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Je dansais

De
162 pages
 « Ici tout le monde est captif. Marie est captive de son ravisseur, Édouard ; Édouard est captif de son propre visage dévasté et du scénario amoureux délirant qu'il a tissé avec cette petite fille croisée dans la rue. Les parents de Marie sont prisonniers du vide laissé par leur enfant disparu. Et les femmes, partout et de tout temps, sont en butte à la violence des hommes.
De cet enfermement, pourtant, naît une force : celle des victoires infimes et précieuses, de l'invention de soi, d'une forme puissante de survie. C'est ce feu-là que traque ce roman, le chant polyphonique des empêchés. »
C. Z.

Marie, treize ans, est enlevée et séquestrée. Tour à tour le ravisseur et la victime racontent : lui ce qu’il croit être de l’amour, elle sa résistance intime, son acharnement à vivre. Avec une poésie et une intensité rares, Carole Zalberg ose confronter des voix que tout semble éloigner, creuser les paradoxes de la réclusion et de la liberté.
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Couverture : Carole Zalberg, Je dansais, roman, Grasset
Page de titre : Carole Zalberg, Je dansais, roman, Bernard Grasset, Paris

Nous n’avons pas été sauvées.

Une poignée d’entre nous s’est enfuie mais nous n’avons pas été sauvées.

Nous sommes pour la plupart encore entre leurs mains.

– I –

Je dansais. Du matin au soir je dansais. C’est ce que je faisais. Avant lui.

La vie était légère et joyeuse. Je fredonnais intérieurement. J’avais l’ouïe fine mais sélective. Ma voix secrète couvrait les mauvais bruits du monde et tout ce qui m’ennuyait.

Chaque matin je passais du sommeil à un éveil pur et plein d’attentes. Je m’élançais. Il y avait tant d’énergie en moi que je déjeunais à peine avant de partir pour l’école. C’était inutile : mes membres, mon regard, le sang dans mes veines, tout palpitait, semblait déjà nourri et prêt pour le monde. Et j’aimais que rien ne me leste. Je cassais beaucoup. La vivacité, l’allant, ne sont pas propices à la délicatesse. En le tendant trop brusquement à sa destinataire, j’ai ainsi laissé échapper le cendrier fabriqué à l’école pour la fête des Mères. Il a explosé au sol. J’ai fondu en larmes. Je le voyais splendide. Il était très laid et ce dut être pour Maman un soulagement. Ce « Maman » sonne étrangement, comme une comédie que je me joue les poings serrés et qui grince. Mais si je dis « ma mère », je la laisse s’éloigner, je renonce, je la perds. Parfaite, Maman, ma-chère-petite-maman, a fait mine de se désoler autant que moi. J’avais huit ou neuf ans et, sans le savoir, seulement trois ou quatre années de poterie maladroite, de vanneries inutiles et d’affreux miroirs en aluminium devant moi. Maman recevait toujours ces offrandes avec un mélange d’embarras et d’émotion. Sans doute plus d’embarras. Beaucoup plus. Elle devait s’en plaindre et en rire avec Papa, mon-cher-petit-papa, derrière mon dos. J’imagine ce qu’elle donnerait aujourd’hui pour de tels présents.

Ou alors il dit vrai et elle m’a oubliée.

 

Ici nul bruit à couvrir. Seuls le silence et sa voix déchirée, que rien, aucun chant en dedans, aucune pensée triste ou gaie, ne peut empêcher de tout envahir : ma chair, mon cerveau, mon sommeil. Une dévastation.

Ici je ne danse plus. Comment en avoir ne serait-ce que l’idée ?

Je ne sais plus distinguer le jour de la nuit, n’ai plus jamais hâte d’être éveillée. Pourtant il m’y oblige. Il veut parler, me voir, me toucher. Que je lui parle, le voie, le touche.

Le voir, c’est-à-dire vraiment le regarder, les premiers temps, c’était une épreuve. À force, je ne retrouve plus le chemin du dégoût.

 

Ce que j’ai ici, mon unique trésor : des livres. Il m’en apporte et je dévore tout. J’ai poursuivi grâce à eux mon éducation.

 

Avant lui, j’étais bavarde aussi. Très. Du matin au soir, je posais des questions, racontais mille choses, j’avais avec moi-même d’interminables conversations. Celles-là sont les seules qu’il n’a pas tuées. Je porte en moi des mondes : celui d’avant, ceux de mes lectures, imaginaire et réel mêlés. Ils sont peuplés. On me parle et je réponds. À lui je donne le moins de mots possible alors qu’il désire follement cela aussi : que ma parole le reconnaisse, nous lie, et pas seulement la sienne qui sombre au fond de mon silence, y échoue encore et encore. Face à elle, je me tais. Je fais gouffre ou mur suivant que j’affronte son regard ou m’y dérobe. Il en est ravagé et continue après tout ce temps à quêter ma voix comme un chien l’os. Ce petit pouvoir m’empêche de renoncer à l’espoir de revivre un jour (ici ce n’est pas vivre). Tant que je parviens à lui refuser cette part de moi plus précieuse que mon corps, que ma chair dont je sais très bien m’échapper quand il s’en empare, il n’est pas victorieux.

Parfois, je vacille. J’aimerais la douceur de l’échange et je suis à deux doigts de flancher. Sa difformité, les absences et les chaos de son visage m’attendrissent malgré moi quand je n’y prends pas garde.

J’avais croisé son regard autrefois, dans la rue en bas de chez nous, j’ai fini par m’en souvenir. Je n’avais pas baissé les yeux malgré l’horreur et j’avais été fière de lire dans les siens d’abord du défi puis une surprise émue et enfin de la reconnaissance. Tout cela en un instant, mais si intense qu’il s’était fiché dans ma mémoire, braise insoupçonnable attendant d’être ravivée.

Ton regard, cette première fois, ton regard.

D’abord, je voudrais disparaître. Je me sens rat. Débusqué, cloué à la rue où nous nous croisons.

Comment oses-tu, petite ? La femme qui t’accompagne, ta mère, je le saurai plus tard comme je saurai peu à peu tout ce qui te concerne, a repéré le monstre de loin et aussitôt accroché ses yeux au bitume ainsi que la terre entière le fait, ou alors on regarde au ciel, en dedans, n’importe où mais surtout pas l’horreur que je suis. Toi, présence toute en légèreté sautillante, toute de grâce et de gaieté, tu t’es seulement raidie et c’est à mon regard enfoui dans le chaos que le tien, plein de défi, s’est rivé. J’en suis frappé. Littéralement frappé. Au ventre et je me plie une seconde sous le coup, au visage qui n’en est plus un, aux jambes tremblantes. Que fais-tu petite et pourquoi ? Allons, flanche ! Lâche ! Désintègre-toi ! Mais rien. C’est un bref duel et tu ne t’y dérobes pas.

J’avance dans une ouate épaisse, râpeuse, le sang grondant à mes tempes. Je m’oblige à rester droit. J’essaie de te lire. Tu te moques. Sûrement tu te moques. Mais comment n’es-tu pas horrifiée ou au moins envahie de dégoût ? Je crois tomber à chaque pas. La distance entre nous est pour moi un calvaire qui s’étire au fur et à mesure que nous avançons l’un vers l’autre. Tu ne cèdes toujours rien. Pourtant, il m’apparaît en approchant que tu ne cherches pas à m’humilier, non. Je vois que ta bouche est tendre et triste et j’en suis stupéfait. Tu me consoles ! Dans ce temps figé, un cadeau, tu charges ton regard d’une infinie compassion. Je dirais que tu n’as pas dix ans mais tu as saisi en un instant ce que c’est que d’être moi. Tu as décelé le reclus derrière le masque d’horrible et douloureuse chair et déjà tu me délivres. Quelque chose d’encore vivant et fier en moi s’échappe. Que tu recueilles. Que tu sauras aimer, je le comprends aussitôt.

Tu es tout près, maintenant. Tu vois mes larmes et tu frémis. J’ai peur que tu t’effraies. Je me retiens de te rassurer d’un geste. Tu ne m’as pas blessé, au contraire ! Tu m’as rendu à l’humanité, expliquerait ma main posée, douce et ferme, sur ton épaule.

J’essaie d’absorber ton odeur de vanille et de pain alors que tu t’éloignes et me seras bientôt à jamais perdue. Je veux retenir au moins cela, si bon, si doux, m’en imprégner. Et je te prie, je t’incante, je te supplie. Je fais à ton dos gracile, à tes cheveux emmêlés d’enfant, mille promesses folles en une seconde.

Tu es ma déesse attentive et miraculeuse : tu t’immobilises, comme appelée, pivotes assez pour me voir en prière, et tu ne t’effraies pas, non. Tu me sauves, tu me réinventes, tu m’épouses, rappelle-toi : tu me souris.

Je sais alors que je te reverrai, que je le dois. À partir de ce jour, tu me tiens en vie. Les soins, les attentions de ma mère ou des médecins me prolongent mais m’assassinent aussi, sont le rappel constant de ce que je suis : difforme, à vif, empêché, plus fragile qu’un nouveau-né, dépendant de cette clique et de son savoir parfois indécis, de ses gestes de pure technique, de ses rendez-vous sans espoir ni aucune joie. Penser à toi me multiplie : je suis cet être pathétique et je suis celui, enseveli, que tu as su voir, qui doit terrasser l’autre, la pauvre victime, et triompher.

DU MÊME AUTEUR

Écrire l’apocalypse, avec Emmanuel Adely, Jean-Pascal Dubost, Patrick Goujon et Éric Pessan, Joca Seria, 2016.

Qui sont les enfants cachés ?, collectif, sous la direction de Nathalie Zajde, Odile Jacob, 2014.

Feu pour feu, Actes Sud, coll. Un endroit où aller, 2014. Prix Littérature-Monde 2014.

Entre autres, 2013, Jérôme Million éditions.

L’illégitime, illustrations de Denis Deprez, Naïve/coll. Livre d’heures dirigée par Jean Rouaud.

À défaut d’Amérique, Actes Sud, février 2012 (Prix Métis des Lycéens).

L’invention du désir, vu par Frédéric Poincelet, Les éditions du Chemin de fer, 2010. Repris par France Loisirs en octobre 2011.

Et qu’on m’emporte, Albin Michel, 2009.

La Mère horizontale, Albin Michel, 2008.

Mort et vie de Lili Riviera, Phébus, 2005.

Chez eux, Phébus, 2004. Babel, 2015.

Les Mémoires d’un arbre, Le Cherche-Midi, 2002.

Léa et les voix, Nicolas Philippe/l’Embarcadère, 2002.