Jeanne Lodasse

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Si les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent, on peut se surprendre à vivre un destin incroyable sans manquer d'en tenir une seule. Elles sont l'affirmation de soi, de nos rêves, de nos projets, de nos engagements auprès de ceux que nous aimons et auprès de bien d'autres. C'est le sort de Jeanne Lodasse qui, en grandissant, passera de l'incertitude à l'affirmation de soi, bercée par le souvenir d'une rencontre, d'une rupture dont elle voudra faire son seul et unique regret. Les surprises que réservent la vie ainsi sont délicieuses.
Publié le : lundi 20 juin 2011
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EAN13 : 9782304012866
Nombre de pages : 271
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2 Titre
Jeanne Lodasse
3DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS LE MANUSCRIT
Cynique(s) plein(e/s) d'espoir !?, Essai d'actuali-
té, 2006.
Tu es mon âme soeur. Je t'aime !, Romance,
2006.
Je t'aime simplement, Roman, 2008.
Titre
Mademoiselle Adelen
Jeanne Lodasse
Le sort hasardeux des promesses
Roman familial
5Éditions Le Manuscrit
























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01286-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304012866 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01287-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304012873 (livre numérique)
6 .
8
ÉTÉ 1995, AU-DESSUS DE L’OCÉAN ATLANTI-
QUE
Le vol n’avait pas pris de retard. Tout se pas-
sait très bien. Le redouté mal de l’air de Jeanne
avait aussi vite disparu qu’était monté son taux
d’adrénaline lors du décollage de l’A340 vers les
Etats-Unis depuis l’aéroport Charles de Gaulle.
Jeanne partait, avec sa cadette Diane, découvrir
un nouveau pays, une nouvelle culture, une
nouvelle façon de voir la vie et vivre de nouvel-
les expériences pour grandir toujours un peu
plus. Et c’est aussi lors de ce vol, lors de la pro-
jection d’un film, qu’elle fit la rencontre de Mu-
riel, qu’elle découvrit son identité, ses doutes,
ses peurs et son envie insatiable de faire un
beau mariage. « Curieuse Muriel ! Un exemple,
un modèle à suivre ou un cas à ne pas vivre. »
se demandait-elle. Dieu seul le saurait ! Tout ce
qui était sûr à ce moment, c’était que Jeanne fai-
sait ce voyage pour se rendre aux Etats-Unis,
pour voir sa famille américaine : des oncles
éloignés, des cousins dont sa mère lui parlait
comme de profils de réussite à suivre, voire à
9 Jeanne Lodasse
copier pour être heureuse plus tard : un cousin
docteur, un autre ingénieur, une autre chef de
projet, un autre consultant en informatique, et
un autre en formation pour être dentiste. Une
palette de formations parmi lesquelles Jeanne,
jeune adolescente de 15 ans, devrait faire un
choix au regard de ses résultats scolaires. « Si
c’est là les choix qui s’offrent à moi, je devrais
en essayer un alors ? » se répétait-elle sans ré-
ponse.
Alors que l’avion survolait la ville de Cincin-
nati, Jeanne contemplait le paysage au-dessous
d’elle par le hublot et se dit : « Alors voilà le
pays de toutes les promesses. Le pays de la li-
berté. » À sa descente d’avion, elle tourna la tête
de toutes parts, comme sa sœur, pour essayer
de se repérer dans l’univers qu’elle n’avait
connu qu’à travers le petit et le grand écran.
« C’est bizarre, ça n’a pas l’air aussi coloré que
dans les séries américaines. À part la langue, ça
ressemble à ce que nous avons chez nous. » se
précipitait-elle à penser. Mais la surprise fut
grande en sortant de l’aéroport, d’abord en
voyant les gens qu’elle ne connaissait que par
photos et ensuite en montant dans d’immenses
véhicules qui roulaient sur d’immenses routes.
« Oui, on se sent vraiment libre de bouger ici. »
D’ailleurs, l’oncle George ne tarda pas à leur
faire part de toutes les possibilités aux Etats-
Unis dans un parfait français.
10 Été 1995, au-dessus de l’océan Atlantique
Vous allez voir, vous allez découvrir plein de
nouvelles choses, ici.
Pour sûr, tonton ! On a fait tout le chemin
pour cela, dirent les deux sœurs avec caprice et
innocence.
On va vous emmener voir une exposition de
Star Wars le week-end prochain pour commen-
cer. Vous connaissez ?
Non, c’est quoi Star Wars ? Ça veut dire quoi
« Guerre des Etoiles », ça n’a aucun sens ce ti-
tre, manifesta Diane.
C’est une saga fantastique, très connue ici.
Tous les enfants l’adorent. Vous allez voir, vous
allez adorer.
Si tu le dis, tonton. On veut bien y aller. C’est
quand ?
C’est le week-end prochain. Et le week-end
suivant, on vous emmène voir un meeting aé-
rien à Dayton. That will be great !
« Yes, that will be great ! » Ces paroles réson-
nèrent toute la semaine dans l’esprit de Jeanne.
En attendant, de pouvoir admirer toutes les
merveilles dont lui parlait son oncle, elle son-
geait à la façon de vaincre son appréhension de
parler en anglais. « C’est bien beau que mon on-
cle parle parfaitement français, mais je dois de-
venir plus experte en langue anglaise à mon re-
tour qu’à mon départ. » Mais, l’oncle continuait
à leur parler en français, cela facilitait
11 Jeanne Lodasse
l’intégration des filles et elles ne firent plus at-
tention à leurs résolutions.
Le premier week-end de leur séjour Jeanne et
Diane découvrirent donc la saga Star Wars lors
d’une gigantesque exposition où était réunis les
modèles grandeur nature de Jabba the Hutt,
Dark Vador, exposés les costumes, les vais-
seaux et présentés les croquis. Mais, il y avait
une chose qui surprenait plus que tout Jeanne,
c’était de voir sur les écrans qui passaient les
films, les hologrammes et les sabres lasers. En
somme tous les équipements qui utilisaient une
technique autour de la lumière dans le film.
« C’est réellement fascinant. » se disait-elle.
« J’aime beaucoup étudier la physique à l’école
et particulièrement l’optique. Si des hommes
sont parvenus à faire autant de chose avec
l’optique, on devrait parvenir à faire celles-ci
aussi. Ça doit être faisable et ce devrait être fan-
tastique d’essayer. » Elle resta rêveuse quand
soudain, son oncle vint les interroger.
Alors, vous avez aimé l’exposition.
Oui, c’est fantastique toute cette imagination,
cette magie, répondit Diane. Qui a fait tout ce-
la ?
C’est Georges Lucas, lui répondit-il.
Oh ! Il doit être sacrement riche, maintenant
comme Michael Jackson.
12 Été 1995, au-dessus de l’océan Atlantique
Oui, il l’est et il s’est fait construire un im-
mense ranch avec sa fortune. Un ranch qu’il a
baptisé Skywalker.
Jeanne écoutait la conversation de son oncle
et de sa sœur discrètement et dit intriguée :
C’est drôle d’appeler un ranch comme le hé-
ros de sa création. Il aurait pu l’appeler Star
Wars ou Lucasland.
Il n’y a pas de raison à chercher pour savoir
pourquoi il l’a appelé ainsi. C’était son choix, un
choix personnel.
Mais d’où a pu lui venir l’idée de Star Wars
pour arriver à cela ?
C’est très simple. Where there’s a will, there’s
a way.
Si je traduis ce que tu dis, tonton, quand on
veut quelque chose, il y a toujours une façon de
l’avoir.
Oui, c’est cela, il faut que vous vous en sou-
veniez toujours.
L’oncle de Jeanne faisait partie, comme le
reste de sa famille, de la grande communauté
croyante des Etats-Unis. Il y avait une étrangeté
dans sa façon d’appréhender les choses de la
vie, dans ses paroles que cela amenait Jeanne à
s’interroger davantage sur sa propre existence,
au point que certains soirs elle avait énormé-
ment de mal à dormir. Un soir, elle fit en plus
d’une mauvaise nuit, un drôle de rêve. Il lui re-
venait en songe l’image de son grand-père
13 Jeanne Lodasse
qu’elle affectionnait tant. La dernière fois qu’elle
l’avait vu, c’était durant les vacances, l’été der-
nier. Elle le voyait sur la terrasse de sa maison,
très nettement comme s’il venait de finir le re-
pas. Son grand-père la regardait affectueuse-
ment et lui dit : « Ma chérie, promets-moi de
faire tout ton possible pour être heureuse dans
la vie car seule toi le peu. » Une immense aura
lumineuse blanche entoura alors son grand-
père. Jeanne se sentit perdue en la voyant.
« Grand-père, qu’est ce que tu me dis ? » et il lui
répéta : « Promets-moi, Jeanne ! » Elle connais-
sait son grand-père et accepta de respecter la
promesse qu’il lui demanda de tenir sans vrai-
ment la comprendre. Mais elle ne put se retenir
de demander : « Mais pourquoi ? » À la double
question/réponse de Jeanne, le visage de son
grand-père apparut souriant et il disparut
comme par évanouissement en faisant un signe
étrange avec les deux mains. Il posa les mains
l’une sur l’autre, croisa les auriculaires pour
former une sorte de W avec les deux derniers
doigts de chacune des mains. L’image de son
grand-père disparut complètement. Alors,
Jeanne bondit de son lit et se posa une série de
questions : « Pourquoi cette promesse ? Qu’est-
ce que ce signe, ce W ? Il ne nous l’avait jamais
fait auparavant. Qu’est ce que veux dire ce
rêve ? »
14 Été 1995, au-dessus de l’océan Atlantique
À sa dernière question, Jeanne eut la réponse
le lendemain. Un coup de fil de France les aver-
tit, sa sœur et elle, que leur grand-père était
mort dans son sommeil la veille. Jeanne se dou-
tait que son rêve signifiait quelque chose et elle
avait craint que cette funeste nouvelle ne lui
parvienne. Elle n’osa d’ailleurs pas avouer son
rêve ou son cauchemar aux autres. Elle n’avait
pas de don de voyance. « Ce n’était que le fait
du hasard. Je suis loin de ce qui m’est familier,
c’est l’angoisse qui m’a fait rêver de grand-père
et s’il est mort, ce n’est qu’une coïncidence. »
Une coïncidence pour laquelle elle ne put rete-
nir ses larmes. Elle ne pourrait pas le voir une
dernière fois en raccourcissant leur voyage lors
des funérailles. Le périple de Jeanne et de sa
sœur durerait, malgré cela, les deux mois pré-
vus. Alors pour soulager leurs peines, la famille
les emmena voir le meeting aérien à Dayton le
week-end suivant comme dit.
Le meeting aérien de Dayton ressemblait à
une immense fête foraine, si bien que l’endroit
était davantage noyé par le bruit des visiteurs
que par les décibels des réacteurs. Toutes les
démonstrations rivalisaient de prouesses. Cela
régalait Jeanne et Diane de voir tout cela
comme de voir le plein de vie des enfants et des
parents américains. Elles s’amusèrent aussi lors
des compétitions dans lesquelles les militaires
lançaient le public. Puis vers quatre heures,
15 Jeanne Lodasse
pour se rassasier devant un des spectacles,
Jeanne voulut mordre dans un fruit plutôt que
d’avaler des spécialités américaines qu’on lui
proposait. Elle sortit alors une pomme de son
sac. Un américain en uniforme lui tendit un
couteau et lui dit dans un anglais que Jeanne
comprenait à demi-mot que quant on pèle une
pomme en une seule fois et qu’on jette la pelure
en arrière par-dessus l’épaule, la pelure nous ré-
vèle l’initiale du nom de l’homme de sa vie. Elle
n’avait pas vraiment saisi mot à mot ce qu’il lui
avait dit, mais les gestes qu’il employait aidèrent
Jeanne à comprendre qu’il lui fallait peler délica-
tement sa pomme. Elle s’appliqua donc à retirer
la peau de la pomme en une seule fois et quand
elle eut fini, elle jeta comme on lui avait indiqué
la pelure au-dessus de l’épaule. Elle se retourna,
ensuite, pour lire la forme réalisée par la pelu-
che. Elle lut : « C’est un U ou un C ? Ça dépend
le sens qu’on prend. Alors ce pourrait être un
jour Jeanne U… quelque chose ou C… quelque
chose. À moins que ce soit Jeanne Lodasse en-
core longtemps. » Elle sourit à cette pensée.
Puis, le bruit d’un F16 au-dessus de sa tête lui
fit quitter sa rêverie en attirant son attention
vers le ciel.
Ça doit être prodigieux d’être là-haut, lança t-
elle.
16 Été 1995, au-dessus de l’océan Atlantique
Le militaire répondit oui d’un hochement de
la tête en devinant son attrait pour l’engin, puis
il s’adressa à elle.
What would you like to do later ? [1] lui de-
manda-t-il.
Quand il lui posa cette question, Jeanne re-
devenait réaliste. On lui parlait d’avenir, on lui
demandait ce qu’elle voulait faire et la réponse
la plus simple et la plus cohérente qui lui parais-
sait convenir était :
Engineer [2]
That’s great. In which fields ? [3]
Et elle répondait :
I don’t know. [4]
Pour répondre à cette question, Jeanne pen-
sait pouvoir profiter de son voyage pour cher-
cher alors parmi les gens qu’elle voyait un mo-
dèle de réussite où les personnes paraîtraient
aimer ce qu’elles faisaient. Elle n’en vit pas de
vraiment heureux à leur emploi et finissait par
se convaincre : « Travailler doit représenter une
tâche pénible. Ainsi, doit en être la vie ! » Le
militaire continua :
What about working for the army as an engi-
neer ? [5]
No, people adviced me not to get engaged
enter in the army. [6]
Après son voyage initiatique. Jeanne revenait
pleines de connaissances, mais aussi de réalisme
sur ce qui permet de passer de l’âge de l’enfance
17 Jeanne Lodasse
à l’âge de l’adulte. Elle était partie à 15 ans. Elle
en avait 16 maintenant et elle rentrait au lycée,
en première scientifique.
La chambre de Jeanne était parsemée de pos-
ter de manga japonais. L’une des affiches repré-
sentait d’ailleurs une jeune femme brune coupée
en carré plongeant, vêtue d’une élégante robe
moulante, fendue sur le côté gauche, ce qui lais-
sait entrevoir sa panoplie de défense ; une ran-
gée de couteaux dont un qu’elle tenait à la main.
Sa position était charmeuse et agressive. Son
regard provocateur et séduisant. Elle se tenait
devant une moto au rouge intense. L’intitulé du
poster indiquait qu’il s’agissait de l’inspecteur
Saeko.
Jeanne était concentrée sur son bureau à lire
son livre d’histoire, apprendre des leçons sur le
début du siècle pour le lycée. En première,
l’histoire - géographie ce n’était pas vraiment la
passion de Jeanne. Si l’éducation avait pu mettre
ces matières aux abonnés absents, cela lui aurait
plu. Cela aurait soulagé ses neurones de ne pas
avoir tant d’événements à se rappeler, tant de
dates à connaître par cœur et tant de pays des-
quels se soucier même pour une composition
écrite : « Quelle plaie ce truc ! » Et puis le pro-
fesseur d’histoire - géographie en vint à parler,
cours après cours, de la première guerre mon-
diale. Jeanne se disait alors « ça aurait dû être la
der des ders et on n’en parlait plus. » à la fin de
18 Été 1995, au-dessus de l’océan Atlantique
chaque leçon sur la première guerre mondiale.
Et puis, il lui fallut apprendre ce qu’était la se-
conde guerre mondiale. Jeanne se disait alors
que « la guerre transforme chaque bonheur en
malheur, douleur et on se dit toujours que ce
sera la dernière et j’ai peine à comprendre que
ce n’est pas possible. » Puis, elle venait à se po-
ser la question sur la personnalité du Fü-
hrer : « Mais qui est ce fameux Hitler ? Et c’est
quoi, son bouquin Mein Kampf. Ça veut dire
quoi d’écrire un livre sur son camp. » Il fallait
que Jeanne revoie son allemand. Honte sur elle
d’être en classe d’allemand et de ne même pas
savoir que Mein Kampf veut dire mon combat et
non mon camp. Puis, il s’agissait d’apprendre ce
qui était arrivé aux juifs. Une chose devenait
certaine pour elle. « La tâche de sauver les Juifs
de l’extermination était une mission trop impor-
tante pour continuer à dépendre des gens qui y
étaient indifférents, insensibles et peut-être hos-
tiles. Seule la volonté passionnée de l’accomplir
soutenue par des efforts tenaces et inlassables
pouvait réussir. » comme elle le lisait dans des
revues en dehors du cadre purement scolaire.
« Plus tard, quand j’en aurais le temps, je lirais
davantage. J’en entendrais davantage pour
mieux comprendre. » Mais toutes ses questions,
elle les mettait de côté car l’important dans
l’immédiat, juste à la fin des cours, c’était de
guetter le passage de Laurent dans les couloirs
19 Jeanne Lodasse
de l’école. C’était le lundi et elle s’impatientait
toujours de se rendre à la piscine juste après les
cours d’histoire pour rejoindre le club de nata-
tion et admirer cet athlète en action. Elle le vit
plus souvent en rêve qu’à son bras. Ça en était
passionnant, les premiers émois du cœur.
À la fin de la classe de première, c’était
l’examen du bac de français qui lui posait pro-
blème. Elle passa les épreuves avec la surprise
de mériter 10 à l’écrit et 15 à l’oral. En compa-
raison de ses notes, l’épreuve qui lui avait fina-
lement paru le plus dur, mais tout en même
temps le moins extraordinaire était la perte de
sa virginité avec son camarade de classe, Cédric.
Il y avait eu plus dur ensuite ; le passage du bac.
Jeanne avait toutes les qualités pour l’obtenir,
mais l’angoisse la prit à la gorge toute l’année
tout de même. Elle stressa, stressa sous la pres-
sion de ses parents qui voulaient qu’elle leur
promette de devenir ingénieur. Elle n’avait pas
le droit à l’erreur ; il fallait qu’elle suive la
conduite qu’on lui demandait de suivre. Elle eut
son bac et ce qui lui semblait le plus convenable
de faire par la suite, c’était de suivre Cédric en
classe préparatoire. Elle avait à peu près les
mêmes compétences que lui, alors c’était sûre-
ment ce qu’elle avait de mieux à faire, surtout
que ses parents avaient l’air d’en être fière.
Alors, elle le fit.
20 Été 1995, au-dessus de l’océan Atlantique
La période de classe préparatoire pour
Jeanne était une classe de tous les déboires aussi
bien intellectuel que relationnel. Mais elle dé-
couvrit un homme qui lui plut, Albert, un artiste
romantique. Il lui fit découvrir une nouvelle vie,
tout simplement une autre vie. Elle était stres-
sée par le peu de temps pour tout faire de ses
épreuves de mathématiques et de physique et
lui, lui répétait qu’il fallait vivre avec abandon. Il
parlait de sa liberté qui lui donnait l’orgueil de
sa condition d’homme. Jeanne n’avait pas le
temps de savoir ce qu’était être un homme. Elle
devait se dépêcher de comprendre comment
résoudre ce charabia de lettres et de chiffres
dans ses bouquins et ses polycopiés. Elle pen-
sait devoir comprendre plus à ses cours qu’aux
hommes, alors elle laissa tomber ces derniers.
Elle largua finalement Albert aussi car elle le
trouvait très prétentieux de dire qu’elle était in-
capable de jouir. « En quoi ai-je peur de jouir ?
Si, je ne l’avais pas quitté si tôt, il me l’aurait dit.
Mais je n’en ai pas le temps. Je répondrais à
toutes ces questions plus tard. Je renonce à rien
contrairement à ce qu’il pense. Moi aussi j’ai
conscience de ce que c’est de vivre. Oui, quel
crétin c’était ! J’ai bien fait de le quitter. Et s’il
pense que je vais le regretter, il se met le doigt
dans l’œil. Je ne suis pas amère et je ne le serai
jamais. » Des paroles de jeunesse qui se modè-
lent sur la raison et sur la passion avec l’âge.
21 Jeanne Lodasse
Elle reviendrait sur le souvenir de cet homme,
Albert Camus, plus tard.
En parlant d’âge, le jour de ses 20 ans, Jeanne
eut une drôle de surprise. Elle trouva une boîte
de voiture télécommandée sur son lit. Avec
étonnement, elle se dit que le donateur avait sû-
rement dû faire une erreur, qu’il aurait dû le
mettre sur le lit de son petit frère. « Non, ce
n’est pas de mon âge de jouer avec des voitures
télécommandées. » Elle monta donc poser
l’offrande sur la couette de son frère.
Le soir venu, son père lui parla et lui deman-
da :
Est-ce que tu as vu le cadeau que je t’ai fait
dans ta chambre ?
Quel cadeau ? lui demanda-t-elle.
Jeanne ne se souvenait pas avoir aperçu quoi
que ce soit qui ressemblait à une babiole pour
une fille de son âge. Et puis, elle se souvint de
la voiture télécommandée. Elle ne savait pas
vraiment comment elle devait prendre ce geste,
si bien qu’elle ne réussit pas à remercier son
père. « Une voiture télécommandée. Qu’est-ce
que je peux bien en faire ? » Elle répondit à son
père avec désintérêt :
Tu parles de la voiture télécommandée. Je l’ai
donné à Arthur.
À ces mots, son père fit une grimace de mé-
contentement et ne dit plus rien de la soirée.
Jeanne chercha à comprendre l’expression de
22 Été 1995, au-dessus de l’océan Atlantique
son père. Elle fouilla dans ses souvenirs quand
elle se souvint que quand elle avait autour de
9 ans, son père lui avait promis effectivement
une voiture télécommandée. « Mais qu’est-ce
que tout cela a vraiment avoir avec cette pro-
messe ? Ça faisait déjà si longtemps. » se mur-
mura-t-elle. Elle ne voulait plus jouer aux gar-
çons manqués maintenant. Elle était majeure,
aussi vaccinée contre le chagrin des promesses
non tenues et elle ressentait alors que ce chagrin
avait traduit chaque promesse non tenue en un
nouveau mensonge pour elle. Son père avait-il
alors vraiment menti s’il lui offrait ce gage de
son honneur après tant d’années ? Oui, son
père avait pu promettre quand il voulait et tenir
sa parole quand il pouvait, après tout. Elle avait
vu une telle profusion d’argent depuis, qu’elle
n’y comprenait rien. « Un jour, je compren-
drais ? » se demanda-t-elle. « Un jour, elle com-
prendra ! » se disait aussi son père. C’était
dommage que ce face-à-face silencieux
n’apparaisse pas en lumière et n’aide pas à ré-
pondre aux questions que chacun se pose. Les
adultes ont plus d’expérience que leurs enfants,
ce qui fait que leur amour pour leurs enfants est
souvent voué dès le départ au renoncement,
aux déceptions qu’ils ont eux-mêmes connues.
Ils ne prennent pas le temps de parler avec leurs
enfants et attendent que le temps passe comme
leurs parents faisaient. Cela voudrait dire que les
23 Jeanne Lodasse
parents doivent grandir avec leurs enfants en
même temps qu’eux. Au fond, depuis ses neuf
ans, ce n’était pas tant le fait que son père lui ait
menti qui la peinait le plus à ce moment-là, mais
c’était qu’elle ne pouvait plus le croire depuis.
Elle le voulait encore. « Moi, aussi, je lui ai fait
des promesses, mais moi je les tiendrais avant
qu’il ne soit trop tard. » voulut-elle rivaliser.
Et il n’y avait pas uniquement sur le sens des
promesses que Jeanne ne comprenait pas son
père. Il lui parlait du communisme, des com-
munistes et de ce qu’ils faisaient et de ce qu’ils
avaient fait là-bas dans son pays, à la source du
sang de Jeanne, le Vietnam. C’était clair, elle
comprenait qu’elle ne devait pas aimer les
communistes. « Mais qui serait mieux à même
de nous gouverner, alors ? Est-ce que j’aurai la
réponse plus tard ? En tous cas, ça aussi il fau-
dra que je m’y intéresse. En attendant j’ai les
examens, mais qu’est-ce que ça me stresse. »
Jeanne n’en pouvait plus du stress et de
l’angoisse des concours. Elle se disait qu’elle
pourrait épancher sa fatigue sur quelqu’un. De
préférence quelqu’un qui soit très serviable, qui
l’aide dans ses cours et qui ne demande pas plus
que ce qu’elle donne. Alors, avec tous ses critè-
res elle passa irrémédiablement sur les sites de
rencontre Internet. Sortir avec un type de sa
promotion, elle n’y pensait pas. Cela pourrait la
déconcentrer outre mesure. « Ça tient à rien la
24 Été 1995, au-dessus de l’océan Atlantique
concentration, autant que je trouve un mec qui
fasse office de bon oreiller le temps des
concours, après je verrais. » voulut-elle. Le type
qui paraissait remplir le profil souhaité était un
premier « année » à Centrale avant d’être Guil-
laume, un type gauche, mais super serviable et
aussi collant qu’il la trouvait belle. Quoiqu’il en
soit, Jeanne retrouva un peu son calme, malgré
le peu d’aide que cet étudiant lui fournissait
dans ses cours. Elle avait à passer les concours
et fut admissible dans l’école de son choix :
l’ESPEO, l’Ecole Supérieure des Procédés
Electroniques et Optiques.
Passé les entretiens pour son intégration dans
l’Ecole, Jeanne allait rentrer dans Orléans et
conquérir son titre d’ingénieur en optique au
bout de trois ans. En patientant, le temps d’un
week-end dans la ville, elle s’était rendu à la
maison de Jeanne d’Arc pour découvrir
l’histoire de la pucelle dont la statue conqué-
rante trônait au milieu de la place bancaire de la
ville. La visite de la maison lui permettait de
comprendre le courage de l’héroïne nationale et
ses prouesses. En parcourant les pièces du mu-
sée, Jeanne se disait : « Alors, c’est cela, chère
Jeanne d’Arc ! C’est en obéissant à une intuition
où se conjuguaient le mysticisme et le réalisme
politique que tu as réussi à faire sacrer Charles
VII et que tu en es morte aussi. Je n’aurai jamais
autant de courage, d’audace que toi. C’est im-
25 Jeanne Lodasse
possible. » Alors, après ce constat, elle continua
de ne faire de Jeanne D’arc qu’un mythe.
D’ailleurs, elle n’aurait jamais à faire preuve
d’un tel courage en étant ingénieur. Elle n’avait
pas le choix, c’était nécessaire, socialement né-
cessaire.
Il y en avait un autre qui vivait de nécessité à
côté d’elle : Guillaume. Pour lui, la nécessité
consistait de faire le tout pour le tout pour que
Jeanne reste l’Elue de son cœur, la princesse
qu’il recherchait depuis ses dix ans. Et c’est
pour cette raison que Jeanne ne parvint jamais à
réaliser ce qu’elle finit par oublier par sens du
devoir et de reconnaissance. Il l’avait aidé, elle
devrait l’aimer. Elle ne l’aimait pas, mais elle
devrait au moins essayer. « Après tout qui de
ma connaissance forme un couple heureux ?
Personne. Alors, ça doit être ainsi un couple :
un duo qui se supporte convenablement. » se
répétait-elle.
La vie commune avec Guillaume avait
conduit Jeanne à entrer dans un environnement
qui la révulsait : les jeux vidéos, les jeux de
guerre surtout. Ce qui était intéressant c’est
qu’elle n’éprouvait alors face à l’inutilité de cette
virtualité que davantage de reconnaissance pour
les vrais soldats. Elle pouvait faire le constat
dans leur appartement que « les hommes
comme Guillaume ne jouent à cela que parce
que c’est la seule chose qu’ils savent faire. » Il
26 Été 1995, au-dessus de l’océan Atlantique
fallait bien en faire le constat, l’avènement du
cyberespace avait pour principale conséquence
d’abaisser l’humain moderne à un dixième
d’intelligence. « Plus personne n’est vraiment
patient à cause de la technologie d’apprendre.
J’ai envie de lutter contre cela. Mais com-
ment ? »
On dit souvent que les voyages permettent
d’y voir plus clair sur la vie. Un séjour obliga-
toire à l’étranger pour l’Ecole tombait bien ;
Jeanne pourrait s’éloigner de tout cela et trou-
ver des réponses. Elle programma ainsi de faire
un tour de nouveaux aux Etats-Unis et c’est
ainsi que son voyage à Houston permettait à
Jeanne de comprendre que l’absence de Guil-
laume lui était indifférente. Le séjour de détente
et d’harmonie avait duré deux semaines. Dans
l’avion qui la ramenait en France, elle tenta de
se persuader qu’elle réussirait à rompre avec lui.
À son arrivée, elle le voyait avec un énorme
bouquet de roses rouges. Socialement, elle au-
rait dû se montrer bienheureuse de l’attention
qu’il avait eue. Avec les gens autour, la figure
qu’elle devait montrer était celle d’une fille su-
per heureuse. Jeanne s’y essaya sans succès. Elle
trouvait toutes les tares au bouquet de fleur. Si
Guillaume voulait lui prendre sa valise, qu’il la
prenne. Elle avait le même refrain dans la tête.
« Romps avec ce type ! Sois forte ma fille tu y
verras mieux demain si tu le quittes. Ne te ca-
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