Je te le devais bien...

De
Ouvrage d'abis éditions en coédition avec NENA

Le présent récit, qui charrie les souvenirs doux-amers de ma mère - des souvenirs plus souvent amers que doux - raconte par petites touches mes parfums d'enfance. Dans mon imaginaire de petite fille, ces parfums avaient les senteurs du jardin d'Eden. Toutefois, la grande Histoire nous a éclaboussés, ma mère, ma famille et moi. Tels des anges déchus, nous nous sommes retrouvés sans transition, non en enfer, mais dans ce monde où les espoirs piétinés hurlent si silencieusement qu'ils en deviennent inaudibles et finissent dans l'abîme de l'oubli...
Publié le : mardi 30 juin 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370150516
Nombre de pages : 77
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Extrait

Temps 1

Laisser derrière soi un pays en feu. Le cœur battant ou étrangement calme. Partir, dit-on, c’est mourir un peu. Mais pour elle, partir rimait avec espoir. Qu’aurait-elle fait sans son époux, sans sa protection ? Et les enfants, qu’en aurait-elle fait ? Elle dont les dix doigts ne savaient qu’aimer et prendre soin de l’homme qu’elle avait choisi de chérir, de respecter ; un homme qu’elle admirait et craignait parfois. Des paroles mille fois entendues lui revenaient à la mémoire : « Il t’a laissé des biens, vends-les ! Cette belle voiture, tu peux la transformer en taxi et te débrouiller avec cela. Rejoindre un homme bloqué en France et  qui a perdu sa situation ? Tu ne sais même pas ce qu’il fera de toi. Peut-être qu’arrivés là-bas, il sera incapable de vous nourrir, les enfants et toi. Et il t’enverra dans son pays. Là-bas, dit-on, les gens sont tellement intelligents qu’ils sont ennuyeux à mourir. Leurs femmes sont d’une soumission à en crever. Et puis tes enfants seront élevés à la dure et ils ne connaîtront plus la patrie de leur mère. Ils parleront la langue de leur père, ne connaîtront que la famille de celui-ci. Tu deviendras une véritable étrangère dans un pays étranger, et tes enfants deviendront des étrangers pour toi ».


Que d’avis différents, que de conseils multiples ! A son cœur en lambeaux, à ses longues nuits de veille, ses nuits interminables, terrifiantes de solitude, s’ajoutait la responsabilité du choix. Sa vie n’avait été émaillée que de soucis de femmes : trouver un bon mari, faire des enfants, évincer d’éventuelles rivales. Même la mort prématurée de ses parents ne l’avait laissée aussi désarmée, ne l’avait plongée dans un tel effroi, dans un si grand désespoir. Avec sa sœur, à deux, elles avaient pu faire face. La douleur partagée les a tenues serrées l’une contre l’autre et les a protégées des morsures de la solitude. Aujourd’hui, elle devait faire face, seule, à un choix énorme, dramatique, qui pouvait faire basculer des vies.

Jamais elle n’avait pensé avoir à faire face à une telle éventualité, à une telle responsabilité. Son époux, elle avait choisi de l’aimer, de se lier à lui car elle avait espéré qu’auprès de lui, sa vie serait gentiment émaillée de ces petits soucis de femmes, de ces infimes petites contrariétés qui relèvent de manière aigre-douce le cours d’une existence tranquille et linéaire. Elle avait choisi de l’aimer et lui, il aurait dû être son roc, son donjon infranchissable au pied duquel  les plus grandes tempêtes viendraient capituler. Mais le roc avait été surpris par la soudaineté et la violence de la tempête. Brisé, il les avait laissés, ses enfants et elle, sans défense. Que faire à présent ? Fallait-il choisir de rester ? Fallait-il se décider à partir vers l’ailleurs, dans cette terre inconnue et lointaine ?

Rester. Oui, rester. La tentation était grande. Ce serait sans doute difficile sans lui, mais elle était dans son pays, auprès des siens, dans un milieu qu’elle connaissait bien ! Son époux, lui, venait d’ailleurs. Là-bas, en ce lieu où il l’emmènerait, elle serait seule, elle n’aurait que lui, il serait son seul et unique univers, son seul horizon. Ici, dans son pays, elle aurait d’autres recours.

Elle était fort tentée de rester. Rester…Il y avait aussi une alternative : le temps. Laisser le temps choisir pour elle, faire l’autruche. De toute façon, elle ne pouvait quitter le pays. Mise en résidence surveillée, elle n’était pas libre de ses mouvements. L’apparente clémence dont elle était l’objet venait du fait qu’elle était une fille du pays. Cela compte, être une fille du pays, même si elle était mariée à cet étranger, à ce « pilleur » des biens de l’Etat ! Les enfants qu’ils avaient eus, malgré leur sang-mêlé, étaient tout de même des enfants du pays. Ses enfants et elle ne risquaient rien, ils avaient la vie sauve grâce à cette appartenance. Mais combien de temps cette clémence pouvait-elle durer ? Le peuple est versatile, cela est bien connu. La colère bouillonnait encore dans ses entrailles et pouvait exploser au gré des discours haineux des nouveaux dirigeants. Les nouveaux maîtres du pays, face à cette colère, pouvaient livrer en pâture toute personne accusée, soupconnée d’une quelconque atteinte à la sûreté de l’Etat. Ce serait une manière de calmer la furie d’un peuple affamé dont les malheurs, disaient-ils, venaient de ce gouvernement corrompu et déchu

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