Je rejette les choses vaines

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Marie était l'âme du foyer. Sans elle, Bertrand perd ses repères. La fratrie est éclatée. Toute la famille est mise à contribution pour s’occuper de leurs trois enfants. Au-delà de leur reconstruction progressive, c'est celle plus inattendue des adultes qui va voir le jour. Des authentiques grands-parents corréziens, dont le rude grand-père Gustave -ancien maquisard- possède un lourd secret, et dont l'épouse attentionnée, Marguerite colore d'un patois imagé petites et grandes émotions, en passant par l'oncle Gildas et la tante Pascaline de Bretagne, couple totalement désaccordé, jusqu'à la grand-mère maternelle Louise, institutrice à la retraite. Chacun à sa manière, avec ses faiblesses, ses petites mesquineries, mais aussi ses qualités, va choisir de tendre vers l'essentiel...


Publié le : lundi 18 novembre 2013
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EAN13 : 9782332635556
Nombre de pages : 274
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ISBN numérique : 978-2-332-63553-2

 

© Edilivre, 2014

: Le titre de ce roman Je rejette les choses vaines en latin « Inania pello » fait référence à la devise de la ville d’Egletons (Corrèze)

 

« Certaines expressions de ce livre, en patois Limousin ont été puisées dans le « Dictionnaire du patois du Bas-Limousin (Corrèze) et plus particulièrement des environs de Tulle », de M. Nicolas de Béronié, publié par Joseph-Anne Vialle, imprimerie JM Drapeau 1824, Tulle. »

Dédicace

 

 

A mon père

1

Les mouettes crient et se répondent. Ce tintamarre strident, entrecoupé de fugitives roucoulades de tourterelles, vient harponner mes oreilles et m’extirpe de mon hébétude. De notre lit, je n’entrevois qu’un ciel vide et gris, à peine teinté de rose… Tout autour, et en moi, ton âme bavarde et prometteuse, comme ces oiseaux que je ne vois pas.

Je tire nerveusement sur ma gitane… Cela t’aurait sûrement agacée.

Le jour se lève, à l’étage les enfants dorment encore.

Marjorie t’a appelée deux fois cette nuit en pleurant, j’ai eu bien du mal à la calmer. Cela a réveillé Kévin ; Anaïs comme à son habitude n’a pas bronché.

Une fois de plus, j’ai été stupéfait par la maturité de notre petit bonhomme. Lèvres serrées, sans un mot, il m’a aidé à consoler Marjorie, écrasant sa petite sœur contre son cœur à l’en étouffer. Son profil gauche… ton profil, se dessinait dans la pénombre de la chambre. Assis, je m’arrimais au bord du lit, mes mains moites enfouies dans les draps de la puce. Je me suis fait violence pour ne pas m’échapper. C’était trop fort, tropintense. Mon amour, comme Kévin te ressemble ! Même front bombé, même nez droit et court, mêmes lèvres charnues, jusqu’à cette façon qu’il a de pencher la tête sur le côté en relevant un peu le menton : tout toi. Il me bouleverse littéralement.

La rapidité de son souffle, et l’ardente tension de son jeune corps, exprimaient en cet instant sa courageuse détermination à ne pas flancher. Dix ans à peine et déjà un vrai petit homme. Depuis la cérémonie, il a compris. Compris que dorénavant, nous devrions avancer tous les quatre sans toi.

Ce qu’il ne sait pas encore, c’est que je ne vais pas pouvoir les garder auprès de moi.

Je n’ai pas trouvé le courage de le leur dire.

C’est pour cela que je suis venu en Bretagne, dans cette maison de pêcheur que tu aimais tant. Je me suis dit que le piquant des embruns, la force du large, l’envoûtant parfum du vieux chèvrefeuille échevelé qui enchatonne le petit portail en fer forgé au fond du jardin, jusqu’à l’odeur âcre et rassurante du feu de bois dont se sont imprégnés au fil des ans les quatre murs de notre maison, m’aideraient à puiser l’énergie et le courage nécessaires. Tout comme m’y auraient conduit l’exhalaison vivifiante, et l’infime pression de tes bras neigeux et caressants autour de mon cou.

Avec tous ces déplacements, ces nombreux allers sans date précise de retour, je n’ai pas le choix, et tu le sais. Mon travail n’est pas de tout repos. Souviens-toi, combien ces absences imposées savaient aiguiser non seulement ta félinité, mais aussi ta jalousie. Si j’avais pu changer je l’aurais fait bien avant…

Je suis – et définitivement – deuxième assistant opérateur, et pire, ne sais rien faire d’autre.

Pourtant, tout capitaine intermittent que je fus, j’avais pris grand soin d’envelopper notre vaisseau de ta lumière. Tu étais notre phare. Avec ou sans moi, nos moussaillons gardaient cap et repères. Sans toi l’horizon a disparu. Tout n’est plus que brouillard et mélasse de sentiments. Il est urgent qu’ils puissent recouvrer la chaleur tranquille et apaisante d’un vrai foyer. L’idéal aurait été de faire venir quelqu’un à la maison ; mais là encore, c’est impossible : hors de prix, mon salaire n’y suffirait pas. J’avais même envisagé, de demander à ta mère de revenir vivre en Corrèze, mais ai très vite abandonné l’idée. Tu n’aurais pas voulu lui imposer cela, et tu aurais eu raison. Elle a déjà eu bien du mal à tourner la page lorsqu’elle en est partie il y a quatre ans. Toutes ces histoires que tu m’as racontées, avec tes oncles et tantes à propos de l’héritage de ton grand-père… Revenir auprès d’eux, aurait été trop lui demander.

Au travers des volutes de fumée, je devine l’éclat perçant de tes yeux clairs.

Ton regard m’obsède et me fait mal.

Tu nous as quittés un 10 mai, jour de la sainte Solange, prénom de cette grand-mère que tu aimais tant et qui te le rendait si bien.

Je ne sais pas pourquoi – c’est complètement ridicule ! – mais dès que je m’en suis rendu compte, j’y ai vu comme un signe et cela m’a presque rassuré. Moi qui ne crois en rien, je me suis senti tout d’un coup intimement convaincu que Mamie « FaSoLa », allait à nouveau te prendre dans son giron… Le plus fort, c’est que cette étrange certitude persiste. Elle est tapie tout au fond de moi, et parfois… parfois seulement, parvient à étouffer mon pauvre cœur, à le rendre muet. Ses hoquets se font en silence. Cela ne dure que quelques instants – à peine – mais c’est toujours bon à prendre.

Pour le reste, je sombre lamentablement.

En tournant la tête, je me surprends à entrevoir ta frêle silhouette auprès de moi. Depuis que nous sommes arrivés à Paimpol, c’est encore plus fréquent. La huitième fois en trois jours. Je les ai comptées. Je suppose que c’est normal. Une sorte de disjoncteur naturel du cerveau pour ne pas imploser. Ton image. La perception de ta présence. Un hologramme d’amour, comme une dose à un camé en manque. Grisé de toi, j’ai vécu dans l’opulence égoïste du bonheur. Tout était simple. Évident. A sa place. Je ne me suis jamais posé de questions. J’ai eu tort. Mais nous étions heureux comme cela, n’est-ce pas ?

J’entends là-haut les sommiers qui couinent, notre petite marmaille commence à s’agiter. Comment leur dire ? Toi, tu aurais certainement su. C’était toi qui parlait, moi je n’avais pas les mots, je ne les ai jamais eus. Un taiseuxa, comme dit ma mère.

En Corrèze, on s’apitoie sur mon compte ou l’on me regarde de travers, c’est selon : veuf à trente-six ans, je suis à plaindre, envisageant de me séparer de mes enfants, je suis à blâmer. Peu m’importe.

J’ai essayé de penser à tout, mais ne suis sûr de rien. J’espère seulement ne pas nous avoir trahis.

Alors voilà.

Anaïs et Kévin resteront en Bretagne. Anaïs ira chez ta mère, à Lomener, près de Lorient. Certes, ta maman commence à être âgée et chez elle c’est petit, mais Anaïs à presque douze ans ne devrait pas être un poids pour elle. Et comme tu aimes à le faire remarquer, leurs caractères semblent bien s’accorder. Anaïs devrait s’y plaire, j’en suis sûr.

Ta sœur Pascaline et son mari, accueilleront Kévin à Saint Malo. L’éducation y est stricte, mais nous savons, toi comme moi, combien le caractère éveillé et quelque peu espiègle de notre garçon, a su séduire au-delà des simples liens familiaux, leur âme d’enseignants à tous deux. Et puis, tes nièces seront ravies d’avoir leur cousin sous le même toit, sans compter qu’en sandwich entre deux filles, Kévin ne sera pas dépaysé, il devrait vite y retrouver ses repères. Il est étrange de se dire que par amour de la Bretagne nous lui avons choisi un prénom d’origine gaélique, sans savoir qu’un jour par la force des choses, il deviendrait un petit malouin. Quelle fée Carabosse, penchée sur son berceau, a pu nous entendre et décider qu’il en soit ainsi ?

Quant à notre petite Marjorie, elle restera dans notre belle Corrèze. Mes parents sont prêts, ils l’attendent ; et puis, à chacun de mes retours à Egletons, je serai là, auprès d’elle. Je t’en prie, ne barre pas ton front de cette ride boudeuse, annonciatrice pour moi de reproches. Il leur était impossible de les prendre tous les trois. Mon père, tu le sais, n’est plus de la première jeunesse. Bien sûr leur maison est spacieuse, mais tu les connais, ils n’auraient pas eu la patience. Mon père surtout. J’avais bien pensé au départ leur confier nos deux filles, cela aurait soulagé ta mère, et puis surtout lesmissauraient été ensemble. Mais comment notre Kévin, si prompt à tout analyser, aurait décodé son seul éloignement ? Même si tu t’en défends, tu as toujours eu un petit faible, pour ton petit bonhomme, et il le sait. Et bienque nos filles souffrent cruellement de ton absence, des trois, je suis certain que c’est lui qui la ressent le plus violemment. Si fier. Si pudique. Comment pourrait-il exprimer son désarroi de petit mâle à l’abandon ? Il ravale ses larmes. Offre courageusement son épaule à ses sœurs. Ne parle pas. Écoute. Écoute encore. Et par tant de patience et de dévouement, arrive – mieux que je n’y parvienne moi-même, mais comme tu aurais su le faire – à jeter un voile de douceur et de compréhension sur leur immense chagrin.

Je ne cherche pas à te culpabiliser, je veux seulement que tu comprennes.

J’entends Marjorie qui se lève. Sa venue précédée comme toujours de l’adorable petit raffut de ses talons qui martèlent le parquet. Kévin et Anaïs, ne vont pas tarder.

J’ai prévu d’emmener les enfants à la plage, nous irons en vélo et y pique-niquerons, comme avant.

Je viens de jeter un coup d’œil au calendrier « 1990 » que tu as accroché dans la cuisine en février dernier : l’école reprendra lundi 28 mai, c’est-à-dire dans une semaine.

Ce sera le lendemain de la fête des Mères…

Marjorie boit son chocolat. Les chatons en photo sur le calendrier lui plaisent toujours autant.


a.celui qui ne parle pas, qui est rentré et garde tout pour lui.

2

Deux chiens se répondent au loin, tandis que sept heures sonnent au vieux clocher-donjon à mâchicoulis.

Il bruine dru à présent.

Le granit luisant d’Egletons scintille sous la pluie et les ardoises réfléchissent les nuages. Doucement, lentement, une pénétrante et lénifiante odeur de terre mouillée monte en ville des trottoirs caillouteux, s’infiltre dans les moindres recoins, parcoure les rigoles et imprègne les allées sableuses du cimetière.

Cassée en deux, la Noissac, le haut du buste sous l’auvent du caveau, relève la tête un bref instant. Déjà une bonne demi-heure que parée pour la pluie – en ciré noir et bottes de caoutchouc – elle s’active à griffer rageusement de son petit râteau, les conventionnels gravillons gris-blanc. « Dire que c’est ici que reposelo pa-oubro1Marie !Que lio de tem ques o quant in pace2 !… Onze jours, oui c’est cela, onze jours déjà… Quand je pense qu’elle avait tout juste dix-huit ans quand elle et Bertrand ont eu leur petite Anaïs ! Quelle folie ! Un enfant, si jeune ! Et Bertrand maintenant, que va-t-il devenir ?Oquel omee talomen migrou despeiquo perdu so fenno3… Et puis, trois enfants sur les bras, et ni mère, ni père pour s’en occuper ! Bien sûr, qu’on va la prendre avec nous, la petite Marjorie. Il ferait beau voir, qu’il en soit autrement ! Elle est si mignonne, cettepitso-uno4. Juste un peucacalètea !Une petite coquine qui sait vous prendre par le bout du cœur et ne tarde pas du haut de ses cinq ans, à vous mener par le bout du nez ! Oh ! La pauvrette ! En ce moment, elle ne doit avoir trop le goût à faire sa canaille. Perdresa maman, sime-inadze5 !C’est bien triste… Trente ans, c’n’est pas un âge pour mourir. Leucémie foudroyante, qu’ils ont dit. Un diagnostic, comme une excuse. Mais ça n’excuse rien. A ce qu’il parait, leurs calmants ne l’ont même pas empêchée de souffrir ! Bertrand est complètement déboussolé, si encore son père essayait de lui parler, mais le Gustave, il est encore plustaiseuxbqué soun fil6. Et la maman de Marie, ma brave Louise… Elle est bien à plaindre aussi, la pauvre femme ! Elle en a éprouvé des malheurs… A commencer par le décès de son mari, le Philippe Marchavial, lui aussi a été bienmola-oude7lui aussi a beaucoup souffert, puis ça a été la mort de son pauvre Papa – sans compter les disputes qui s’en sont suivies avec ses frères et sœurs – et puis maintenant sa fille cadette que cette fichue médecine dite « moderne »n’a pas été capable de sauver… Que de misère ! ». Lasse, Marguerite secoue la tête en soupirant, met instinctivement la main gauche à sa hanche et se redresse lentement en grimaçant. « Ces fichus rhumatismes !N’en voudrai de min touto mo vito8 : sei mal molo-ulia !9On voit bien qu’il pleut ! Comme toujours en pareil cas, ses articulations malades l’avaient prévenue depuis la veille, du temps qu’il allait faire le lendemain. C’est bien plus sûr que leur sacrée météo !Toudzaur onove pas de na10,et à annoncer l’inverse du temps qu’il va faire… et en plus, même pas capable de donner le temps qu’il fait ! Encore l’autre jour, Bertrand disait au téléphone qu’ils avaient du beau temps en Bretagne, tandis qu’au même moment à la télé, ils annonçaient le contraire !Té !11Té !Vesotilo pimperlado12Suzanne avec son bouquet à la main : on est jeudi, c’est son jour. Elle vient renouveler les fleurs du caveau familial, ça fait plus de trois ans maintenant qu’il a cassé sa pipe, le pauvreAntoine !Per sigur13la drôlesse, faut reconnaître qu’elle lui est plus fidèle depuis qu’il est mort, que de son vivant ! Au fond qui sait ? Elle devait bien l’aimer l’Antoine. Et puis, pas une semaine sans venir fleurir sa tombe… Si ça, c’n’est pas une preuve ! C’est sans doute sa façon d’être pardonnable… Parce qu’elle lui en a donné du chagrin au père Toujade, etpa qu’un pa-ou !14A la fin, ce bravache d’Antoine, il les portait bien haut ses cornes, il n’en avait même plus honte. Enfin, il faisait comme si, mais ça le rongeait du dedans, ça se sentait. Pauvre homme, ça en plus de la maladie… Il n’était pas si vieux : seulement cinquante ans ; mais c’étaitun vilain male15pourtant la beauté, comme disait ma pauvre maman, ça ne se mange pas en salade ! C’était un bien brave garçon, mais beaucoup trop naïf, trop confiant surtout… Alors c’est sûr, pas facile de garder une belle femmede vingt ans plus jeune ! Dieu merci ! Mon Bertrand, lui au moins, il aura été heureux avec la Marie ! Ah ! Comme ils s’aimaient ces deux-là ! Tout ce malheurmoun dio-ou16 ! Tout ce malheur d’un coup, ça donne trop à penser… Et puis, je ne peux pas… Non merci ! Pa anéuc… J’n’ai pas le cœurà bataillerdavec la Suzanne. Doux Jésus ! Pourvu qu’elle ne m’ait pas vue ! Marguerite, ma fille, rebaisse-toirede se tu vo lo pa17. » Replongeant en avant plus lestement qu’elle ne s’était relevée, Marguerite ne put s’empêcher de jeter de furtifs regards en direction du portail en fer devant lequel la jeune veuve semble marquer une pause. De ce point culminant, Suzanne est à même d’embrasser d’un seul coup d’œil, la quasi totalité des tombes. Aux aguets, Marguerite n’ose plus faire un geste, ce qui malheureusement ne la prive pas d’être parfaitement conscience du ridicule de sa posture. « Regarde-toi !Immobile, fesses en arrière, buste en avant et tête à moitié relevée, le tout dans un cimetière, et qui plus est, au-dessus de cette pauvre Marie qui n’a rien demandé ! Mon Dieu, si le Gustave et le Bertrand me voyaient ! » Trop de sentiments contraires assaillent et tourmentent la vieille femme. Elle sait qu’en point d’orgue à son propre tumulte intérieur, elle est dans l’incapacité totale d’offrir à cette âme repentante, l’oreille attentive – voire indulgente – qui soulagerait certainement sa contrition. Alors, tant pis, si c’est le prix à payer ! D’autant que pour le moment, hormis le bon Dieu et l’esprit bienveillant de tous ces chers disparus… Personne ne la voit… De son inconfortable poste d’observation, les bons yeux de Marguerite, n’en perdent pas une miette.

Pas très grande mais bien faite, la jolie et toujours aussi fraîche madame Toujade réajuste avec beaucoup de grâce, sa capuche transparente d’où s’échappent quelques mèches brunes. Vêtue d’une gabardine vert-d’eau négligemment cintrée à la taille, sac à main gris clair en bandoulière et mocassins plats assortis, la jeune veuve presse contre son cœur un imposant bouquet de lilas mauves et blancs. Quelques minutes d’hésitation, un vaste coup d’œil circulaire, la voilà qui dévale, tête baissée, l’allée principale qui scinde en deux le cimetière. Marguerite se sent soulagée, la Suzanne a passé son chemin sans l’apercevoir, ou du moins, elle a fait comme si.

« Vraiment pas sotte, cette petite… »

Vertueusement assagies, les courtes griffes métalliques se remettent en mouvement, et cette fois, ratissent avec un calme surprenant les gravillons de la concession Noissac. En cet instant, l’âme deMarguerite, est à l’image de ce qu’elle dessine. De fines lignes parallèles et d’étranges circonvolutions s’emmêlent dans son cœur. Le bien, le mal, la joie, la peine, tout s’embrouille. Et pourtant, dans l’air frais du petit matin, ce moment est d’une extrême douceur. Cette terre l’a vue naitre et la verra mourir. La pluie lave son chagrin. Le reste n’a pas d’importance.


1.La pauvresse

2.Cela fait déjà du temps qu’elle est morte !

3. Cet homme est tellement malheureux depuis qu’il a perdu sa femme…

4. Cette petite

a. Espiègle, avec une forte personnalité, coquine, malicieuse

5.Si petite (enfant en bas-âge)

b. Celui qui ne parle pas, qui est rentré et garde tout pour lui.

6. Que son fils

7. Malade

8. Je m’en ressentirai toute ma vie !

9. Je suis toute tordue (dont les membres ne sont pas droits)

10. Toujours à n’avoir pas de nez

11. Tiens !

12. Voilà la pimpante

13. Assurément

14. Pas qu’un peu !

15. Homme au physique ingrat

16. Mon Dieu !

c. Pas aujourd’hui

d. Bavarder de choses et d’autres

17. Vite si tu veux la paix

3

« – Maman, s’il te plait, est-ce que Kévin pourra dormir dans ma chambre ? » demanda ingénument Azilis, au travers de la porte de la salle de bain.

Pascaline Begmat, surprise par la question, laissa échapper un borborygme mi-contrarié, mi-las. Le front soucieux, elle se rinça une dernière fois la bouche, passa sous l’eau sa brosse à dents, la reposa dans le gobelet en plastique rose, puis s’essuya méticuleusement les mains.

« – Maman, Maman, tu m’entends ? Je te demande si « oui » ou « non », Kévin pourra dormir avec moi ? » réitéra impatiente, la blondinette de neuf ans.

Résignée, Pascaline se décidait enfin à ouvrir la porte, quand soudain du fond du couloir, on entendit un long et singulier miaulement, suivi d’un pâteux « Silence ! », plus grogné qu’articulé.

Habituée aux réveils de plus en plus difficiles de sa fille aînée, Pascaline demeura indifférente à son grommellement, et se contenta de répondre à sa plus jeune par un laconique et peu engageant « On verra… » Puis dans un geste aussi ferme qu’inattendu, elle attrapa Azilis par les épaules, et lui fit faire brusquement volte-face en direction de sa chambre.

Désarçonnée, Azilis protesta avec indignation,

« – Mais Maman… Je n’ai rien fait de mal ! » Et se ressaisissant aussitôt, ajouta d’une voix claironnante et malicieuse,

« – C’est Titi qui râle, pas moi !

– ça suffit ! » siffla excédée Pascaline, qui – connaissant par cœur le petit manège auquel se livrait Azilis – sentait la situation sur le point de lui échapper. Sans plus attendre, elle saisit le bras de sa fille et la reconduisit elle-même, jusqu’au seuil de sa chambre.

4

A l’aube de ses trente-neuf ans, Pascaline, douce et jolie femme rousse ne parvient plus à maîtriser l’exaspération débordante qui l’étreint. Depuis la dernière rentrée scolaire, mais surtout depuis l’enterrement de sa jeune sœur Marie, elle tente désespérément de refouler au plus profond d’elle-même, un agacement perfide, sourd, et tenace, qui ne la lâche plus, ne lui laisse plus aucun répit… Nerfs à vif, jour après jour, elle ronge son frein, distillant avec acrimonie, l’amertume qui la consume.

Inutile, que je persiste à me voiler la face. L’évidence est là : ils n’en ont vraiment rien à faire que je me dévoue du soir au matin. Moi, qu’ils ont, petit à petit, de désamours en ingratitudes répétées, réduite au rôle de vaillant, d’unique, casque bleu de la paix familiale ! Je suis désormais totalement transparente à leurs yeux. Et malgré tout, comme une imbécile, je continue à veiller sur eux…. J’en suis lasse, mais après tant d’années à leur service, je ne peux pas m’en empêcher. On dirait que je suis programmée pour ce rôle ingrat. Ils ne s’en rendent pas compte, mais chaque jour que Dieu fait, je mets toute mon énergie, toute ma patience, tout mon amour… ou ce qu’il en reste, pour empêcher à notre famille de se déliter. Avecabnégation, je pacifie tout dans notre maison. Et ils ne s’en aperçoivent même pas ! Je canalise stoïquement les odieux caprices d’Azilis, jugule du mieux que je peux, les crises d’indépendance de sa grande sœur, et supportent héroïquement – on peut le dire ! – les sempiternelles jérémiades de Gildas… Et pourtant, tous les soirs, il me les impose, tous les soirs ! A chacun de nos dîners. Tout y passe : le système empesé de l’Éducation Nationale, le manque criant de moyens, la passivité déprimante de ses collègues, ses élèves, pour la plupart « des petits crétins qui n’en ont rien à faire de l’histoire/géo ! » et même moi, qui – selon lui – ne « fais heureusement plus partie » du corps enseignant. Pourtant mon boulot, me plaisait…

J’étais si fière d’être prof d’anglais… Traductrice, ce n’est pas inintéressant, mais, c’est autre chose. Mes élèves me manquent. Une fois de plus, il n’a rien compris. Jusque-là j’ai tenu bon, mais trop, c’est trop ! Ils vont vraiment trop loin tous les trois. Un peu de compassion, je ne sais pas moi, quelques restes d’élémentaire humanité, me suffiraient. Marie était ma petite sœur…

Pourquoi aucune personne de cette maison n’essaye de m’aider, ne cherche à me soutenir ? Je ne parviens plus à supporter leur égoïsme, leur manque permanent et ostentatoire, de prise en compte de ma peine. De leur côté, comment, peuvent-ils, – osent-ils – seulement continuer à se plaindre ?

Et devant moi encore !

Toutes leurs mesquines histoires « d’ongle cassé », me donnent la nausée, et ils ne s’en rendent même pas compte ! Ils ne voient rien, n’entendent rien, et demeurent inéluctablement centrés sur leur égo. Seules, quelques rares préoccupations, toutes futiles et d’ordre exclusivement personnel, semblent éveiller en eux un quelconque intérêt, et les sortir un peu du quotidien amidonné dans lequel ils se sont bien sagement calfeutrés.

Leur nombril en ligne de mire, encore et toujours !

Même si souvent, je me retrouve désarmée quand il me faut mettre des mots sur ce qui me déchire, je n’en suis pas moins femme, sœur, mère et épouse, à la fois ! Ma seule faute est d’être différente. Je n’ai jamais su partager mes états d’âme, ou comme Tiphaine, les jeter sur du papier. Ça aussi, ils le savent et depuis longtemps encore…. Comment alors osent-ils feindre de l’ignorer ? L’effort à faire n’est pas si grand… Il suffirait d’un peu d’amour. Seulement un peu de leur amour…

Est-ce trop demander ?

Depuis le décès de ma petite Marie, seul Bertrand s’est montré délicat et prévenant à mon égard. Sa situation est pourtant bien pire que la mienne… Il ne le montre pas, mais il doit souffrir encore plus que moi.

Et pourtant, il ne m’ignore pas. Au contraire même, il se préoccupe de mon sort avec une infinie délicatesse, a souvent une pensée pour moi, et bien que peu bavard, essaye à chaque fois, de trouver les mots qui m’apaiseraient. Comment se peut-il alors, que celui qui partage ma vie depuis maintenant seize ans, ne soit plus capable d’une telle générosité ?

Pourtant, quand je l’avais rencontré…

C’était l’été, le 3 Juillet 74 exactement. Sur les rives du lac d’Egletons. Elle s’en souvient si fort. Comme il avait su la séduire ! C’est précisément son côtéempressé, attentif aux autres, sa bonté d’âme, qui l’avaient conquise et en aucun cas son physique ingrat de grand adolescent bohème, hormis il est vrai, son troublant regard bleu-lavande quand il la transperçait…

Il y a longtemps.

Gildas était venu pour la période estivale, encadrer une colonie de jeunes garçons. Il était là, souriant, l’allure dégingandée, expliquant avec gentillesse et bonne humeur aux plus jeunes la pratique du canoë kayak, et exigeant des aînés – sans toutefois les brusquer – attention et patience auprès des plus petits. Pascaline le revoyait comme si c’était hier, gesticulant au bord de l’eau, ses longues mains fines agrippées à une toute petite pagaie. C’était un drôle de gugusse ! La mèche rebelle barrant son front large et volontaire, ses joues mal rasées, son éternel tee-shirt rouge trop grand pour lui, par dessus un short de fortune, et ses deux grandes cannes maigrelettes et velues coincées entre deux mini-kayaks. Non, décidément à vingt-deux ans, Gildas n’avait rien d’un playboy tombeur de filles !

A l’évocation narquoise, de ce jadis baba-cool-au-grand-cœur, la femme mélancolique que Pascaline était devenue à ses côtés – mine boudeuse et regard trop souvent absent – laissa échapper un triste sourire en direction du miroir.

De retour depuis un bon moment déjà, dans la salle de bain, la porte à nouveau fermée, elle ne prête plus aucune attention aux rouspétances juvéniles et piaillements dépités, émanant du couloir. La perspective d’accueillir Kévin, l’angoisse. Elle n’a pas su dire « non » à Bertrand.

Ça n’en finira donc jamais…

Dès qu’on se montre un tant soit peu attentionnéenvers elle, toute volonté de résistance de sa part, fond comme neige au soleil ! Est-ce vraiment sa faute, si – dans le désert affectif qui est le sien – elle ne peut s’empêcher de se nourrir à l’excès, des moindres attentions de bienveillance qui lui sont prodiguées ? Une fois pour toutes, elle a choisi de faire feu de tout bois. Tout est bon à prendre quand on a un tel besoin d’être aimée : une gentille parole, un petit mot d’encouragement, une furtive caresse, une main posée sur la sienne, un regard enveloppant, ou un sourire complice…. Quelques éclats de chaleur, qui à eux seuls parviennent – l’espace d’un trop court instant – à rassurer son âme anxieuse et apeurée. A lui dire qu’elle existe. Qu’elle existeaussipour les autres.

Bertrand, le silencieux beau-frère, l’a compris. C’est pourquoi, avec naturel, il a su trouver les mots. Bien que profondément malheureux lui-même, il a résisté courageusement à l’impudence libératrice d’évoquer sa propre peine. Il s’est juste contenté de lui poser quelques questions anodines sur le déroulement de sa vie, de lui évoquer la complicité qu’elle avait su entretenir depuis toujours avec sa petite sœur et surtout l’importance que cette relation tenait aux yeux de Marie, malgré l’éloignement, malgré le temps qui passe…

De sa voix grave, où perçait de temps en temps, la chaleur trainante de l’accent corrézien, il l’avait consolée, l’air de rien, doucement comme on berce un enfant, de quelques mots choisis et de jolies images. C’est seulement au moment de se dire au revoir, qu’il lui avait fait sa demande, posément, calmement : « Pascaline… Gildas et toi, accepteriez-vous jusqu’à la fin de cette année, voire même sans doute pour plus longtemps, de prendre chez vous, Kévin ? ». Il avait marqué une légère pause, puis avait ajouté toujours aussi calme : « Prenez le temps de réfléchir, je vous rappellerai la semaine prochaine. ».

Pascaline ne songea même pas à lui demander quelque explication. Aucun « pourquoi ? », aucun « comment ? » ne vinrent à son esprit, et avant même qu’il n’eût le temps de raccrocher, elle s’entendit jeter dans le combiné téléphonique un énergique et incontrôlé : « Pas de problème, tu peux compter sur nous ! ». Comme on lance avec vigueur et rempli de reconnaissance, un « merci ! », ou peut-être, si elle fait l’effort d’être tout à fait honnête vis à vis d’elle-même, comme on jette une bouteille à la mer.

5

Tout a commencé à se chambouler en elle, ce maudit 13 mai. Elle en est parfaitement consciente.

D’ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement ?

A peine l’œil ouvert, Tiphaine cherche le moyen d’évacuer cet indéfinissable mal-être qui la met au supplice chaque matin. Assise dans son lit, l’oreiller dans le dos, elle s’exaspère à passer et repasser ses ongles fuchsia, dans ses longs cheveux emmêlés.

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