier, un magnifique quadrimoteur. C’est la maquette de l’avion d’Air France qui a ramené l’Assistante Sociale de Casablanca au Maroc où elle travaille depuis trois ans pour passer Noël en famille.

Couché dans le lit de coin de la cuisine qui sert aussi de salle à manger et de salle de réunion à l’heure des échanges familiaux, après le repas du soir, et des discussions politiques entre Jean Marie Cloutou, le maire, et son premier adjoint Pierre Furet, ou les voisins et les visiteurs, il se construit un monde à la mesure de son imagination stimulée par ce qu’il entend. Un monde mystérieux de bons et de méchants, de résistants et de collabos, de sorcières et de bonnes fées, de chevaliers de la table ronde et de brigands au cœur tendre, d’aventuriers et de pirates sillonnant les lointaines mers, d’aviateurs intrépides traversant les étoiles, de loups-garous et de fantômes hantant les bois, de schéhérazades enflammant son esprit, de sirènes ensorceleuses et de vierges caressant son sexe qui, sans qu’il sache pourquoi, devient tout dur. Point de honte à jouer avec cette petite chose tabou, mais une sorte de plaisir naissant, un apaisement semblable à la prise du sein maternel. Le chat noir est toujours là, ronronnant sur l’édredon qui couvre ses pieds.

A l’étable et à l’écurie qui n’en font qu’une il parle à la jument et à son jeune poulain. Ah ! ils s’en racontent des choses ces trois là, qu’on entend dire de temps à autre. La bergerie lui découvre ses premiers secrets. L’accouplement des moutons et des brebis, la séduction des femelles, les bagarres et la jalousie des mâles, la course des brebis et les sanglants coups de cornes des béliers, le bêlement des agneaux à la recherche de leur mère pour la tétée. Le chat noir garde la porte d’entrée entrebâillée de la bergerie pour laisser passer les premières lueurs de l’aube.

C’est la rituelle sortie des bêtes, même en hiver aux premiers flocons de neige. Mais aujourd’hui c’est le printemps, on est en germinal. Il y a quelques jours à peine que nos fidèles amis les hirondelles sont revenues. Ça c’est Jean Marie le Raconteur qui l’a écrit dans La dépêche du midi. Déjà elles s’activent à faire leur nid à l’écurie et à la bergerie. Brindille après brindille les belles constructions grandissent comme des maisons troglodytes, laissant juste un tout petit trou bien rond par lequel sortira bientôt la tête des hirondeaux pour recevoir la becquée, avec leurs petits cris qui l’enchantent.

Jean Marie le Raconteur est un petit bonhomme, frêle et fragile, portant toujours son éternel costume en velours noir et son béret bigourdan qu’il ne quitte jamais sauf quand il dit bonjour à quelqu’un. Il se dit laboureur plutôt que paysan, mais il est asthmatique et jamais il n’a creusé le moindre sillon. C’est son épouse Eulalie qui tient le manche de la charrue tirée par une paire de vaches de race gasconne. Lui en profite pour lire, écrire, et se cultiver. Il sait tout Jean Marie le Raconteur. On dit même qu’il a dans son armoire toujours fermée à clé, les Prédictions de Nostradamus et d’autres livres pas bien catholiques. Pas même son petit fils, mon copain Yohan, pourtant malin comme pas deux, n’a jamais réussi à ouvrir l’armoire et à lui en chiper un. Pourtant on aurait bien aimé tous les deux.

Jean Marie le Raconteur a toujours sur lui son flacon de ventoline qu’il respire quand ça va mal, du tabac à priser qu’il nous offre de temps en temps à Ritou et à moi qui l’écoutons émerveillés raconter l’histoire du village, les homériques batailles des carbouès et des bourtoulès, à l’époque où le village comptait quelque neuf cents âmes, presque autant qu’à Bourtoule aujourd´hui qui en compte plus de mille, les mariages arrangés pour la conservation ou l’agrandissement des propriétés et du patrimoine, les infidélités conjugales et les enfants en gazalhoh ou naturels que les pères laissent nourrir pas d’autres, comme le jeune bétail, après avoir refusé de les reconnaître, abandonné les filles mères et les veuves éplorées, ou voué à l’infamie les femmes adultères ; sans parler des dérisoires conflits de voisinage, des haines tenaces et des rancœurs maladives des villageois, des croyances et des superstitions, des pratiques religieuses douteuses et de magie noire, et même des histoires de revenants, de fantômes et de chat noir.

Jean Marie le Raconteur nous a aussi longtemps tenu en haleine avec l’histoire des Cathares en pays d’Oc et des Cagots de la Vallée d’Aure. Il paraît qu’ils étaient petits, les Cagots de la Vallée d’Aure, frêles et menus, un peu comme lui. Mais ils avaient un courage à toute épreuve, un amour inné de la liberté comme tous les montagnards, et une incomparable volonté de résistance, et ils étaient aussi purs que les Cathares. Il nous parle souvent du ciel et des étoiles, des constellations et du chemin de Saint Jacques, des pèlerins qui le suivent pour aller à Compostelle. Ils ont bien du mérite ces pèlerins qui parcourent, leur bâton à la main et les pieds ensanglantés, les routes sinueuses de nos vallées. Mais la foi traverse les montagnes, ajoute Jean Marie le Raconteur. Il se souvient, comme si c’était aujourd’hui du dernier passage de la Comète de Halley et de sa longue queue qui traversait le ciel. Il avait une quinzaine d’années. Ce jour là il avait eu très peur, car il ne savait pas ce que c’était. Comme il avait eu très peur également lors de l’éclipse de lune qui s’était produite quelque temps après. On lui avait dit que c’était des signaux de l’au-delà, des messages d’extraterrestres envoyés par les petits hommes verts habitant la planète Mars, et il l’avait cru. Mais depuis, il a consulté des manuels d’astrologie qui l’ont rassuré.

Jean Marie le Raconteur manie le récit oral avec une incroyable dextérité. Il passe d’une histoire à l’autre pour capter notre attention et aviver notre imagination, il nous prend à témoin comme si nous mêmes étions des personnages du récit, et puis il revient à la première et nous qui écoutons, avons l’impression de ne l’avoir jamais quittée. Quand il est bien, il prend une prise, après avoir frisé sa moustache noire de poilu. Il a aussi toujours dans la poche de son gilet à rayures grises et noires un paquet de gauloises, pour la convivialité, dit-il. Quand un voisin passe et le salue tandis qu’il est assis sur le bord du chemin devant la porte de la grange de Montagnol, en face de chez Cloutou, la première chose qu’il fait c’est sortir son paquet de gauloises et en partager une en deux, il offre la première moitié au passant et il garde pour lui la deuxième moitié qu’il défait consciencieusement avant de la rouler entre ses doigts dans une feuille de papier Job qu’il colle d’un léger coup de langue. Il est allergique à la colle du papier industriel qui le fait tousser et déclanche la crise d’asthme qui l’empêche de respirer ; on dirait qu’il est à l’article de la mort tant son visage est grimaçant et marqué par la souffrance, son corps frêle plié en deux roulant par terre sur la paille de la grange. Si le passant ne fume pas où si c’est un femme, il lui offre une prise comme à nous les gamins déjà grands.

Lisou m’attend au passage à gué du Lison où je mène boire le troupeau. Les brebis adorent l’eau courante de cet endroit. L’onde y est transparente et pure. Même moi, j’en bois sans crainte en été quand j’ai soif. Lisou me prend par la main et me conduit derrière la haie de ronces et de houx. Elle me donne son premier baiser sur les lèvres tout en poussant vers le fond de ma bouche sa langue douce comme le miel de mon petit déjeuner, puis baisse sa culotte, comme si elle allait faire pipi. Mais non ! elle l’enlève complètement. De ses deux mains, elle saisit mon pantalon et mon slip et les fait tomber à mes pieds comme dans un tour de passe-passe, et aussitôt elle porte sa main droite à mon sexe qui devient dur comme mon bâton de berger. Elle colle son sexe contre le mien, et commence à frotter doucement. Une rougeur envahit son visage tandis que mon sexe durcit et me donne une sensation de plaisir jamais éprouvée jusqu’alors.

Soudain, j’ai comme une irrépressible envie de faire pipi, je repousse Lisou qui me regarde l’air surprise et un peu peinée. Elle prends sa culotte à la main puis va tremper ses jambes dans l’eau claire et limpide du Lison, se couche quelques instants sur l’herbe de la berge pour se sécher au soleil. Je me rends compte pour la première fois que son sexe s’est recouvert d’un léger duvet. Lisou a douze ans et moi presque onze. Mais il en paraît beaucoup plus, dit le charron quand je passe devant son atelier pour aller à l’école ; il m’a baptisé Cerdan, le légendaire champion du monde de boxe tragiquement disparu dans un accident d’avion. Moi, ça me fait bigrement plaisir qu’il m’appelle ainsi car parfois, c’est vrai, je me sens l’âme d’un boxeur. Surtout quand mes petits camarades viennent me provoquer ou me chatouiller les mirettes.

Lisou revient vers moi, me prends à nouveau par la main ; viens, qu’elle me dit, on va chasser les grillons. Les grillons, elle adore ça, Lisou. Son jeune oncle dit que les grillons c’est la passion amoureuse. Alors Lisou les collectionne. Avec une tige d’herbe un peu grosse et bien longue on les titille dans le trou et ils finissent par sortir, on les met dans une boite en fer pour les lâcher chez nous dans la maison.

J’aime le chant du grillon surtout la nuit quand on est assis au coin de la cheminée, même sans feu, ou quand on se retrouve seuls avec Ritou et qu’on écoute le tic tac de la pendule égrainer le temps en attendant que nos parents reviennent d’une réunion entre voisins, d’une corvée de semailles de maïs au printemps, de battage de blé en été, d’effeuillage de maïs en automne, ou d’un pèle-porc et d’une corvée de bois en hiver qui se finissent toujours par la traditionnelle belotte et parfois quand le Musicien est là par quelques pas de danse au rythme de l’accordéon. La routine de la vie aux champs, dit Cloutou, de l’entraide dans le travail avec les veillées nocturnes qui entretiennent la communication et la convivialité, le plaisir de se retrouver après l’effort et de partager quelques instants de repos. Souvent ça parle fort, surtout quand on aborde la politique et particulièrement lors de la préparation des élections municipales. Mais tout rentre vite dans l’ordre avec un petit verre de gnole qui sert de pousse café.

Quand on est pauvre et mal loti, quand on trime et qu’on n’arrive pas à joindre les deux bouts, taper sur le gouvernement et ses ministres qui promettent beaucoup mais ne tiennent rien, qu’est-ce que ça fait du bien ! Cela ne change rien à l’âpreté du travail ni à la dureté de la vie, mais ça aide à les supporter. C’est Elise qui l’affirme qui n’est pas la dernière à mettre son grain de sel dans les discussions politiques. Ils nous prennent pour des cloches, mais quand les cloches sonnent le village se rassemble, qu’elle dit souvent, comme une mise en garde contre le mépris des petites gens. Elle sait de quoi elle parle elle qui doit se serrer la ceinture pour gérer au jour le jour les indispensables dépenses du ménage et faire l’éducation des enfants. Quand la discussion s’envenime d’un petit dicton placé fort à propos, elle met tout le monde d’accord : « Le gouvernement, c’est comme le temps, quand on en parle on perd son temps » et d’ajouter aussitôt : « On moissonne ce que l’on a semé ». Depuis que les femmes ont obtenu le droit de vote, il n’y a pas si longtemps, elle ne laisserait à personne le soin de mettre à sa place le bulletin de vote dans l’urne. Et elle ne se trompe jamais de couleur qu’elle dit d’un air entendu. Je suis pour la justice et la solidarité sans lesquelles il n’est pas de liberté qui vaille. Puis citant Saint Augustin et sa Cité de Dieu, elle conclut « Où il n’y a point de justice, il n’y a point de république ».

Jean Marie Cloutou ne sait pas qui est Saint Augustin mais il l’approuve et il trouve qu’Elise est drôlement calée. En revanche il connaît sur le bout du doigt son calendrier républicain qu’il s’efforce de nous apprendre. A chaque début de saison il nous rappelle : aujourd’hui c’est le printemps avec germinal, floréal et prairial. Puis vient l’été avec messidor, thermidor et fructidor, et l’automne avec vendémiaire, brumaire, frimaire, et enfin l’hiver avec nivôse, pluviôse et ventôse. C’est un vrai républicain Jean Marie Cloutou. Et il tient à rendre hommage aux pères de la Révolution et de la République. Mais il n’aime guère brumaire, non pas à cause du brouillard épais qui enveloppe souvent le village de Carbouès et la vallée du Lison, mais à cause d’une date mémorable : le 18. Quand vient ce jour il ne manque pas de nous rappeler l’histoire des sans culottes et de fustiger le Coup d’État de Louis Bonaparte.

Moi j’en ai un de grillon qui a fait son trou dans le mur en terre de la maison juste au dessous de mon lit. Quand il chante la nuit lorsque tout le monde dort, moi je rêve. Je rêve toujours que je suis avec Lisou ; je lui caresse la petite touffe de poils jeunes et tendres qu’elle dissimule sous sa culotte. Elle prend mon sexe qu’elle couvre de baisers avant de le frotter doucement contre le sien.

Lisou, c’est la fille de Berthe. Berthe reste beaucoup chez elle et boit du petit rouge. Elle est souvent énervée Berthe et parfois un peu agressive. Pourtant, nous, les galopins comme elle nous appelle, au retour de l’école, l´hivers on aime bien passer chez elle se chauffer au coin du feu, car elle a sa place attitrée : le coin gauche de la cheminée, et là assise sur un petit tabouret en bois, les cuisses en éventail, elle chauffe son sexe tout velu. Car Berthe ne porte jamais de culotte. De temps en temps, le samedi soir surtout, on voit Ambroise assis à l’autre coin du feu, le regard brillant fixé sur le tabouret d’en face.

Samedi dernier vers trois heures de l’après midi, je suis passé voir Lisou. Elle n’était pas là. C’est Berthe qui a répondu en entrebâillant la porte de la chambre contiguë où elle faisait la sieste pour me dire qu’elle était partie chez la Coucut et j’ai entendu alors une grosse voix dire : ferme la porte, ferme vite. C´était une voix d´homme pour sûr, mais pas celle du mari que je venais de croiser sur mon chemin, il s’en allait faire du bois à l’autre bout du village.

Je repars et prends le chemin de chez Coucut, à quelques mètres de la maison, à ma gauche, un bruit étrange attire mon attention, je m’arrête et regarde sur le côté et derrière la haie j’aperçois une masse, deux corps qui semblent lutter. C’est la Coucut qui fait des galipettes avec Couillu l’Africain. On l’appelle la joyeuse luronne. Son mari préfère le Nohat au sexe. Alors elle qui ne boit pas se console avec Couillu et quelques autres vieux garçons, parfois même avec des étrangers. Les étrangers, ça fait pas mal jaser les gens de Carbouès. Avec un homme du village, passe encore ! Mais avec un étranger, ça la fout mal ! marmonne le Vieux Ronchon qui joue les voyeurs et les médisants s’arrangeant toujours pour être là où on ne voudrait pas le voir. Le Vieux Ronchon n’a jamais connu de femme. Les plus délurées affirment qu’il est encore puceau. À son âge, imagine-toi, il va avoir bientôt trente cinq ans. Il jouit à épier les amoureux ou les couples d’amants qui se retrouvent clandestinement à la tombée de la nuit dans des endroits secrets. Au petit matin il lance son venin.

L’Africain est un célibataire endurci et vantard comme pas deux qui a passé un certain temps dans les colonies, en Afrique du Nord. Il en est revenu avec le surnom l’Africain. Il dit qu’il avait là-bas un bon job qui lui donnait beaucoup d’argent mais jamais il ne précise lequel. Tout le monde à Carbouès murmure qu’il était maquereau. Impliqué dans un trafic de jeunes européennes qui allaient alimenter les bordels d’Alger, il avait dû quitter tout penaud l’Afrique de Nord un révolver sur la tempe et les poches vides.

De la gouaille il en a, affirment ses voisines qui l’ont couronné « Roi de la gloriole », et du maquereau il a gardé l’assurance et le goût des jupons. Jeunes ou vieilles, peu importe, il claironne partout qu’il a sauté une bonne moitié du village, même la vieille Fulgence qui dans ses délires alcooliques accuse son mari de vider ses couilles avec sa fille. Salaud, salaud, tu te les as vidées, les couilles, tu te les as vidées les couilles, salaud, salaud ! qu’elle crie du matin au soir avec sa voix gutturale qui ressemble de plus en plus à un cri d’animal. Il n’y a pas de fumée sans feu, dit Furet à Cloutou. Moi je n’ai jamais rien vu, ni fumée ni feu ; entendu oui. Tout le monde entend la vieille Fulgence. On dit qu’elle est folle.

Mercredi dernier en grande conversation avec Ambroise sur la place du village, en apercevant la Coucut venir vers eux, Couillu lâche, sourire en coin : celle là je l’ai sautée, pas plus tard que hier, à deux heures de l’après midi, en plein soleil et au milieu du pré pendant que le vieux cuvait son vin sous le tilleul de la cour. Tout le monde s’en méfie de l’Africain, surtout les hommes. Le plus triste, dit Antoine, le mari de Marinette du quartier des Coumes, dont Couillu a fait son amante attitrée, avec son accent rugueux de paysan un peu bourru, c’est que je ne peux pas lui rendre la pareille. Et lui aussi noie sa rage et son impuissance dans le Nohat. Quand il a bu un coup de trop, il dit à qui veut l’entendre que l’Africain pourrait bien se retrouver un jour allongé dans un fourré avec une bonne décharge de chevrotines dans le caisson. Marinette est sur la force de l’âge, la quarantaine peut-être, et Couillu, qui a quelques années de plus, affirme qu’elle est sacrément douée pour les parties de 69, plus encore que les africaines. Il dit même qu’elle ferait bander un mort.

Ambroise, le Bon Samaritain, lui est plus discret. On laisse entendre qu’il a le consentement des maris trompés. C’est vrai qu’il n’a pas son pareil pour nous éloigner nous les galopins quand on le dérange, il nous envoie faire une commission ou acheter un paquet de gauloises chez la vieille Ernestine qui fait bistrot et bureau de tabac en nous disant de ne pas nous presser. Au retour il nous laisse toujours la monnaie et parfois quand on tarde un peu, il ajoute une pièce supplémentaire. Pour ta grenadine de la prochaine fois qu’il nous dit. Mais il sait qu’au bureau de tabac qui fait aussi café, c’est pas de la grenadine qu’on boit, mais une bonne petite crème de banane que la vieille Ernestine accepte de nous servir à condition de n’en rien dire à personne. De temps en temps il nous donne une cigarette qu’on se partage et qu’on va fumer en cachette dans la Cabane du Berger où on ne voit jamais personne. Pas comme dans la Cabane des Amoureux à l’autre bout du village, souvent occupée, surtout la nuit ; c’est le Vieux Ronchon qui le claironne partout en passant lentement sur ses lèvres sa langue de crapaud.

Le retour du troupeau à la maison est toujours un moment de soulagement et de détente. Je retrouve le chat noir qui vient faire des ronds autour de moi en miaulant et arborant tel un étendard, sa magnifique queue touffue. Il est là. Il me signale sa présence et parfois il me distrait. Mon chat noir n’aime pas les souris ; moi non plus car la nuit elles viennent ronger le bout de mes chaussettes quand je les laisse traîner dans mes chaussures au pied du lit. Il joue avec. Quand il en attrape une il la place au centre d’un cercle imaginaire tandis qu’il reste à l’extérieur. Lorsque la souris se retrouve libre de ses crocs et qu’elle pense pouvoir recouvrer la liberté et qu’elle essaie de franchir la ligne imaginaire du cercle, le chat sort ses griffes et d’un coup sec de sa patte droite ou gauche il replace l’animal au centre du cercle. Le jeu peut durer des heures jusqu’au moment où la souris extenuée et sur le point de mourir est avalée toute ronde, tandis que satisfait le chat se place au centre du cercle pour faire une sieste prolongée.

Mais mon chat est solidaire, il sait que j´aime les moineaux bien dodus, rôtis dans la cocotte en fonte au coin du feu de cheminée. Mais, je n’en prends pas beaucoup avec ma fronde, car ils sont méfiants. Alors en hiver quand il fait bien froid, il se place en boule tout près de la mangeoire où l’on donne le grain aux volailles, fait mine de dormir tout en épiant les moineaux à la recherche de nourriture. A peine un moineau se pose-t-il au milieu du grain que d’un bond d’une extraordinaire agilité le chat saisit sa proie et tout content de lui vient la déposer à mes pieds, qui le regarde faire. Puis il retourne à son jeu favori : la chasse aux moineaux. La chasse dure à peine quelques minutes, mais mon repas favori est assuré car ce sont toujours deux ou trois oiseaux, parfois un gros merle qui se laissent prendre au piège, que mon chat vient déposer à mes pieds avant de frotter satisfait sa queue contre mes jambes accompagnée de son habituel ronron.

Hier mon chat noir a disparu. Il est parti mourir quelque part, m’a dit mon père car il est vieux et les chats choisissent toujours l’endroit où il veulent mourir, et toujours loin de la maison pour ne pas faire de peine à ceux qu’ils aiment. C’est vrai qu’il n’est pas tout jeune mon chat noir, mais moi je ne le vois pas vieillir, il m’accompagne depuis mon berceau et je l’aime tant, surtout quand il ronronne au pied de mon lit.

A Carbouès on dit que le chat noir c’est le diable en personne. Il te suit quand tu rentres la nuit pour essayer de t’égarer, il te fait trébucher et tomber dans l’obscurité. Dans les bois il attire les ours pour te faire peur, il livre au loup le petit Chaperon rouge. C’est encore lui qui pousse le renard dans le poulailler et te prive de poule au pot le dimanche, lui qui appelle la chouette qui porte malheur quand elle vient se poser sur le faîte de ta maison. Ça c’est Elise qui le dit, depuis qu’une chouette est venue chanter sous sa fenêtre le soir où un destin tragique qui aurait dû être heureux s’est abattu sur sa fille aînée et la plongée dans la douleur. C’est le chat noir qui sépare les amoureux, rend les jeunes filles stériles ou frigides, fait se battre les garçons, pousse à boire et à se quereller les bons pères de famille.

Le soir où le curé Taillade a fait sa crise de delirium tremens, Aubépine, la femme de Furet qui habite tout près de l’église, a vu un chat noir rôder autour du Presbytère. Quand Berthe a fait sa fausse couche, un chat noir est entré dans sa maison. Quand le mari de la Coucut et Bénichou qui sont voisins se sont étripés à coup de fourches et que Cloutou a dû aller les séparer avant qu’ils ne se tuent, un chat noir l’attendait à l’entrée du pré. Quand Tourneyat, ivre mort, est tombé dans la mare en rentrant chez lui à minuit, après une soirée bien arrosée chez son copain Pépiot, il a été attiré dans l’eau par le miaulement d’un chat noir qui aussitôt a disparu.

Pour se débarrasser du chat noir qui te suit, il faut toujours avoir un couteau sur toi, et lui en porter un violent coup au corps pour faire couler son sang. Quand le sang coule, une seule goutte suffit, le chat noir disparaît miraculeusement. Ne dites pas à ma mère que c’est faux. Elle y croit dur comme fer, comme tous les gens de Carbouès qui, tous, un jour où l’autre, ont eu maille à partir avec un chat noir et ont eu en sa présence la surprise ou la peur de leur vie.

Elise dit même que c’est encore un chat noir qui a fait trébucher son mari dans l’obscurité de la nuit un soir de fête du village sur une inconnue (le Vieux Ronchon n’avait pu la reconnaître) sortie du bal faire pipi derrière un platane de la place tandis qu’un peu plus loin se faisait entendre le son du bandonéon. Le coup avait été si rude que Jean Marie Cloutou s’était relevé groggy et avait mis un temps fou à dégager l’une de ses chaussures coincée contre une énorme racine de l’imposant platane derrière lequel était accroupie l’inconnue.

Vois Justin, un soir de juillet et de pleine lune qu’il s’en va rejoindre Louisette derrière la maison de Maubec, parole de Justin qui l’a raconté à son vieil ami Moïse, son amante de cousine, tard dans la nuit, au moment où il s’apprête à la serrer dans ses bras, se retrouve face à un énorme chat noir qui toutes griffes sorties, aussi grosses que celle d’un tigre, dit Justin, se met debout sur ses pattes arrière entre elle et lui et lui donne un violent coup de patte à la joue gauche. Justin a très peur, pourtant il en a vu d’autre pendant la grande guerre dans les tranchées où il a même été blessé par un éclat d’obus qui a emporté son mollet droit. Justin a oublié son couteau, et il ne peut rien faire. Il fait demi-tour en bredouillant : le diable, le diable et retourne chez lui à toutes jambes tandis que Louisette, en proie à l’excitation sexuelle de la pleine lune, semble ne rien avoir vu ni entendu et geint doucement : pourquoi tu t’en vas, Justin ? pourquoi tu t’en vas ? Le chat noir ! répond Justin, en poussant un rugissement de fauve. Prise de panique, elle aussi se met à courir comme une dératée pour retourner chez elle sans demander son reste.

Regarde, dit Justin à Moïse, je garde encore la trace du coup de griffe et j’ai peur que ce ne soit pour toujours. Je te jure que c’est le diable. Justin a eu la peur de sa vie et il ne peut garder pour lui cette histoire de diable qui le taraude. En délicatesse depuis toujours avec le curé Taillade, mais nul ne sait pourquoi, c’est à son vieil ami Moïse, le sonneur de cloches qui, comme lui a été dans les tranchées et fait le Chemin des Dames, qu’il se confie sous couvert du secret absolu. Moïse non plus, bien qu’il en ait vu et entendu d’autres, ne peut supporter seul le poids de la révélation et dès le lendemain on ne parle plus à Carbouès que de l´histoire de Justin et de Louisette, de l’aventure des amants maudits, séparés par un chat noir de la taille d’un tigre, des yeux de lynx brillants comme deux boules de feu, des griffes longues et pointues de tridents, et la gueule grande ouverte d’un lion rugissant, une queue de félin longue et touffue tournoyant comme l’épée Durendhal du preux Chevalier Roland de Roncevaux.

Le secret devient un secret de Polichinelle enrichi par la rumeur et l’imagination villageoise. Un journaliste, envoyé sur place à la hâte, titre dans La dépêche du midi : « Carbouès : réapparition de la bête du Gévaudan », et il raconte avec force détails l’histoire du chat noir qui a empêché Justin et Louisette de s’étreindre un soir de pleine lune derrière la maison de Maubec. Et le journaliste conclut que la nouvelle bête du Gévaudan apparue à Carbouès est sûrement le diable en personne sous les traits d’un énorme ours brun pyrénéen. Mais une chose l’inquiète : si c’est le diable pourquoi a-t-il voulu séparer les amants maudits ?

La lecture du journal auquel tous les foyers de Carbouès sont abonnés ne rassure personne. Au contraire, elle ravive des souvenirs que l’on voudrait oublier, et les rumeurs les plus folles commencent à circuler. On se souvient que l’année dernière à la même époque et en novembre il y a eu trois morts violentes à Carbouès ; deux par pendaison et une par arme à feu. L’enquête de gendarmerie a conclu au suicide pour les pendaisons et à l’accident de chasse pour l’arme à feu. Mais beaucoup pensent que l’enquête a été bâclée. Ça arrange tout le monde, dit le Bon Samaritain plutôt sceptique : les gendarmes pas très futés et incapables de faire une véritable enquête, et les carbouès qui n’aiment pas que l’on vienne fouiner dans leurs affaires.

Le résultat c’est que lorsque les carbouès passent devant la maison des pendus et du mort par arme à feu, un vent de panique les saisit. Ils revoient le chat noir qui attend tranquillement l’arrivée des gendarmes sur la poutre où est accrochée la corde soutenant le corps sans vie de Filibert, le chat noir qui s’échappe de la grange où on vient de découvrir le corps pendu de Rabic et le chat noir aux yeux de feu qui gardait Constantin quand dans le bois au pied d’un chêne, on l’a trouvé agonisant à côté de son fusil après trois jours de recherches.

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