Je n'aurais jamais dû regarder le saule pleureur

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D'une cour intérieure, François, paniqué, sort pour rejoindre l'un des derniers cafés de la rue des « dix bars » afin d'y retrouver Brian, son ami d'enfance. Il lui avoue avoir tué sa maîtresse sans aucune raison. Après être allé sur le lieu du crime et avoir tenté de cerner les motivations de son ami, Brian essaye de comprendre la complexité de la vie perturbée de François au travers d'un cahier qu'il lui a envoyé avant de disparaître. En lisant son histoire, Brian découvre finalement un être qu'il croyait bien connaître. Quoi de plus banal qu'un homme supprimant sa maîtresse devenue peut-être trop encombrante ! Est-ce vraiment cette hypothèse qu'il faut retenir pour expliquer l'atrocité d'un acte réalisé par un homme intègre?
Publié le : lundi 13 juin 2011
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EAN13 : 9782304007725
Nombre de pages : 173
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2 Titre
Je n'aurais jamais dû
regarder le saule pleureur

3Titre
Bernard Wittorski
Je n'aurais jamais dû
regarder le saule pleureur

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit7 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00772-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304007725 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00773-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304007732 (livre numérique)

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« Chaque existence est une longue histoire
De l’amour passion à la violence
La vie vous prend par son insolence
Et vous abandonne par son insouciance »
. .
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CHAPITRE 1
« Lorsque j’étais seul,
Je n’aurais pas du m’énerver contre Minot et jeter
violemment ma cuillère dans mon assiette de fromage
blanc
Je n’aurais jamais dû nettoyer les tâches sur les
rideaux
Et surtout, je n’aurais jamais dû laisser mon regard
s’évader au travers de la chevelure du saule pleureur.
J’aurais dû avouer à Josiane, que j’avais fait une
bêtise pour qu’elle s’en occupe elle-même. »

Il est presque 21 heures. En ce vendredi soir
de juin 2002, la gardienne aux cheveux
grisonnants, vêtue d’une robe imprimée de
brassées d’orchidées, traverse une dernière fois
cet antre un peu sauvage, en tirant derrière elle
une poubelle grise, qui cahote sur les pavés
disjoints. Son travail terminé, elle refermera la
porte de l’immeuble où se trouve sa loge et se
fera oublier jusqu’au lendemain matin. Alors,
seul le bruit des quelques oiseaux qui pépient
encore leurs sarcasmes aux nombreux trilles, ou
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chuchotent leurs secrets d’alcôve avant de se
dire bonsoir, troublera le silence de cette petite
cour intérieure, avant qu’elle ne s’endorme
définitivement.
Comme chaque semaine depuis un mois, un
homme d’environ vingt-cinq ans, sort
précipitamment d’une des deux portes d’entrée
des immeubles se faisant face. Conformément à
l’accoutumée, il débouche de la même issue,
mais il se retourne sans arrêt, comme s’il venait
de commettre une faute lourde. Le porche
donnant dans la petite cour passé, il s’engouffre
en haletant dans la rue mouvementée, puis se
précipite dans la ruelle dite des « dix bars ».
D’une main énergique, il pousse la porte de l’un
des survivants, et entre dans une salle envahie
par une odeur de nicotine et un brouhaha
assourdissant.
– Je descends Pierre dit-il au barman en
levant une main comme s’il hélait un taxi. Des
gouttelettes de sueur perlent sur son front,
avant de s’enfuir sur son pull rouge aux mailles
fines.
– Oui… il vous attend
– Merci
– Vous n’avez pas l’air d’aller bien
– Si, si… j’ai juste un peu chaud.
La dernière phrase se perd dans le tumulte
tapageur des buveurs de bière. Il descend
l’escalier en colimaçon, puis pénètre dans une
salle à la voûte en pierres apparentes. Le climat
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semble plus serein, malgré une voix sépulcrale
qui tranche avec l’ambiance plutôt feutrée des
quelques consommateurs. Attablé au fond, un
homme à la corpulence imposante, le front
caché sous des mèches rebelles blondes, plutôt
rondouillard, au ventre rebondi, accumulant sur
sa chemise les tâches provoquées par le surplus
de nourriture qu’il met dans sa bouche, lui
sourit. Un nez à la Cyrano au milieu d’un visage
rougeoyant pourvu de joues bien remplies,
accrédite sa bonhomie et sa joie de vivre. Son
costume un peu trop large, de couleur
anthracite posé sur une chemise jaune canari,
assortie d’une cravate gris souris, lui confère
une silhouette de bibendum clownesque. D’une
poignée vigoureuse, il accueille son ami, qui
souscrit à son offre en lui répondant d’une main
nerveuse et tremblante. Sa mâchoire crispée et
ses yeux globuleux révèlent la terreur sur son
visage marqué, cachant ainsi sa vraie nature.
François est tout le contraire de son ami. Plutôt
élégant, un tantinet strict, vêtu d’un pull rouge
en V aux mailles fines sur une chemise blanche,
et d’un pantalon en velours bleu marine, il
reflète la moyenne bourgeoisie devenue plus où
moins décadente. Malgré tout, c’est un homme
jovial doté d’un certain sens de l’humour, avec
de temps en temps des pointes d’ironie, qui
n’hésite pas à se démener pour la satisfaction
d’autrui. D’une conformation petite, frisant la
maigreur, des lunettes en métal aux hublots
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ronds, chaussées sur une figure encore
adolescente, aux joues creuses et glabres, ainsi
que le cheveux ras, il foisonne d’idées plus où
moins rocambolesques, voire imbéciles qui ne
manquent pas parfois de se retourner contre lui.
Ainsi par exemple, il avait réussi à créer une
association de défense de la culture de l’ortie
blanche, lorsqu’il était étudiant. Pour cela, il
avait laissé en jachère un endroit du jardin de
ses parents, et avait invité ses copains de faculté
à des retrouvailles régulières. A l’issue de ces
réunions mensuelles, le grand maître était
nommé, et devait subir sans broncher les
caresses monstrueuses de ces feuilles dentées,
brandies par des survoltés. Au cours de ces
simulacres de bizutages, qui se terminaient
toujours par une soupe à l’oignon, il était bien
entendu l’un des favoris.
– Assieds-toi… tu n’as pas l’air bien…
qu’est-ce qui se passe ! Lui demande-t-il en le
clouant du regard
– Rien, articule François en baissant la tête
– Mais si… regarde tes mains et tes manches
de chemise, elles ont des traces de sang. Tu t’es
fait mal !
– Oui… mais c’est pas grave répond-il en
sortant son mouchoir pour s’essuyer.
– Mais tu en as partout, et tu me dis que c’est
pas grand chose.
– Je me suis fait mal, un point c’est tout dit
François énervé
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– Ca s’est passé où !
– Mais c’est rien, c’est juste une grosse
écorchure, faut pas en faire tout un plat, dit-il
en finissant son travail de nettoyage.
– François, arrête de me raconter des
histoires
– O.K.C’est pas mon sang… et
alors ! répond-il en criant
– Te fâche pas ! Je te connais assez pour
savoir qu’il s’est passé quelque chose.
– Allez dis-moi ce qui est arrivé ! dit-il d’une
voix adoucie.
Les deux amis ont l’habitude de se retrouver
chaque vendredi à la même heure, pour
s’alimenter des perceptions de la vie, et ressentir
l’effervescence des sensations de leur enfance.
Leurs relations, malgré leur différence de
milieu, est précieuse pour affronter leurs
discordances – surtout celles de François – avec
leurs propres familles. Cette convenance
hebdomadaire, indispensable à leur équilibre les
fortifie, afin que chacun puisse évacuer le trop
plein d’animosités qui le tenaille. Brian est issu
d’une famille ouvrière, et vit en concubinage
avec une jeune femme âgée de dix ans de plus
que lui. Une fille, en pleine crise d’adolescence,
provenant d’une première liaison de sa
compagne, complique périodiquement leur
existence, mais le désir de souder leur amour
par un enfant, chahute périodiquement leurs
subconscients, malgré les difficultés de
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Gwenaëlle à s’acquitter de cette tâche. Cette
situation guerrière le parachute dans une sorte
de « no man’s land » familial, pour lequel il
ressent un besoin intrinsèque de s’en détacher,
en rencontrant François régulièrement. Pour sa
part, ce dernier conteste un environnement
bourgeois, enclin à refuser le mélange des
genres.
– Je l’ai tuée
– Tu l’as tuée… mais qui as-tu tué ! . C’est
Chloé que tu as tuée !… Dis moi François, c’est ! hurle Brian en se
penchant en avant sur la table, ce qui provoque
le silence complet dans la salle. Autour d’eux, se
fige un tableau de visages et de mouvements de
consommateurs qui n’attendent qu’une seule
chose : une explosion pour les divertir.
– J’ai tué répond-il en montrant ses mains
– Attends, calmons-nous… dit Brian en
baissant le ton. Qu’est-ce que tu racontes bon
sang !… tu veux me dire que tu as tué
quelqu’un comme ça dans la rue pour passer tes
nerfs.
– Je…
– Bien, tu veux boire quelque chose avant de
parler dit Brian en se levant.
– C’est pas la peine
– Je vais te chercher quand même un verre
Brian se décolle de sa chaise, mais est
empoigné par la serre de son ami, sur son avant
bras. Les deux visages sont maintenant irrités
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par leurs nervosités, qui ne laissent plus
beaucoup de place au dialogue.
– Non, reste ici. Ce n’est pas la peine, je
t’assure
– Mais je ne pars pas, je vais juste chercher
un verre répond Brian en se massant le bras.
– S’il te plait, j’ai pas soif. Reste… c’est tout
ce que je te demande lui dit-il sur le ton de la
supplication.
– Bien, alors raconte moi ce qui s’est
passé…
Les rires et les conversations des
consommateurs reprennent leurs rythmes
abrutissants de croisière, poussés par l’emprise
de l’alcool, et le bonheur de se retrouver entre
amis ou en famille. François joint les mains
pour tenter de se maîtriser, tandis que Brian se
penche pour saisir la carafe d’eau sur la table
voisine, afin de remplir un verre qu’il lui offre.
– Allez bois un coup, ça te fera du bien.
Il s’exécute promptement en versant le
liquide « cul sec » dans son gosier, ce qui le
pousse à avoir des « hauts de cœur » qu’il
étouffe de sa main droite, tandis que Brian
détourne son regard pour ne pas le mettre mal à
l’aise.
Ses yeux larmoyants, son visage écarlate et
ses traits tirés, révèlent la souffrance. Ainsi, la
douleur le dévaste au plus profond de lui-
même, métamorphosant son image, mortifiant
sa chair stigmatisée sans blessures apparentes
15 Je n'aurais jamais dû regarder le saule pleureur
L’abattement est bien là, ravageur par sa
puissance, punitif par sa grandeur.
– Merci
– Ca t’a fait du bien au moins.
– Oui.
– Alors, qu’est-ce qui s’est passé ! dit-il en
posant une main amicale sur la sienne.
– Je n’arrive pas à dire pourquoi j’ai fait ça.
– Qu’est-ce que tu n’arrives pas à dire !
– Brian, je te répète que j’ai tué.
– François, arrête tes conneries. D’accord, tu
as tué mais…
– J’ai tué Maeva.
– C’est qui Maeva !
– C’est… c’est la fille que…
– Attends François… Tu as une maîtresse !
– Oui.
– Mais tu ne m’en avais jamais parlé.
– Non.
– Mais pourquoi !… on se dit tout depuis
qu’on est tout jeune.
– C’est parce que c’est récent.
– Et alors !
– Rien.
A partir de ce moment, Brian procède à un
interrogatoire désordonné, court et serré, qui
empêche l’accusé de réfléchir, en le mettant
sous son emprise
– Ca date de quand !
– Il y a un peu plus de trois mois… oui, c’est
ça trois mois et demi.
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– Et… et tu l’as tuée ?
– Oui.
– Mais pourquoi… pourquoi tu as fait ça !
– Je ne sais pas.
– Arrête François ! C’est pas possible… Te
connaissant, tu n’as pas pu faire une chose
pareille… Quand on fait quelque chose, on sait
généralement pourquoi.
– Si, je l’ai tuée dit-il en passant sa main
droite sur la figure, comme s’il se lavait avec un
gant éponge.
– Moins fort, il y a des gens qui nous
écoutent murmure Brian.
– Je…
– Alors, pourquoi tu as fait ça !
– Je l’aimais Brian… je l’aimais… elle était
mon idéal féminin.
– Mais François, il n’y a pas d’idéal. Une
personne ne peut pas être un idéal, tout comme
il n’y a pas d’idéalisation de l’amour. C’est une
sensation complètement abstraite, issue de
l’imagination. Il faudrait presque bannir ce mot
de la langue française.
– Elle… elle était merveilleuse. Je l’aimais
trop, mais elle voulait prendre notre relation,
comme quelque chose de banal. J’étais fou… je
ne pouvais pas comprendre ça. On avait
tellement de choses à partager répond François
sans entendre ce que venait de dire son ami.
– Et où est-elle !
– Elle est à la ferme.
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