Jeu de Dames

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Malgré son ossature policière, JEU DE DAMES est avant tout un roman psychologique et social, une mise en scène de personnages caricaturaux,ankylosés dans un carcan de préjugés et de tabous menant au ridicule et... aux drames.Une satire où drame et comédie se conjuguent à tous les temps, qui "régale" et "avale" à la fois.
Publié le : dimanche 19 juin 2011
Lecture(s) : 67
EAN13 : 9782748126402
Nombre de pages : 231
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Jeu de DamesJocelyne Tacher
Jeu de Dames
ROMAN© manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2641-6 (pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-2640-8 (pour le livreimprimé)Avertissement de l’éditeur
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littéraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimé telunlivre.
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www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comPour Daniel
Pour Sandrine, Cyril, Rachel et Jérémy
Pour Morgane et Charlotte.LE DAMIER1LE CRI.
«Etilsladévorèrententièrement, nelaissant que
la paume des mains. »
Bible. Meurtre de Jézabel
C’était un soir de pleine lune. Elle courait, telle
unefeuilleemportéeparleventdudestin. Ellecou-
rait pieds nus sur la chaussée et drapée d’un long
châle.
Vision? Mirage? Non,ilL’avaitbienvueetNé-
ron, lui aussi, L’avait vue. Il s’était soudain mis à
gronder, furieusement et sa queue à frétiller, drôle-
ment. C’estalorsqu’ilL’avaitentendu…venantdes
bois… Le Cri. Lecriterrible,cauchemardesque.
Dixansplustard,parunmêmesoirdelune,Lucia
elle aussi L’entendra. Ce sera bien le Cri, guttural
et sauvage, primitif. Elle courra en sa direction et
surprendra Medala à exhumer des ossements, des
ossementshumains. Al’undecesos,seranouéeune
cordelière.
Ce soir-là Lilli était assis, droit et petit, au volant
de son R5 blanche qui roulait, seule, sur la route du
calvaire. Onl’appelaitLillietassurémentsicenom
n’avaitétéundiminutif,jamaisilnel’auraitaccepté.
Lilliputieneûtétéuneinsultemais«Lilli»,ilaimait
bien. EnréalitéilsenommaitGou. FrédériqueGou.
C’étaitunsoirdepleineluneetlapetiterouteboisée
ondoyait d’ombres mouvantes.
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Lilli portait ce soir-là une étonnante veste à da-
mier. Sur sa tête à cheveux ras était posée une cu-
rieuse casquette à rabats. Les rabats fouettaient ses
oreilles qu’il avait pointues comme celles du renard
mais avec son long nez en perpétuelle mouvance et
sespetitsyeuxperçants,couleurpuce,ilressemblait
plutôtaufuret. Pourl’instantcesyeuxscrutaientles
ombresmouvantes, avec circonspection.
Asoncôtéétaitassis,plushautquelui,Néron,son
énormechienfauve,aunezrondeneffet. Delapetite
radio cassette s’échappait un baryton, formidable.
Lilli sourit puis caressa l’échine du grand chien. Il
faut dire que celui-cijappait,curieusement.
Sous le plein de la lune, le ciel s’effeuillait. Oc-
tobre tirait à sa fin.
Commeprisd’unmalsubit,lepetithommemitun
doigtàsabouche,sepalpalalangue,émitunhorrible
bruit de succion puis caressa à nouveau l’échine du
grand chien. Déjà s’apercevait la croix du calvaire.
Lilli retira de son gousset la montre qu’il tenait de
son père, Dominique Gou. Dans deux minutes, il
serait vingt heures, l’heure du journal. Déjà, son
doigtosseuxpressaitleboutondelaradioquandses
petitsyeux rondss’écarquillèrent de stupeur.
Dans la lumière rieuse du phare, au milieu de la
chaussée, courait une femme enveloppée d’un long
châle. Elle courait, piedsnus, comme une feuille en
effetemportéeparleventouhappéeparquelquefati-
diqueInstantàmoinsqu’ellenefuîtquelquefuneste
rendez-vous. Sa main gauche était crispée, comme
fermée sur un terrible secret.
Néron aboya, furieusement. Le nez de Lilli re-
mua, affreusement.
La femme, surprise, tourna la tête vers eux et à
la lumière du phare révéla un visage pâle et souillé
comme au sortir d’une lutte. Son œil brillait d’un
vert étrange avec, comme un reflet d’épouvante. Sa
boucheétaitdistorduemaistrahissaitnéanmoinsune
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étonnante sensualité que le long nez de Lilli huma
aussitôt. Son cou portait des ecchymoses violettes
mais sans doute tout cela n’était-il qu’un jeu de lu-
mières de la lune et des phares.
«C’estpourtantunvisagedefemmejeuneencore,
d’une belle femme », dit Lilli à Néron qui approuva
delaqueue. Lepetithomme,dansunréflexedeco-
quetterie,rajustasursonfrontsacasquette,freinaet
klaxonna. Commepourrepousserl’intrus,lafemme
tenditlebrasgaucheetlesyeuxpucedeLillieurent
justeletempsdevoirsurledosdelamainunelongue
zébrure mais déjà, les ombres avaient englouti la
femme.
Lorsqu’une heure plus tard, Patrick Demonfor
vintàpassersurlarouteducalvaire,iln’encrutpas
ses yeux que rien pourtant n’étonnait.
Prèsd’untalusattendait,touspharesallumés,une
petite R5 blanche et au milieu de la chaussée, sous
la lune pleine, un lilliputien et un énorme chien, pé-
trifiés. Il n’en crut pas plus ses oreilles lorsque le
nabot lui dit d’une voix de tonnerre, qu’ils atten-
daient qu’une femme, pieds nus, enveloppée d’un
long châle surgisse des ombres. Il remarqua alors,
nonsansinquiétude,quelenezdupetithommeetla
queue de sonchienremuaient, pareillement.
C’est alors que lui aussi L’entendit. Le Cri. Le
Cri terrible… venant des bois.
Voilà qui devait enfin avoir ébranlé chien et na-
bot ! Mais le nabot pressant ses deux majeurs sur
son nez comme pour en freiner la mouvance dit, de
sa tonitruante voix : « la Dame ! C’est un signe ! »
Ilôta alorslesdoigtsde son nez. Celui-ci se remit à
remuer,pareillementàlaqueuefauvedesonénorme
chien.
«Unedame!Unsigne!»PatrickDemonfor
haussa avec mépris ses larges épaules mais il était
grandetmagnanimeaussiprévint-ild’unevoixnette
et claire : « Ne restez pas là. On pourrait ne pas
13Jeu de Dames
vous voir » et il s’en fût, abandonnant au milieu de
la chausséechien et lilliputien àleurapparition.
Il ne savait pas alors que ce méprisable petit
homme remplacerait le respectable commissaire
Bellâtre, qu’il lui faudrait l’appeler « chef » et
supporter nombre de ses indigestions.
Il faut dire que Lilli était un curieux personnage.
D’uneinvraisemblablepetitesseettoutenos,aulong
nez inquisiteur en perpétuelle mouvance, il ne sou-
riaitqu’àsonchien. Ilavaitdespetitsyeuxenforme
debilles,d’unbrunrougeetquiosaitplongereneux
son regard se sentait vrillé jusqu’au tréfonds de son
être. Ilpouvaitentrerdansdeterriblescolèresquile
rendaient formidable.
Onneluiconnaissaitpasdefemmesmaisilavait
quelquepart,unefille,unepetitefilledehuitansqui,
grondait-ild’unevoixtonitruanteàquiosaitl’écou-
ter,transportaitsursatêtelalumière. «Unehistoire
peu catholique sans aucun doute », chuchotait-on
dans son dos. Il venait de l’Est et avait été nommé,
lui-seulsavaitpourquoi,àlasuccessiondel’irrépro-
chable commissaire Bellâtre. Personne jusqu’à ce
journ’avaitosédouterdesacompétenceprofession-
nellemaisilavaitunhobbyquiagaçait,uneétrange
passion pour les jeux de lettres et les sigles. Tout
ce qui arrivait à portée de sa main osseuse, picto-
grammes,calligrammes,anagrammes,motscroisés,
fléchés,charades,setrouvaitlittéralementdévoré. Il
s’exprimait souvent par sigles, « c’était plus écono-
mique » disait-il à tous ceux qui, étonnés, osaient
le faire répéter mais rares étaient ceux qui osaient.
C’est qu’il s’était trouvé une formule magique, pui-
sée dans l’une des définitions de ses innombrables
énigmes littéraires qui faisait disparaître quiconque
ledérangeaitpendantsonoccupationfavorite. Ilfaut
direqu’ilprononçaitcetteformuled’unevoixdeton-
nerre et que ses petits yeux puce alors lançaient des
14Jocelyne Tacher
éclairs. La personne visée, littéralement foudroyée,
disparaissaitinstantanémentdesonchampdevision.
A ces jeux de lettres, il s’adonnait comme on
s’adonne à l’alcool, pour oublier. Il humait, goûtait,
salivait,déglutissaitpuisavalait. Ilentraitalorsdans
un état de transe extatique d’où il ne sortait qu’avec
moult rots, pets et grincements pour sombrer dans
une lourde torpeur. Ici, on ne le connaissait pas en-
core mais on devait vite lui donner, lors de seslitté-
rairesdigestions: « l’œil de l’idiot, l’Ours. »
Jamais cependant on ne devait savoir ce que le
« chef » avait à oublier et jamais on n’oserait le lui
demander.
Nombreux étaient ceux qui le soupçonnaient
d’avoir sollicité sa mutation dans cette paisible
région de la France de l’Ouest « où il ne se passait
jamais rien » pour égrener des heures tranquilles
dans ses lettres.
Il est certain que sicetétrangepetit homme à œil
torve et voix de tonnerre avait eu quelque précogni-
tion, voire quelque prémonition de la tourmente qui
allait s’abattre sur les gentilles bourgades de la ré-
gion, il aurait réajusté sa casquette à rabats et serait
retourné au volant de sa petite R5 blanche en son
lointain bercail.
Mais le petit commissaire au nez mouvant ne sa-
vait pas.
Une semaine seulement plus tard, le deux no-
vembre, jour des morts, le bel officier Patrick De-
monfor accompagnait au « château » le colossal et
irréprochable commissaire Bellâtre. Celui-ci était
au dernier jour de ses fonctions mais il était arrivé
quelque chose d’effroyable.
La veille au soir on avait repêché de la rivière
le corps bleui et raidi de la petite Mary, l’enfant du
«château»disparudepuisunesemaine. Maryn’était
pasmorte de noyade. Elle avaitété égorgée.
15Jeu de Dames
Maintenant l’important commissaire Bellâtre in-
terrogeait madame la baronne.
Depuis deuxheures elle parlait, assise à même le
solsurledallageglacé,lesjambessousellerepliées,
faceàl’âtrevide.
Aupetitmatins’étaitlevéunventfroidetsinistre,
menaçant. Maintenant ce vent faisait trembler les
vitresetclaquerlesvolets. Elle,contaitsavie,d’une
voix monocorde, scandée sur le cliquetis de la ma-
chined’Antoine,unjeune policieràvisagepoupin.
L’enfant s’appelait Mary. Elle, c’était Marianne
tout simplement. Elle était orpheline, venait de la
DASSquil’avaitplacéedansunetrèsbonnefamille
d’accueil, les Dupré, avant de la présenter comme
infirmière au service de monsieur le baron, le vieux
baron Yann, père d’Alex, son mari. Celui-ci, un
jour lui avait dit : « vous êtes si jolie ! » Elle ne
l’avait pas cru. Elle était sans sex-appeal, elle le
savait mais elle était jeune alors et n’ayant jamais
rien eu, pas même un nom, elle s’était permis de
rêver. Elle avait rêvé que c’était possible et sa vie
dans l’impossible avait basculé. Elle avait eu un
nom, un grand nom. Elle était devenue madame la
baronne Yann. Un an plus tard, elle perpétuait le
nomendonnantnaissanceàuneadorablepetitefille,
unepetiteMary…toutesavieseramassaitdansces
quatre ans d’enfant. Monsieur le baron était parti
comme ilétaitvenu. Elle ne lui en voulaitpas. Elle
avaitsudèslepremierjourquecelaarriveraitetpuis
illuiavaitlaissésonnom,le«château»et…sapetite
Mary.
Mal à l’aise sur sa chaise trop étroite qu’il avait
pourtant prise à califourchon, le commissaire Bel-
lâtre écoutait la baronne raconter.
C’était un homme d’une gigantesque stature, un
véritable colosse mais au naturel aimable, à la face
débonnaire et au teint fleuri. Il était doté d’un attri-
but spécifique. Il portait sur son crâne un véritable
16Jocelyne Tacher
thermomètre humoral, une calvitie étincelante dont
la teinte virait avec ses états d’âme. Le lendemain,
cebravecommissaireprendraitsaretraiteaprèsqua-
ranteansdebonsetloyauxservicesetconfieraitl’af-
faire à cet étrange petit homme au nez remuant qui
lui, c’était certain, la règlerait en un rien de temps.
Tout de même, c’était un bien vilain coup du sort
quecettesordidehistoire,sondernierjour! Jourdes
morts, de surcroît !
Pris d’une étonnante lassitude, le commissaire
Bellâtre coupa quelques minutes le fil de cette
déposition qui lui glaçait le sang et ses yeux avertis
s’attardèrent sur le mur d’en face. Quatre portraits
de l’enfant y étaient accrochés, quatre portraits aux
quatre ans de sa vie, alignés par âge, avec en leurs
cadres, son prénom gravé en lettres noires. Trois
desportraitsétaientennoiretblanc. Seulledernier,
manifestement récent était en couleur. Les cadres
étaient tous de forme circulaire de sorte que les
lettresselisaiententoussensetàlalueurvacillante
de ce triste jour de la mort, les lettres avaient l’air
de danser autour de l’enfantin visage, une ronde
infernale.
Pouraffermirsavue,lecommissaire Bellâtre cli-
gna sesyeux. C’est alorsqu’il remarqua que sur les
portraitsennoiretblancétaientgriffonnées,enbasà
gauche,leslettres: BetIetsur celuiencouleur,en
basmaisà droite, les lettres: B etX. Sur ce dernier
portrait, le prénom Mary avait troqué son Y contre
I E. « Curieux, vraiment curieux ! » se dit le gigan-
tesquecommissairedontlacalvitieavaitviréaurose
foncé.
Intrigué par cette singularité alphabétique, il
tourna d’un geste colossal sa formidable personne
vers la femme assise à même le sol sur le carrelage
glacé, face à l’âtre vide. Le cliquetis de la machine
etla voixde la femme,ensemble,s’étaienttusetun
17Jeu de Dames
épaissilence,toutdefroidures’étaitcolléauxmurs.
Choseétrange,leventaudehors,luiaussi,s’étaittu.
Bellâtre observa la femme, assise droite et l’œil
fixe,faceauxbûchessansflammequiattendait,pla-
cide, que la déposition reprenne. C’était une grande
et blonde femme qui n’était pas laide du tout. Elle
était même aux yeux de Bellâtre d’une dangereuse
sensualité. Ilfautdire que celui-ci gardait enverssa
frêle épouse, aussi menue qu’il était colossal, une
irréprochable fidélité mais ce qui fascinait en cette
grande femme blonde, c’étaitsesyeux pareils à une
inextricable verdure.
Il émanait de cette femme un charme capiteux,
quelque chose d’indéfinissable, d’enfantin et d’in-
quiétant à la fois qui désarmait. Certainement, qui
recevaitsescaressesnedevaitpasleregretter. Pour-
quoidisait-elle qu’elle n’avaitaucunsex-appeal?
Elle portait un peignoir de bain blanc en éponge
serréàlatailleparunecordelettejaunepâle. Sesche-
veux d’un blond cendré étaient noués à la nuque en
unlâchechignon. Unedesépinglesquileretenaient
étaittombée. Bellâtresepenchapourlaluiramasser
et s’aperçut alors que la femme était nue sous son
peignoir blanc. Elle savait pourtant qu’il devait ve-
nir avec son dactylo et l’officier Patrick l’interroger
sur sa petiteMary etlescirconstancesde sa dispari-
tionmaisau-delàdeladétresse,sevêtir,sansdoute,
n’offre plus d’intérêt. La calvitie de l’irréprochable
commissaire s’empourpra.
Le vent reprit ses assauts, la machine son clique-
tis, la femme la parole.
Bellâtre eût aimé qu’elle criât ou se roulât par
terre, hystérique de douleur alors il eût pu faire
quelque chose, tendre une grande main protec-
trice mais madame la baronne avait anesthésié sa
souffrance et sa voix qui ne sonnait plus l’émoi,
résonnait sur le carrelage froid dans une terrible
dignité.
18Jocelyne Tacher
Ne pouvant en supporter davantage, le gigan-
tesque commissaire à la pourpre calvitie se leva,
bousculasachaisedupiedetàlaplacedelafemme,
cria, plus exactement aboya : « ça suffit pour au-
jourd’hui ! »
Lecliquetisaussitôts’arrêta,lavoixetleventen-
sembleseturentmaislesvitresvibrèrent,dangereu-
sement puis la vaste demeure résonna d’un lugubre
silence.
Interdit, Bellâtre resta là, rouge et gigantesque à
regarderlafemmeinerteetsilencieusedanssonpei-
gnoirblanc,faceauxbûchessansflamme. Seséton-
nants yeux verts, le temps d’un éclair, l’avaient fu-
sillé,ilenétaitcertain. Maintenant,ilsétaientfixes,
curieusementfixes,vitrifiés. C’étaitlapremièrefois
que le gigantesque commissaire Bellâtre rencontrait
madame la baronne Yann. Cependant il avait la dé-
concertante impression d’avoir vu déjà ces yeux-là
quelque part. Terrible était le silence dans la vaste
demeure.
Bellâtre alors annonça, d’une voix certainement
tropforte : « je vais confier cette affaire à mon suc-
cesseur,lecommissaireGou,ungrandhomme,vous
verrez… »
Patrick Demonfor qui inspectait la salle dans un
respectueux silence aussitôt éclata de rire, étudia de
sonœilavisélacolorationcrâniennedesonsupérieur
et renchérit : « un grand homme, ça, on ne peut pas
dire ! »
Etsoudainilleréentendit…leCri. LeCriterrible
venant des bois. Un effroyable cri, un grognement
préhistorique, guttural et sauvage. Un hurlement de
fauve aux abois ! Cette fois, il avait ébranlé le pla-
fonddelavastesalledu«château.»Ilavaitdûaussi
ébranlerlacolossalecharpenteducommissaireBel-
lâtre car son crâne avait perdu toute couleur et ses
épaisses épaules s’étaient affaissées comme sous le
poids d’un insupportable « faix. »
19Jeu de Dames
Celafaisaitmaldevoirunsigrandhommeécrasé
paruncri,siterriblefût-il. PatrickDemonfor,deson
natureltoujoursgénéreux,allaitlesecourirquandla
baronne oubliée à même le sol hurla : « retrouvez
mapetitefille! Rendez-moimonbébé!»Elleavait
relevélatêteetregardaitfixementleplafond. Sonvi-
sages’étaitaffreusementcrispéetsavoixrésonnait,
gutturale et sauvage,primitive… comme le Cri.
Puis elle se mit à trembler, releva ses jambes
à hauteur de poitrine, se recroquevilla, croisa ses
mains sur ses genoux et y enfouit ses cris. L’irré-
prochable commissaire remarqua alors qu’une cu-
rieusecicatricezébraitsamaingauche. Ils’approcha
et d’un geste compatissant lui effleura la main. La
cicatrice n’était qu’une tache de peinture. Madame
la baronne s’adonnait àl’art plastique, c’était connu
maisl’irréprochablecommissairesefaisaitvieux. Il
l’avait oublié. Patrick Demonfor, jeune et bien fait
de sa personne, remarqua à son tour que madame la
baronne était nue sous son peignoir blanc.
Bellâtre restait, énorme masse affaissée, face à la
femme en peignoir. Le Cri avait figé son sang. Un
frisson glacé lui chatouillait le dos, désagréable. Le
policier poupin cachait sa gêne en tambourinant sur
la table, agaçant. L’officier Patrick regardait, l’œil
bucolique…
Enfinl’irréprochablecommissaireBellâtreseres-
saisit. Son sang se liquéfia, ses épaules se redres-
sèrent et ses hautes jambes se remirent en mouve-
ment. Il se leva et pour faire diversion alla allumer
letéléviseurencastrédansunmeubletropgrand. On
yévoquaituneaffairedepédophilie. Vite,iléteignit.
On ne pouvait dire à cette femme aux yeux de ver-
dure, il ne pouvait dire encore, qu’on avait retrouvé
son enfant, bleui et raidi par les eaux. Comme le
20Jocelyne Tacher
Cri quelques instants plutôt, la pitié écrasait l’im-
portant commissaire, presque plié en deux mainte-
nant. L’officier Patrick cette fois accourut à son se-
cours et répéta : « Oui, ça suffit pour aujourd’hui.
Laissons cette pauvre femme tranquille ! » Et, afin
que madame la baronne ne restât pas seule avec sa
souffrance,lebelofficierPatrickDemonforaucœur
généreuxappelaparinterphoneLouise,l’uniquedo-
mestiquealorsprésenteau«château.»Louisearriva
commesielleavaittraversélesmursbienqu’ellefût
sensée venirdesofficescachéstoutenfondd’aile.
Levent,sansquel’onnesachepourquoiseremit
à secouer les volets, furieusement. Le commissaire
Bellâtrealorsdonnasesordres,lesderniersqu’ilde-
vait donner, observa longuement la baronne et ses
yeuxvertspuisladomestiquerougeaudequis’enap-
prochait à pas lourds. Enfin, sur un signe de son
énorme main, il invita ses deux compagnons à le
suivre.
Quandilsfranchirentlaporte,leCriànouveause
fit entendre, cauchemardesque. Les trois hommes
auraient pu jurer que ce bruit affreux venait des
combles mais madame la baronne maintenant criait
sa terrible douleur et ses cris glissaient sur le carre-
lagefroid,rebondissaientjusqu’auplafondpuiss’en
allaient se cogner sur les quatre murs de la rustique
et vaste salle, gutturaux et sauvages, primitifs.
Un doute incongru envahit l’irréprochable com-
missaire. Surlepasdelaporteilhésita. «Lebaron,
partionnesavaitnioùnipourquoi.»Ilallaitinterro-
gerLouisequis’affairait,lamineobtuseetlesdoigts
gourds auprès de madame la baronne mais il se ra-
visa. Cette sordide affaire ne le concernait plus. Il
se faisait vieux et en avait ras la casquette. Dès le
lendemaindetoutefaçon,ilpasseraitcettecasquette
àcetétonnantpetitGou. Desonpasdegéant,ils’en
alla vers la grille du parc. Ses deux compagnons le
suivirent,àpasrespectueux. Descorbeaux s’étaient
21Jeu de Dames
perchéssurlagrille. Al’approchedestroishommes
lesoiseauxs’envolèrent,lesailesnoiresd’augure.
Le vent dans les branches mugissait et ce mugis-
sement faisait comme une longue plainte.
222L’AVALEUR DE LETTRES.
Une semaine plus tard, Lilli était assis au grand
bureau du commissaire Bellâtre, petit et droit sur
la haute chaise de paille qu’il avait rapatriée de ses
Vosges natales. Une tasse de café refroidi attendait
surunénormeplateau. Lecrépusculeavaitenvahila
pièce surchauffée mais Lilli n’avaitpas allumé. Ses
petits yeux brunâtres voyaient dans la pénombre et
ilyavaitle réverbère d’enface quiàtraverslacroi-
séedardaitsursesfeuilletsquelquesrayonsblafards.
Il jura pourtant. La porte venait de s’ouvrir sur ce
«bientropgrand»PatrickDemonfor.
-Vousnepouvezpasfrapper? tonnaLilli,lefront
barré de fureur.
- Oh ! Pardon, chef ! Mais c’est pour l’affaire
brebis. Voussavez,chef,leshuitbrebiségorgées…
Le nouveau petit commissaire leva sur l’officier
Patrickdeuxpetitesbillesétincelantesdecolère.
Toutelajournée,ilavaitenfiévrésoncerveausur
la dactylographie ridiculement laxiste de l’énorme
commissaireBellâtreetmaintenantqu’ils’octroyait
undivertissementbienmérité,cefatdePatrickledé-
rangeait pour une histoire de méchoui ! Furieux, il
seretournasibrusquementqu’uneliassedefeuillets
noircisdesignessibyllinss’éparpillaausol. Confus,
legrandofficiers’agenouillaetcommençaàrassem-
bler les feuilles éparses mais avec l’obstination qui
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