JULIEN

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Dans le contexte des années trente, Julien, quatrième enfant d'une famille de paysans montagnards, prend conscience au fil des ans qu'il n'est pas fait comme les autres hommes. Bien que doté d'une intelligence et d'un physique au-dessus de la moyenne de ses congénères, il ne peut pas s'affirmer complètement, relativement à la taille de son organe génital, si petit qu'il installe en lui un complexe rédhibitoire qui va lui pourrir la vie. Il ne pourra jamais connaître la plénitude d'une relation sexuelle réussie. Toute sa vie, tous ses actes, seront conditionnés par ce besoin inassouvi. Il ira jusqu'au bout de son calvaire. Il connaîtra l'injustice, l'amour, la haine et la rancœur. Une vie entière à vouloir être un homme et ne jamais le devenir. Et pourtant, les femmes l'attiraient.


Publié le : mardi 6 octobre 2015
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EAN13 : 9782332975256
Nombre de pages : 142
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ISBN numérique : 978-2-332-97523-2

 

© Edilivre, 2015

Avant-propos

Ce roman a pour cadre les années 1930 à 1970. Il trouve sa source dans une famille d’agriculteurs de montagne propriétaires d’une ferme aux confins de la civilisation en cette période de l’entre-deux-guerres où le modernisme, le matériel, la communication, les dessertes et les mentalités ont du mal à franchir le mur imposant des us et coutumes. Pourtant, des gens ont vécu ces périodes, souvent repliés sur eux-mêmes par la force des choses, souvent ne percevant du monde extérieur que ce qu’en rapportait la presse, qui, lue avec plusieurs jours de retard, passait de main en main et de ferme en ferme au gré des visites périodiques. Le téléphone en zone rurale en était à ses premiers balbutiements. Les engins motorisés, destinés au déneigement, commençaient seulement à remplacer les antiques « triangles » tractés par quatre ou six chevaux, et encore, pas partout. Les premiers tracteurs agricoles pointaient leurs roues énormes, crachant d’épaisses fumées noires qui se plaquaient sur tout ce qu’elles croisaient au long de leur parcours. La médecine, grâce ou à cause des deux grandes guerres mondiales, avait fait de grands progrès, mais l’approche psychologique et psychiatrique des souffrances des êtres humains ne revêtait pas encore la notion psychosomatique de certaines douleurs qu’elle a découvertes aujourd’hui. L’approche du couple n’était fondée que sur l’antagonisme entre l’homme et la femme. Toute autre relation, qualifiée de « perverse » ou d’« anormale », était bannie et souvent réprimée avec sévérité par la justice.

C’est dans ce contexte qu’est né Julien, quatrième enfant de la famille. Comme tout être humain, il est destiné à vivre une vie ordinaire, conforme aux usages de la société de l’époque. La nature l’a doté d’une intelligence supérieure à la moyenne. Quoi que puissent en dire certaines personnes, je ne partage pas l’avis de ceux qui prétendent que chaque homme, à sa naissance, reçoit la même capacité intellectuelle, et les mêmes chances d’évolution ; qui soutiennent que seule l’éducation reçue induit la différence au sein de l’humanité. Pour ma part, je considère qu’il existe des disparités innées, intellectuelles ou physiques, qui font que certains deviennent par exemple poètes et d’autres champions dans le milieu sportif.

Grâce à cette intelligence ou à cause de cette faculté innée, Julien a perçu très jeune la notion d’injustice. C’est grâce à elle ou à cause d’elle qu’il a pris conscience très tôt du handicap physique qui allait lui pourrir l’existence. En dépit des affirmations qui se veulent rassurantes à ce sujet, un homme ne se reconnaît comme tel que par sa capacité à assurer « en mâle » l’acte sexuel. Évidemment, il n’est pas question, ce faisant, de prétendre qu’un homme est incapable de donner du plaisir à une femme s’il n’est pas doté d’un organe géniteur puissant ; en l’occurrence la taille et la grosseur de celui-ci ne sont pas synonymes de plaisir ou d’échec dans l’orgasme féminin.

Il s’agit, par ce récit, d’imaginer les répercussions existentielles engendrées par la taille insuffisante d’un sexe masculin. Conséquences psychologiques qui surviennent très tôt et se transforment la plupart du temps en un complexe rédhibitoire. Conséquences physiques ou intellectuelles qui peuvent conduire à une issue dramatique en fonction des écueils rencontrés. J’ai essayé de me mettre dans la peau de ce personnage, d’imaginer son parcours et ses épreuves. Il était né pour être un homme comme les autres. Il ne le fut pas, ne le fut jamais. Le sentiment d’injustice qui s’installa très tôt en lui se transforma en désir de vengeance, puis de haine, et le poussa à commettre l’irréparable.

Pourtant, dans le monde, il existe certainement des centaines voire des milliers d’hommes en proie à une telle souffrance. Mais dispose-t-on seulement de statistiques à ce sujet ? Comme pour les maladies que l’on dit orphelines, la recherche médicale n’est pas trop avancée en la matière. On sait seulement que la grande majorité des hommes dans ce cas restent célibataires. Ce texte explore d’autres possibilités. Il ne saurait en tout cas servir de guide ou de témoignage. Nous restons toujours dans le domaine de l’imaginaire : toute ressemblance avec une personne existante ou ayant existé ne serait donc que pure coïncidence.

Julien

 

 

« La soirée »

Jeannine attendait, impatiente, que cela se termine au plus vite. Dans cette chambre d’hôtel bon marché où son amant de passage, désargenté, l’avait entraînée, elle regrettait déjà d’avoir tout fait pour en arriver là. Non pas que l’acte sexuel auquel elle allait participer sans contrainte lui fît peur, non, car elle n’était pas ce que l’on appelle une oie blanche, mais parce qu’elle commençait à trouver le temps long. Des préliminaires de toutes sortes, elle en avait connu. Des jeux attisant le désir physique, elle en avait pratiqué avec divers partenaires, masculins ou féminins, dans la recherche permanente du seul plaisir sexuel. Pourtant, elle n’était pas non plus ce que l’on appelle une fille facile. Elle aimait par-dessus tout être conquise petit à petit, elle aimait ce moment où le désir s’installait en elle. Elle adorait prolonger les préliminaires au cours desquels les tabous tombent comme par enchantement ; quand la limite entre moralité et perversité n’est plus qu’un concept aux contours flous et sans danger ; quand la découverte du corps de l’autre incite à l’exploration des zones érogènes ou supposées comme telles. Pousser le désir à son paroxysme représentait pour elle la condition nécessaire à l’explosion salvatrice de l’orgasme. Elle choisissait ses partenaires, personne ne les lui imposait.

Mais en ce moment, l’homme qui était depuis un certain temps dans la minuscule salle de bains commençait à l’exaspérer passablement. Déjà, après qu’elle eût accepté et répondu à ses avances à l’occasion d’une soirée dansante organisée par des amis communs, il lui en avait fallu du temps pour le convaincre de terminer leur rencontre en un lieu plus discret. À tel point qu’elle se demandait s’il n’était pas qu’un simple « allumeur », type ambigu qui ne va jamais au bout des choses. Mais non, puisque finalement il avait accepté cette proposition. Elle se disait même qu’elle s’était trompée sur le personnage, car il avait insisté pour payer intégralement le prix de la chambre, s’offusquant presque qu’elle eût proposé le partage des frais. Bien qu’elle eût préféré un hôtel un peu plus « attrayant », que ce partage des frais eût permis, elle ne voulut pas vexer son partenaire d’un jour.

La soirée dansante, programmée au profit d’une œuvre humanitaire, avait pourtant bien commencé. Jeannine avait été conviée par des amis de longue date, Jean et Denise, qui lui présentèrent un homme qu’elle n’avait encore jamais rencontré. D’allure sportive, physiquement solide et large d’épaules, il dégageait une certaine prestance que les 35 ans qu’il avouait et sa brillante conversation classaient aussitôt parmi les gens « intéressants ». Ses yeux émeraude, encadrant un nez aquilin, animaient sans cesse un regard franc. Sa chevelure auburn abondante, fortement gominée, comme le voulait la mode, n’arrivait pas à cacher un front proéminent et quelque peu dégarni, censé abriter un cerveau hors du commun.

Elle, âgée de 30 ans, possédait déjà à son actif quelques expériences malheureuses. Elle avait ainsi été larguée, comme on le dit vulgairement, après seulement quelques mois de vie commune. Était-ce son caractère qu’elle savait plutôt égocentrique, son incapacité à faire des concessions, à reconnaître l’avis des autres ? Elle l’ignorait. S’attacher à une personne de façon durable lui posait des difficultés sans nom. Elle avait donc pris le parti de se laisser vivre comme ça. De bras en bras, d’aventure en aventure, elle prenait le plaisir qui s’offrait à elle. Les méthodes contraceptives qu’elle appliquait lui avaient plutôt bien réussi jusqu’à présent. Pour le reste, on verrait plus tard…

Sténodactylo dans une entreprise d’horlogerie, elle percevait un salaire convenable qui, sans être faramineux, lui permettait de mener une vie décente et indépendante dans un petit appartement du centre-ville. Consciente de sa beauté et de ses charmes, elle n’éprouvait aucune peine à satisfaire sa soif de conquête. Cependant, elle n’avait jamais partagé son chez-elle avec quiconque, même à l’époque où elle vivait en couple, préférant garder ce lieu comme un sanctuaire dédié à son indépendance. Pour héberger ses liaisons éphémères, elle privilégiait un endroit neutre, destiné à n’être jamais que le témoin de l’histoire d’un jour, d’un soir ou d’une nuit. Cette volonté n’était pas bien comprise de ses relations du moment, mais elle s’en moquait. Elle arrivait d’ailleurs toujours à s’en féliciter à l’occasion des ruptures successives.

Le bel inconnu dansait bien, connaissait beaucoup d’auteurs, de philosophes, de créateurs ou d’inventeurs. Il était intarissable sur les sujets contemporains. Il faisait preuve d’une grande culture. Elle se laissa aller au son de ses chaudes paroles et son corps souple se confia peu à peu au physique musclé de ce cavalier d’exception. Elle ne comprit pas sur l’instant pourquoi son amie lui avait dit au sujet de cet homme :

« Je n’arrive pas à le comprendre, si beau, si intelligent, et néanmoins toujours seul. Depuis le temps que nous le fréquentons, certes de façon épisodique, je ne lui connais aucune liaison amoureuse. Avec mon mari, nous n’avons rencontré aucune de ses conquêtes bien qu’il nous assure qu’elles sont nombreuses. »

Julien sortit enfin de la salle de bains.

La gorge blanche de sa partenaire d’un soir, voluptueusement posée sur l’oreiller de ce lit de quatre sous, dans cette chambre qui n’en valait pas plus, était secouée de spasmes incontrôlables, provoqués par un rire difficilement étouffé par pure pitié.

Julien savait qu’il en serait capable si par hasard il se trouvait confronté à une telle situation. Même, il avait ardemment souhaité que cela arrive un jour, afin d’exorciser la haine contenue en lui depuis tant d’années, depuis le jour où il eût conscience de son handicap, depuis qu’il avait commencé à exécrer ses géniteurs, son père d’abord, sa mère ensuite, qu’ils tenaient pour responsables de la tare qui marquerait de façon indélébile son corps et son esprit, ainsi que sa vie entière. C’était donc ce soir qu’enfin cela se passerait. Dommage que ce fut avec l’une des connaissances de ses amis. Mais il n’avait plus le choix.

De toute façon, il fallait bien un jour ou l’autre en finir avec cette torture de l’âme et des sens qui le minait depuis des décennies. Il pensa à sa sœur, à ses frères, à ses parents, à ses anciens camarades d’école qui le raillaient, à Julie, à Catherine, à l’instituteur, à ce médecin scolaire, à ces deux manipulatrices du service radiologique de l’hôpital qui s’étaient visiblement moquées de la partie intime de son anatomie. Oui, il fallait une fois pour toutes en finir avec le doute. Il fallait qu’il sache ; qu’il connaisse comme une délivrance le plaisir donné par le corps d’une femme. C’était ce soir ou jamais. Quoiqu’il advienne.

« L’enfance »

Julien, quatrième et dernier enfant d’une famille de paysans, les Muet, rudes montagnards confrontés aux caprices de la nature, souvent ingrate et implacable dans ses soubresauts climatiques, est né une nuit de Noël, au domicile de ses parents. Compte tenu de l’état des voies d’accès après une tempête de neige, la ferme était coupée du monde civilisé, et il n’était pas question d’utiliser un quelconque véhicule sans que ne soient déneigés routes et chemins. Un silence impressionnant régnait dans la campagne environnante. Les fortes chutes de neige des jours précédents avaient formé un épais manteau blanc sur tout ce qui les arrêtait. Les toits des fermes rejoignaient le sol, transformant les bâtisses en monstres assoupis et menaçants. Les prés, les clôtures qui les délimitaient, les chemins en creux ou en talus, tout n’était qu’une immense plaine où le vent puissant avait accumulé des congères impressionnantes. À intervalles réguliers, des piquets d’environ deux mètres de haut étaient plantés dès la fin de l’automne. Ils servaient à délimiter les chemins existants afin d’en faciliter le déneigement par les engins motorisés. Les sapins ployaient, leurs cimes atteignaient le milieu de leurs congénères. Un voile laiteux, pur et brillant recouvrait la forêt, avant même de toucher le sol du sous-bois, le rendant ainsi relativement accessible. La faune sauvage trouverait là une nourriture suffisante pour attendre le printemps.

Les contractions furent de plus en plus rapprochées et la mère savait, après trois maternités, que la naissance de son quatrième enfant était imminente. Le père attela la jument au traîneau qui servait au transport du lait en hiver et se mit en route afin de se rendre chez son voisin le plus proche, un des rares fermiers à posséder le téléphone. Il put ainsi alerter la sage-femme exerçant dans la petite ville voisine. Mme Sanvoix, âgée d’une cinquantaine d’années, avait l’expérience de ce type d’intervention, après avoir pratiqué plusieurs centaines d’accouchements. D’après les renseignements que le mari donnait sur l’état de la parturiente, elle pensa effectivement que l’accouchement était proche. Les premiers engins motorisés équipés pour le déneigement avaient fait leur apparition quelques années plus tôt et c’est la trousse médicale en main qu’elle monta à bord du véhicule réquisitionné à cet effet afin de se rendre à la ferme. Après deux bonnes heures au cours desquelles le conducteur expérimenté fit preuve d’une grande dextérité, l’engin arriva en vue de la métairie. Le père était sur le seuil, averti de l’arrivée prochaine par le bruit du moteur. Serviable, le conducteur aida Mme Sanvoix à transporter sa trousse et remonta à bord du véhicule qu’il ne quitterait pas avant que la sage-femme ait terminé son travail. Il devait en outre la reconduire chez elle.

Mme Sanvoix, arrivée dans la chambre à coucher des parents, ne fit qu’accompagner la naissance de Julien, beau bébé de 7 livres, qui manifesta aussitôt sa joie d’être parmi les humains en poussant de puissants vagissements. Le père, habitué à ces situations après les trois premières maternités de son épouse, avait prodigué à la mère et à l’enfant les gestes élémentaires pour attendre sans danger l’arrivée de la praticienne. Le linge de toilette qu’il avait mis à bouillir depuis quelques jours, afin de le stériliser au cas où, allait servir à emmailloter le troisième garçon de la famille.

Les parents avaient décidé depuis un certain temps de prénommer leur bébé Julien, si c’était un garçon, et Éliane dans le cas contraire, quel que fut le jour de sa naissance. Ils avaient ceci de commun : Ne pas tenir compte des us et coutumes, des traditions et sans aucun doute des stupidités qui font que l’on prénomme les enfants en fonction du jour où ils arrivent dans notre monde : Noël (le) pour celle ou celui naissant ce jour-là ; Victoire pour le jour de la commémoration de cette date historique, etc.

Julien vécut sa petite enfance comme toute personne, au sein d’une famille qui lui apporta sans doute toute l’attention, les soins et l’amour nécessaires à l’épanouissement de l’être humain qu’il était devenu. Dans une famille de montagnards, surtout lorsque l’on exerce l’âpre métier de paysan, la solidarité est ancrée en soi de façon indélébile. Le caractère se forge, l’humilité se développe au contact de la rigueur du climat. Revers de la médaille, il faut apprendre à ne compter que sur soi, avant de solliciter autrui, qui pourtant ne refuse jamais son aide pour affronter les aléas de la vie. De là à dire que l’esprit individualiste est exacerbé par ce fait, il n’y a qu’un pas qu’il n’est pas difficile de franchir, et surtout de comprendre.

De cette période de sa vie, Julien, comme pratiquement tous les enfants de son âge nés en des lieux isolés, n’en conservait que de vagues souvenirs. Il fut jeté sur les chemins pour se rendre à l’école élémentaire la plus proche, située à environ 6 kilomètres de là. Par tous temps, en toutes saisons, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige ; que le gel morde les membres encore frêles de sa carcasse ou qu’il tétanise les petits muscles non encore endurcis, il fallait aller à l’école à pied, muni d’un sac à dos contenant les indispensables fournitures scolaires et autres cahiers et manuels, le repas de midi et le goûter pour accompagner le trajet du retour. L’hiver, de grosses chaussettes de laine tricotées par la mère transmettaient une douce chaleur aux petits pieds enfouis dans de grosses galoches cloutées. Mais il existait ces saisons « entre deux », au cours desquelles la température montait subitement ou au contraire chutait de la même façon. Difficile de supputer tous les caprices du temps, surtout en montagne où l’on sait que la météo est imprévisible. Comme ce jour, alors que, chaussé comme en hiver, il se rendait à l’école et que la température extérieure progressa subitement de plusieurs degrés Celsius. Les rayons du soleil caressaient le visage engoncé sous le bonnet de laine qui fut aussitôt retiré afin que la bienfaisante chaleur irradiât la tête tout entière. La chaude peau de mouton finit le trajet, repliée sur le bras droit afin de permettre au bras gauche de cueillir au passage quelque brin d’herbe ou quelque fleur arrachée de l’aubépine qui bordait le chemin. Respirer les effluves de cette fleur nouvelle procurait à Julien un bien-être olfactif qui lui emplissait les poumons. Mais difficile, voire impossible de se soustraire à l’encombrante présence des galoches, et à la chaleur qui envahissait les petits pieds grâce aux chaussettes qui n’étaient faites que pour les protéger du froid. Le corps compense naturellement les excès de chaleur corporelle en exsudant l’eau intérieure par les pores de la peau afin de la rafraîchir. On appelle cela la sueur.

Cette satanée sueur qui imprègne la laine des chaussettes jusqu’à la rendre très humide.

« Bon, ce ne doit pas être grave, se dit Julien, je ne dois pas être le seul à subir ce désagrément et les chaussettes auront tout loisir de sécher avant le retour du soir. »

Bien sûr elles séchèrent, lentement. Mais en même temps, sous l’effet conjugué de la chaleur intérieure des galoches et de la toilette approximative des pieds de Julien, une odeur légèrement nauséabonde se dégagea, qui progressa au fil des heures qui passèrent jusqu’à alerter les camarades de classe. Dès la récréation de l’après-midi, les sarcasmes fusèrent de toutes parts, et Julien fut confronté à sa première vexation.

« Tu pues des pieds, tu pues des pieds ! On t’appellera désormais : “Julien-pue-des-pieds”. » Il ne put se défendre, car il était seul dans ce cas. Il ne put se défendre, car tous se liguaient contre lui. Même le maître d’école y alla de sa petite remontrance :

« Julien, la toilette se fait sur tout le corps, même les pieds… »

Il eut honte, terriblement honte, se trouva aussi impitoyablement seul pour affronter cette montagne de quolibets. C’était injuste, il n’y était pour rien : c’est sa mère qui lui faisait sa toilette. Il décida dès lors de se charger de cette tâche et de faire payer l’humiliation à sa mère, car c’était de sa faute.

Ce sont ces premiers instants qui marquèrent de façon inaltérable le caractère de Julien. Déjà, il haïssait l’injustice, déjà, le désir de vengeance s’incrusta en lui comme un ver dans un fruit.

Le soir, le chemin du retour fut maussade. Julien ruminait son humiliation, fomentant divers scénarios dans lesquels sa mère paierait sa négligence. À l’heure où il franchit le seuil de la maison, les parents étaient occupés aux travaux de la ferme ; son frère Émile et sa sœur Jacqueline, qui étaient scolarisés dans la même école mais suivaient des cours différents, étaient rentrés bien avant lui, car ils marchaient plus vite. Il ne les vit pas, sans doute étaient-ils en train de faire leurs devoirs de classe. Julien leur en voulait, car ils n’avaient pas pris sa défense lors de la récréation. Comme des étrangers, ils s’étaient prudemment, et peut-être lâchement, tenus à l’écart des événements. Mais où était la solidarité d’une même fratrie ? Quant au frère aîné Jean, le plus grand, il était scolarisé au collège de la ville la plus proche et était confié à la garde de parents habitant cette localité. Il ne revenait à la ferme qu’en fin de semaine. Et encore, quand l’état des routes le permettait.

Il décida de se laver seul les pieds puisque sa mère en était incapable. Il fit plusieurs voyages de la cuisine où était situé le seul point d’eau du logement à la chambre commune dans laquelle son frère et lui dormaient. Il fallait remplir d’eau le baquet qu’il avait pris soin d’installer sur le parquet, à l’aide d’un petit seau qu’il pouvait transporter aisément. Eau froide uniquement, parce qu’il ne comptait pas y séjourner bien longtemps.

Sa vengeance prit corps quand sa mère, voulant vérifier si tous les enfants étaient bien rentrés de l’école, se mit à les appeler : « Jacqueline, Émile, Julien… » À son nom, Julien bondit du baquet où il avait mis à tremper ses pieds et, volontairement, renversa l’ensemble sur le parquet. L’eau se répandit rapidement sur le sol, jusqu’à humidifier à souhait les peaux de mouton tannées étendues en guise de descente de lit.

La surprise de sa mère se transforma vite en courroux dès lors qu’elle apprit, de la bouche de son fils, pourquoi il avait commis cette maladresse. La paire de gifles qui s’ensuivit laissa à Julien, outre quelques traces rougies sur les joues, une rancœur tenace. Enfin quoi, deux fois dans la même journée et pour les mêmes raisons, la faute de sa mère se retournait contre lui. Il fut aussi contraint de faire le ménage de la chambre et fut puni, comble de tout, par le père à qui on conta l’affaire. Julien fut privé de dessert ce soir-là. Honte, humiliation, injustice, Julien enrageait. C’était lui la victime et c’est lui que l’on punissait. Il se promit que plus grand, il ferait payer à tous cette iniquité. Le ver de la vengeance passa insidieusement du fruit à son cœur. Il ne pouvait dès lors que s’enraciner et grandir.

Quelques années passèrent, au cours desquelles Julien fut plutôt brillant à l’école. À cette époque, l’organisation de la classe voulait que chaque contrôle mensuel, écrit, oral et sportif, déterminât la place de l’élève à l’intérieur de la classe. L’élève détenant la meilleure note se plaçait à l’avant, près du pupitre du maître, celui recevant la moins bonne était relégué à l’arrière, au fond de la classe. On imagine l’état d’esprit des enfants confrontés à cette situation. Ce procédé était censé favoriser l’esprit de compétition et pousser les moins bons élèves à faire des efforts afin de remonter dans les rangs et dans l’estime du maître, à défaut de celui des parents ; mais se retrouver dernier, alors même que l’écart des points était faible, pouvait a contrario avoir un effet démobilisateur pour l’élève qui se disait : « À quoi bon, même si je gagne un point en faisant des efforts, je resterai toujours dernier. » Julien, quant à lui, avait cette chance innée de posséder une mémoire et une intelligence au-dessus de la moyenne. Nul besoin pour lui d’apprendre par cœur, à force de répétitions, les leçons et les règles. Il suffisait qu’il écoutât les récits de ses camarades interrogés par le maître pour qu’il en mémorisât immédiatement l’essentiel. Son statut de bon élève lui...

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