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Je suis venu te dire...

De
305 pages
(Titre :) Je + Tu = Nous ? (Sous-titre :) Chronique d’un amour assassiné De belles études, une entreprise florissante, une vie de bonheur, et 20 ans d'amour qu'il croyait éternel. Elle était sa joie de vivre mais, sans crier gare, elle abandonne tout brutalement. Il reste avec ses souvenirs, ses chagrins… Il ne comprend pas, se remémore cette vie qu'il pensait de bonheur éternel. Puis, la maladie… pour la première fois il trébuche…Va-t-il la retrouver ou faire son deuil ? Avec ce cri du cœur, empreint de tendresse et de sensualité, Jacques Chemin nous entraîne dans son monde, celui d'une poésie narrative et sentimentale, bousculant les conventions.
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Je suis venu te dire…
Chroniques d'un bonheur assassiné
Roman






Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8086-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748180862 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8087-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748180879 (livre numérique)



A Elle…







PREMIERE PARTIE




Une île, une île au large de l’amour
Là-bas ne seraient point ces fous
Qui nous cachent les longues plages
Viens mon amour, fuyons l’orage
Voici venu le temps de vivre
Vops d’aimer

(Une île, Jacques Brel)
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I- APRÈS LA NUIT, Y A-T-IL ENCORE LA NUIT ?
Il le savait désormais, il bouclait la boucle. Il
ne partirait pas sans dire adieu, sans laisser une
trace indélébile, sans remords non plus.
Le cartel lui donnait raison, sonnait les mi-
nuits, le minuit de sa vie qui ne verrait pas
l’aurore. Le soleil ne brillait plus depuis long-
temps, il s’était consumé à son insu ; le temps
d’en prendre conscience et il faisait nuit.
Après la nuit y a-t-il encore la nuit ?
Il n’avait plus le courage d’attendre le petit
matin, celui de la rosée, des bourgeons à
éclore…
Allait-il être envié, regretté, oublié ?
Après tout, peu lui importait, la vie
l’abandonnait ; il lui ferait un dernier pied de
nez, par provocation, inconscience, ou nouvelle
insouciance.
Cette insouciance l’avait accompagné, lui
avait peut-être donné le meilleur de sa vie, mais
il avait commis l’erreur de la croire indéfectible.
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D’ailleurs il croyait que tout était indéfectible,
l’amitié, l’amour et même la vie. Erreur funeste.
La vie, il la quittait. Etait-ce à regret ? Il avait
tout gagné, tout réussi ; puis il avait perdu, un
peu, beaucoup, tout…

Elle avait aussi effeuillé, n’avait pas compté
les pétales, s’était arrêtée sur un mauvais pré-
sage : Je t’aime, un peu, beaucoup, passionné-
ment… plus du tout ?
Il n’avait pas voulu la croire. D’ailleurs, il ne
savait plus compter, ni les jours, ni les années,
ni les bonheurs, ni les désespoirs.
Les souvenirs ne s’étaient pas estompés. Il ne
s’était pas résigné, s’était refusé aux situations
indicibles. Il avait perdu, tout perdu.
Un virage, une courbe trop relevée et il avait
perdu le contrôle, de lui-même, de leur couple.
Dans la débâcle, il avait encore voulu maîtriser,
puis, désemparé se raccrocher… Mais à qui et à
quoi ? Le néant par définition n’a pas de rives.
Il s’était retrouvé seul.
Il avait enfin, mais trop tard, retrouvé les pe-
tits cailloux blancs qu’elle avait semés dans le
cheminement menant à leur perte conjointe.
Elle l’avait fait pour attirer son attention, pour
crier au secours, pour faire connaître son désar-
roi.
Mayday ! Mayday ! Mayday !
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Le navigateur était resté sourd, aveugle, avait
continué son chemin, gardé le cap, tracé le sil-
lage…
Il avait barré, ne regardant que les voiles qui
prenaient le vent sans faseiller, ne s’était pas
soucié de la coque.
Enfin, il avait empanné. Trop tard… Le ba-
teau s’était immobilisé. Aurait-il le temps
d’écoper ?
Il n’avait rien vu, n’avait pas ouvert les ti-
roirs, n’avait pas prêté attention à ses lectures, à
la bibliothèque qu’elle constituait sans partage.
Il lui avait ouvert, malgré lui, les portes
d’une schizophrénie, d’une vie qu’elle n’allait
savoir déparier…
Elle était devenue deux et il n’en voyait
qu’une, ébloui depuis le premier jour par sa
beauté, sa légèreté, son insouciance apparente,
son envie de croquer la vie à pleines dents ; de
belles dents blanches scintillantes qui allaient
croquer un fruit blet, nauséabond…, un poison
qui refusait de porter son nom.

Le poison d’un mal-être que d’autres vous in-
jectent à dose homéopathique pour vous hap-
per, vous ensorceler, vous détruire.
Elle était devenue deux, comme une amibe
qui s’étire avant de se déchirer, de prendre
forme en deux corps antagonistes. Lequel des
deux aurait raison de l’autre ?
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Lui ne croyait pas à la prédestination. Il avait
cheminé avec elle pendant 20 ans, ne l’avait pas
protégée des loups qui gardaient bien leur nom,
qui avançaient feutrés, à pas de loups.
Pourtant, sous leurs loups de carnaval, en ve-
lours noir, se dissimulaient les crocs de bêtes af-
famées, assoiffées de malheur, de destruction
psychologique, étape sine qua non à leur fu-
neste destin, celui de l’appât du gain. Des mé-
decins sans médecine, ne fabriquant qu’un élixir
de mort.
Il l’avait surestimée, s’était ensuite surestimé.
De ces virus, il ne maîtriserait pas l’antidote.
Bien sûr qu’il avait vu la pomme ! Elle n’était
pas à son goût, mais des goûts et des couleurs, il
n’avait voulu discuter.
Il avait donc détourné la tête, laissant le
champ libre au serpent qui s’enroulait autour de
sa compagne, malignement, portant le malheur
au bout de sa langue fourchue et persiflante.
Une morsure qui devait atteindre le corps,
l’esprit et le cœur…, l’amour, leur amour. Était-
ce à tout jamais ? Il n’avait pas voulu y croire…,
s’était battu, parce que la résignation n’était pas
son fait. Il avait sous-estimé l’adversité.
Orgueil, présomption, suffisance ou préten-
tion, il n’avait pas imaginé perdre la bataille de
sa vie, la seule qui en valait la peine.
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II- NOUVELLE POUR UNE SANS NOUVELLES…
Il resta là devant sa feuille auto carbonée,
jaune et verte, relut la question, réajusta ses lu-
nettes tout en saisissant le crayon que lui tendait
l’hôtesse derrière son elliptique bureau surmon-
té d’une grande pancarte « Accueil ».
Clinique « Victoire » et pourquoi pas
« Charité » tant qu’on y est, pensa-t-il… Qui al-
lait vaincre qui ?
Il ne rêvait pas ; la question à laquelle il de-
vait répondre était somme toute assez simple,
voire élémentaire :
« En cas de complications, donner le nom, l’adresse,
le numéro de téléphone d’une personne à contacter ».
On ne lui demandait pas l’impossible, pas le
nom de famille des voisins du dessous, pas la
racine carrée de 456789, pas la date de nais-
sance d’une vieille tante, le numéro minéralogi-
que de son ancienne voiture… Non, juste le
nom d’une personne de son choix…
Des milliers de patients en avaient fait autant,
dans cette clinique ou une autre ; ils avaient
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rempli le formulaire bien avant lui et ne
s’étaient posé aucune question.
Il regarda encore le texte, mâchonna le
crayon sous l’œil incrédule de l’hôtesse secré-
taire qui continuait de garder jalousement le
reste des feuillets du « dossier d’admission ».
Il allait donc enfin être « admis ». Il ne savait
pas très bien à quoi.

Admissible à l’oral ? En attendant, il séchait à
l’écrit. L’impétrant séchait sur une question ba-
sique à laquelle un enfant de deux ans aurait ré-
pondu sans hésitation.
Bon sang, mais c’est bien sûr : Maman !

Une pensée émue pour cette mère octogé-
naire bien lointaine à qui il serait difficile
d’expliquer la complication, sans compliquer sa
propre vie…
Non, même fils unique, il ne pousserait pas
ce cri du désespoir…
Il dévia son regard, plus bas sur l’imprimé,
pour rechercher une question plus simple ou
l’explication des « complications ». Rien, des bana-
lités.
On ne lui demandait pas si, après complica-
tions, il acceptait de donner son corps à la
science, si son testament était toujours
conforme à ses dernières volontés, ni même s’il
y avait pensé…
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Il tourna la page et découvrit en petits carac-
tères, serrés les uns contre les autres, comme
dans un bon de commande de concessionnaire
voitures (que tout presbyte se refuse à lire), un
paragraphe « à lire attentivement », en réalité « à si-
gner sans attention ».
« Toute anesthésie peut donner lieu à complications,
personne ne peut en donner l’issue. Vous reconnaissez
avoir été informé des risques… ». Signez là, en bas
de page, sous la rubrique « Le patient ».
Issue ? Issue de sortie, issue fatale ? C’est
bien cela, je donne mon corps à la science pour
gagner du temps !

Et mon testament, au fait, où est-il ? De
quelle anesthésie parle t-on ?
Il n’avait, pour l’instant, vu que la blonde hô-
tesse aux yeux verts…
Il ne signerait donc pas ou, du moins, pas
tout de suite.
Il revint à la première page, celle
des complications, celle du nom à inscrire.
Comprenant l’embarras, les yeux verts inter-
rogateurs brisèrent le silence :
– Vous avez bien de la famille, Monsieur ?
Il réfléchit encore à cette évidence et un
« bien sûr » lui échappa…
Aujourd’hui elle était tout aussi éloignée que
sa mère ; impossible de retrouver les numéros
de téléphone sans sortir son agenda électroni-
19
que, au demeurant resté sur son bureau… Et
puis, cela aurait fait mauvais effet.
Bon alors :
– Des enfants ?
Oui, ils avaient pris leur envol, là-bas, loin,
sous d’autres horizons. Lequel choisir ? Mais au
fait pourquoi ? Pour les prévenir d’une
« complication » ?
De toute façon ils ne seraient pas joigna-
bles… Inutile de compliquer.
Il s’arrêta de nouveau. On lui avait déjà posé
une question similaire, quelques années aupara-
vant ; il s’en souvenait très bien.
Ce n’était pas dans un hall d’hôpital sous la
pancarte « accueil », mais dans un immeuble
d’apparence cossu et sur la porte matelas-
sée : « Brigade Financière » !

Les termes n’étaient pas les mêmes mais vou-
laient dire la même chose. Il était question de
complications…
On lui demandait aussi un nom, une per-
sonne à prévenir au cas où, sur ce Boulevard de
la Liberté, il en serait privé. Tout dépendait de
l’issue…
A cette époque, il n’avait pas hésité un seul
instant. Il avait inscrit « Véronique », l’adresse
du bureau, son numéro de téléphone… L’issue
avait été bonne, et il s’en était réjoui…
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Les années avaient passé, il lui fallait recher-
cher un autre nom. Lequel ? Ce n’était plus si
simple…
Sa vie avait basculé. Les « complications »
n’étaient sans doute pas celles auxquelles
l’imprimé faisait référence même si un rapport
étroit les unissait.
Mais ça, c’était son secret et il y avait fort à
parier que personne ne le découvrirait.
Famille dispersée ou vacante, amour envolé
ou introuvable, il avait bien quelques amis, que
diable ?
C’est vrai. Jusqu’à peu il était très entouré.
Pleine forme physique, il se dépensait sans
compter pour sa société. Connu, reconnu
comme créateur et chef d’entreprise entrepre-
nant, il repartirait bientôt à Pékin pour concréti-
ser une filiale.
Il en avait vu des clients, était entouré d’amis,
de copains, de copines… Choyé, envié ou ja-
lousé, il avait communément : » réussi » !
Il venait d’apprendre que les vacances et les
voyages existent ; il roulait carrosse, rien ne lui
manquait…

La cinquantaine, une belle existence, de bril-
lantes études, un travail qu’il avait choisi et créé,
des bureaux situés dans une rue dont il était le
parrain : « rue de l’Innovation », tout un pro-
gramme. Une entreprise florissante qui allait
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encore lui distribuer de substantiels bénéfices
qui se rajouteraient aux royalties de ses brevets.
Il allait pouvoir s’octroyer de nouvelles vacan-
ces…
Mais là n’était plus le sujet, il cherchait un
nom pour une complication éventuelle…
Il passa en revue ses « amis », ceux
d’aujourd’hui, ceux d’hier, comme ceux de 30
ans.
Pour des complications, on ne fait appel qu’à un
ami véritable, un proche, celui qu’on appelle et
qui vous sauve dans le quart d’heure, toutes af-
faires cessantes…
Un doute le prit, en avait-il vraiment ? Non,
décidément, après toute cette vie, il n’avait
qu’un nom à donner, celui fourni, en son
temps, à la Brigade Financière…
Allait-il se décider à l’écrire ?
Pour le nom, pas de problème. Pour
l’adresse, il la connaissait par cœur. Pour le nu-
méro de téléphone, c’était plus délicat : elle était
partie un beau matin de décembre, lui aban-
donnant tout, le laissant avec son chagrin, sup-
primant son numéro de téléphone pour être
certaine qu’il ne la retrouvât pas… Elle ne
l’avait jamais rappelé.
Le vertige le prit. Il avait donc tout faux. Il
était seul.

22
Dans de telles circonstances, pour ne pas
crier « maman », la main de substitution que
l’on recherche est, bien sûr, féminine.
Il n’y avait pourtant pas si longtemps, elles se
seraient précipitées, se crêpant le chignon des
yeux.
Elles auraient toutes accouru avec amour et
sincérité, mais la question ne se serait pas po-
sée… Il y avait Véronique…
Il prit enfin conscience que sa vie bien rem-
plie se résumait brièvement, qu’importaient à
présent les « complications ».
Il regarda une dernière fois par dessus ses lu-
nettes, passa une main dans ses cheveux
d’argent et inscrivit : « néant ».
23
24

III- DEUX ANS DÉJÀ.
Deux ans. 24 mois d’un bail qui allait devenir
emphytéotique. Un rien devant l’éternité et
pourtant si long, trop long.
Pourquoi n’avait-elle pas cru à leur amour, à
leur éternité ?
Elle s’était trompée et, à présent, il lui en ap-
portait la preuve, celle du temps… Il était tou-
jours là à l’attendre.
Pour la provoquer il savait devenir charmeur.
Il aimait la provoquer parce qu’elle faisait sem-
blant de se détacher, puis le provoquait à son
tour. Il avait toujours tenu le beau rôle, il aimait
le jouer. Il le faisait parce qu’il était sans risque.
Il l’aimait à la folie et jamais ils ne se quitte-
raient, leur vie était trop belle à deux. Qui aurait
pu le remplacer, qui aurait pu la remplacer ?
20 ans, il ne l’avait jamais trompée, elle ne
l’avait jamais trompé. Ils étaient libres et respec-
tueux l’un de l’autre. Leur couple forçait
l’admiration. Ils étaient capables de se séparer,
pas trop longtemps, mais un certain temps, une
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semaine, deux… Il était alors temps, temps de
se retrouver, de se jeter dans les bras de l’autre,
de s’étreindre, de s’aimer…
Lorsque les circonstances le tenaient éloigné,
elle
venait le rejoindre, subrepticement, en se ca-
chant, pour savourer ces moments volés. Ils en
avaient fait une institution, stupide sans doute,
de vivre leur amour à deux, en dehors du
monde, du travail, des yeux indiscrets, interro-
gateurs ou voyeurs.

Pour le tout début, celui de leur coup de
foudre, il avait choisi une date symbolique. Un
anniversaire, celui de ses 22 ans ; il l’avait invi-
tée dans le plus grand restaurant de la ville, non
pour la note (il n’était pas très riche !), juste
pour la surprendre, l’épater, et surtout pour
faire ce qu’il n’avait fait pour personne.
Il ne lui avait pas offert de fleurs, mais une
après-midi en dehors du temps, de la routine
quotidienne.
Sans prévenir, sans l’avoir prémédité, il l’avait
emmenée voir la mer, le sable, l’horizon, une
mer à perte de vue…
Dans la voiture il lui avait pris la main sans
rien dire ou, plutôt, tout en continuant de parler
pour se donner une contenance. Elle ne l’avait
pas retirée, l’avait abandonnée, s’était abandon-
née.
26
Tous deux étaient troublés. Quel jeu
jouaient-ils ? Le jeu de l’interdit ou de la séduc-
tion, celui du voleur de pommes dans le jardin
du voisin ?
Il ne le savait pas encore, mais elle aimait
toujours chaparder : une fleur au coin d’une
rue, un fruit qui se laissait prendre par-dessus la
clôture. Lorsqu’il s’en offusquait, elle pouffait
d’un rire enfantin, provocateur ; elle en faisait
un jeu, un jeu pour le narguer, narguer sa bonne
éducation, s’en moquer. Il faisait semblant de la
poursuivre, elle partait en sautillant, brandissant
son trophée comme une gamine attrapant le
pompon sur les chevaux de bois d’un manège
enchanté…

Ils étaient donc là, pour ses 22 ans, une main
timide caressant des doigts sans bague. Lui avait
peut-être conservé son alliance, il ne s’en rappe-
lait plus, mais cela n’avait pas d’importance.
Elle connaissait sa vie pour la partager au quo-
tidien.
Venaient-il de croquer la pomme ? Non, ce
n’était pas possible, mais le fruit défendu était à
portée de main, de leurs mains, il allait mûrir
dans leur esprit.
A partir de ce jour, elle abandonna les vel-
cros qui refermaient pudiquement le col de ses
chemisiers trop échancrés. La provocation était-
elle inconsciente ?
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Résidait-elle dans la fermeture ou dans
l’acte ? Quelques années plus tard, alors qu’il la
taquinerait, elle se justifierait : elle avait oublié, il
s’agissait à n’en pas douter des chemisiers de sa
sœur ! Il n’était pas dupe, mais s’amusait de
cette justification sans valeur. Jamais elle n’avait
osé l’avouer !
22 ans et un jour, la vie ne serait plus la
même.
Ils ne s’étaient rien dit, juste effleurés du
bout des doigts, du bout du cœur… Ils ne
s’étaient pas brûlés, mais une certaine chaleur
les avait envahis, une bouffée de chaleur qu’il
faudrait contenir, réprimer. La bienséance en
même temps que l’inconnu !
Ils se plongèrent dans le travail ; il ne s’était
rien passé, ou si peu de chose.
Deux mois plus tard, deux mois
d’expectative plus tard, la France allait changer
de visage et eux d’horizon…
Leur petite société s’était investie dans un
travail de géant, rivalisant avec la SOFRES et
l’IFOP. Elle entendait prévoir, avant tout le
monde, le nom du Président de la République,
un dimanche de mai 1981…
Le bouleversement probable pour eux, suc-
cès et résultats improbables pour d’autres, ils
s’en firent une joie.
Un bouleversement politique en même
temps qu’une concrétisation de leur travail.
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La prévision s’avéra exacte. Il n’en fallait pas
plus pour fêter cette victoire, se mêler à la foule
en délire, aller danser…
Tout le monde dansait ; ils dansaient ensem-
ble, serrés l’un contre l’autre.
L’heure avançant, il fit semblant de ramener
son petit monde et, d’un chuchotement au
creux de l’oreille, lui demanda de l’attendre. Il
allait revenir.
Pas d’explication, juste une promesse de fin
de soirée… Elle l’avait attendu sous les flon-
flons, n’y croyant pas vraiment mais avec es-
poir.
Il était revenu, avait tenu sa promesse, pas
cherché d’excuse, pas d’explication…
Ils avaient dansé encore un peu, si peu.
Troublés, unis dans le même élan, dans les
mêmes pensées, il lui avait discrètement pris la
main ; ils s’étaient éclipsés…
Pas de question, pas de préméditation, pas de
conciliabule, quelques instants plus tard ils se
retrouvaient dans son bureau, celui ou tous les
matins il redécouvrait son sourire et sa joie de
vivre…
Elle portait un petit tailleur bleu, un chemi-
sier sans velcros, la moquette était rêche… Sans
se poser de question, pour ne pas s’effaroucher,
ils s’étaient allongés derrière la porte, s’étaient
donnés l’un à l’autre, sans même prendre le
temps de se déshabiller…
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Qu’allait-il advenir ? Ils venaient, cette fois,
de franchir le pas de l’abîme, celui du non re-
tour. Mais n’était-ce pas un jeu ? Marcher sur
les braises et ne pas se brûler…

Ils se quittèrent. Un peu de rouge, pas de
honte mais de timidité ou de trouble, avait em-
brasé leurs regards. Ils se posaient la même
question sans pouvoir y répondre : et demain ?
Demain serait un autre jour. Lequel ?
Comment allaient-ils se regarder, se retrouver
face à face ? Fallait-il oublier ? Un égarement
sans témoin, sans lendemain.
Ils n’avaient pas dormi, pas rêvé, que le len-
demain était déjà là, les attendait.
Un lendemain sans retour qui allait marquer
leurs vies à tout jamais…
30

IV- RETOUR OPEN.
– Un billet aller-retour, s’il vous plait.
– Pour quand ?
– Pour tout de suite, retour sine die.
– Vous voulez dire retour « open » ?

Il partait le plus tôt possible, tout de suite si
possible, par le premier avion. Quand revien-
drait-il ? Aucune idée. Bientôt, un jour, un jour
peut-être ; enfin, pas sans l’avoir vue, puisque
tel était l’objet de son départ. De là à donner
une date de retour…
Paris Orly/Ajaccio. Il était parti sans crier
gare, avait tout abandonné, famille, amis, travail.
Un blues indéfinissable, un spleen, et surtout
un manque. Elle lui manquait.
Elle avait fini par prendre des vacances, de
grandes vacances en Corse, du coté de Propria-
no. Un camping sans nom, sans adresse, sans
numéro de téléphone.
Il ne doutait de rien, il partait ; il allait la re-
trouver, la rejoindre, lui dire qu’il ne pouvait vi-
31
vre sans elle. Quel programme, quelle aventure !
Pourtant, il n’avait pas douté un seul instant.
Il avait pris sa voiture, était arrivé à
l’aéroport, avait trouvé un avion en partance ;
juste quelques minutes à attendre.
Tout lui souriait, même l’hôtesse qui avait
compris l’urgence.
Il allait la rejoindre. Elle était partie se repo-
ser, prendre des vacances, sortir de son cadre,
oublier, réfléchir, en pensant à lui, à lui qu’elle
aimait mais qui serait inaccessible à jamais…
Une romance de petite fille, un prince char-
mant qui ne pourrait la charmer qu’en cachette ;
elle était tombée sous le charme.
Bien sûr qu’ils ne partiraient jamais ensem-
ble. Il avait sa vie, elle avait sa vie et ses rêves,
ceux d’une autre vie sans doute. Avec lui ? Ce
ne serait pas possible. Il le lui avait dit à regret,
elle l’avait accepté mais ne s’y était pas résignée.
Elle était donc partie, comme chaque fois,
seule avec ses regrets, ses espoirs déçus. Elle ne
demandait rien, n’imposait rien, elle ne rêvait
que de son prince.
Un jour mon prince viendra… Peut-être restera
t-il ?
Son prince, elle le voyait toute l’année ; cha-
que jour que Dieu fait.
Ils se retrouvaient aussi en cachette, le same-
di, et c’était une fête, la fête, sa fête. Des ins-
tants de bonheur où plus rien ne comptait. Plus
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