J'entends la neige brûler

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A Las Vegas, au Caesar's Palace de Sinatra, un homme est assis, prisonnier d'un fauteuil. Un homme d'exception, un peu noir, un peu blanc, un peu rouge. Un immense boxeur, c'est Joe Louis. Il parlait peu, il ne parle plus. Derrière son sourire de vieil enfant triste, il se souvient.
L'Alabama de sa jeunesse, dans le gris de la terre et le blanc du coton, la protection de Lillie, la mère, baignée par la légende cherokee, l'ombre du père qui le hante encore, et la domination du planteur, l'étrange Thomas Amberson.
Joe Louis, l'anti-Ali, aimé par les Blancs et les Noirs, incarna comme aucun autre le mythe américain : de la misère de Detroit à la Maison-Blanche, de Frank Capra et Lana Turner au Madison Square Garden.
Et pourtant, sa vie fut un lent glissement vers les échecs et les tourments, les rôles malheureux de mari, de père et d'amant, pour s'achever dans un doux rêve d'Indien.
Christian Montaignac est remonté aux sources de ce silence, de cette solitude. A l'égal des grands romanciers américains, il révèle à coups de poing le secret d'un destin de légende.

Publié le : mercredi 21 août 2002
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709639125
Nombre de pages : 252
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J'entre dans la mort comme un enfant qui n'a pas dit son dernier mot. Je suis hôte d'accueil au Caesar's Palace de Las Vegas. Mes parrains m'ont donné ce titre, le dernier ; ma réputation, selon eux, m'assure l'éternité. Dans ce temple des fantasmes organisés, tarifés, où retentissent les trompettes de Rome, où tout est plus beau, plus gros, plus chaud, les néons, les spectacles, les jets d'eau, ils m'ont condamné à être le plus grand des champions du monde de boxe de tous les temps. Aujourd'hui, ils m'ont posé, bien en vue, à l'entrée de la voie Appienne qui mène au Jardin des Dieux, entre les statues de Canova et de Michel-Ange. Ces deux-là sont debout, en stuc ; moi, assis, embaumé. Ils ne parlent pas, je ne parle plus, on se comprend. Ils sont d'une autre époque, moi aussi. Je m'offre aux regards des autres, sans jamais me donner. À l'abri derrière un sourire de bouddha, immergé dans un silence de toujours, je ne m'ennuie pas au fond de moi.
Je ne me connaissais pas ce goût du temps arrêté. J'étais un terrien sans âge qui traînait en douceur un gros passé quand j'ai perdu pied, dans un hôpital ou un asile, je ne sais plus. À la fin du jour, je crois. Mon corps m'a lâché, une chute de trop, et je me suis endormi. Je ne voulais plus que ça, dormir, profiter d'une longue nuit. Au réveil, on m'a dit, insuffisance aortique, opération à cœur ouvert. Belle expression pour un abandon.
Je n'avais pas eu le temps de me préparer un rêve. Mon corps, lui, il était étalé et il me pesait. J'étais loin des un mètre quatre-vingt-sept et quatre-vingt-douze kilos de ma splendeur. Je devais être plus petit, moins gros, et pourtant j'étais devenu un vrai poids lourd. Surtout à droite, car je me sentais partagé, et fini de ce côté, le meilleur au temps de mes combats. À gauche s'attardait un frisson de vie. Au bout de mon bras, je bougeais encore, je pouvais esquisser un direct du doigt. Au milieu, il y avait ma tête grise, deux yeux ternes, une bouche molle qui refusait de marmonner.
Et tout le reste assoupi.
À l'hôpital, j'ai appris à regarder les jours. Ici, potiche et ornement, je regarde passer les gens. J'ai mis au point ce vague sourire qui me détache des autres, les tient à distance, me protège. Quand on me voit, on ralentit le pas, comme au musée. On approche le monsieur sur son fauteuil à roulettes, on s'apitoie, on ne touche pas. On peut se pencher, tendre l'oreille ; avec un peu de chance, l'écho de ses combats revient. Ils y étaient, j'y étais. Le corps est mourant, la légende vivante, et ça leur suffit. Ils se confient, ils se font du bien. Ils repartent émus, meilleurs, comme après la prière. Je suis hôte d'accueil au Caesar's Palace de Las Vegas. Ni eux ni mes protecteurs ne savent ce qui bouillonne encore en moi. Ils ne veulent pas savoir, ils sont trop heureux de me voir, pomponné, cravaté, objet de toutes les attentions, en exclusivité. Ils ne peuvent pas savoir. La momie, à l'abri derrière sa glace sans tain, est prisonnière du rêve de sa vie.
Autrefois, en dehors de mon carré de lumière, je ne réfléchissais pas beaucoup. À présent, je ne fais que ça, penser. Il me vient de la mémoire, des idées. J'ai envie d'en profiter, vite. Les heures peuvent me manquer, mais pas les mots, et c'est nouveau.
Je redoute le moment où la vie viendra à bout de mes songes. Pour l'instant, elle me laisse une intuition étrange, comme si elle obéissait à un mouvement profond. Je suis privé d'une partie de mon corps mais l'autre se sent plus forte, j'ai perdu des sens pour mieux en goûter de différents. Une gourmandise s'est éveillée, celle de parler à mes silences, de me
défaire de mes masques ou d'en ajouter, je ne sais pas. Pour cela, j'ai mis au point une voix caverneuse, presque un murmure. Écoutez.
Il passe de tout sur la voie Appienne mais on y remarque peu d'émirs du pétrole, de rois de la pomme de terre du Colorado et d'anciennes miss du Nebraska. Ceux-là sont davantage attirés par les éclats, le Barnum, là où César sort les grands jeux, fait ses shows.
Ici, la lumière est celle des magasins, il y a des familles bien propres, en dérive tranquille, des promeneurs qui viennent reposer leurs yeux — sinon leurs dollars, car il faut rapporter de belles babioles à la gloire de César. Et puis, on peut se cultiver au ras des vestiges. Des faux, plus beaux que les vrais. Il faut dire que César a beaucoup de relations, qui ne sont pas toutes romaines. Il en est fier et ne cesse de répéter d'une voix de nulle part qui dévale les colonnes : « Moi, César, j'ai décidé que les héros et les dieux seraient, au cœur de mon palais, d'exquises sentinelles. »
Ce n'est pas du bluff, il y en a partout. J'en suis une. L'empereur est éclectique. Outre Canova et Michel-Ange, mes compagnons de galerie, la foule peut côtoyer l'Apollon du Belvédère, Hercule Farnèse, Diane chasseresse, toute la gamme des Vénus. Il paraît que c'est tout Carrare massif mais nul ne doit gratter pour voir, ni dessiner la moindre flèche. L'antique, même faux, c'est sacré.
L'expression leur manque, mais je m'y reconnais. Autant de fausses beautés, d'une blancheur parfaite, chauffées par l'éclairage maison. Ma préférée se dresse de l'autre côté de la voie, dans un écrin de Plexiglas. C'est une créature de Michel-Ange, ombre claire qui ne cesse de me dominer, de m'écraser de ses deux gros pieds. Son nom est David, et son succès me donne un peu de répit, en même temps qu'il me permet de profiter de ma condition.
Un handicapé a l'avantage de se tenir à hauteur de culs, de regards d'enfants. Parmi les premiers, il en est d'impatients, de frémissants. Ils ne me promettent plus rien mais je les trouve hospitaliers jusqu'au moment où ils me quittent sans regrets. Et moi, avec mon air bon et ma vue basse, je pense déjà au suivant. Le regard de l'enfant, lui, est un défi, un trouble qui peut durer. Par exemple, celui-ci, qui me fait face, grave, un garçon, deux petits yeux comme des charbons ardents plantés en moi. C'est le premier qui s'arrête devant l'homme assis qui n'attend personne. Mon silence essaye d'être solidaire. En vain, la question est décochée : « Qui t'es ? » Je me sens fissuré. J'hésite à répondre.
Mon nom, au début, était plus long. Je suis né en 1914, dans l'Alabama, chez les Barrow, Lillie, belle, ronde de partout, et Munroe, qu'on appelait Mun, un bon gaillard, dur à la peine. J'étais le septième de leurs enfants, après Ernest, Alunso, Angelo, James, Willie et Bessie. En même temps que la vie, Lillie m'avait donné une mission. Elle vénérait son père, un Cherokee appelé White Bull — Bison Blanc — parce qu'il s'était battu pour empêcher ses frères de tuer des bisons dans la neige : il voulait une chasse plus noble. Ma mère disait qu'il capturait les serpents à sonnette, parlait aux étoiles et faisait la pluie. White Bull avait prédit à Lillie qu'elle aurait sept enfants, autant que la grande ourse d'étoiles. Et ajouté que le destin du septième serait grand. Lillie m'attendait comme le messie, sous la nuit claire elle priait, aux premières douleurs elle chantait. White Bull venait de mourir, il était au ciel, c'est lui qui m'avait envoyé, je prenais le relais. Elle aurait voulu m'appeler Tall Bull, Grand Taureau, mais d'après mes frères et ma sœur, Mun avait jugé que ça faisait trop. En échange, elle trouva deux prénoms, Joseph et Louis, qui convenaient, même si nul ne savait d'où et de qui ils venaient. Elle y voyait une grandeur, j'apprendrais à les aimer. Voilà pourquoi je suis de toutes les couleurs. Du côté de Mun, qui était métis, il y a un peu
de blanc. Lillie m'a donné du noir. Le rouge est plus profond, il me vient de White Bull qui m'a laissé ses yeux. Approche-toi, regarde-les, ils sont presque orangés. Tu vois, je ne suis pas café au lait, comme on l'a dit, mais bariolé.
Lillie et Mun travaillaient du lever au coucher de soleil dans une plantation de coton. Nous vivions dans une cabane aux murs de planches inclinés par le vent, sous un toit de tôle ondulée qui ressemblait au paysage qui nous entourait. Lillie et Mun avaient le droit de cultiver du maïs sur la terre qu'ils louaient au planteur. Le chemin qui passait devant chez nous menait à Okiradou et escaladait une colline, le seul endroit où il y avait un bois. De l'autre côté, c'était un pays très plat où le ciel et la terre semblaient se toucher.
Enfant, je dormais beaucoup, quatorze heures par jour. Je dormais partout, au pied des arbres et dans les plantations. Lillie ne voulait pas me réveiller. Elle prétendait que c'était bon pour la croissance, et aussi pour le savoir. White Bull lui avait dit que mon sommeil ne devait pas être dompté. Elle se souvenait : « On en sait plus en rêve que lorsqu'on ne dort pas. » C'est peut-être ce que je fais de mieux, depuis toujours, sans effort, parfois les yeux ouverts. Dormir.
Ne t'en va pas, écoute ça. Un jour, au moment des récoltes, Lillie avait porté son sac jusqu'à la balance du planteur et s'était mise à me chercher. J'avais trouvé d'autres sacs derrière un hangar et j'en avais vidé un pour me faire un oreiller. Le coton, pour moi, ça servait à cela. Et puis c'était très joli tout ce blanc, et très doux. Je m'étais allongé dessus et j'avais dormi, et j'avais rêvé. Le réveil avait été dur car le planteur m'avait attrapé et mis debout en criant. Il allait me frapper quand Lillie est arrivée. Elle m'a arraché à lui et m'a plaqué contre elle. Le planteur, l'air mauvais, l'a regardée un moment, a hésité, et il s'est éloigné. Je me suis dit qu'il avait eu peur de la fille de White Bull. Moi, je n'avais plus peur. Lillie me serrait, me donnait son énergie, j'étais fort. Elle m'a embrassé et m'a supplié de ne plus recommencer. Je l'ai regardée, je voulais devenir comme elle, pas un Noir comme les autres : un Cherokee.
Deux sculpturales infirmières aux bouches luisantes me demandent si j'ai bien dormi sur le ton qui m'était réservé à l'hôpital. Celles-ci portent le titre de vestales, elles proviennent d'une Antiquité qui les a généreusement dessinées, portent la robe courte et en soie. Selon les instructions de César, elles me proposent une toilette complète, un bain à quatre mains. Et l'oiseau de nuit devenu vieux chat recousu se laisse manipuler avec l'espoir qu'un peu de l'eau du jacuzzi atteindra la tunique des prêtresses pour y suggérer le bout d'un sein. Mais la soie est épaisse, et la technique mesurée. De toute manière, ça ne changerait rien, la bête est à sec, échouée. Ce matin, comme tous les autres, pépère reste plat. Mais ces deux-là, sans le savoir, me donnent à chaque fois le goût du dimanche. C'était le jour où Lillie me lavait « en grand », selon son expression. Je me tenais droit dans la vieille bassine et un peu d'eau de la réserve coulait sur ma tête. Elle me savonnait, tirait sur mes bras pour que je m'allonge, voulait réduire les mollesses de mon corps. Et moi, d'une main agile, j'essayais de l'aider dans sa tâche. Elle ne m'avait jamais enlevé le pouce de la bouche mais ne supportait pas cette main plus bas, qui découvrait les plaisirs d'un va-et-vient obstiné. Elle n'acceptait pas non plus que j'essaye de la frictionner à son tour quand j'avais profité de son lavage en grand pour me retrouver contre elle, en elle, cet océan de chair. Le dimanche, c'était aussi le jour où Lillie m'habillait et nous rappelait : « Il faut croire en Dieu, travailler dur et espérer mieux. » Longtemps, cinq ans au moins, Ernest, Alunso, Angelo, James, Willie, et Bessie, la fille de la maison, avaient cru qu'ils resteraient six enfants. Ils ne s'attendaient pas à un supplément qui ferait s'étendre la progéniture des Barrow sur une génération. Mais le pouvoir de White Bull était immense et Lillie avait fait de moi le plus désiré des petits derniers. Huit kilomètres à l'aller, autant au retour, il fallait aussi croire à la marche à pied. De lents oiseaux nous suivaient dans un paysage comme figé par le gel hivernal. Le ciel semblait poser un ventre gris sur les arbres noirs qui ornaient le sommet de la colline et s'il y avait du soleil, c'était toujours pour nous écraser. À l'arrivée, des pierres dans les souliers, des trous dans les chaussettes, de la poussière partout, on attendait l'ordre affectueux de Lillie : « Secouez-vous. » La traversée d'Okiradou pouvait commencer. C'était le village de la plantation des Amberson. Il y avait des grandes rues sans ombre, des cabanes délavées, des maisons sales et des chiens qui ne jouaient jamais. On longeait un café qui n'avait pas de nom, c'était celui des Noirs. L'autre, pour les Blancs, faisait aussi épicerie et s'appelaitCarlter, les lettres étaient en jaune. Puis on arrivait sur la place centrale où un bâtiment se détachait. Avec ses briques rouges, ses deux tourelles et son horloge, il m'intimidait. C'était l'église-école, mais je ne connaissais que la première. Sous son clocheton en bois, elle était une grande salle sans couleurs avec des rangées de bancs. Le pasteur, qui était aussi l'instituteur, répétait qu'il fallait croire au Ciel et aux siens. C'était ce qu'on faisait. Le dimanche on venait pour le Ciel, la semaine on restait avec les siens, et on finissait par se dire que l'école était vraiment trop loin. Après avoir vérifié les tenues, réduit quelques plis, Lillie se redressait et montait les trois marches de bois. La petite troupe des Barrow entrait sans regarder personne mais avec l'espoir d'être vue par tout le monde. Le plein était vite fait, et le pasteur, un vieil homme aux cheveux clairsemés, prononçait les premières paroles. Il était grave et parlait en fermant les yeux. J'entends encore sa voix s'élevant jusqu'au sermon. À quel instant les mots se faisaient-ils musique ? Quand Lillie commençait à chanter et que tous les autres suivaient. Le pasteur prêchait, il suffisait d'une intonation, et Lillie démarrait, belle, puissante. Très fier, je la regardais. « Victory ! » lançait-elle, « Victory ! » reprenaient cinq cents voix. J'aimais les dimanches aussi pour ça, ce mot,
le premier que j'aie chanté et dont j'ai gardé l'écho.
Après l'échauffement, le pasteur commençait un lent mouvement dont Lillie, très vite, m'apprit que c'était le balancement ancestral des esclaves sur l'océan tragique, la berceuse des longs soirs qui réchauffe et maintient en vie. La première phrase disait : « La liberté sans contrainte se détruit toute seule. » La salle reprenait « Yeah ! » et ça se terminait toujours par : « Ne renoncez jamais. » Cette fois, j'avais deux mots à chanter : « Yeah, man ! » Il pouvait arriver à Lillie de se déchaîner. Il fallait la voir osciller sur ses pieds, vibrer, l'entendre pousser son dernier alléluia : « On ne peut pas presser Dieu, non, il faut attendre. C'est un gars qu'on ne peut pas presser, il sera là, alléluia ! » Le toit de l'église tremblait avec nous. Au retour, elle se contentait de fredonner des mélopées. Et, à la fin, elle me portait. Plaqué contre son dos, je m'accrochais à son cou et le roulis de sa démarche finissait de me bercer.
Ce n'est pas tous les matins dimanche, mais je me lève toujours de la jambe gauche, le côté où résiste un peu de vie. Mon étrange sourire ne s'en ressent pas. Il doit paraître aussi innocent qu'avant. Le handicapé sourit, on lui sourit, c'est la moindre des aumônes. Et en plus, de part et d'autre de son espèce de corps, il dispose d'un soutien, un privilège qui va lentement. Mes deux béquilles ont des cheveux longs et sentent bon. Si elles changent, c'est sans se faire remarquer ; elles doivent être clonés.
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