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J'ai bien connu celui qu'on appelait le Troubadour

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L’année prochaine, ce sera les 50 ans des événements de mai 68. Pour ma part, j’ai imaginé une chronique, une histoire d’amitié entre adolescents qui se passe principalement à Saint-Germain-en-Laye et ses environs, à la fin des années 60 dans un monde et à une époque qui appartiennent désormais à l’histoire.
Pierre Duchêne, le narrateur, se souvient de Guillaume de 2 ans son cadet, son ami d'enfance, son meilleur ami, celui qu’on appelait le Troubadour. C’était un phénomène.
Différent physiquement de Pierre, il l'était aussi intellectuellement et spirituellement. Son obstination à vouloir rendre le monde cohérent fascinait Pierre mais aussi sa sœur Catherine.
Après les émeutes de 1968, ils passèrent leurs premières vacances tous ensemble.
A la rentrée, Catherine s’aperçut qu’elle était enceinte. Le vent de liberté qui soufflait à cette époque sur la jeunesse se heurta à l’incompréhension des adultes.
Cette période marquera à jamais la vie de Pierre.
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Patrick Godineau

J'ai bien connu celui

qu'on appelait le

Troubadour

 


 

© Patrick Godineau, 2017

ISBN numérique : 979-10-325-0118-4

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Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com

Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com


 

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Une seule chose enchaînela liberté humaine,c’est la crainte. 

Frédéric Ozanam

 

1 - La rencontre

 

Je ne peux pas oublier celui qu’on appelait le Troubadour. Je l’ai bien connu. C’est grâce à lui que je suis croyant. Quand je dis que je suis croyant, n’entendez pas que je prétende vivre suivant les principes d’une église, d’une secte ou de toute autre confession. Non, je suis devenu libre penseur comme l’était le Troubadour. A l’époque où je l’ai connu, je n’étais pas croyant, pas dans le sens que je lui donne aujourd’hui. Certes, je fréquentais régulièrement l’église. Nous étions à la fin des années soixante et à cette époque tous les jeunes de ma génération qui étaient d’une famille honorable, allaient à l’église tous les dimanches dans une tenue respectueuse à l’égard de Jésus qui, si on en croyait le curé, nous regardait d’en haut et connaissait tous nos péchés. Nous vivions dans la crainte : la crainte des parents, la crainte des professeurs et, bien sûr la crainte de Dieu. Car comme le rappelait régulièrement notre curé : Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures, car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu. Il citait Saint Paul constamment et à force ces paroles se sont inscrites inexorablement dans mon jeune cerveau. Heureusement quand j’ai connu Guillaume… Oui, je ne vous l’ai pas dit mais avant de s’appeler le Troubadour, le Troubadour avait un nom comme tout le monde. Guillaume me disait que le curé était un manipulateur, il choisissait juste les passages de l’évangile qui nous terrorisaient, mais dans le nouveau testament Saint Paul disait aussi :Heureux celui qui ne se condamne pas lui-même dans ce qu’il approuve. Il disait que l’on devait agir par conviction et non par simple obéissance. Il avait une connaissance du nouveau testament que je n’avais pas. D’ailleurs si je l’avais eu, aurais-je pu utiliser les épitres de Paul et des autres à bon escient ? C’était ça le Troubadour : un garçon qui ne pensait comme personne, qui parlait comme personne et qui fascinait.

 

***

Pour commencer, il faut que vous sachiez que je m’appelle Pierre et que je viens d’une famille assez aisée. Mon père était un haut fonctionnaire et ma mère, à ma connaissance, n’avait jamais travaillé. J’avais une sœur cadette et un frère plus âgé qui, lui,avait quitté la famille. Nous habitions un manoir au Vésinet qui appartenait à la mère de mon père qui vivait avec nous. Ce manoir était de dimension modeste au regard des autres demeures de cette charmante ville qui fut créée dans un immense jardin.

Bien que vivant dans un contexte familial favorable, j’avais démarré ma scolarité très modestement. Il faut dire que je n’avais qu’une idée fixe : jouer au rugby, et tous mes loisirs étaient consacrés à cette discipline. Les larges pelouses du Vésinet étaient comme un énorme terrain de jeu où moi et mes copains pouvions donner libre cours à notre sport favori. Mon corps était musclé naturellement et je pensais que j’étais vraiment destiné à consacrer toute ma vie à ma passion parce que Dieu m’avait fait ainsi. Bien sûr mes parents n’étaient pas de cet avis, seule ma grand-mère semblait ravie que son petit-fils puisse se consacrer avec enthousiasme à ce sport qui avait été aussi la plus grande passion de son défunt mari.

Ma grand-mère était la grâce même. Elle ne vivait que pour son jardin où elle passait la majeure partie de la journée, même s’il ventait ou pleuvait. Je disais que c’était la grâce même car elle semblait aussi gracieuse que les fleurs dont elle s’occupait. Elle jardinait toute seule au grand dam de mon père, Jean-Edouard, qui considérait que chez les Duchêne on n’avait jamais vu une chose pareille depuis cinq générations. J’avais beau examiné l’arbre généalogique, je me demandais en quoi la sixième génération et les précédentes avaient été exclues de cette comparaison ? Comme aurait dit Guillaume en citant une fois de plus Saint Paul : Chacun est esclave de ce qui a pris possession en lui. Je ne sais pas ce qui avait pris possession de mon père. Ce qui était sûr, c’est qu’il n’était pas manuel. Je crois même que l’idée de se salir les mains le répugnait. Quoique je ne crois pas que cela fut simplement l’idée de saleté qui le répugnait, que celle de dépenser de l’énergie pour rien. Il disait qu’il pouvait très bien rémunérer un jardinier, mais aucun argument n’aurait pu défaire ma grand-mère de son amour du jardin.

Ma mère était comme ma grand-mère : elle ne plaçait pas sa fierté dans ses ancêtres. Elle était une très excellente maitresse de maison. Vous l’aurez donc compris, chacun était à sa place, mon père aux finances, ma mère à la maison et ma grand-mère au jardin. Ma mère aurait pu faire des études, mais elle avait vécu dans un milieu social moins favorisé que son mari. Son père avait été très malade et elle avait convaincu ses parents d’être plus utile à la maison. Je n’en sus jamais plus sur ma mère et sa famille. Le propos était toujours évité, même si ma mère prétendait qu’on en reparlerait plus tard. Cette heure-là n’est jamais arrivée.

A ce stade de ma narration, vous pourriez vous demander comment mon père et ma mère ont pu se rencontrer. A vrai dire ils n’auraient jamais dû connaître l’existence de l’autre, même s’ils fréquentaient la même église. Mais ma mère possédait un talent qui lui était propre et avait pu trouver en l’église le moyen d’être employée et remarquée. Elle possédait un prénom qui impliquait pour tout chrétien le respect : Marie, mais surtout un organe vocal puissant. Ce qu’avait rapidement constaté le curé qui lui avait proposé de faire partie de la chorale de l’église. Si bien que le dimanche matin tous les paroissiens pouvaient apprécier ce don que Dieu avait octroyé à l’une de ses plus humbles servantes. Ce n’était pas là son moindre atout. Elle possédait aussi un charme qui ne pouvait échapper au regard masculin. C’était pourtant un temps où les femmes n’étaient admises à la messe qu’avec un fichu sur la tête. Mais sa ligne fine, son maintien cambré et ses traits fins avaient sans doute mis sens dessus dessous tous les sens de mon père. Il était pourtant impossible quand on connaissait mon père d’imaginer qu’un jour ses sentiments pouvaient l’emporter sur la raison, lui qui semblait toujours avoir des idées claires et définitives sur tout être et sur toute chose. Mais à l’aube de mes dix-sept ans, il était certain que mon analyse et mon imagination ne pouvaient pallier mon absence d’expérience dans les choses de l’amour.

Ma sœur avait hérité de la beauté de notre mère. Elle était de deux ans ma cadette. Elle se prénommait Catherine, prénom encore à la mode lors de sa naissance. Elle avait les cheveux coupés à la garçonne et un caractère entier. C’était la rebelle de la famille. A ce stade je ne savais pas quelles étaient ces motivations. Etait-ce l’idée qu’elle se faisait du commandement : aimer son prochain ? Voulait-elle s’opposer simplement à l’attitude rigide de mon père ? En tout cas son premier objectif était de servir dans l’humanitaire, entendez-là : partir en Afrique. Elle n’était jamais allée sur ce continent, mais elle imaginait qu’il existait rien que pour elle et que sans elle il n’y avait point de salut pour les Africains. Je pense que dans la tête de mon père subsistaient quelques références coloniales voire quelques réflexes de pays dominant qui ne pouvaient laisser place au moindre encouragement pour ce projet.

On ne pouvait pas dire que l’on ne s’entendait pas, ma sœur et moi. Nous cohabitions simplement. Enfin je reconnais volontiers qu’elle s’intéressait aussi au rugby, pas celui que je pratiquais mais celui que l’on pouvait suivre à la télévision. C’était pour le Noël 1966 que mon père avait fait l’acquisition d’un poste TV noir et blanc. Je me souviendrai toujours du vendredi 13 janvier 1967 où Anna Karina chantait dans une comédie musicale. Le tout début de la nouvelle vague qui secouait déjà la France gaullienne de l’époque. Que ce soit Roller girl, Chanson triste ou Sous le soleil exactement, c’étaient les premières chansons que tous les jeunes de notre époque chantonnaient en soirée. Mon père trouvait ces musiques d’un goût douteux, de quoi débaucher une jeunesse studieuse. Savait-il que le monde allait basculer et qu’il n’y aurait plus de place pour le silence. Savait-il qu’il cautionnait indirectement cette transformation en imposant, dans nos diners habituellement calmes, le feu nourri des premières informations télévisuelles.

Quand arriva le mois de juin 1967, mon père prit la décision de me changer d’établissement scolaire. Il savait pertinemment que je n’aurais pas encore mon brevet, et pensait qu’il était temps d’agir avant que le pire arrive. Qu’est-ce que le pire pour un garçon de mon âge ? Le pire aurait été d’aller en pension, d’être privé de musique, voire même d’être privé de rugby. Rien de très grave en vérité. Rien à côté de ce qui se passa en ce mois de juin en Orient. On ne manqua aucun des comptes rendus des journalistes de la TV. C’est ainsi que nous apprîmes que Israël avait déclenché une guerre, celle qu’on appellera plus tard la guerre des Six Joursqui opposa, du5 juin au 10 juin 1967, Israël à une coalition formée par l'Égypte, la Jordanie, la Syrie et l'Irak. Cette guerre fut déclarée comme une attaquepréventive d’Israël contre ses voisins arabes, à la suite du blocus du détroit de Tiran aux navires israéliens par l'Egypte le 23 mai 1967. Au soir de la première journée de guerre, la moitié de l'aviation arabe fut détruite. Et au soir du sixième jour, les armées égyptiennes, syriennes et jordaniennes furent défaites. En moins d'une semaine, l'État hébreu tripla sa superficie : l'Egypte perdit la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï, la Syrie fut amputée du plateau de Golan et la Jordanie de la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Plus symbolique encore que la défaite arabe fût la prise de la vieille ville de Jérusalem. La cité des trois religions du Livre devint dès lors la capitale d'Israël, sans la reconnaissance de la plus grande partie de la communauté internationale.

Nous avions vécu presqu’en direct ces événements qui auront par la suite les conséquences géopolitiques que l’on sait. La fin des années soixante marquera à tout jamais pour notre génération la fin d’un monde ordonné et aussi la fin de mon enfance, mais je n’en avais pas encore conscience.

 

***

Pour les vacances d’été nous allions, ma sœur et moi, comme chaque année chez mon oncle Gérard-Antoine près d’Arcachon. Il avait investi dans une scierie. Quand on s’appelle Duchêne travailler dans l’industrie du bois, cela pourrait passer pour une évidence, sauf que le bois venait de pinèdes et non de forêts de chênes, et que, qui plus est, il n’avait jamais eu la bénédiction de la famille pour démarrer un tel projet. Physiquement il ne ressemblait en rien à mon père. C’était un travailleur acharné, un colosse à qui il manquait deux doigts à la main droite. Le premier jour il n’oubliait jamais de nous rappeler le risque de ce métier et il nous interdisait d’entrer dans son domaine qui juxtaposait la maison.

Avec ma cousine nous partions souvent en vélos et nous nous promenions dans la campagne avec le sentiment d’une liberté méritée. Cet été-là il n’y eut rien de marquant. Sauf que nous avions tous grandi et que ma cousine Isabelle ne manquait jamais une occasion pour se retrouver seule avec moi. Je n’étais pas encore habitué au regard des filles. Je comprenais quand elle me parlait, qu’elle était devenue une autre et moi aussi. Les émotions se télescopaient un peu dans ma tête. C’était bon de se sentir submerger. Tout l’été ressembla à cela : un brin d’insouciance, se sentir vivant sans espérer autre chose.

La fin des vacances était toujours difficile. Les raisons étaient évidentes. D’abord, bien sûr, l’été se terminait et avec lui cette part de bonheur. Ensuite une année scolaire allait commencer avec sa part d’inconnu et sa part de travail douloureux. Je revois encore Isabelle, un mouchoir à la main, courir sur le quai quand mon train s’éloignait inexorablement. C’est cette image-là qui me prouvait que cette période heureuse était achevée et qu’il me faudrait attendre l’été prochain pour espérer ne pas avoir rêvé.

Mon père m’avait écrit pour me dire dans quel établissement ma scolarité se déroulerait. Le directeur dudit établissement avait accepté que je passe en seconde scientifique. Ce sera donc une école privée laïque et non comme il l’espérait au départ une école d’obédience catholique. Pour cette dernière la concurrence laïc-catholique était au cœur de leur préoccupation. L’école catholique menait la vie dure aux élèves et espérait toujours se faire une publicité avec les réussites scolaires. Je supposais qu’au regard de mes bulletins cette dernière avait refusé mon passage au niveau supérieur. Je savais donc que mon école ne serait pas remplie de curetons sadiques. L’école était bien située, en bordure de la terrasse de Saint-Germain-en-Laye. Cela augurait une année sur de meilleurs auspices que je ne l’avais imaginée.

 

***

Le jour de la rentrée arriva donc. Ma mère m’avait préparé un petit déjeuner royal comme si je partais pour dix jours dans une contrée déserte. Comme j’avais bon appétit, ma mère se sentit rassurée. Il faut dire que je n’avais pas la gorge serrée comme ma mère et je pris donc le temps d’ingurgiter tout ce qui se présentait sur la table : les croissants, les toasts, le café au lait, le jus d’orange, le bacon, etc. Mon père ne mangeait rien le matin. Et comme il était prêt bien avant moi, il insista pour que je finisse rapidement de me préparer. Le pire c’est qu’au moment où je fus prêt, il me fit remarquer que ma tenue était trop décontractée et que j’aurais dû prendre le temps de me changer car là où nous allions il n’y avait que des gens de bonne famille. Mais je n’avais que faire de ses réprimandes ; j’étais comme beaucoup de jeunes garçons de mon âge très peu intéressé par mon aspect vestimentaire. Mon père se sentit obligé, non seulement de m’y conduire dans sa vieille limousine américaine, mais en plus de m’accompagner jusqu’au bureau du directeur pour me présenter. Il est vrai que le directeur ne m’avait point encore rencontré, mais je me sentais assez grand pour le faire moi-même.

Pour arriver à Saint-Germain-en-Laye il fallait passer au-dessus de la Seine et remonter l’interminable avenue du Maréchal de Lattre de Tassigny. Dans cette longue montée, on ne pouvait pas passer inaperçu : mon père ne dépassait pas le trente à l’heure. Il me disait qu’il prenait soin de ménager la mécanique de cette imposante limousine. Cette pauvre machine était prête à rendre l’âme mais c’était la fierté de mon père. Il l’utilisait avec parcimonie et uniquement pour des circonstances particulières. Il fallait croire que ma rentrée était un événement qui méritait tous ces égards. Cependant nous arrivâmes en toute discrétion, car mon père dut se résoudre, vu le gabarit de l’engin, à garer sa voiture plus loin qu’il ne l’aurait souhaité. L’école était une grande demeure qui avait été aménagée en salles dimensionnées pour recevoir une vingtaine d’élèves par classe. On y entrait par un énorme portail en fer forgé qui débouchait sur une cour pavée. Pour accéder à l’édifice on montait quelques marches de pierre. Le bureau du directeur se trouvait juste après le bureau du surveillant général. Le directeur de l’école s’appelait Monsieur Cavalier et était pour notre classe à la fois professeur de physique et professeur principal. C’était un homme grand à la voix posée qui d’emblée montrait son caractère à la fois autoritaire et compatissant. On savait d’entrée de jeu qu’il ne fallait pas jouer au plus malin avec lui. Il en imposait immédiatement.

Quand les présentations furent terminées, je regagnai la cour en attendant tranquillement que le surveillant général nous appelle par notre nom. Le surveillant général, monsieur Gauchard, était tout l’inverse du directeur. C’était un homme de taille moyenne, très nerveux et à la voix nasillarde.

Je remarquai avec un certain trouble que l’école était mixte, ce qui était plutôt inhabituel à cette époque. L’école couvrait les classes du lycée qui allait de la sixième jusqu’à la terminale. Il n’y avait qu’une classe par niveau et un emploi du temps suivant nos options avec un certain nombre de cours communs. Beaucoup de garçons étaient venus en vélo et quelques filles en solex. Il faut dire que le règlement imposait aux filles d’être en jupe, aussi le solex semblait plus pratique que le vélo. Pas question de montrer sous un pantalon moulant les formes féminines. C’est vrai qu’en ce temps-là on était très loin de ce qu’on peut connaître aujourd’hui. D’ailleurs on n’aurait jamais imaginé à notre époque qu’elles puissent montrer leur nombril, ni même le haut de la raie des fesses à peine cachée par un string. Ceci étant, cela n’empêchait pas certains de mes camarades d’imaginer tout ce qu’elles ne montraient pas.

La journée passa relativement vite. De cours en cours on découvrait le programme, chaque élève se présentait aux professeurs. J’étais assez étonné de voir que la plupart des élèves avait trois à quatre ans de retard. Dans le coup je faisais partie des plus jeunes avec un an de retard. Quant à Guillaume, il n’avait jamais redoublé et se trouvait donc être le benjamin de la classe. Et pendant longtemps je m’étais réellement demandé ce qui avait amené sa famille à l’inscrire ici.

Autant le dire tout de suite, en ce premier jour je n’avais pas vraiment remarqué Guillaume pour qui c’était aussi son premier jour dans cet établissement. Si Guillaume était resté discret, les filles eurent vite compris qu’il était le plus jeune. Et comme des vampires se ruant sur de la chair fraiche, elles finirent au dernier cours par s’asseoir toutes autour de lui. Ce qui manifestement l’indisposait, car s’il avait une grande facilité d’élocution, celle-ci était largement troublée par une timidité maladive.

 

***

La première fois que Guillaume se fit vraiment remarquer, je crois que c’était en cours de français. Nous devions étudier ensemble une poésie d’Alfred de Vigny à savoir Le mont des Oliviers choisie par le professeur. Celui-ci avait la particularité d’être martiniquais et de manger les r dans sa diction, ce qui semblait le comble pour un professeur qui enseignait la langue de Molière. Ce n’était pas la seule de ses particularités. Il ne restait jamais assis. Il faisait beaucoup participer la classe, ce qui donnait un cours assez dynamique. Mais il sollicitait souvent plus les filles que les garçons. D’ailleurs dès le début de l’année il avait refusé le mélange des garçons et des filles qui lui semblait malsain pour une bonne écoute de son cours, et il avait donc réclamé que les filles se mettent dans les premiers rangs. Personnellement je pensais surtout que c’était pour les mater. Je le soupçonnais d’être un brin obsédé.

La poésie ne m’a jamais passionné. Je pensais qu’elle était réservée à quelques exaltés qui magnifiaient une réalité pour échapper à quelque chose de cette réalité qui les dérangeait. La poésie en question relatait un épisode connu des évangiles. Elle était une longue prière de Jésus vers Dieu avant que les Romains ne l’arrêtent. Elle commençait ainsi :

Alors il était nuit et Jésus marchait seul,

Vêtu de blanc ainsi qu'un mort de son linceul ;

Les disciples dormaient au pied de la colline.

Parmi les oliviers qu'un vent sinistre incline

Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux ;

Triste jusqu'à la mort ; l'œil sombre et ténébreux,

Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe

Comme un voleur de nuit cachant ce qu'il dérobe ;

Connaissant les rochers mieux qu'un sentier uni,

Il s'arrête en un lieu nommé Gethsémani :

Il se courbe, à genoux, le front contre la terre,

Puis regarde le ciel en appelant : Mon Père !

 

Le professeur avait remarqué Guillaume pour sa bonne diction et lui avait demandé ce jour-là de lire la poésie non pas de sa place mais face à l’auditoire. On ne s’en étonnait pas. Toute la classe comme le professeur avait compris que Guillaume était un élève appliqué. Mais c’était la première fois que Guillaume se présentait face à toute la classe. On comprenait à son assurance pour se lever que cela lui faisait plaisir de réciter ce texte, même si tous les regards étaient portés sur lui. Seulement quand il se trouva face à nous, je le vis rougir et il ânonna plus son texte qu’il ne le déclama. Je compris assez vite ce qu’il se passait. Tandis que le professeur s’intéressait à Guillaume, les filles du premier rang s’étaient glissées sur leur siège pour rendre leurs jambes nues bien visibles et peut-être même plus. Je voyais Guillaume espérer que le professeur s’en aperçoive.