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Journal d'un silence

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"Qu’est-ce que c’est que ce silence ?" demande la femme. Et l’homme, au lieu de s’empresser de refermer par une réponse toute faite la brèche ouverte par la question, et ainsi tuer dans l’œuf toutes les insinuations promptes à proliférer, marque un temps… interroge à son tour ce silence… et tombe dedans. Dès lors il va se taire et, depuis sa retraite, tenir, des mois durant, le journal de ce qui lui arrive, de ce qu’un tel silence déjoue entre les êtres d’enfermements, de sentiments convenus, d’itinéraires tracés d’avance. Et s’entrouvrir ainsi, peut-être, les portes d’un nouveau possible...
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« Qu’est-ce que c’est que ce silence ? » demande la femme. Et l’homme, au lieu de s’empresser de refermer par une réponse toute faite la brèche ouverte par la question, et ainsi tuer dans l’œuf toutes les insinuations promptes à proliférer, marque un temps… interroge à son tour ce silence… et tombe dedans. Dès lors il va se taire et, depuis sa retraite, tenir, des mois durant, le journal de ce qui lui arrive, de ce qu’un tel silence déjoue entre les êtres d’enfermements, de sentiments convenus, d’itinéraires tracés d’avance. Et s’entrouvrir ainsi, peut-être, les portes d’un nouveau possible...
Michel Manière
Journal d’un silence
P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6
PREMIERCAHIER
Une planche sur deux tréteaux, une chaise pas trop branlante, du papier, un crayon, et m’y voilà. J’écris. Dès lors que j’eus fermé la porte, que je fus assuré qu’on ne me dérangerait plus, j’ai compris que j’allais le faire. Et ce matin, 19 septembre, je le fais. Si loin de toute présence humaine, et en même temps si proche – les cloches d’une église invisibl e montent parfois jusqu’à moi dans une étrange netteté, parfois aussi les voix de gens qui me font sursauter par leur soudaine présence, mais qui, si je sortais vérifier, comme je l’ai fait le premier jou r, ne seraient que silhouettes minuscules presque impossibles à distinguer dans le lointain –, j’écris. Mais pas untexte, non : du vécu, du jour le jour, des notes comme elles viendront, une sorte de journal. Journal de bord ? Mais de quel genre est ma navigation ? De quoi seront faits les espaces que je traverserai ? Aurai-je un quelconque cap à tenir ? Ces questions peuvent se poser en effet, mais qu’im portent les réponses, je n’ai pas ces soucis. Je n’ai pas de soucis. Ici commence… Qu’est-ce qui commence ? Quelque chose qui est sans nom et ne veut pas le rester. J’ignore quand pour moi finira ce silence, ni même s’il finira, mais je sais que ce cahier en sera le journal. Lejournal d’un silence, donc. Jeudi 20 septembre, après dîner La décision s’est prise toute seule : je ne ferai pas couper les arbres qui maintenant bouchent la vue. Autrefois, nous avions choisi cette maison, trop pe tite, rudimentaire, inconfortable, pour son prix bien sûr, pour le charme de ses vieilles pierres, s on toit doucement incurvé, ses tuiles mangées de mousse… mais surtout pour la vue qu’elle offrait su r les doux vallonnements de la campagne normande. Quand j’y suis revenu, récemment, plus de vue. En dix ans, toutes sortes d’arbres, robiniers, charmes, frênes, autant que je m’y conna isse, et un fouillis d’arbustes avaient poussé, l’isolant dans son jardin à l’abandon comme dans un e clairière. Mon premier réflexe de vouloir retrouver au plus vite son état d’avant n’était pas un désir, juste un automa tisme plutôt méprisable, indigne en tout cas de ma nouvelle intelligence ( !). Cette possibilité, à présent, de voir ou de ne pas voir, d’être obligé, pour voir, de franchir ce rideau, me plaît. Le mouvement que cela implique est beau. Je l’ai fait plusieurs fois aujourd’hui rien que pour le plaisir, mais sans m’attarder. Sans presque regarder, d’ailleurs. Regarder, cela se fera, forcément, mais pas à la légère ! J’ai découvert sous l’appentis une belle réserve de bois. La fraîcheur tombe vite à cette heure, et j’en ferais bien brûler quelques bûches dans la cheminée si le conduit n’avait d’abord besoin d’un sérieux ramonage, à ce que j’ai pu voir en me tordant le cou. Dès demain j’irai acheter ce qui me manque. Vendredi 21 septembre, 8 heures du soir Finalement, je m’en suis bien tiré avec mon ramonag e. Ça ne m’aurait pas plu du tout d’avoir affaire à un professionnel. Et puis ce soir je suis comme un gamin : fier de moi ! À présent, c’est la
récompense. J’ai expédié le « dîner » (sardines à l’huile, fromage de chèvre, salade et raisin), tiré le moins effondré des deux fauteuils devant la cheminée, et, mon cahier sur les genoux, j’écris ces lignes à la lumière changeante du feu, en me faisant gentiment rôtir les doigts de pied tandis qu’au-dehors une nuit sans lune a déjà tout englouti. N’empêche, j’ai eu ce matin un moment difficile. Difficile en soi peut-être, mais surtout parce qu’il m’a pris au dépourvu, ce qui a posteriori me semble presque incroyable. Je venais d’entrer dans le magasin, une grande surface où j’escomptais me débrouiller seul, j’avais trouvé sans difficulté le rayon que je cherchais, quand j’ai dû me rendre à l’évidence : il me fallait un vendeur. Il en passait un au même moment, et je n’a i pas hésité à faire le geste qui attirerait son attention. Mais, quand j’ai ouvert la bouche pour parler… À vrai dire, je ne crois pas que je puisse écrire c e qui s’est produit. Dire que les mots ne sont pas sortis, qu’ils se sont coincés dans ma gorge au point de me faire atrocement mal, ce n’est la vérité que pour ce qui est du mal « atroce ». Encore que je ne puisse pas affirmer qu’il s’agisse bien d’un mal physique, et non d’une métaphore qui vient d’accour ir à mon secours pour dire une souffrance strictement morale. Mais une souffrance d’une telle fulgurance, si inédite, que seul un effet de langage serait susceptible d’en donner une idée. Mais non, je sens bien que le dire ainsi serait mentir : tenir pour avéré que l’empêchement m’est venu de l’extérieur.
DU MÊMEAUTEUR
Chez le même éditeur Le Droit Chemin, 1986 Àceux qui l’ont aimé, 1992 Chez d’autres éditeurs Le Sexe d’un ange, Flammarion, 1976 Les Nuits parfumées du Petit Paul, Flammarion, 1977 Du côté du petit frère, Flammarion, 1980 La Fatalité Célibataire, Hachette/P.O.L, 1982 Vous souvenez-vous de moi ?, Julliard, 1995 « Regrets éternels », nouvelle, dans un recueil collectif :Enfants terribles, Hachette, 1997 Une femme distraite, Grasset, 2005 Une maison dans la nuit, Grasset, 2007 Parfois, dans les familles, Seuil, 2009 L’homme qui n’y croyait pas, Seuil, 2011
P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6 www.pol-editeur.com © P.O.L éditeur, 2017 © P.O.L éditeur, 2016 pour la version numérique
Cette édition électronique du livreJournal d'un silencede Michel Manière a été réalisée le 1 décembre 2016 par les Éditions P.O.L. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818039717) Code Sodis : N82007 - ISBN : 9782818039724 - Numéro d’édition : 300085
Le format ePub a été préparé par Isako www.isako.com à partir de l’édition papier du même ouvrage. Achevé d’imprimer en décembre 2016 par Nouvelle Imprimerie Laballery N° d’édition : 300084 Dépôt légal : janvier 2017 Imprimé en France