Journal

De
Publié par

Quand en septembre 1918, Marie Lenéru mourut, elle avait quarante-trois ans. Dans le monde littéraire français, elle était quelqu'un. Ce n'est cependant pas cette célébrité-là qui fit d'elle "la grande Marie Lenéru". Ce fut, quatre ans après sa mort, la publication de son journal.

Publié le : mardi 1 janvier 1946
Lecture(s) : 4
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246797531
Nombre de pages : 408
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2011.
9782246797531 — 1re publication
JOURNAL D’ENFANCE DE MARIE LENÉRU (1886-1890)
ANNÉE 1886
Montpellier, 30 novembre 18861.
Mardi. — C’est maman qui m’a forcée à faire mon journal, car moi, je n’en avais pas du tout envie ; c’est maman qui m’a acheté mon cahier, en sorte que cela m’amuse réellement.
Ce matin, quand je me suis levée, il me restait encore à préparer mes exercices de grammaire et à repasser mes leçons. J’ai eu le temps de le faire quelque temps. Avant déjeuner, je suis descendue me coiffer ou du moins me faire coiffer par maman. Ensuite, quand je suis remontée, ça a été la suite d’une discussion commencée hier à propos de longitude et de latitude. Nous avons fini par voir que nous étions tous d’accord, sauf tante Alice.
J’ai lu, dans les « Veillées du Château »2, Delphine ou l’heureuse guérison, mais je ne l’ai pas encore fini ; puis, nous sommes allés déjeuner ; après, maman m’a fait sortir avec Fernande acheter mon cahier et acheter une lampe qui nous éclaire en ce moment et même qui nous joue de très vilains tours. Enfin, nous sommes arrivées au cours ; nous nous sommes rencontrées avec Alix Foëx
3, qui nous a invitées à aller à l’Agriculture jeudi, mais comme nous sommes invitées à aller chez Augustine qui est enrhumée, je ne sais pas comment nous ferons.
J’ai eu des notes exécrables : 10 de conduite, mais 1 de géographie ; enfin je me rattraperai, je deviendrai terrible, car demain on recommence les notes. Cécile n’est plus au cours.
Maman avait des visites à faire, en sorte que c’est Julie qui est venue nous chercher. En rentrant, je me suis mise à mon journal.
Aujourd’hui, Madeleine a mouillé son lit et elle n’était pas trop fière.
L’autre jour, nous sommes allées, tante Gabrielle, Fernande, Henriette, tante Alice et moi au Lez ; je raconterai ma promenade demain, car aujourd’hui, je n’en ai pas le temps.
Je suis un peu fatiguée, car tout ce que j’ai écrit, c’est de la main gauche, car j’ai une
périostite à la droite. Pourtant, j’ai un peu écrit avec elle, mais cela ne m’a pas fait de mal.
Je continuerai mon journal toute ma vie.
1er décembre.
Hier, après avoir fini mon journal, je suis remontée pour dîner ; nous avons mangé une délicieuse dinde aux marrons ; comme elle n’était pas cuite, nous avons mangé les légumes avant — c’était des choux-fleurs.
Je suis allée me coucher de bonne heure à cause d’un rhume que j’ai ; je n’ai pas bien fait ma prière, car je dormais trop, je dois dire que cela m’arrive depuis quelques jours.
Aujourd’hui, il n’y a pas cours ; Mlle
Clavel est venue elle-même nous le dire ; j’espère que nous irons faire une promenade. A propos de promenade, il faut que je raconte celle que nous avons faite au Lez : d’abord, nous sommes parties pour aller chercher Augustine à la Chapelle ; nous avons rencontré Théodore qui nous a dit qu’elle était enrhumée et qu’elle ne sortirait pas, en sorte que nous sommes partis seuls, mais nous nous sommes bien amusés. Le Lez est un petit fleuve bordé d’une grande falaise d’un côté, et de l’autre, d’une petite prairie garnie d’arbres. Fernande et moi, nous nous sommes mises en colère contre les petits qui restaient collés à nous. En rentrant, je suis allée chez Augustine.
Je tiens à écrire ici la soirée que nous avons passée à l’école normale4 le jour de la Sainte-Catherine. Les élèves ont joué l’Avare et les Deux Timides.
On a récité aussi quelques petites choses telles que la Vie, le Charpentier, et la Mort de Coligny. Cela m’a fait un drôle d’effet, d’entendre une protestante réciter le Charpentier, car ça finit par ces mots : « Jésus est la vie éternelle » ; si bien que j’ai cru que c’était une catholique ; après la représentation, nous sommes allées manger chez la directrice, Mlle Dominge ; j’ai dévoré.
Aujourd’hui, en fait de promenade, nous sommes allées à la foire ; j’ai fait la gourmande : j’ai mangé deux gaufres et une tranche de coco. En plus, j’ai menti à Fernande en lui disant que j’avais faim. Nous avons vu la paysanne des Vosges qui a raconté un tas de charlataneries pour une certaine huile végétale que son père a inventée et dont les propriétés sont de guérir instantanément. Elle m’a beaucoup amusée en faisant sortir de ma toque une pièce de cent francs. Enfin, je crois qu’elle guérit, mais qu’elle exagère beaucoup. Nous avons aussi vu un homme qui jouait à la balle avec des enfants. Puis, enfin, nous sommes rentrées. Je me suis mise aussitôt à finir de lire
le Chaudronnier que j’avais commencé ce matin. J’aime beaucoup cette histoire, seulement, je trouve qu’il est rare de trouver des docteurs comme celui dont il est question.
Demain, nous sommes invitées à aller chez Augustine, chez les Foëx et à l’École normale ; je crois que nous irons d’abord chez les Foëx et ensuite chez Augustine. Je serai très contente, mais j’aimerais mieux aller à l’École normale. Je ne mérite même d’aller nulle part, car j’ai été très mauvaise aujourd’hui, car j’ai été gourmande, j’ai menti et je crois même avoir été peu gentille pour Carle.
J’espère que demain je serai meilleure, je veux être exemplaire. Pourvu que mes bonnes résolutions soient exécutées :
Jeudi 2 décembre.
Hier soir, après avoir dîné, Fernande et moi nous nous sommes installées dans sa chambre pour causer ; mais nous ne l’avons pas pu, car nous avons été dérangées tout le temps ; alors nous sommes descendues, mais maman m’a couchée, de sorte que nous ne nous sommes rien dit du tout.
Ce matin, j’ai été très paresseuse, maman m’avait dit de repasser mes leçons et je n’ai repassé que ma leçon de grammaire, et, ce qu’il y a de pis encore, c’est que quand je suis descendue pour me faire coiffer, j’ai dit à maman que je savais très bien toutes mes leçons.
Donc, voilà : paresse et mensonge ! Moi qui voulais tant être exemplaire. Je commence bien ma journée. Quand on pense qu’il n’est pas encore midi !
Ce matin, Madeleine Barrau est venue nous dire qu’elle passerait à 1 h.1/4 avec M
me Barrau pour nous prendre pour aller avec elle à l’Agriculture.
C’est demain que nous saurons si Tonton est au tableau ; s’il n’y est pas, ce ne sera pas juste, car il l’a bien mérité.
Vendredi 3 décembre.
Hier, maman n’a pas voulu que je continue mon journal, aussi, comme je suis en retard, il faut que je me dépêche. Nous nous sommes bien amusées chez Alice : nous sommes arrivées les premières ; pour aller à un endroit du jardin dont nous n’avions pas la clef, nous nous sommes enfoncées, Alice, Fernande, Madeleine et moi dans un fourré tellement épais que nous étions forcées de nous mettre presque à quatre pattes. Nous n’avons pu garder nos chapeaux. Moi, j’ai mis mon chapeau sur une barrière derrière laquelle nous espérions arriver de sorte qu’ayant réussi à y arriver, j’ai eu ma toque, mais Madeleine l’avait mise beaucoup plus loin en sorte qu’il a fallu un bâton pour la ravoir. Quand les autres furent arrivées, nous fîmes une partie de barres, puis nous allâmes goûter ; après, on magnétisa Fernande avec une assiette. Ensuite, nous rentrâmes et allâmes chez Augustine où nous jouâmes aux dames. Mademoiselle Dominge donnera probablement une autre séance, quelle chance !
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Neuland

de editions-gallimard