Joli Bal

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Ces innombrables réunions familiales étaient invariablement des moments de bonheur intense. Mon enfance n'était qu'une suite de rebonds de l'un à l'autre durant lesquels je m'efforçais de conserver en moi la joie et l'amour dont ils m'emplissaient. J'aimais ces moments au-delà de la raison, comme j'aimais mes parents, mes oncles, mes tantes et mes cousins. Il y a une réalité que je dois me garder de dévoiler sous peine de passer pour dédaigneux, une chose que je ne peux dire n'importe où : Oui ! mon enfance fut un délice. Le bonheur est un instant, pour moi, le premier dura 20 années.
Publié le : mercredi 15 juin 2011
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EAN13 : 9782748176025
Nombre de pages : 481
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2 Titre
Joli Bal

3

Titre
Guillaume Tougeron
Joli Bal

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7602-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748176025 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-7603-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748176032 (livre numérique)

6
.






À Anita.
À Evguéni.


7






« Zut ! Jean-Luc ! »
« Qui ça ? » me lance Cédric par-dessus le
bar.
Je me redresse et m’avance vers l’E-écran.
« Jean-Luc ! »
Cédric contourne le bar et vient se poster à
côté de moi. Il tient à la main une cuillère de
bois.
« Jean-Luc ? »
« Mon oncle. J’ai vu son visage... dans la
foule... »
« Un sosie ! » laisse-t-il tomber en retournant
à sa sauce bolognaise. Perpétuellement à
naviguer entre la désinvolture et la
déconsidération.
Je sais qu’il m’observe triturer la
télécommande à la recherche des programmes.
LONGITUDE ; l’émission qui part à la
découverte de notre temps.
« Encore une émission comme il en est
diffusé pléthore sur les réseaux et qui sous
couvert d’informer l’E-spectateur, l’assène de
poncifs ou de sujets dont les journaux ont tout
dit. À vouloir éviter le raColage qui est le fond
de commerce de l’E-télé poubelle et que tout le
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mode s’accorde à condamner, condamnation
dont on ne peut que s’étonner de la sincérité
lorsque l’on en découvre l’audience, et à ne pas
vouloir donner un caractère trop intellectuel qui
ferait fuir l’homos-abrutus moyen, ce genre
d’émissions diffuse de sages reportages qui
n’apprennent rien, absolument rien. »
La diatribe m’était adressée. Je jetai un rapide
coup d’œil vers lui, le temps de l’apercevoir
verser une boite de champignons dans la sauce,
et retournai à l’E-écran. L’émission était
rediffusée au milieu de la nuit.
« Écoute ! Dis-moi si j’ai tort ? : Le générique
est fait d’images de synthèses s’enchevêtrant en
un kaléidoscope de plans ultra rapides. Le but
étant de suggérer une société folle et complexe,
mais qui, grâce aux journalistes, aux
présentateurs et aux réalisateurs, va se démêler
gentiment devant toi et te faire apparaître un
monde dénué de crainte. La musique est
électronique, sans batterie, sans guitare, une
mélodie enjouée à côté de laquelle Équinoxe, le
premier album de Jean-Michel Jarre, vaut une
symphonie de Beethoven. Le présentateur est
un jeune benêt à figure de consensus qui a
comme invité un présumé spécialiste du sujet
au titre ronflant, qui après le reportage va
donner des indications ou mieux, des conseils, à
côté desquels Santé Magazine est une thèse de
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prix Nobel. C’est lisse, insipide, mièvre. C’est
rediffusé ? »
« À deux heures. » lançai-je.
« C’est quoi, le sujet ? »
« Les vacances gratuites » Je restai figé sur
l’E-écran, impassible.
Il comprit que j’allais passer une partie de la
nuit devant l’E-télévision.
« Comme des millions de gens, tu achètes
l’accès à 350 chaînes pour n’en regarder
régulièrement que quatre. La théorie
économique du bonheur est tant que l’offre est
supérieure à la demande, l’homo-abrutus est
heureux. C’est terrifiant. »
J’étais donc un homo-abrutus comblé, qui, ce
soir-là s’était vautré dans son canapé et alluma
son E-écran dans le but de se décontracter un
instant.
Cédric égoutta les spaghettis. Je mis la table.
Nous dînâmes sans un mot. Je ne voyais que
cette image, je voulais la fixer, elle se brouillait,
s’échappait dans le flou. Au café, il me suggéra
d’enregistrer l’émission.
« Je ne pourrai pas attendre demain matin, il
faut que je sache. »
« Règle le réveil au milieu de la nuit. »
« Comment pourrai-je dormir ? »
« Une nuit entière à t’abreuver d’immondices
pour une méprise. Parfois je me dis que tu n’as
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pas assez souffert. Tu devrais aller vivre chez
Disney. »

« Ce fut une victoire, un défi qui par sa
réussite avait ouvert des perspectives
inespérées… Les limites avaient été repoussées
au point de disparaître totalement…
L’économie libérale avait atteint un niveau de
perfection insoupçonné… C’était une
révolution… Pour la première fois, des gens
étaient partis en vacances gratuitement !... Oui !
gratuitement !... Rien à voir avec ces vendeurs
de time-share qui, il y a une vingtaine d’années,
offraient une semaine de vacances aux clients
potentiels avec obligation d’assister à une
réunion d’information… Non. Ce concept était
basé sur des actions ponctuelles donc pas
viables à long terme, la preuve, ce produit a
disparu… Ce nouveau produit que nous avons
mis au point, ne place pas sa survie dans la
nécessité de vendre mais dans une forme de
bien-être dégagé de contraintes… Et c’est là
que le produit est extraordinaire et c’est parce
qu’il est extraordinaire qu’il est pérenne…
Rappelez-vous ! ce ministre qui avait proposé
de fournir aux enfants défavorisés des cahiers
d’école gratuits, financés par la publicité sur la
couverture ; C’était un visionnaire. »
12 Joli Bal
Lui, c’était le directeur de l’agence de voyage,
fier inventeur du concept. Encore un homme
comblé.
Une équipe de tournage avait suivi un
couple. Une semaine de vacances gratuites,
totalement gratuites, ils étaient les premiers, ils
étaient fiers comme des astronautes. On les
avait vus embarquer dans l’avion parmi un
groupe de touristes, la caméra ne s’était
intéressée qu’à eux. 2 heures de vol pour le
Maroc. Dans l’avion, un écran par siège. Pas de
film ; de la publicité diffusée en continue, le son
à fond. Arrivés au club de vacances, nos
pionniers émerveillés avaient été accueillis par
une bouteille de Coca Cola, un tube de Colgate,
un pot de Yoplait, une brique de Régilait et un
baril de lessive, entonnant en cœur un air de
bienvenue. L’installation dans leur chambre où
un écran sans aucune commande diffusait en
continu de la publicité. Le jeu apéritif consistait
à deviner les marques décrites en rébus ou en
énigmes dictées par le baril de lessive, le pot de
yaourt ou la bouteille de Coca-Cola. Cela
dépendait. On variait. Les spectacles du soir
étaient des suites de sketches ridiculisant les
principales marques concurrentes de celles
vantées ici. Les gradins de l’amphithéâtre
devenaient le lieu de fous rires où les types
retiraient leurs lunettes pour s’essuyer les larmes
et les dames se tortillaient en serrant les jambes
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que la goutte soit contenue. La musique
diffusée en permanence sur le village vacances
était une suite de tubes universels aux paroles
arrangées, vantant une assurance vie, un
dentifrice, une marque de chaussettes, etc... On
put reconnaître : « Comme d’Habitude, Les
Amants de St Jean et La Danse des Canards. »
Le reportage ressemblait à une interminable
pause publicitaire entrecoupée de séquences où
l’on voyait notre couple ravi, se décontracter
dans la piscine ou au self se goinfrer de tajine et
de vin à volonté. Le journaliste avait approché
alors le micro et avait demandé à notre couple
de stars sauce E-Warhol, ce qu’ils pensaient de
leurs vacances, « Oui bien entendu il y a
beaucoup de messages !... comme avait
rebaptisé la publicité, le génial inventeur du
concept, oui beaucoup de messages !... avait
renchéri le mari, mais rendez-vous compte que
ce sont des vacances gratuites ?!... qui aurait pu
imaginer ça un jour, que l’on puisse partir en
vacances gratuitement ? C’est une chance
merveilleuse que nous avons là !... puis savez-
vous ! sans cette occasion pas sûr qu’on serait
parti cette année, hein Édith ! On peut pas dire
qu’on soyent riches, ça non ! pas pauvres non
plus, on n’irait pas jusqu’à là, mais qu’on est
obligé de compter, bien obligé… puis quand on
voit les listes d’attentes… vous savez que les
organisateurs ont dû nous choisir par tirage au
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sort, tant il y avait de gens demandeurs, on est
bien content d’être ici ! »
Une semaine de vie résumée en 1 heure de
reportage avec comme conclusion nos stars
sortant de la douane à l’aéroport où le
journaliste posa l’incontournable question : Et
si c’était à refaire ? : On vit le couple s’illuminer
d’un indicible sourire puis la caméra fit un
passage sur le groupe de touristes au complet
alors que le générique se mit à défiler au son de
la musique qui s’installait en crescendo. Et c’est
à ce moment que je vis Jean-Luc, il se détourna
d’une femme, à côté de lui pour sourire à la
caméra.

Je reconnus Jean-Luc, c’était lui, j’en fus
convaincu.

Il suffit d’un travelling pour changer ma vie.
Pas seulement le futur, le passé aussi.
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Le ciel m’a réveillé un jour d’orage.
Ma première image de Jean-Luc grossit
derrière les larmes. Le ciel me le fit apparaître
dans un torrent, perdu au milieu d’une tornade.
Laissez-moi vous dire l’avant-moi, vous
raconter alors que je n’étais pas encore un désir,
ni même une idée. Alors que je n’étais qu’une
inexistence.

Petit, lorsqu’il rentrait à la maison avec le
fond de culotte déchiré ou qu’il avait oublié son
cartable dans le car, il ne jetait pas même un
coup d’œil à la table de la cuisine sur laquelle sa
maman avait disposé le goûter. Il montait à la
chambre, fermait la porte derrière lui et courait
s’asseoir sur le bord de son lit. Il gardait ses
souliers, sa blouse. Il attendait. Immobile. Tête
baissée. Pieds joints, les mains serrées entre les
cuisses. Il attendait. Ses frères finissaient le
goûter et sortaient jouer dehors. Leurs pas
résonnaient dans la cour. Ces moments-là
étaient toujours pareils. Des heures à ruminer
des désirs impossibles. À s’évader dans
l’imaginaire. Une vie où il aurait eu le pouvoir
de revenir en arrière, de recommencer là où il
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l’aurait voulu… sans rien perturber… non rien
du tout… pour une bonne cause… du bonheur
en plus sur terre… c’est louable… ce devrait
marcher… oui !... C’est ça le rêve, la vie qu’il
faut !... on efface les quelques heures passées…
s’il vous plaît Dieu !... rien que trois heures…
pas plus… on recommence et moi j’oublie rien,
je fais attention à tout… c’est pour ma
maman… pour pas qu’elle se fâche, pour pas la
chagriner… promis !... je prendrai garde à mes
affaires… comme un grand… promis Dieu…
s’il vous plaît… je perdrai pas ma casquette,
j’esquinterai pas mes nouveaux souliers,
promis… pour maman !... C’est pour que le
monde y gagne en sourires et en fleurs…
Dieu !... s’il vous plaît !... ce serait si bon. Ces
moments-là étaient ceux de la hantise et de
l’impuissance. C’était des moments qu’il aurait
voulu voir s’effacer très vite, que le temps
accélère, qu’on soit dans une heure, demain,
qu’on soit dimanche déjà, qu’on s’éloigne vite,
au plus vite, qu’on en parle sans douleur, qu’on
n’en parle plus, que sa bêtise soit oubliée, sortie
des esprits. Voilà ce qu’il voulait Jean-Luc-
enfant-tout-seul-dans-son-supplice.
Les bruits d’une fin d’après-midi parvenaient
à ses oreilles : un tracteur qui ralentit, les poules
que l’on rentre au poulailler, le grincement
d’une porte de grange. Lentement la lumière
s’estompait, le jour disparaissait. La pénombre
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l’anéantissait. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un
souffle. Rien qu’un bruissement. Les sons de la
nuit devenaient saillants, imperceptibles et
tranchants comme l’hiver. Mais lui, dans sa nuit
à lui, dans sa nuit chauve-souris qu’il combattait
seul, pétri de peur, il attendait une délivrance, sa
délivrance. Il espérait le bruit de pas dans
l’escalier. Il priait pour le grincement qui lui
donnerait la lumière et lui gonflerait le cœur,
son cœur à lui tout à la hâte, qui s’exploserait
d’amour et s’envolerait dans le ciel comme les
ballons à la kermesse chaque année, avec les
pigeons. Il savait que ça viendrait. Qu’il devait
être patient. Il était sûr qu’elle monterait. Après
avoir fini son frottin : traire les vaches, cirer les
pots de confitures, préparer le pot-au-feu. Il
égrenait les bruits. Son chapelet d’angoisse dont
chaque perle le rapprochait de la délivrance. Il
comptait le temps qu’il fallait pour… le temps
nécessaire à… seul dans sa nuit. Mais il savait
qu’elle monterait sa maman. Il savait qu’elle
allumerait la lumière en entrant. Il savait qu’elle
pouvait venir à lui dans le noir, qu’elle n’avait
pas besoin de lumière, que c’était un message,
pour annoncer sa venue, pour rendre les mots
superflus. Elle s’agenouillerait. Elle lui prendrait
les mains. Alors il pourrait se libérer des peurs
et des maux. Il pourrait revivre. Il pourrait
sentir ses jambes, et ses mains à elle qu’elle avait
calleuses et si douces. Alors il lèverait la tête et
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se mettrait à pleurer. Il pourrait lui dire par ses
larmes combien il l’aimait, combien il l’aimerait
jusqu’à n’en plus finir et elle recevrait l’offrande
dans le silence. Ce serait sa réponse à elle, la
réponse à l’amour qu’elle avait immense et que
tous les deux voulaient immortel.

Certains samedis, le papa attrapait les lignes
de bambou et décrochait les musettes. Il allait
rejoindre le fils qui l’attendait devant la porte de
la cuisine. Le fils fourrait la boite de vifs dans la
musette du papa, et aussi des victuailles que la
maman avait préparées. Ils se mettaient en
marche en direction de la rivière. On les voyait
s’enfoncer vers le chemin de halage. Côte à
côte. On les imaginait jeter leur ligne et la caler
sur le Y, puis s’asseoir sur l’herbe. Ils ne se
parlaient plus. Le papa en avait assez dit, à
propos de l’appât, sur la quantité de plomb,
l’hameçon. De rares paroles, toujours les
mêmes, lancées par son papa, que Jean-Luc
approuvait d’un sourire, d’un murmure. On
aurait dit qu’ils jouaient une pantomime.
L’histoire d’un père et d’un fils qui s’aiment
dans le silence parce que de même chair et de
même sang, ils ont enfoui en eux la conscience
d’un lien inaltérable. Une histoire d’amour qui
ne se nourrit pas d’effusions, d’embrassades, de
caresses dans les cheveux, ni même de mots.
Deux êtres que la présence de l’autre suffit à
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rendre heureux, heureux dans toute son
acception. Ils restaient là, sous la frondaison, à
écouter les poissons, à désirer qu’un bouchon
plonge, à s’aimer. Ils mangeraient du pain et du
saucisson. Le papa dirait qu’ils sont gâtés par le
temps ; le fils dirait oui en regardant le ciel.
Jamais ils n’ont parlé de chercher un autre coin,
de tenter la mouche, la cuillère. Jamais ils ne
sont allés derrière le barrage où des gars du
village disaient attraper des carpes de 10 livres.
Ils venaient ici, ils y restaient la journée, des
heures les yeux fixés sur la surface de l’eau, ils
relevaient les cannes, remettaient du vif à
l’hameçon, relançaient, ils se touchaient parfois.
Son papa taillerait un morceau de sureau qu’il
serait allé dénicher par-là, pas trop loin. Jean-
Luc penserait à ses frères, Alain le grand et celui
qui deviendra mon père, partis rejoindre leur
bande, chez leur copain Edmond. Il essaierait
de les imaginer fabriquer une cabane dans un
arbre, bricoler une vieille bicyclette, dénicher les
pies. Il se dirait qu’un jour lui aussi irait chez les
copains, délaisserait son papa, son papa à lui,
qui serait en train d’essayer le sifflet qu’il
viendrait de finir, sans se soucier d’effrayer les
poissons et qu’il lui tendrait, sans un mot, peut-
être un sourire. Les bouchons s’obstineraient à
flotter. De leurs oscillations, s’échapperaient
des cercles d’argent qui s’élargiraient jusqu’à se
cristalliser en ceux nés sous les pattes des
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cousins. Le papa fourrerait le litron dans sa
musette et retournerait compter les cercles
d’argent. La campagne entonnerait son chant
vespéral dans le silence des hommes. Le soleil
disparaîtrait derrière la frondaison des trembles.
Ce serait bientôt le moment de rentrer à la
maison où la maman aurait préparé une terrine
sachant qu’ils rentreraient bredouilles ou au
mieux avec un rouget qu’elle ferait frire et qu’ils
se partageraient entre eux cinq, en rigolant.
Alors le papa se lèverait, prononcerait
« Rentrons avant la levée des moustiques »
invariablement, comme une sonnerie de fin de
récréation. Jean-Luc se lèverait à son tour et en
silence imiterait son papa. Ils rangeraient. Les
gestes seraient précis, concis, lents. Sur le
retour, en vue de la ferme, le papa regarderait
son fils et lui ferait un clin d’œil, le fils
répondrait d’un sourire. Ils seraient fiers. Ils
seraient heureux.
Le silence n’empêche pas l’amour.

Au foot, il n’avait pas de place attitrée ; goal
quand le but était inondé, avant-centre quand
l’équipe adverse avait un gros momo brute, à
l’arrière. Mais lui acceptait en riant et courait sur
le terrain rejoindre sa place, déconcertant ses
partenaires. Ils l’appelaient la puce. Seule l’idée
de faire souffrir ses parents et ses frères le
tétanisait. Il n’avait pas pleuré quand il s’était
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planté un barbelé dans la tempe en passant sous
la clôture menant à la mare aux grenouilles. Pas
même crié en se coinçant le bout de la
quéquette dans sa braguette qu’il avait fallu
l’emmener chez le docteur. Pas davantage
lorsqu’il était tombé dans le purin, jusqu’aux
oreilles. Rien ! Les cris de douleurs, c’était pour
ceux qu’il aimait. « Le Bon Dieu n’a pas fait
deux comme lui ! » disaient les vieux du village.
Sûr qu’on déplorait sa tête en l’air, sa
maladresse, on se disait que ses étourderies lui
joueraient un mauvais tour, un jour, mais on se
rassurait en parlant du fils Turel qu’avait pas
bien de plomb dans la tête étant gosse et
qu’était maintenant à l’école d’ingénieur. Et puis
sa gentillesse excessive… ma fois… il
s’aguerrirait… avait le temps…

Plus grand, il suivait ses frères au bal. Déjà
mignon pour attirer les yeux des filles, pas
encore assez déluré pour les faire danser. La
mère se résignait à laisser grandir son bébé,
laissant ses frères l’emmener qu’après leur avoir
prodigué mille précautions et obtenu leur parole
de s’y tenir. Elle les regardait partir à vélo,
heureuse de les rendre heureux, malheureuse de
les savoir aller dans des endroits où elle n’irait
jamais. Elle savait qu’un jour ils partiraient au
bras d’une fille, chacun, un à un. Elle en
appelait au ciel pour que l’ingratitude, trait
23 Joli Bal
qu’elle haïssait le plus chez les humains et dont
elle en avait guetté le moindre signe chez ses
enfants avec volonté de le combattre, ne vienne
pervertir leur cœur. Il se tenait sur le bord de la
piste, Jean-Luc, seul. Il regardait le rock’n roll et
le Mambo, observait ses frères se délurer, les
filles déhancher. Parfois, un gars de sa classe
arrivait, le dédaignait et, fiérot le gars, suivait ses
frères à lui jusque sur la piste, parmi la foule
électrifiée. Mais Jean-Luc, lui, il s’en foutait du
gars qu’était à peine plus grand que lui, il
pensait à la fille qui un soir, lui était apparue,
jaillissante de la fumée. Elle était une grande à
qui il avait donné 17 ans et avait voulu cacher
ses boutons d’acné sous des kilos de fard.
« Qu’est-ce que c’est que ce joli minois ?... Je ne
t’ai jamais vu par ici toi ?... Certain que je ne
t’aurais pas raté… Dommage que tu ne sois
encore qu’un enfant !... laisse-moi quand même
poser un baiser sur ta joue… Plus tard tu feras
des ravages… Petit monsieur sera briseur de
cœur !... crois-en mon expérience… méchant
garnement va !... Ne fais pas souffrir les
femmes… et cela t’amuse encore ?!... Jolies
fossettes que tu as là !... si j’avais une petite
sœur, sûr que je te la présenterais… un bel
homme comme toi dans la famille, je n’y
résisterais pas… » Il avait voulu lui dire qu’elle
lui faisait penser à une star de cinéma
d’Hollywood en moins jolie, mais il avait pensé
24 Joli Bal
à sa maman qui aurait condamné son attitude,
l’aurait qualifié « d’égueulé » et il avait préféré
garder en souvenir la douceur des lèvres sur sa
joue avec la certitude que cela valait mille fois
mieux que d’essayer de faire le grand en se
désarticulant comme un bout de bois vert,
comme un niais. Quelques années après,
lorsqu’à son tour il fera danser les filles et qu’il
les entraînera dehors à la recherche d’un coin à
l’écart, derrière le barnum, entre les buissons,
où il les embrassera, il comprit le sourire
malicieux qu’avaient ses frères lorsqu’ils
revenaient vers lui, après avoir disparu un
moment de la piste, et qu’ils l’emmenaient boire
une limonade à la buvette.

Jean-Luc embrassera son papa. Ça s’était
passé alors qu’il avait seize ans, pour la première
fois. C’était un copain à lui, un gars de la ville,
qui lui avait dit qu’il posait un baiser sur la joue
de son père avant d’aller se coucher. Jamais
avant il n’avait pu imaginer que cela pouvait
exister ; un père et un fils qui s’embrassent ! ?...
pouah !... sale, salace, répugnant, c’est chez les
familles tuyau-de-poële ! La maman, oui, bien
sûr, mais le papa, impossible ! Cette histoire le
turlupina plusieurs mois, jusqu’à ce qu’il ne le
voie de ses yeux, alors qu’il avait passé le week-
end chez le copain. Le père du pote avait tendu
sa joue puis il avait rendu le bisou à son fils, à
25 Joli Bal
peine sans quitter son livre des yeux, c’était le
soir avant d’aller au lit, ça avait été fait
naturellement, face à la cheminée. Il y avait vu
une habitude, pas une mise en scène pour
l’invité. Il lui fallut des semaines à accepter un
monde nouveau, avec dessus des pères et des
fils qui se font des bisous. Alors un soir qu’il
roulait sa cigarette de gris, il s’approcha de son
papa, son papa qu’il aimait tant, son papa qui
l’aimait tant et qu’il n’avait jamais embrassé, qui
ne l’avait jamais pris sur ses genoux, qui ne
l’avait jamais caressé quand il était malade, son
papa qui ne savait aimer qu’en silence et en
sourire sans moins d’amour que dans les plus
belles histoires d’amour, sans moins d’amour
que Dieu sait en donner aux hommes, Dieu
qu’il priait pour l’éternel, lui aussi, comme la
maman, pour que l’amour qui les liait soit
immortel. Après avoir embrassé sa mère, Jean-
Luc approcha ses lèvres de la joue râpeuse de
son père et y posa un baiser, dit bonsoir et
s’échappa dans sa chambre. Longtemps après,
sa maman lui raconta que ce fut la seule fois,
l’unique en 35 ans de mariage où elle vit son
époux s’y reprendre à deux fois sur une roulée.
Il avait essayé de deviner l’émoi, la surprise, la
joie, l’incompréhension, peut-être l’agacement.
Il avait eu peur aussi. Mais il avait recommencé.
Chaque soir. Chaque soir, son papa ne levait
pas la tête, restait à son journal, à la pomme
26 Joli Bal
qu’il pelait. Puis un soir, il répondit bonsoir, le
papa, un bonsoir bourru d’embarras et d’envie.
Puis un autre soir Jean-Luc oublia. C’est con les
hommes ! parfois cruels à leur insu ! Avant qu’il
ne soit rendu à l’escalier, son père, sans lever la
tête, prononça « T’embrasse pas ton vieux père
aujourd’hui ? » Jean-Luc se sentit le plus
heureux des hommes.

Jean-Luc fut envoyé en apprentissage chez
un menuisier de connaissance. Il aurait été pas
pensable de le confier à un gars mal connu
qu’aurait pu le martyriser, comme ça se voit
trop souvent chez des patrons qui se servent de
l’arpette pour les sales boulots et ne lui
apprennent rien qui vaille de bon. Fallait qui
sache son métier. Parce que c’est d’abord
comme ça qu’on débute une vie honorable.
Jean-Luc, on le disait léger dans le village,
gentil, ça, on était accordé, serviable, jamais à
refuser un service, disponible et toujours
d’humeur gaie, mais qui n’avait pas bien de
plomb dans la tête, semblant peu préoccupé par
l’avenir, laissant maman lui faire son linge et sa
bouffe, n’hésitant pas à déboucher une bouteille
de la cave de son père, passant son temps à
s’occuper de sa voiture et à faire la java avec les
copains. Il s’offrait la vie comme un tour de
manège, dépensait ses sous en babioles, en
coups à boire, en cadeaux à sa maman, à son
27 Joli Bal
papa et en restaurants avec ses parents, ses
frères et ses belles-sœurs qu’il invitait par
surprise. Et quand dans le village, au marché ou
à la sortie d’une boutique, on demandait à ma
grand-mère comment allait Jean-Luc, en des
mots chargés d’allusion à son refus de passer
dans le monde des adultes, c’est-à-dire se
conformer au modèle imposé par leur regard,
c’est-à-dire quitter les jupes de maman dès que
l’on travaille, prendre épouse, et avoir des
enfants, elle répondait que Jean-Luc avait la
santé et que c’était ça l’important. « Que tas de
jaloux, pas un qui a un enfant qui aime ses
parents comme Jean-Luc aime les siens ! »
s’exclamait-elle en rentrant, satisfaite au fond
qu’il ne soit pas pressé de quitter la maison. Nul
doute que l’impérissable était en route.
Il avait été gardé chez son patron. Le père
Despierre le disait sérieux et travailleur, étourdi,
tendance à la tête dans les nuages, à égarer ses
affaires, mais ça « c’est depuis qu’il est petiot,
on n’a jamais pu y remédier ! » avait répondu
son père.
Il s’était aménagé sa chambre au fond du
potager dans l’ancienne cabane aux outils, si
bien qu’il pouvait traîner au lit le dimanche
matin sans être réveillé par les programmes de
Radio Télé Luxembourg que son père écoutait à
tue-tête en avalant sa soupe, et ne craignait pas
28 Joli Bal
de réveiller la maisonnée quand il rentrait fin
bourré et qu’il allait vomir sur le tas de fumier.

Cela arriva une ou deux fois qu’il apparaisse
dans l’encadrement de la porte de la cuisine, à
midi, pour le petit-déjeuner, une fille à son bras.
Il disait bonjour à la cantonade. Ses parents
étaient en train de manger. Ils levaient la tête.
Jean-Luc faisait le tour de la table en tirant la
fille par la main. Il la présentait, son père, puis
sa mère lui tendaient la main. Elle, la leur serrait
timidement et susurrait un bonjour monsieur,
bonjour madame. Jean-Luc leur posait un baiser
sur la joue. Il faisait s’asseoir la fille à côté de
lui, sur le banc. Ma grand-mère se levait leur
préparer un café. La fille remettait sa chevelure
en place. Mon grand-père se coupait une part
de camembert, qu’il étalait sur son pain, il
n’avait plus faim, c’était façon de masquer sa
gêne. Jean-Luc demandait à la fille si elle n’avait
pas froid. Ma grand-mère qui était à la cuisinière
se retournait et s’empressait de lui proposer un
gilet de laine qui était pendu au clou derrière la
porte qui mène à la remise. « Non, non merci,
ça va ! » disait la fille. Mon grand-père se servait
un verre de vin. Il en proposait à son fils et
demandait si sa fiancée en voulait, il ne la
regardait pas, ne pouvant détacher son regard
de son fils quand il parlait. On rigolait. La
grand-mère rabrouait gentiment son mari. Jean-
29 Joli Bal
Luc parlait du père d’Edmond qui avait tué un
sanglier, dans le bois de Maillezas. Mon grand-
père parlait de sa pêche de la veille ; une pauvre
malheureuse carpe. « Un jour, on ira à la pêche
avec papa, tu verras, on n’attrape pas grand-
chose mais on passe un après-midi tranquille »
disait Jean-Luc à sa fiancée. « Dame sûre, si
j’attendais après Octave pour cuisiner du
poisson, on en connaîtrait tout juste le goût
dans cette maison ! » renchérissait ma grand-
mère. La fille rigolait franchement maintenant.
Ma grand-mère leur servait le café, leur
apportait le sucre, les cuillères, elle se rasseyait
et continuait son assiette de charcuterie. Puis on
demandait à la fille d’où qu’elle était, de quel
patelin, de quelle famille et inévitablement on
trouvait dans son entourage un grand cousin,
un arrière grand-oncle de connaissance. On
restait à table comme ça, une heure, à discuter
de quoi qu’elle faisait dans la vie, de quoi qu’ils
faisaient ses parents, où qu’ils habitaient, « Ha
oui ! La grande maison avec la serre derrière, en
bas de La Fouassière, dame oui on connaît tes
parents ! On s’est connu étant jeune à l’école
communale ou à la paroisse, ça arrive encore
qu’on se croise à la fête des battages. » On
parlait du village au temps passé, on parlait des
gens qu’on avait connus et qui avaient disparu,
on était content d’avoir des jeunes avec qui on
évoquait le passé. Leur petit-déjeuner fini, les
30 Joli Bal
parents regarderaient Jean-Luc et sa fiancée se
lever. Ils fileraient à la salle d’eau. Ma grand-
mère les suivrait, et à l’armoire du couloir
attraperait une serviette de toilette pour la fille.
Elle reviendrait à la cuisine où mon grand-père
lirait un vieux journal qui traînait sur le buffet, il
l’aurait ouvert sur la toile cirée et le parcourrait,
à la recherche d’un entrefilet qui lui aurait
échappé. Ma grand-mère allumerait le téléviseur
et irait s’asseoir. Il y aurait peut-être un chat qui
lui sauterait sur les genoux, une pendule qui
interromprait son tic-tac pour sonner deux
heures. Jean-Luc irait raccompagner la fille chez
elle et on ne la reverrait plus. Quelques
semaines plus tard ma grand-mère
s’aventurerait à demander ce qu’elle était
devenue c’te fille qu’elle avait trouvée ben
mignonne. Jean-Luc répondrait vaguement.
Au fond, ma grand-mère était contente,
tiraillée entre le bonheur de son bébé et le sien,
elle voyait exaucées ses prières pour que
l’éternel existe.

Ce qui suit, je n’y étais pas, je l’ai reconstitué
de bribes piochées çà et là, au détour d’une
conversation, d’un chuchotement au téléphone,
d’une photo déchirée dont j’ai retiré les
morceaux des affaires d’une famille, rangée
parmi les secrets.

31 Joli Bal
Mon père gare sa voiture, il a la mine grave,
une mine que l’on a qu’une fois dans sa vie. Il
marche vers l’atelier. Les stridences des
machines à bois le heurtent. Il avance et se
faufile entre les dégauchisseuses et les tours. Les
types en bleu de chauffe, le saluent. Leur
répondre est impossible, il leur fait un signe de
tête. Il marche vite, pressé comme la mort qui
s’était servie de l’hiver pour briser ce qui se
voulait éternel. Il arrive à la machine de Jean-
Luc, son petit frère. Jean-Luc le voit. Il arrête sa
machine et lui sourit. Jean-Luc lui sourit comme
il sourit à son papa, à sa maman, comme il
sourit à ses frères, à ses belles-sœurs, comme il
sourit à l’éternité, avec l’expression d’un
bonheur immémorial. Mais lorsque mon papa
va se planter devant lui, le sourire du petit frère
va s’éteindre. Son visage va se ternir sous l’effet
d’une inquiétude profonde, une angoisse dure.
Tout de suite.
Papa va dire « Les parents sont morts. »
On dit que Jean-Luc s’est écroulé au pied de
sa machine. On dit qu’il a hurlé comme un
bébé. On dit qu’il a pleuré, allongé dans la
sciure. On dit qu’il a pleuré un mois durant et
que personne n’a rien pu adoucir.
Il n’y a que le temps qui a soigné, à sa façon,
c’est-à-dire lentement, en laissant la douleur
ciseler son corps.
32 Joli Bal
Quand une plaque de verglas a tué mon
grand-père et ma grand-mère, Jean-Luc avait
23 ans.
On dit que c’est comme ça qu’il est devenu
adulte.
33






Jean-Luc m’apparaît dans le désordre.
Il y a une disparition, de vagues formes qui
se perdent. Il y a la conscience d’une gravité, un
affolement perceptible, puis un poids qui efface
les sourires. Et je ne suis plus là, enfin si, je suis
là, mais moins, je ne suis plus le centre, je me
mets à tourner autour du centre, comme un
vulgaire astre, mais je ne suis plus celui vers qui
on se tourne. Pour un temps. Je suis oublié. On
s’est occupé de moi par obligation, je le sais
maintenant, sur le moment, le temps de régler
les affaires courantes. Et aussitôt fait, on a
recommencé à me regarder, à me guetter, à
m’observer, on a voulu savoir si je m’étais
rendu compte, si je souffrais, si fallait s’attendre
à des réactions, si des traumatismes.

Il était hors de question qu’il reste seul dans
la maison des parents, Jean-Luc !
Sûr qu’il allait sombrer. Dans l’alcool ? On ne
pouvait pas dire que c’était un gars qui buvait.
Cela lui arrivait de rentrer à quatre pattes du bal
ou de traîner le vendredi soir à l’apéro, comme
tout le monde mais on ne pouvait pas dire qu’il
était porté vers l’ivresse. Les femmes ? « Qu’est-
35 Joli Bal
ce que ça peut bien faire qu’il se mette à courir
les jupons ! » s’était exclamée tante Sophie, la
femme de tonton Alain. « Y a pas de mal à ça,
quand même ?! » C’est vrai qu’il n’y avait pas de
mal à ça, il était célibataire après tout, puis les
parents n’ont qu’à surveiller leurs filles. Faut
bien qu’homme se fase. Il en avait mis
plusieurs du village dans son lit, mais pas au
point d’établir un tableau de chasse et de passer
pour un coureur de jupons, comme le fils Priou.
Tout allait bien de ce côté.
On ne savait pas dans quoi il aurait bien pu
sombrer seul dans la maison à ruminer notre
malheur mais ce dont on était assuré, c’était
qu’il allait sombrer.

Il est venu habiter chez nous, tonton Jean-
Luc. C’est à cette époque que mes souvenirs
sortent du flou, en de plans brefs, des images
qui claquent et s’impriment.
Il emménagea dans la pièce attenante à la
cave. Cette pièce que l’on appelait le débarras,
utilisée principalement par ma mère pour y
mettre son linge à sécher lorsqu’il pleuvait,
repasser, entreposer les balais, stocker les
ingrédients non périssables, lessive, lait, pâtes,
vin, dont nous allions faire provision au
supermarché Record près de la ville, une fois
par mois, parce que c’était moins cher, fut vidée
pour être aménagée en une chambre et par la
36 Joli Bal
même occasion rebaptisée la chambre de Jean-
Luc. « Débarrassas le débarrons » avait dit mon
père pendant que mes parents portaient les
affaires au grenier. Mon père et son frère Alain,
allèrent chercher son lit dans la maison de papy
Octave et mammy Clotilde, où avait eu lieu la
veillée funèbre, courte période qui m’était
apparue interminable tant le noir a le pouvoir
de rallonger le temps. Ils avaient ramené le
matelas plié dans le coffre de la voiture, le
sommier attaché sur la galerie, puis une table de
chevet, des sacs. Je les avais regardés décharger
la voiture sous la pluie, courir à la maison en
pestant contre l’hiver qui nous faisait un coup
j’te vois un coup j’te vois pas qu’on savait plus à
quoi s’en tenir.
Jean-Luc les avait regardés faire, assis dans la
cuisine. Hagard. Il n’était pas allé récupérer ses
affaires dans la maison. Je revois tonton Alain
rentrer en courant dans la maison, trempé, les
bras chargés et dire « On a fait au mieux ! »
Quand sa chambre fut faite, Jean-Luc s’y
enferma. Il y resta des semaines. Au début, je
venais coller mon oreille à la porte, intrigué par
le silence, me demandais bien ce qu’il pouvait y
faire. Jamais un bruit ne parvint à mes oreilles.
Mes parents aussi au début se demandèrent. Au
moment de passer à table, ma mère allait
frapper à la porte, puis criait que le repas était
prêt. Sans même ouvrir, Jean-Luc répondait
37 Joli Bal
qu’il n’avait pas faim. « Il ne peut pas rester
comme ça sans manger ?! » s’exclamait-elle.
Mon père allait à son tour à la porte « Ça va
Jean-Luc ?... tu es sûr que tu ne veux pas qu’on
te fasse passer une assiette ? » Mais non. Rien.
Ils finirent par ne plus lui mettre son assiette à
table. Je cessai d’aller coller mon oreille à la
porte. Jean-Luc était une présence invisible
dans la maison, un tabou dont on parlait
librement.
Mon père avait des accès d’assombrissement.
Il grommelait certains soirs lorsqu’il rentrait du
travail, signifiant par là qu’il était inutile de lui
adresser la parole plus avant. Nous passions la
soirée dans le silence. Je devais l’ignorer. Ma
mère me parlait peu. Nos seuls échanges
concernaient le pain, l’eau, mon assiette.
J’aimais pas. J’étouffais. J’étais pressé que
demain arrive. Je filai me coucher dès mon
repas terminé.
C’était comme si nous cohabitions avec des
ombres, la maison était peuplée d’êtres
impalpables, les silences avaient le poids des
paroles qu’il fallait contenir. Moi aussi j’étais un
fantôme. Ma chambre était devenue trop vaste,
trop lumineuse. Je désirais rester dans un trou,
je rêvais que l’on m’emmure. J’aurais aimé que
l’on m’enferme dans une boîte matelassée au
fond de mon placard, une boite sans fenêtres,
sans ouvertures, une boite au couvercle cloué
38 Joli Bal
où je serais resté toute la vie. Je voulais pas voir
le soleil. Je voulais pas voir l’herbe du jardin, les
arbres, le ciel, mes camions, ma balançoire, mon
chien, je voulais rien voir, rien entendre. Je
m’enfonçais au plus profond de mes draps, tout
dans le noir, je m’y endormais, avec mon
nounours, puis dans la nuit je me réveillais,
prisonnier, me débattais, pleurais, me mettais à
crier, alors maman arrivait.
Puis ça a fait comme les saisons. Un jour, il
faisait soleil, je me disais, ça y est, c’est le
printemps pour de bon puis le lendemain il
faisait gris. Et lentement ça a tourné. Les jours
se sont allongés. La lumière redevint vive, l’air
joyeux. Jean-Luc est sorti de sa chambre, il a
ouvert les volets, a aéré, il s’est lavé, s’est rasé,
s’est coupé les cheveux puis il est venu se
mettre à table. Il parlait. Il a repris son poids.
Les yeux de mon père ont séché. La table du
soir s’est animée. De mon lit j’ai regardé le ciel.
Le soleil avait fait fondre les fantômes.

Maintenant que le chagrin lâchait la bride, les
frères se sont dit qu’il était temps de s’occuper
de la maison.
D’ailleurs la maison a embarrassé les frères.
Alain avait fait bâtir sa maison à proximité de
son garage sur un terrain que son beau-père
avait donné. Notre maison à nous, mes parents
avaient emprunté pour l’acheter. Ce n’était pas
39 Joli Bal
loin du bourg, bien commode pour le marché
les mercredis et samedis. Puis mes parents y
travaillaient depuis deux ans. Parfois les
samedis, on allait faire les magasins qui
longeaient la grande route. La grande route qu’il
nous arrivait de suivre jusqu’au centre ville où
mes parents m’emmenaient au cinéma voir un
dessin animé puis manger des frites. Dans ces
magasins, ils choisissaient les tapisseries, les
peintures, les moquettes, les meubles. Ils étaient
de bonne humeur, toujours. C’était leur maison
de rêve qu’ils construisaient, avec leur tête et
leur bras. Un bonheur de pierre et de couleur
que je partageais avec eux.
Le conciliabule eut lieu chez nous. Jean-Luc
avait recommencé à rejoindre ses copains au
bistrot les vendredis soirs. Il n’avait pas
recommencé à sourire mais déjà il était d’accord
de les suivre quand ils venaient le chercher en
fin de semaine. Tonton Alain et tante Sophie en
avaient profité pour passer. Patrick et Stéphane
étaient là. Ce sont mes cousins.
On avait joué à la guerre parce qu’avec
Patrick, fallait toujours jouer à la guerre et
comme c’était lui le plus intelligent parce qu’il
était le plus grand alors c’était lui qui
commandait.
Ils étaient assis autour de la table de la salle à
manger. Ils avaient bu l’apéritif, gobé des
cacahouètes jusqu’à pas tard. Leur mine
40 Joli Bal
trahissait un enjeu, l’obligation d’arriver à une
décision. Tonton Alain ne lança pas son lot de
plaisanteries qu’il accompagnait d’un œil
malicieux et qu’il enrichissait de nouvelles à
chaque fois qu’on se réunissait. Ma mère
n’éclata pas de ses rires aigus, mes cousins et
moi n’avions pas eu intérêt à courir de trop ce
soir là parce que ça avait bardé vite fait. Il
émanait de la table une gravité chargée
d’autorité qui contint nos velléités. Dès les
premières lueurs de bataille, nous nous
retrouvâmes devant la télévision.
Mon père et Alain avaient encore du mal à
prendre une décision, chagrinés qu’ils étaient
d’avoir à ramener le sujet sur le tapis. « Si ça
avait été un cancer, on y aurait été préparé, on
s’y serait fait à l’avance mais comme ça… tous
les deux ensemble… en pleine forme… une
belle vacherie. Le père avait bouturé la veille,
c’est dire… Si ç’avait été la vieillesse on se serait
dit, c’est la vie. Mais là, il y a de l’injustice quand
même. Qu’est-ce qu’ils avaient fait au Bon Dieu
pour partir sans même voir leurs petits-enfants
grandir ? »
« Qu’est-ce qu’auraient préféré les parents,
qu’on la vende ou qu’on la garde ?... On n’en a
jamais parlé… avec cette foutue faucheuse qui
ne nous a pas laissé le temps… On n’en sait
rien de ce qui leur ferait plaisir maintenant qu’ils
ne sont plus là… Si on la garde, qu’est ce qu’on
41 Joli Bal
va en faire ? Jean-Luc ne voudra jamais
retourner y vivre, même avec femme et enfants.
Faudra l’entretenir, chauffer l’hiver pour éviter
que l’humidité s’y mette, aérer, puis s’occuper
du jardin, tondre la pelouse, arroser les fleurs,
tous les jours à la saison chaude, les tomates…
Comment allons-nous trouver le temps ?... et
pour quoi faire ?... on ne va pas en faire un
musée ? Mais si on la vend, papa va s’en
retourner dans sa tombe… son potager livré à
un inconnu… lui et ses tomates, ses salades, ses
cornichons… c’était tout ce qui lui restait
depuis qu’ils avaient lâché la ferme… et les
géraniums de maman… Ils n’en auront pas
profité longtemps de leur retraite !... C’est pas
juste quand même, toujours les meilleurs qui
partent en premier… Ils nous auraient dit faites
au mieux pour vous… faites comme cela vous
arrange… Facile à dire maintenant qu’ils ne
sont plus là… puis qu’est-ce qu’on va en faire si
on la garde ?... Et Jean-Luc, qu’est-ce qu’il en
pense ?... il ne voudra pas y habiter, ça c’est
assuré, mais sera-t-il d’accord qu’on s’en
sépare ?... Il serait peut-être prêt à s’en occuper
de la maison, mais combien de temps, il y a un
jour où ça lasse ces choses-là… Pour tout le
monde pareil… on n’est pas des surhommes…
Faut qu’on se fasse une raison !... Et si on ne la
vend pas de suite, elle risque de nous rester sur
les bras, finir en ruine comme celle des
42 Joli Bal
Provost… maintenant qu’ils sont décidés, elle
est invendable… Quoiqu’on en fasse, il faudra
convaincre Jean-Luc… Il sera décidé de rien…
On ne va pas la laisser à l’abandon, ce serait
pire que tout… On la vend et on donne les
sous à Jean-Luc… en voudra-t-il des sous ? en
a-t-il besoin ?... Je vous parie qu’il aura
l’impression de voler ses parents, vous savez
comme il est… C’est ridicule… On partage…
Le connaissant, cela m’étonnerait qu’il accepte
les sous sans partager avec ses frères… Bon
alors ! on la vend cette maison oui ou non ? on
ne va pas se morigéner toute la soirée ! » avait
lancé ma mère.
« Les pauvres parents, qu’est-ce qu’ils vont
en penser ?... Qu’est-ce qu’on va en faire si on
la garde ?.. On pourait la louer… Pas
question ! pour tomber sur des gougnafiers qui
saccagent tout, le pire est que les lois protègent
ces gens-là, t’as rien le droit de dire… Ha oui !
mais c’est la justice, ça fonctionne comme ça
maintenant, les voleurs ont tous les droits et ce
sont les honnêtes gens qu’on emmerde…
L’idéal serait qu’on la vende à des gens qui
l’entretiennent correctement… qui l’embel-
lissent sans rien changer, on aurait plaisir à
passer devant quand on irait à Savenay. Si ça se
trouve on va tomber sur des gens très bien, faut
pas penser à mal… Est-ce bien la saison pour
vendre ?... à ce qu’il se dit, l’immobilier va pas
43 Joli Bal
fort en ce moment… les taux sont élevés… J’ai
vu René, mon pote, cette semaine, il est passé
au garage, il me disait qu’en ce moment rien ne
se vend, une catastrophe, il n’a jamais vu ça…
Suffit de pas être gourmand… Et pourquoi pas
la donner tant qu’on y est ?!... On la fait
estimer… J’en parle à René cette semaine, on
peut lui confier sans souci… il l’estime et on
voit… »
Subitement, tonton Alain et tante Sophie
s’étaient levés, même pas mangé un morceau
qu’ils étaient restés pour. Ils avaient attrapé mes
cousins affalés sur le canapé et avaient quitté la
maison. Il ne faisait pas encore nuit dehors.
« Le fond de l’air est frais » dit mon père en
refermant derrière eux. « Ce soir on finit les
restes d’hier » dit ma mère.

La maison fut vendue à un couple d’anglais
qui l’habitent 2 mois à l’année. Dix mois par an,
la friche envahit le jardin.
Dix mois par an, la famille tourne la tête
quand elle va à Savenay. Dix mois par an, la
famille imagine l’intérieur à l’abandon sans
jamais l’évoquer. Dix mois par an, on se doit de
l’enterrer.

En décembre j’eus une cousine. Elle s’appelle
Virginie. Des années plus tard, lors d’un repas
de famille, Patrick qui redoublait sa quatrième
44 Joli Bal
appela sa sœur vierge-au-lit et reçut une claque
de sa mère.
En mars de l’année d’après, Jean-Luc se
maria et ce fut un soulagement. Une fille de la
ville, ayant fait des études, ayant une profession
honorable, gentille, aimante, attentionnée,
convenable sous tous rapports. Et jolie par-
dessus le marché. Mes parents furent soulagés.
Mon oncle et ma tante furent soulagés. Ses
copains furent soulagés. Le village fut soulagé.
Le ciel fut soulagé parce que Jean-Luc riait et
tout le monde riait de le voir dans les bras de
cette fille là. C’était une aubaine. On avait eu
peur qu’il s’amourache d’une Marie-couche-toi-
là ou qu’une vipère qui l’aurait rendu
malheureux lui mette le grappin dessus. Mais
non. Jean-Luc avait retrouvé le bonheur. Le
monde avait retrouvé le bonheur.

Le ciel avait remis les choses en place.
45






Tonton Jean-Luc et tante Cécile
emménagèrent dans un appartement non loin
de la lisière de la ville. Si bien que lorsque les
travaux de la maison furent finis, nous avons
continué à emprunter la grande route bordée de
magasins de meubles et de moquette, mais sans
nous y arrêter, c’était une longue ligne droite
avec de hauts réverbères courbés qui semblaient
nous faire une haie d’honneur tout son long.
Mon père filait. C’était à droite à la boulangerie
mauve puis à gauche au fond de l’impasse après
la grande maison en pierres et aux volets
rouges.
Aller chez eux me remplissait d’une joie
infinie, c’était comme être reçu dans un palace
avec la chaleur d’un foyer. Mirifique et intime à
la fois. J’y découvrais à chaque visite de
nouveaux objets. Leur maison en était remplie.
Jean-Luc est un récupérateur, pas un de ces
collectionneurs monomaniaques qui s’acharnent
une vie durant à mettre la main sur un One
Cent Magenta. Non. Lui, récupère les objets qui
se présentent, sans continuité logique,
uniquement parce qu’il les trouve beaux ou
qu’ils ont à ses yeux une valeur historique.
47 Joli Bal
Lorsque l’on arrivait, il m’entraînait vers une
nouvelle étagère qu’il venait de fixer dans un
coin de mur, il saisissait délicatement une boite
de bois qui y était exposée ouverte et me la
présentait. Derrière nous, on entendait Cécile
dire « Encore une de ses vieilleries ! » Dedans il
y avait un cadran blanc avec une aiguille fine et
longue ; « Regarde, c’est un ampèremètre, il doit
dater des années cinquante, ils en jetaient une
pleine benne. Devant tu as les fiches où l’on
branchait les prises bananes. » Ou bien au-
dessus de la télévision trônait un appareil photo
en bakélite surmonté d’un gros flash en forme
de phare de voiture. Il le prenait et le pointant
vers nous, actionnait le mécanisme. Ça faisait
un gros clac inquiétant, puis le rabaissant, il
disait tout sourire ; « Cela fait bien longtemps
qu’on ne trouve plus de pellicules pour ce genre
d’appareil ! » Il en mettait partout, en accrochait
n’importe où, même dans les toilettes, de ses
objets qu’il faisait régulièrement tomber
lorsqu’il les reposait où les raccrochait au mur
et qu’il rattrapait d’un geste preste ou bien
ramassait par terre, cassés, et évaluait les dégâts,
sans quitter son exultation. C’était comme si
j’étais dans une caverne d’Ali Baba accompagné
d’un guide privé. Ces murs colorés peuplés
d’innombrables formes m’accueillaient comme
un hôte de luxe. Je m’y sentais chez moi. Je m’y
sentais dans ma chambre. Ces objets devenaient
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