Jeux de singes

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C'est un livre gai, qui affirme que la SÉRIE DRÔLE a encore une place dans la littérature française. Une vieille dame et fort riche confie sa guenon, dernier souvenir des aventures de son défunt mari, à son neveu le temps de son hospitalisation. Une guenon intelligente et amusante mais qui a le don d'exaspérer le neveu qui guette avec impatience la mort de sa tante. La guenon fugue, la tante décède, le neveu est aux anges. Sauf que le notaire va le faire déchanter. La guenon seule connaît l'emplacement du testament original. Son escapade conduit la guenon vers un écrivain Briarois, pour choisir de devenir sa muse. En lisant ce livre, vous apprendrez comment le neveu retrouve la trace de l'écrivain et la nouvelle vie de la guenon, et vous saurez ce qu'il advient de ce trio bien sympathique.
Publié le : mardi 27 octobre 2015
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342043525
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342043525
Nombre de pages : 92
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Du même auteur



Cœur à cœur,
Edilivre, janvier 2010
Mémoire d’âme,
Edilivre, octobre 2010
L’Autre rive,
Jets d’encre, janvier 2012
Quai des Orfèvres,
Edilivre, février 2014
Une amitié singulière,
Edilivre, avril 2014 François Kiesgen de Richter










JEUX DE SINGES


















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015


1



Ce jour-là, je marchais vite, j’ôtai la capuche de mon
blouson, en dépit de la petite pluie fine qui tombait, et, m’essuyant le
front avec mon mouchoir à carreaux, je répétai pour la
troisième fois ces mots :
— Quel temps de merde !
Mes râlements à mots couverts ne changèrent rien, je repris
ma marche en avant.

Il pouvait être environ seize heures : un soir de novembre
que l’on eût pris pour un soir de décembre, et le crachin qui,
tout au cours de la journée, avait mis un obstacle à ma bonne
humeur, continuait de plus belle. Ce n’était pas gai de joindre la
gare de Bercy à la station de métro de la ligne 14, puis de
descendre à Saint-Lazare pour dégoter la ligne 13 et, enfin, de
quitter le métro à la porte de Saint-Ouen pour marcher jusqu’à
l’hôtel Alliance – niché entre le périphérique et les hautes tours
des sièges de très grandes entreprises comme Citroën, Samsung,
EDF ou Sony. Allez comprendre pourquoi des multinationales
avaient choisi ce coin perdu comme point de vue. Bizarre !
J’étais parti de chez moi deux heures plus tôt, par le train de
15 h 21 reliant Briare à Paris. Je vécus l’atmosphère lugubre du
TER traversant les campagnes sous la grisaille, l’humidité qui
s’infiltrait sous mes vêtements, la chaleur étouffante du métro, à
laquelle s’ajoutait la promiscuité avec les autres passagers aux
heures de pointe. Néanmoins, je ne perdis pas complètement le
moral – preuve de mon intense volonté mentale.
7 JEUX DE SINGES
Parvenu à bon port, j’étais sur le point de traverser le
boulevard Berthier quand je fus sauvé in extremis par la main d’un
autochtone au moment où un autobus, que je n’avais ni vu ni
entendu, passa. Je fus surpris et repris mes esprits. Je remerciai
l’inconnu, un grand Black qui me sourit de toutes ses dents. Je
m’interrogeai, me disant qu’ayant déjà le nombre de trimestres
requis pour ma pension de retraite et gagnant des clopinettes à
continuer d’avoir une petite activité de formateur, je devrais en
rester là, donc faire demi-tour.
L’âne de Buridan avait eu à choisir entre un seau d’eau et un
seau d’avoine. La décision que j’avais à prendre était tout aussi
délicate.
Je passai devant l’hôpital Bichat, formant l’angle avec les
avenues Ney et de Saint-Ouen, quand, enlevant ma capuche et
ralentissant le pas, je sortis mon mouchoir de ma poche pour
nettoyer mes lunettes ; il me manquait des essuie-glaces.
Presque en même temps, un objet s’aplatit sur mon crâne aux rares
cheveux et s’agrippa à mon épaule. Je poussai une exclamation
et portai rapidement ma main à mon oreille. J’eus l’impression
qu’on me la coupait. Dans mon geste, je heurtai ce qui se
cramponnait à mon blouson et je l’attirai à moi. Je hurlai d’abord de
douleur, puis je me ressaisis et me rendis compte de ce que je
tenais et qui m’avait arraché une touffe de cheveux.
C’était un jeune singe de la grosseur d’un fox-terrier, qui
grimaçait horriblement et grinçait des dents. Mon premier
mouvement, devant ses griffes qui cherchaient à extraire mes
derniers cheveux et à me labourer le visage, fut de me
débarrasser de mon encombrant cadeau du ciel en le jetant au sol. Je
pensai alors que la bête, en traversant le boulevard extérieur,
périrait rapidement sous les roues de quelque automobiliste
impatient. Cette seule idée me figea. Je n’étais pas un assassin.
Je ne pus m’empêcher de manifester mon désarroi.
8 JEUX DE SINGES
— Un singe ! grognai-je. C’est à croire qu’un mauvais
plaisant est à l’œuvre. Qu’est-ce que je vais faire de cet animal
maintenant ? Et pour commencer, d’où vient-il ?
Pensant bien qu’il ne venait pas du ciel, mais devait
certainement avoir une origine plus terrestre, je levai la tête et
inspectai la façade de la maison devant laquelle je me trouvais.
Ce n’était quand même pas de l’hôpital que l’animal provenait !
J’étais sur le point de pénétrer dans l’enceinte médicale et de
m’enquérir auprès de l’accueil, en entrant, si quelque patient ne
possédait pas un singe, mais l’idée de me retrouver en service de
psychiatrie me vint à l’esprit. On peut être pris pour un fou
pour moins que cela. J’imaginai un instant déposer mon
quadrupède devant les urgences. Il y avait aussi la solution de
larguer le colis devant le commissariat de quartier. Supposons
que je sois vu ?
D’un autre côté, j’avais parfois lu dans ma revue préférée,
VSD, des histoires de singe échappé d’un zoo. Le mien pouvait
très bien être un fugitif et s’être réfugié auprès de moi pour
entamer une cavale. Allez savoir !
Somme toute, le mieux que j’avais à faire était de gagner
mon hôtel, de planquer le quadrupède dans ma chambre et
d’attendre la suite des événements. D’autant plus que mon
crâne me faisait mal et saignait abondamment. Il y aurait
sûrement une information dans la presse du lendemain ou au cours
du journal télévisé.
Sa première surprise passée, la bête avait d’ailleurs cessé de
grimacer, de grincer des dents et de me menacer de ses griffes.
Posée sur ses avant-bras, elle me regardait avec le sérieux d’un
homme politique et semblait trembler de froid.
La petite pluie fine continuait, le jour diminuait et les
emmerdements pour moi commençaient. Jetant un dernier regard
pour ne pas être surpris, j’entrouvris mon manteau en y faisant
disparaître mon prisonnier et pris le chemin de l’hôtel. Je ne fus
pas heurté par un autobus, mais effleuré par quelques
automo9 JEUX DE SINGES
bilistes qui me couvrirent d’opprobre au moment de traverser
l’avenue de Saint-Ouen.

La fille à l’accueil recevait un groupe de clients chinois qui,
avec leurs bagages, avaient dessiné un jeu d’obstacles allant de la
porte d’entrée jusqu’au comptoir de réception, en passant
devant les ascenseurs. La réceptionniste esquissait des
mouvements de mains que les touristes chinois essayaient de
déchiffrer. Il s’ensuivit une bousculade sans nom.
— Mademoiselle, demandai-je en levant la main, est-il
possible de passer entre deux ?
La jeune femme eut une réaction d’agacement à mon égard.
— Et vous avez une réservation, n’est-ce pas ?
Je sentis alors sous mon blouson, qui formait une bosse sur
le devant, des gesticulations et autant de coups de griffes qui
lacéraient ma chemise et ma poitrine.
— J’ai une réservation et un prépaiement au nom de…
Je vis tout à coup le visage de la fille de l’accueil changer de
couleur. Je me retournai, pensant une seconde qu’un Chinois ou
une Chinoise était à l’origine de sa stupéfaction. Il n’en était
rien, c’était bien moi qu’elle dévisageait.
— C’est un singe, prononça-t-elle ! Ah ça, par exemple !
— Un singe qui m’est tombé du ciel, précisai-je ! Je vais vous
expliquer…
Je ne pus malheureusement aller plus loin et ma phrase,
commencée sur un ton d’humour, s’acheva dans un tumulte
ponctué de mots que je ne comprenais pas.
Mon quadrupède, qui avait sorti la tête de mon blouson, s’en
extirpa – comprenez que je n’avais ni laisse ni chaînette – et vint
simplement saisir les cheveux de la jeune femme la plus proche.
Une autre fille aurait crié à la mort, mais il est à supposer que
le cœur de celle-ci était immense, car elle s’empara de l’animal et
le couvrit de bisous.
— Très joli ! Très joli ! s’exclama-t-elle. Un singe !
10 JEUX DE SINGES
L’hôtesse d’accueil appelait désespérément le directeur,
souvent introuvable dans les cas d’urgence, mais le plus surprenant
fut la réaction des touristes qui, à tour de rôle, enjambant les
bagages, flattèrent mon singe puis m’adressèrent en cohorte une
tonne d’applaudissements.

Pendant ce temps, une scène un peu différente se déroulait
dans la maison au-dessus du restaurant Agouzoul-Larbi, avenue
de Saint-Ouen, à quelques mètres de l’embouchure du métro.
Je poursuivais ma route depuis peu quand la porte de
l’immeuble s’ouvrit, livrant le passage à un jeune homme à la
mine ahurie, aux cheveux blonds ébouriffés, en pantoufles et en
chemise. Le type même du jeune étudiant qui venait de s’offrir
un joint. Il regarda tout autour de lui, à droite, à gauche, devant,
derrière, ponctuant chaque mouvement de tête d’un mot
retentissant.
— Putain !
Comme si son vocabulaire ne consistait qu’en ce mot, il allait
le répéter pour la cinquième ou sixième fois quand l’apparition
d’une dame qui portait quelque chose dans les bras lui rendit le
sourire. La rejoignant rapidement, il l’accosta de l’air le plus
engageant possible et demanda :
— Pardon, Madame, n’est-ce pas un singe que vous portez
dans vos bras ?
La dame eut un mouvement de stupéfaction.
— Un singe ? parvint-elle à articuler en roulant des yeux
terribles.
Le jeune homme se fit plus explicite.
— Oui, Madame, un singe qui est tombé par la fenêtre. Une
très jolie bête, et il me semble bien…
La voix de la dame fut glaciale.
— Un singe ! Alors que c’est mon bébé que je mène en
urgence à Bichat ! Jeune homme, vous avez de la chance que son
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père soit au travail et qu’aucun policier, comme d’habitude, ne
soit en vue. Un singe ! grommela la dame.
Le jeune homme s’excusa aussi platement qu’il le put, mais la
dame ne l’entendit pas. Elle avait passé son chemin, sans cesser
pourtant de marmonner :
— Un singe ! un singe !
Rendu prudent par cet incident, le jeune homme blond, qui
se passait fébrilement la main dans les cheveux et était sorti du
brouillard de son doux rêve, n’insista pas. Il vit s’éloigner, sans
leur adresser la moindre question, un gros monsieur en djellaba,
une femme noire à la robe multicolore et un papi qui avançait
doucement à l’aide de sa canne. Aucun n’avait de singe
apparent, il se garda bien de les accoster. Avant de traverser l’avenue
de Saint-Ouen, par acquit de conscience il interrogea le
personnel de diverses boutiques pour savoir si nul n’avait vu un singe
et, après avoir hasardé un coup d’œil au restaurant du dessous,
il rentra chez lui. Sa dernière réaction fut celle par laquelle il
avait commencé :
— Putain !
Sentant le froid le gagner, les cheveux trempés, les
pantoufles humides, il s’engouffra dans son immeuble et, après un
rapide trajet en ascenseur, se retrouva dans son appartement.
Dans la seule pièce de vie qui servait à tout : bureau, cuisine,
chambre à coucher, une jeune fille, un casque d’écoute d’iPhone
sur les oreilles et les mains derrière la tête, était allongée sur le
canapé transformable, devant un thé fumant, un paquet de
cigarettes blondes et un grand cendrier débordant de mégots.
— Où est-elle ? demanda la jeune fille sans changer de
position, tout en envoyant un nuage de fumée par le nez.
Il ne répondit pas, mais, passant dans la seule deuxième
pièce de l’appartement, qui était une salle d’eau, il se sécha
vigoureusement les cheveux et ôta ses pantoufles mouillées,
troqua son pantalon et sa chemise trempée contre un
survêtement de sport et des espadrilles rouges.
12 JEUX DE SINGES
La jeune fille, maintenant debout, était en train de rincer sa
tasse de thé et avait fait l’effort de trimballer le cendrier pour le
vider.
— Où est-elle ? dit-elle de nouveau.
Le jeune homme s’approcha de sa petite amie, ouvrit le
frigo, en sortit un Coca, avala une rasade de son breuvage et se
décida enfin à parler :
— Cette imbécile de guenon a été enlevée. Sinon, tu penses
bien que je l’aurais récupérée.
— Et tu attends une demande de rançon ? railla-t-elle.
Il ne releva pas et continua :
— Peut-être aura-t-elle faim et reviendra-t-elle en fin de
journée ?
— Donc, ce n’est pas un kidnapping !
— Une fugue express est aussi une hypothèse.
À son tour, la jeune fille ouvrit le frigo et récupéra une
bouteille de coca.
— Une envie de prendre l’air, sans doute ! ricana-t-elle.
— J’en ai marre de cette bête ! lança-t-il comme une
libération.
— Pardon, mais tu as accepté de la recueillir !
— Ce n’est pas ce qu’elle m’a fait aujourd’hui, riposta-t-il,
c’est ce qu’elle me fait depuis quinze jours : elle m’embête !
— Si tu crois que tu l’amusais ! D’abord, tu l’as prise en
grippe dès le premier jour.
— Évidemment, elle m’a déchiqueté mon maillot du PSG !
— Je t’en ai payé un autre.
La jeune fille fit un geste réprobateur.
— Inutile d’accepter de garder un animal si on ne l’aime pas.
Ce sont des choses qui ne se font pas.
— Soit. Je ne l’aime pas. Et aujourd’hui, que devons-nous
faire ?
— Aujourd’hui ? – elle avait pris une cigarette – tu payes
l’éducation que tu ne lui as pas donnée hier.
13 JEUX DE SINGES
— Quand j’ai voulu la battre pour lui apprendre à se
conduire, elle m’a griffé. Tiens, regarde !
Il tendit une main. On y apercevait en effet une légère
estafilade rose.
Elle haussa les épaules :
— Ce n’était pas la peine de la flanquer par la fenêtre !
— C’était nerveux.
Il bougonna. Elle rit de bon cœur :
— Nerveux… tu en as de bonnes ! Tu as eu le temps de la
voir descendre de dessus la table et filer sous le canapé, puis de
la poursuivre dans la salle de bains, de l’attraper, de revenir et
d’ouvrir la fenêtre. Mais tu étais minable dans ton
emportement !
— Maintenant, Agata est perdue. Dieu sait où elle est
passée ! Que veux-tu que je dise à ma tante quand elle reviendra ?
Cette perspective sembla enchanter la jeune fille.
— Ça alors, c’est plus rigolo que tout !
Le jeune homme grinça des dents, presque comme l’avait fait
la guenon avec moi lors de notre rencontre.
— Tu trouves ! Mais tu ne sais donc pas que cette bête était
la chose à laquelle ma tante tenait le plus ? Elle y tenait comme
à la prunelle de ses yeux ! Songe qu’elle lui a été rapportée par
mon oncle lors de son dernier voyage, un mois avant sa mort.
Ma tante ne s’en séparait jamais, je crois qu’elle aurait préféré
perdre ses bijoux ! Crois-tu qu’elle me l’aurait confié si elle
n’avait pas dû, pour des raisons de santé, aller à l’hôpital
Bichat ? Elle me l’a confiée à moi parce que je suis son neveu
favori, parce qu’elle me préfère à tous les autres. Et maintenant,
où est Agata ? Mais qu’est-ce que tu veux que je raconte à ma
tante ?
La jeune fille, qui avait allumé une nouvelle cigarette, se
dirigea vers le canapé et s’y laissa tomber.
14


2



— Mais on la retrouvera, ta satanée bête. On retrouve tout à
Paris. À quoi serviraient les petites annonces ? Je te parie qu’une
âme charitable en a déjà rédigé une. À ta place, je foncerais sur
Le Bon coin et Vivastreet. Un jour, j’ai passé une annonce pour
un covoiturage, je voulais rendre visite à ma sœur en
Normandie ; le lendemain, j’ai reçu quarante-sept propositions. Tu vois !
Le jeune homme blond ne voulut pas s’engager dans cette
voie optimiste.
— Et si on ne me la rapporte pas ? Je te le répète : qu’est-ce
que je dirai à ma tante ?
La jeune fille devait être du bois de celles qui deviennent
avocates : celles qui trouvent toujours une excellente raison
argumentée et convaincante.
— Eh bien, tu diras qu’elle est morte !
— Ma tante voudra l’inhumer ou l’incinérer ! Au cimetière
d’Asnières-sur-Seine ou chez « Incinéris », elle y a déjà réfléchi
et s’en est ouverte.
— Eh bien, tu diras que le corps a disparu après l’accident !
— Évidemment. Seulement, elle m’en voudra. Je ne suis pas
son seul neveu et si elle me prend en grippe, elle me déshérite…
La jeune fille, franchement excédée, se mit à siffloter.
— Et puis… et puis… et puis… railla-t-elle ! Et puis tu
m’embêtes ! J’en ai assez d’entendre parler d’une bête que tu
n’aimes pas et que tu as jetée par la fenêtre sur un coup de
nerfs. J’ai supporté durant quinze jours tes enfantillages avec cet
animal et j’estime que c’est suffisant. Je suppose que si ce singe
15 JEUX DE SINGES
était mort, elle t’aurait demandé de venir aux funérailles et de te
errecueillir tous les 1 novembre. Tout cela pour une pimbêche
pleine aux as qui te fait miroiter un héritage. Eh bien, je suis
enchantée que cette guenon soit partie. Puissions-nous ne plus
jamais en entendre parler.
La patience humaine a des limites, même quand on est un
jeune homme blond, étudiant en troisième année de médecine
et que l’on a devant soi une fille rousse de vingt ans, désirable à
souhait et étudiante en lettres modernes. Jusqu’à cette minute, il
l’avait aperçue nimbée d’un halo doré comme on en voit sur les
icônes ; brusquement, il commença à voir, non pas encore en
rouge, mais dans une teinte virant sur cette couleur.
— Je me rends compte, énonça-t-il, que tu me prends pour
un imbécile. Je paie le loyer et tu es bien contente que nous
trouvions ma tante pour financer nos sorties et nos vacances…
La réplique claqua :
— Oh ! Au diable ta tante !
Il enfonça le clou, tandis que la teinte fonçait de plus en plus.
— Je veux que tu m’aides à retrouver mon singe. J’aime cette
bête. Je ne le lui ai pas assez dit. C’est tout.
La jeune femme était décidée à avoir le dernier mot.
— Une bête ? Je couche avec une. Ça me suffit largement
comme ça.
Le jeune homme blond sentit quelque chose qui craquait en
lui. Comme un barrage qui cède. Lui qui, jusqu’alors, n’avait vu
dans les joues de sa petite amie qu’un adorable nid à baisers se
rendit compte que des joues peuvent servir à autre chose. Il ne
calcula pas ; cela arriva tout seul. Sa main quitta la poche de son
pantalon et ne s’arrêta qu’au contact brutal avec la joue
impudemment rosée et blanche de la jeune fille rousse. Cela claqua
sinistrement. Il y eut un cri de douleur – de colère surtout – et,
dans un bond, la jeune fille fut sur pied.
— Brute ! s’exclama-t-elle en se tenant le visage. Salaud !
16 JEUX DE SINGES
L’homme ayant fait quelques progrès depuis l’époque des
cavernes où de telles petites scènes étaient quotidiennes, le
jeune homme blond ne se sentit pas tout à fait à l’aise d’avoir
cédé à un de ses instincts ancestraux. Il pâlit et, tout de suite,
chercha à s’humilier, ce en quoi il eut tort.
— Solange ! gémit-il, Solange, excuse-moi…
Solange était à un stade où la voix de la raison ne parvient
plus aux oreilles. C’était la première fois qu’un homme la giflait
et, par-dessus le marché, un homme qu’elle estimait
suffisamment pour lui offrir ses nuits.
— Brute ! répéta-t-elle ! Frapper une fille pour un singe,
qu’est-ce que tu ferais alors pour un amant ?
Il n’eut pas la présence d’esprit de riposter que c’était
déplacer singulièrement la question, mais tout à sa confusion,
continua à bêler lamentablement.
— Solange, Solange, c’est un malentendu…
Elle entendit cette fois et saisit la balle au bond.
— Je sais, en effet, ce que je voulais savoir. Ça me suffit. Tu
coucheras avec qui tu voudras. Une guenon, si le cœur t’en dit,
mais ce ne sera plus jamais avec moi. Je mérite mieux qu’un
rustre. Je t’ai assez vu, et c’est pour la vie.
Le jeune homme blond n’était pas de ceux qui retiennent
une fille. Il attrapa le sac de son amie qui traînait sur le canapé
et le lui tendit.
La jeune femme se leva. Face à la glace, elle se sabra les
lèvres de traits rouges, les égalisa d’un coup de langue, puis sortit
un fard à joues foncé, s’attardant à l’endroit où les cinq doigts
avaient frappé. Enfin, elle termina avec du mascara.
Jetant enfin la courroie de son sac par-dessus son épaule, elle
récupéra ses clés, hésita une seconde, puis les jeta par terre.
— Adieu, dit-elle sèchement. Il est inutile que tu me
téléphones. Je n’y serai pas. Je n’y serai jamais plus.
17 JEUX DE SINGES
Ses pas retentirent sur le palier ; une porte d’ascenseur claqua
et ce fut tout. Le jeune homme blond était seul sur ce champ de
bataille où il eût préféré ne pas être victorieux.
Il se passa la main sur le front et s’ébouriffa les cheveux,
comme si ce geste eût pu lui apporter quelque consolation, puis,
prenant son parti de la chose, en jeune étudiant en médecine à
qui depuis le premier jour de sa formation on a inculqué la
notion qu’il ne faut jamais céder à la panique, il prononça :
— Putain !
Après son cri retentissant, il alla à son frigo, attrapa une
bière, envoya la capsule sur la moquette et but au goulot.
— Une de perdue, dix… Au diable…
Il allait dire : « Au diable ce singe ! », mais l’image de sa tante
l’arrêta à temps. Il songea à ce qu’il devrait inventer si, par le
hasard atroce qu’il s’obstinait à prévoir, Agata, la douce Agata,
ne faisait pas sa réapparition. Prétexterait-il un décès par
accident, comme un écrasement sous les roues d’un camion ?
S’enfoncerait-il profondément dans une supercherie, en
annonçant que le corps n’aurait plus été identifiable ? Dirait-il, au
contraire, une contre-vérité ? En déversant tout le blâme sur sa
petite amie aux nerfs trop vifs – qui aurait jeté la guenon par la
fenêtre – ainsi, il aurait immédiatement décidé, après cet acte
odieux, de la faire définitivement sortir de sa vie.
Il médita longuement puis, ayant laissé tomber son regard
sur ses mains, il ne put s’empêcher de sourire. Il ne regrettait
pas du tout la gifle qu’il avait assénée, sans aucun ménagement
d’ailleurs, et il s’en voulait plutôt de n’avoir pas récidivé. Il en
voyait le bon côté : plus de temps pour étudier la médecine,
d’autres expériences amoureuses et la sauvegarde de son
héritage.
Car, quoi qu’on en dise, il y a des cas où l’homme, fût-il un
brillant étudiant en médecine, retrouve des pulsions de son
cousin issu de germain, lequel était un homme des cavernes ; il
sentit qu’il était dans ce cas-là.
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