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JOURNAL D’UN PROCTOLOGUE Et autres Nouvelles
Hervé Heurtebise
© Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionRecueils. Tous droits réservés. ISBN : 979-10-91325-57-8
Aux médecins, sauf ceux du sport, et aux voisines de palier éthologues.
Notre grande erreur est de croire que le médecin, l’avocat et le prêtre ne sont pas des hommes comme les autres.
Henry de Montherlant
Préface
Où il est question d’astrophysique. Certaines étoiles géantes, supermassives, à la fin de leur vie explosent en supernova. De la densité née de cette explosion, rien ne peut échapper à l’attraction gravitationnelle ainsi exercée. Le temps s’y écoule plus lentement, selon la théorie de la gravitation d’Einstein. De l’attraction extrême rien ne peut échapper, il faudrait pour cela acquérir une vitesse supérieure à celle de la lumière, et donc recourir à une énergie infinie. La lumière elle-même s’y noie donc. Il est possible d’atteindre un point quelconque de l’espace à partir de n’importe quel autre point de l’univers en un temps fini. Mais là, si l’on part d’un point situé à l’intérieur de cet espace extrêmement dense, aucun itinéraire n’est imaginable pour conduire vers l’extérieur en un temps fini. Il s’agit donc d’une membrane unidirectionnelle, qui ne peut être franchie que dans un sens. Cette membrane n’est pas directement observable mais plusieurs techniques d’observation indirecte ont été mises au point à partir des longueurs d’ondes émises et permettent ainsi d’étudier les phénomènes induits sur leur environnement. Leur réalité n’est donc à ce jour plus contestée. En cosmographie, cette membrane unidirectionnelle, non observable, qui absorbe la lumière et la matière, est appelée un trou noir. C’est par opposition à cette définition simple que l’on peut dire, en toute objectivité, que l’étude des trous noirs qui rejettent la matière, relève de la proctologie qui les observe à l’œil nu et non de l’astrophysique qui les devine. Et que c’est de la bidirectionnalité de cette membrane et de la formation de corps à sa périphérie qu’est né le besoin accru dans nos sociétés de proctologues, à qui je dédie cette préface, eux qui font rougir leurs patientes qui ont testé la membrane à contresens et blêmir ceux-là qui ont eu l’indécence d’appeler trou du cul leur voisin mais la décence à ne pas vouloir trop montrer le leur.
É. Malcot
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ère 1 partie – Chroniques d’un médecin ordinaire
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12 janvier Je ne sais pourquoi j’éprouve aujourd’hui, à près de cinquante ans, le besoin de tenir un journal comme une adolescente, moi qui, même adolescent, ne l’ai jamais fait. Je me souviens avoir lu, vers l’âge de treize ans, le journal d’Anne Frank. J’en ai un souvenir précis car je lisais ces pages lourdes d’une angoisse sourde alors que j’attendais avec anxiété dans une chambre d’hôpital que l’on vint me faire une injection préopératoire. Les mots de l’étouffant récit trouvaient alors en moi un étrange écho à ma propre peur de cette piqûre que je savais douloureuse. Je suis proctologue. Je sais que cela fait souvent sourire. Plus souvent encore cela provoque un rictus de dégoût. Je connais par cœur tous les jeux de mots inhérents à ma profession : « ce doit être un métier de merde », ou encore : « vous êtes un expert en la matière », et je sais que le putain d’amant de ma femme ne parle de moi qu’en disant : « l’autre trou du cul ». Je dis le putain d’amant de ma femme parce que je m’interdis de dire l’amant de ma putain de femme, cela ne m’empêche pas de le penser parfois et de le regretter souvent. Ceci dit, à sa décharge, le brave homme a toutes les raisons de m’en vouloir, moi qui, pour le désigner, n’emploie jamais d’autre terme que : « l’autre charlatan ». On devient proctologue par hasard, je ne connais pas un enfant qui voudrait le devenir une fois devenu adulte. J’imagine d’ici la scène du bambin annonçant à ses parents : « Moi, quand je serai grand, je veux être proctologue ! — Tu veux être quoi ?!? — J’veux être proctologue, j’veux que les gens s’agenouillent devant moi et moi, je leur mettrai des doigts dans le trou des fesses ! » À coup sûr, l’enfant qui dirait cela finirait sans tarder chez le pédopsychiatre. Je n’étais pas cet enfant-là, moi je voulais être chirurgien, je voulais opérer des cœurs. 14 janvier Il y a une expression qui m’a toujours semblé étrange, c’est l’expression : « dans la vie de tous les jours ». Comme s’il y avait deux vies, celle de tous les jours et une les autres jours. Moi, dans la vie de tous les jours, je vois des culs à longueur de journée. Pour le commun des gens, cela ferait plutôt partie de l’autre vie. Je vois parfois, dans certains dîners, dans le regard des convives apprenant quelle est ma profession, comme une lueur de lubricité, comme si ma pratique médicale était synonyme de perversion voire de stupre et de luxure, de débauche païenne et péché de chair. Sincèrement, la proctologie, ce n’est pas un truc de pervers polymorphe resté bloqué au stade sadique-anal.
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À l’heure d’Internet, il y a beaucoup plus facile pour celui dont la vue d’un anus dilaté émoustille la pompe à folklore que de se taper une dizaine d’années de médecine. Je ne dis pas qu’il n’y a aucun pervers parmi mes confrères proctologues mais il n’y en a pas plus que dans la population générale et sans doute moins. Franchement, la vue d’une fissure anale surinfectée t’ôte toute velléité sodomite de retour à la maison. Et puis de retour à la maison, je suis seul avec mon chat et un excellent whisky 21 ans d’âge. 15 janvier Cela fait dix-sept ans que je suis marié avec Élise. Comme presque tous mes confrères médecins, nous nous sommes rencontrés sur les bancs de la fac. Comme eux, nous nous
sommes mariés jeunes mais à la différence de ceux-ci, nous n’avons pas divorcé. Nous vivons séparés, chacun son appartement, chacun sa vie. Déjà bien avant notre mariage, je feignais d’ignorer les aventures d’Élise. 17 janvier Marc, l’amant d’Élise s’appelle Marc. Il se dit médecin. Ce grand con est médecin du sport, c’est dire s’il est à peine médecin. Attention, ce n’est une question de spécialiste ou non, j’ai le plus grand respect pour mes confrères généralistes, mais franchement on a rarement vu un médecin du sport sauver des vies ; c’est aussi rare qu’un chihuahua chien d’avalanche ! Et puis, s’il avait été compétent, il aurait choisi n’importe quelle autre spécialité. On devient médecin du sport comme on devient médecin contrôleur à la Sécu, quand on n’a pas le choix, quand on est trop médiocre pour faire autre chose. De plus, ce charlatan n’officie qu’en cabinet privé, demande 65 € pour soigner une entorse, n’est pas foutu de faire la différence entre un tibia et un os à moelle et fait cocue ma femme avec sa secrétaire. Pour couronner le tout, il s’est spécialisé dans la nutrition, comme cela, il peut croquer sa part de gâteau du juteux marché de la rombière qui veut perdre 500 grammes pour exposer, l’été, sa cellulite débordant de son string pailleté sur les plages dégoulinantes de proximité populacière. Non, la nutrition, c’est quelque chose de sérieux, mais le bougre se fout comme de la culbute de sa première interne des effets potentiellement cancérogènes de tel ou tel aliment sur le côlon, du moment qu’il vend ses cures protéinées à celles qui reviendront plus grosses encore l’année suivante. Et puis Élise, elle, elle est médecin, elle est pédiatre.
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22 janvier Je travaille pour l’AP-HP, je tiens fondamentalement à la notion de médecine comme service public. Je n’ai pas fait médecine pour l’argent. Bien sûr, je gagne bien ma vie, Élise et moi avons chacun un grand appartement. C’est mon seul luxe ; avoir un grand appartement à Paris à deux pas du travail est un vrai luxe que peu de parisiens peuvent s’offrir, j’en ai bien conscience. Sinon, je ne me déplace qu’en scooter, je trouve ridicule cette mode des gros 4x4 allemands parmi mes confrères. L’autre jour, un de mes collègues anesthésiste était tout fier de me montrer sa dernière acquisition, sorte de grosse masse sombre et pataude venue de Stuttgart ou Munich, espèce de blindé civil sur lequel l’animal avait fait poser un pare-buffle. Je ne pus réprimer un pouffement tant la chose me parut ridicule et soufflai à voix basse : « t’as raison, en ce moment c’est fou ce qu’il peut y avoir comme buffles et autres ème hippopotames dans leXII. » Je crois que je l’ai vexé dans sa virilité de mâle alpha. En tout cas, il aura fière allure lorsqu’il partira à la chasse à la Roumaine mineure Porte Dorée. Si j’avais voulu gagner un maximum d’argent, je ne serais pas devenu gastro-entérologue spécialisé en proctologie. Je serais devenu chirurgien esthétique, spécialisé dans les prothèses mammaires. Deux incisions, deux ballons, le compte est bon, comme le dirait Bertrand Renard. Ou alors, je serais devenu radiologue en cabinet privé ; c’est fou ce que mes confrères radiologues gagnent bien leur vie et, pour que personne ne l’ignore, ils roulent en gros 4x4 d’anesthésiste, avec ou sans pare-buffle.
24 janvier Mon chat s’appelle Prépuce, j’avais un copain à la fac qui avait appelé son chat comme cela. 2 février J’aime bien les légendes urbaines. Pas celles d’Hollywood boursouflées de folklore américain ; non, j’aime celles qui chez nous reviennent sans cesse au détour d’une conversation, celles que les gens s’approprient, celles qu’ils tiennent pour vraies. J’affectionne particulièrement l’histoire du gars qui en se rasant érafle un bouton d’où se déverserait un flot de bébés araignées. Il en est une qui est tenace dans ma spécialité, je l’avais déjà entendue lors de mes études de médecine. Elle revient cycliquement ; régulièrement m’est narré le cas d’un patient, ayant
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comme corps étranger dans l’ampoule rectale, plusieurs boules de pétanque. Il existe bien sûr des variantes plus ou moins exotiques, les boules de pétanque deviennent parfois balles de tennis voire boules-souvenir de Chamonix avec neige, chalet et chamois. Il est vrai qu’en termes de sexualité anale, les gens débordent d’imagination, et dans l’excitation du moment, certains oublient la plus élémentaire prudence. Il m’est alors quelque peu délicat d’appeler l’épouse d’un patient pour lui expliquer que j’ai dû opérer en urgence son mari. Je laisse au patient le soin d’expliquer à sa femme comment il a puglissersur le tube de déodorant et, ce faisant, en coincer le bouchon au fond de son rectum. Je me souviens
avoir assisté, interne, à l’opération d’une malheureuse qui avait eu la mauvaise idée de jouer avec une ampoule électrique, laquelle en se brisant fit d’innombrables dégâts. 7 février Léa, mon adolescente de fille, m’a dit ce matin avoir plus d’une centaine d’amis sur son profil Facebook. Comment peut-on, à tout juste seize ans, avoir plus de cent amis, fussent-ils virtuels ? Cela m’effraie ! Je lisais la semaine dernière qu’une jeune femme avait annoncé son suicide sur son profil. Ce n’était pas une vague évocation du genre : « j’en ai marre de la vie ». Non, elle avait clairement écrit qu’elle venait d’ingurgiter des doses massives de somnifère. Elle avait des milliers d’amis, d’aucuns ont même laissé moult messages en réponse au sien. Pas un n’a appelé les secours, elle est morte seule. Non, on ne peut avoir des centaines d’amis, les miens se comptent sur les doigts d’une main et si je devais en appeler un au milieu de la nuit, il traverserait la moitié de la France pour venir à mon chevet. 10 février Demain, c’est mon anniversaire, je vais avoir quarante-huit ans. Je ne me sens vieux que le jour de mon anniversaire. Ceci dit, quarante-huit ans, c’est jeune pour un médecin. À l’âge où l’on finit nos études, à trente ans, on est un nouveau-né, à quarante, un adolescent et à l’aube des cinquante ans, encore un jeune adulte. 12 février Nous avons fêté hier soir, chez moi, mon anniversaire. Une petite soirée en comité restreint, quelques amis, quelques collègues, Léa et sa mère. Élise a eu l’élégance de venir sans Marc.
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