Je me suis pris pour moi alors que je n'étais plus rien

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Parti se dégourdir les jambes au Parc de Saint-Cloud, Dorian, un habitué de ce lieu, passe la frontière qui sépare la France de la Principauté du Labyrinthe. Franchir le Rubicon peut mener à l’exploit ou conduire à la déconvenue la plus cuisante.


Dans la plus grande discrétion, le Parc a été vendu par l’Etat français au Consortium d’Investissements Immobiliers dont l’homme au costume en alpaga blanc est l’unique actionnaire aux pouvoirs discrétionnaires …


L’irruption dans le récit d’Ignatius, évadé de La Conjuration des Imbéciles, venant prêter main-forte à Dorian et à Tatiana, ne trouble ni ne surprend les protagonistes. Ils ont pris place dans le train fantôme tiré à hue et à dia par les trois aveugles de Bruegel. Et vogue la galère.


Telle Alice au Pays des Merveilles, le narrateur est pris dans les rets d’un destin dont il n’est plus maître, qu’il subit sans réagir, -ou si peu-, où Réel et Virtuel forment une même entité : le Virturéel. Dans ce milieu, se télescopent et s’uniformisent Présent et Passé, Histoire et Fiction, Bien et Mal.


Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953873412
Nombre de pages : 338
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2Deux jours plus tard, le grand parc a revêtu les couleurs de mon humeur vagabonde. J’avance d’un pas souple maîtrisé par les exercices de danse que je m’impose en dépit des rhumatismes qui de temps en temps me rappellent à l’ordre : on ne peut impunément demander à son corps dont les rouages sont fatigués malgré leur entretien quotidien un travail qui lui coûte une énergie dont il ne dispose plus. Chaussures de randonnée, chaussettes en laine blanche tachetée de gris-bleu, knicker en velours côtelé noir, pull bleu ciel matin clair à grosses mailles passé sur une chemise noire en lin, slip en taffetas blanc. Rien dans les mains, tout dans les poches. La silhouette si fragile à qui je tends les mains m’obsède. Ne m’avait-elle pas signifié, par un geste à peine esquissé et de moi seul perçu, qu’il fallait que je la rejoigne ? Réalité ou tromperie d’un imaginaire tourmenté ? L’espoir que l’aube libère parfois rend ma tâche encore plus délicate : les désirs de vie affrontent en un combat douteux l’appel de l’hydre aux tentacules mortelles... Je m’achemine, sans y porter attention, vers l’entrée discrète du labyrinthe. Sur une pancarte de guingois je lis avec difficulté : « Accès exclusivement réservé aux invités. »
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Le début du labyrinthe est constitué par deux haies de thuyas de trois mètres de haut sur trente de long. Un virage à droite à quatre-vingt-dix degrés et quelques pas plus loin un bâtiment prolonge le côté droit de l’allée qui se termine en entonnoir ne permettant qu’à deux personnes de passer de front. Sur un panneau est inscrit : « France. Union Européenne » et en dessous en caractères cyrilliques « Douanes ». La barrière est baissée. A mon approche, un homme sort du bâtiment sans se presser. Je le reconnais pour avoir déjà bavardé avec lui. Il fait partie du corps des gardiens du parc, aujourd’hui il porte un costume de douanier. Il me tend la main, semble déconcerté et même un peu inquiet.Douanier,un rien étrangeBonjour. Comment va ce matin ?… Moi Bien, pourquoi ? Douanier C’est la première fois que vous venez par ici… Moi C’est la première fois, depuis trente ans que je parcours le parc, que je remarque l’entrée de ce labyrinthe. Douanier Vous seriez étonné du nombre de choses que vous n’avez pas remarquées depuis trente ans et qui pourtant présentent un intérêt !…L’estocade qu’il m’a portée me laisse coi,… puis, je l’interroge sur les progrès en tennis de son jeune fils. Il me laisse passer sans autre formalité qu’une poignée de mains et me souhaite un « bon
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voyage ». A ces mots éclate un son de trompette et une voix de femme entonne : «Bon voyage monsieur Dumollet A Saint-Malo débarquez sans naufrage, Bon voyage monsieur Dumollet Et revenez si le pays vous plaît.» Je lui souris niaisement pour cet au revoir si imprévu et me dirige vers l’autre bâtiment situé à une vingtaine de mètres. Je franchis la ligne de démarcation qui me sépare de la France sans bien comprendre ce qui m’arrive. Sur un muret de briques rouges, en arc de cercle, sont gravés : « Labyrinthe » et en dessous la phrase attribuée à Malraux à mauvais e escient, semble-t-il : «siècle seraLe 21 spirituel ou ne sera pas.» Personne à l’intérieur de la bâtisse, … personne dans les environs,… une caméra de surveillance, … non, deux,… trois !... Une plaque en verre sur laquelle il FAUT poser sa main droite. Un panier en osier dans lequel il FAUT piocher une « poche » que l’on adapte à la poche droite du pantalon… Tourner les talons est encore possible. Une voix m’indique que je dois également déposer dans un sac entonnoir mon portable, ma montre et mes billets de banque qui me seront restitués dès que j’aurai franchi le portique placé devant moi. Je m’immobilise au centre de ce cadre - comme indiqué -, et je ressens un gratouillis à l’intérieur du crâne. Mais comme ce n’est pas la première fois que j’ai ce genre de symptôme… Deux vététistes me dépassent en prononçant à haute et intelligible voix, le premier : «C’est gétra !», le second : «Ca
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prend forme». Je reprends mes affaires dans lesquelles s’est glissée une bourse garnie de jetons portant la mention :Principauté du Labyrinthe. Très vite le sentier bordé de thuyas s’élargit et devient une large allée bordée de très hauts marronniers. Je pousse un peu plus loin et reconnais certains promeneurs et leur chien qui répondent à mon salut. Là-bas, le Bassin des Hippocampes que je contourne presque tous les jours. Ce sentiment d’inquiétude qui avait accéléré mon rythme cardiaque au moment où je franchissais cette soi-disant frontière a complètement disparu et j’aurais éclaté de rire de mon incrédulité si j’avais pu l’extérioriser devant un ami. Je ne comprends pas comment j’ai pu ne pas remarquer ce chemin alors qu’il me semblait connaître le moindre sentier qui débouchait dans cette allée. A moins qu’une décision très récente de la conservation du patrimoine ne soit à l’origine de cette farce consistant à créer cette frontière artificielle pour conforter les Français et autres Européens dans l’idée de progrès que représente l’abolition du système des frontières. Il n’empêche, je suis content d’être encore en France ! Lorsque j’arrive au Bassin des Hippocampes un panneau vert m’indique : « Labyrinthe City, suivez la signalisation ». C’est bien un nouveau divertissement qui est proposé aux visiteurs du Parc.
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