Jusqu'à ce que l'amour nous sépare

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Raphaël, un jeune étudiant Français qui vient de débarquer aux Etats-Unis. Stella, une jolie blonde qui étudie elle aussi à Austin, Texas. John, un milliardaire hanté par un douloureux passé, qui vit avec son jeune fils de 10 ans, Vincent, dans son appartement de Dallas. Sophie, une jeune fille du Michigan qui vient de perdre son père. Que peuvent avoir en commun des personnages aussi différents ?…La solitude peut-être ? Des secrets bien gardés ? Ou alors n'est-ce que le destin qui s'amuse un peu ?… Dans cette saga au long cour, vous plongerez dans les secrets d'une famille en construction et dans les méandres sinueuses de la solitude, de la culpabilité, du désespoir et de la détermination.
Publié le : samedi 11 août 2007
Lecture(s) : 97
EAN13 : 9782304003741
Nombre de pages : 439
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Jusqu'à ce que
l'amour nous sépare

3DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS LE MANUSCRIT
La légende de Rouma et Len’rété, Roman
Fantasy, 2006
Dallas, Essai de vulgarisation, 2007
CLAUDE J. BOBIN
Jusqu'à ce que
l'amour nous sépare
Tome 1
Roman
5Éditions Le Manuscrit





















Couverture : une route à Las Vegas © Claude J. Bobin

© Éditions Le Manuscrit 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00374-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304003741 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00375-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304003758 (livre numérique)

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A ma famille de cœur, tous ces gens que j’ai croisés,
un jour, une heure, une seconde, et qui ont marqué ma
vie à jamais.



Avec des faux pas, des faux plis,
Chacun de nous porte sa vie, à sa manière.
Quand on est beau au fond de soi,
Un jour ou l’autre quelqu’un nous voit,
A sa manière.
Dalida - A ma manière
.
8
ÉPISODE 1
CHANGER DE VIE
Par la fenêtre de la petite chambre qu’il
occupait à deux pas du gigantesque campus,
Raphaël regardait les centaines de lumières de la
ville. Mais sur l’image majestueuse de la ville
d’Austin, capitale du Texas, c’est son reflet sur
la vitre qu’il observait. Dans ses yeux, il aperçut
soudain l’image d’un passé qu’il espérait à tout
jamais révolu. Une sensation du passé l’envahit,
contre laquelle il lutta de tout son être : douleur
et humiliation…
– Plus jamais !… murmura-t-il. Non, jamais.
Les yeux pleins de larmes, il se tourna, dos à
la fenêtre, et regarda la petite chambre qui était
désormais la sienne. Les murs peints en beige et
une lampe d’un autre âge donnaient une
certaine chaleur à cette pièce qui n’avait rien de
personnelle sinon le poster géant d’Elvis Presley
qui envahissait le mur au-dessus d’un lit trop
mou. Outre un placard dont les portes
s’entêtaient à rester ouvertes, le mobilier se
réduisait à une table sur laquelle trônaient ses
9 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
livres de cours et deux chaises de bois. Sur le
sol, sa valise encore pleine baillait sur une
chemise froissée.
Lassé de voir sans cesse les mêmes meubles
depuis son installation quarante-huit heures
plus tôt, il entreprit d’aller faire une petite
balade, histoire de respirer l’air frais de la nuit. Il
enfila ses santiags neuves qu’il venait de s’offrir,
pour être dans le ton.

Il descendit les deux étages par l’escalier
sombre et sortit enfin de l’immeuble dans lequel
il vivrait désormais. Lorsqu’il s’imaginait,
quelques années plus tôt, petit français à la
conquête de la grande Amérique, il se voyait
riche et puissant, dans une villa aux murs
immaculés, entre l’océan et la piscine. Mais c’est
par la petite porte qu’il était entré chez l’oncle
Sam après avoir fuit…
Peu importe… pensa t-il
Lentement, il sortit du parking et s’avança
dans la rue. L’air doux lui fit, après l’étouffante
chaleur de l’après-midi, l’effet d’une cure de
vitalité. Il retrouva son sourire, il retrouva le
goût de la vie.
La rue était calme. De nombreuses voitures
étaient alignées le long des trottoirs, sous les
néons roses et bleus qui annonçaient les noms
évocateurs des bars, pubs et autres boites de
nuit qui prenaient vie après 22 heures.
10 Changer de vie
Un bar aux allures de maison victorienne
attira son attention. A côté de la porte, une
affiche aux couleurs criardes invitait les
amoureux à prendre toutes les précautions
nécessaires avant une nuit de folie. La vitrine
était obstruée par un épais rideau d’un tissu qui
avait tout du velours et devant lequel clignotait
un néon bleu. The Fruit Boy lui tendait son
comptoir tranquille et son ambiance feutrée, et
il eut un instant la tentation de répondre à cet
appel de ses sens en ébullition.
Puis il se rappela sa promesse. Celle de
renoncer à cette vie en marge qu’il avait crut
être sienne et qui ne lui convenait plus. Sa
volonté de revenir dans ce que la société
considérait être la norme était plus forte que ses
instincts, et ce déracinement qu’il s’était imposé,
que la vie lui avait imposé, lui serait, il le savait,
tout à fait salutaire.
Il se retourna et s’arrêta un instant pour
regarder le vieux bâtiment dans lequel il logeait.
Aurait-il un jour la chance de vivre dans un
endroit plus luxueux, plus chic ? En aurait-il
l’occasion ? Avait-il pour cela l’ambition
suffisante ? En avait-il même seulement
l’envie ?
Sans regarder autre chose que la pointe de
ses santiags qui martelaient le trottoir, il revint
vers la résidence et entra dans la cage d’escalier,
alluma la lumière et gravit les marches une à
11 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
une jusqu’à son étage. Il s’avança dans le couloir
jusqu’à sa chambre, au numéro 217, et enfonça
sa main dans sa poche de jeans à la recherche
de sa clef. Tandis qu’il l’introduisait dans la
serrure, la porte de la chambre d’à coté, la 219,
s’entrouvrit. Un jeune homme apparut sur le
palier. Il était pieds nus, ne portait qu’un jeans
déchiré au genou droit et sur la cuisse gauche. Il
était torse nu et sur sa poitrine musclée brillait
une petite croix d’argent. Il tenait dans sa main
une bouteille de bière à moitié vide. Le jeune
homme sourit, le regard pétillant et le cheveu
hirsute.
– Je savais bien que c’était toi ; les habitués
ne sortent pas aussi tard dans la semaine…
Il prit sa bouteille dans la main gauche,
essuya la droite sur son pantalon et la tendit à
Raphaël, qui la serra rapidement.
– Je m’appelle Brandon. Brandon York…
– Raphaël… Raphaël Delachapelle… Je suis
français !
L’autre l’observa de bas en haut, puis,
s’écartant de la porte de sa chambre, dit :
– Tu entres une minute, je t’offre une bière ?
Raphaël hésita un quart de seconde, puis
répondit à mi-voix :
– Merci, mais je suis arrivé ici avant-hier et
avec le décalage horaire, je suis très fatigué. Et
je commence les cours demain matin…
12 Changer de vie
– Tu es dans quelle branche ?… demanda
Brandon en tentant de mettre de l’ordre dans
ses beaux cheveux bruns
– L’histoire…
– Quelle coïncidence, on va être dans les
mêmes cours… s’exclama Brandon
– Vraiment ?… interrogea Raphaël
– Oui, je fais histoire aussi. Je compte
m’intéresser en particulier à l’épopée de l’un de
tes illustres compatriotes… Napoléon… Ah !
Bonaparte, quel génie…
– Tout le monde n’est pas du même avis…
constata Raphaël sans quitter des yeux un seul
instant l’anatomie parfaite de son voisin
– Bon, eh bien a demain… dit Brandon
après quelques secondes de silence
– Oui, à demain. Bonne nuit…
Tous deux entrèrent dans leur chambre, et
soudain, le brun au corps d’athlète l’interpella
par la porte entrouverte. Raphaël revint sur le
palier. Brandon, penché à la porte, demanda :
– Tu vas au campus en voiture demain ?…
– Non, je pensais y aller à pied, ce n’est pas
très loin…
– Alors c’est réglé, je t’emmène. Demain, je
frappe à ta porte à 7 h 30… Ne sois pas en
retard surtout…
Raphaël allait ouvrir la bouche pour le
remercier, mais déjà la porte de la chambre
219 s’était refermée. Il entra chez lui et,
13 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
s’adossant contre la porte, sourit à la fenêtre, à
la ville, au monde.
Ça y est, pensa t-il. J’ai un ami !…

Raphaël sortit de la petite salle de bain
attenante à sa chambre et enfila son caleçon
rayé bleu et blanc, puis ses chaussettes. Il
attrapa un petit biscuit dans la boite posée sur la
table et le mit tout entier dans sa bouche, et
tout en attachant sa montre à son poignet il
regarda par la fenêtre la ville qui s’animait. Il
était 7 h 15. Il se brossa les dents, puis revint
dans sa chambre, et choisit ses vêtements avec
soin. Il enfila son jeans blanc et mit sa belle
chemise brodée noire dont il remonta les
manches jusqu’au coude. Puis il chaussa ses
santiags, son premier achat aux States, et vérifia
ensuite que ses livres étaient prêts sur le coin de
sa table. Il était 7 h 20. Il retourna à la salle de
bain et pour la troisième fois, il brossa ses
cheveux blonds et fins qu’il portait jusqu’aux
épaules. Puis il vérifia une fois encore que ses
vêtements étaient impeccables et qu’il était bien
rasé. Enfin prêt, il vint s’asseoir sur le bord de
son lit et attendit. Il était nerveux, angoissé à
l’idée de cette journée qu’il commençait et qui
était l’aube d’une nouvelle vie. Son cœur battait
comme un tambour et résonnait à ses tempes. Il
inspira et entreprit, pour passer le temps, de
remonter sa montre…
14 Changer de vie
Quelqu’un frappa à la porte. Il était un petit
peu moins de 7 h 30. Raphaël se leva, inspira, et
vint jusqu’à la porte. Il essuya ses mains déjà
moites sur ses cuisses et ouvrit. Brandon était
là.
– Déjà ?… fit Raphaël
– Oui, c’est l’heure… Bonjour… dit-il en
tendant sa main droite, que Raphaël s’empressa
de serrer.
– Entre deux minutes, j’arrive… fit Raphaël.
Puis il revint dans la salle de bain pour se
peigner à nouveau
– Je voudrais qu’on ne soit pas en retard, je
te présenterai des copains… déclara Brandon.
Tiens, tu aimes Elvis Presley ?… Je préfère le
hard, moi. Elvis je trouve ça un peu ringard,
cela dit sans vouloir t’offenser.
Raphaël, tout en se passant les mains sous
l’eau froide, observa Brandon dans le miroir.
Grand, athlétique, musclé même, il avait tout
d’un joueur de football américain. Ses yeux d’un
noir absolu et ses cheveux bruns et brillants
contrastaient avec le teint clair de sa peau. Il
portait un jeans bleu clair, un t-shirt à rayures
horizontales rouges et noires, et des baskets.
– Ça y est, tu es prêt ?… demanda t-il
soudain
Raphaël, qui s’essuyait les mains avec
acharnement, sursauta.
– Euh… Oui, je suis prêt, on y va…
15 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
Brandon sortit de la chambre. Raphaël
attrapa ses livres et sortit. Tandis qu’il fermait sa
porte à clef, ses livres glissèrent et churent sur le
sol avec fracas. Il se baissa pour les ramasser, et
rougit en sentant le regard de celui qui n’était
qu’un voisin se poser sur lui.
– Tu es toujours aussi maladroit ?…
– Non… assura t-il en se levant. Je suis très
nerveux à l’idée d’entrer sur ce gigantesque
campus ou je ne connais personne… avoua
Raphaël
– Ne t’inquiète pas, je vais te présenter
quelques amis. Tout ira très bien… Tu verras.

Ils arrivèrent au parking. Brandon tira de la
poche de son jeans une paire de lunette de soleil
qu’il ajusta sur son nez. Raphaël le suivit jusqu’à
une petite décapotable rouge d’allure sportive et
de marque japonaise. Brandon ouvrit la porte,
jeta ses livres sur le siège arrière et s’installa
derrière le volant. Raphaël entra à son tour
lorsqu’il lui eut ouvert la porte et s’installa à
coté, ses livres sur les genoux et les mains à plat
dessus.
Brandon passa une vitesse, démarra en
trombe et sortit du parking. Il alluma la radio
qui diffusa en sourdine un air bien classé dans
le hit-parade. Brandon, tout en observant d’un
œil vif la route, son rétroviseur et le trottoir
16 Changer de vie
d’en face, sur lequel se baladaient quelques
jeunes étudiantes au look affriolant, expliqua :
– On va chercher Barry. Tu verras, il est très
gentil. Son truc à lui c’est la religion. Il n’aime
pas qu’on en parle, mais il veut entrer au
séminaire l’année prochaine. Enfin, tu fais
comme si je ne t’avais rien dit, OK ?… Ensuite
on ira à la cafétéria retrouver les filles… Tu
verras, tu seras bien ici…
Raphaël hésita un instant et demanda :
– Mais pourquoi… Enfin, pourquoi es-tu
aussi gentil avec moi ?…
– Parce que tu es seul, que tu viens de
débarquer et que je ne veux pas que tu sois dans
ton coin. En plus, tu vois, dans notre petite
bande, on est deux mecs pour trois filles. Avec
toi ça équilibre… Mais rassures-toi, il n’y a pas
de sous-entendu…
– C’est très gentil… Et puis aussi il est très
bien vu d’avoir un français dans ses relations
Surpris, Raphaël regarda Brandon et le vit
esquisser un sourire avant d’éclater de rire. Il en
fit autant…

Bientôt, Brandon arrêta sa voiture au bord de
la route, dans une rue large et bordée d’arbres,
et désigna une petite maison de pierres brutes à
deux étages.
– C’est là… Barry habite avec ses parents. Il
vivait en Oregon, et quand il a été accepté à
17 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
Austin, il a crut être débarrassé. Et puis son
père à demander à être affecté à Houston…
Son père est militaire.
A ce moment, la porte de la maison s’ouvrit
et un garçon en sortit. Il était plutôt petit et pas
très large. Il portait un pantalon de coton léger
de couleur noire, une chemisette blanche et une
paire de chaussures noires et cirées. Il était
brun, les cheveux court coiffés en brosse, et
portait des lunettes. Le visage criblé de petits
cratères rouges, il souriait de toutes ses dents. Il
arriva à la voiture, se pencha vers la vitre et
déclara :
– Salut Brandon…
– Salut Barry… Monte vite !
Barry entra et s’installa à l’arrière, puis tandis
que la voiture retournait dans la circulation, il se
pencha entre les deux sièges et dit :
– Puisque Brandon n’a pas la courtoisie de le
faire, je vais me présenter moi-même… Barry
Maney…
– Raphaël Delachapelle…
– Je suppose qu’il t’a déjà parlé de moi ?
– Euh… Non… balbutia Raphaël
– Il raconte à qui veux l’entendre que je veux
entrer au séminaire parce que je m’intéresse à la
théologie…
– Tu as une belle chevalière !… constata
Brandon en regardant les mains de Raphaël
18 Changer de vie
– Merci !… C’est mon père qui me l’a
offerte… C’est tout ce qui me reste !…
– Il est mort ?… demanda Barry de sa voix
de basse
– Non, c’est moi qui suis mort… murmura
Raphaël
– Plutôt que de dire n’importe quoi, parle lui
des filles !… conseilla Brandon à Barry
– Et bien tout d’abord, Stella. Un corps de
déesse, une tête de linotte et un passé de strip-
teaseuse à Las Vegas…
– Il plaisante !… affirma Brandon. C’était à
Atlantic City !
Raphaël pouffa
– Et puis Claire. Une vraie nympho… Enfin,
quand elle n’est pas shootée. A part ça, elle est
très gentille, mais un bon conseil : ne cherche
pas plus qu’une amie. D’autres s’y sont risqués,
affirma Barry en roulant ses yeux noisette vers
Brandon, et…
– Et Sally. Coupa Brandon. La plus
intelligente et la plus jolie…
Brandon se pencha pour monter le son de la
radio et se mit à frapper le rythme frénétique
sur le bord de son volant. Barry se renversa en
arrière et plongea dans un de ses livres. Raphaël
se tourna vers l’extérieur pour admirer le
campus. L’université était une ville dans la
ville…

19 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
Raphaël fit la connaissance de Stella, une
superbe blonde, maquillée comme une star de
Hollywood. La silhouette servie par une robe
moulante s’arrêtant à mi-cuisse et rehaussée
d’une large ceinture, Stella Clarke lui fit l’effet
d’une fille qui, sous une image de perfection,
cachait de lourds secrets et un passé trouble.
Elle ne possédait pas cette joie de vivre
qu’avaient les autres filles de son âge, mais
plutôt cette dureté qu’ont les gens que la vie n’a
pas épargné.
Il fut aussi présenté à Sally Wayne, une jeune
fille qu’il supposa sérieuse et studieuse, voir
même ennuyeuse. Elle portait un jeans bleu
clair et un pull en coton écru. Ses longs cheveux
châtains relevés en chignon et ses lunettes lui
donnaient l’air d’une institutrice stricte et sévère
plutôt que d’une étudiante. Elle eut pourtant
pour Raphaël un sourire charmeur, et sans
attendre qu’il en ait prit l’initiative, elle l’invita à
prendre un soda au snack après les cours. Il
accepta sans hésiter, et entra tout heureux dans
le gigantesque amphithéâtre ou il recevrait son
premier cour de cette nouvelle vie qui
commençait. Il s’assit au bout d’une rangée, à
côté de Barry, Stella et Brandon. Sally était allée
s’installer devant. Il la regarda et, en souriant,
songea que la vie était tout de même bien faite.
Il était aux Etats-Unis, comme il en rêvait
depuis si longtemps, il avait déjà des amis
20 Changer de vie
américains, et il se sentait enfin de taille à
affronter ses propres craintes pour se construire
la vie dont il rêvait. Une fois encore, son regard
se posa sur la silhouette de Sally, assise un peu
plus loin. Et malgré lui, il s’imagina faisant sa
vie avec elle. Il l’épouse, lui donne des
enfants… Il frissonna. Cette idée, bien qu’il
désira la mener à bien, le rebutait un peu,
presque malgré lui. Il était décidé, peut-être
même résigné, et pourtant, il ne savait plus ce
qu’il voulait…

Quelques jours plus tard, Raphaël, seul dans
sa petite chambre, tenta de faire le point sur
cette première semaine passée aux Etats-Unis.
Il se sentait bien. Merveilleusement bien.
Jamais, lorsqu’il était en France, il ne s’était ainsi
sentit entouré. Brandon et Barry étaient de très
bons amis, toujours prêts à faire la fête et à
l’aider s’il avait besoin d’installer une
bibliothèque dans sa chambre ou de faire un
exercice de mathématiques. Quant à Sally, elle
était devenue sa meilleure amie. Elle avait
commencé par le questionner sur la France, un
pays qui la fascinait. Ils avaient passé ensemble
de longs moments, et il se sentait bien, en
confiance, avec elle. Stella était, elle, plus
distante, plus réservée, même s’il semblait clair
qu’elle lui faisait du charme aussitôt qu’elle en
avait l’occasion. Il se sentait triste de devoir
21 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
préférer Stella à Sally. Il ne faisait aucun doute
pour lui que Sally, intelligente et
compréhensive, était la femme idéale.
Cependant il lui serait beaucoup plus facile de
sortir avec Stella, laquelle ne semblait pas
demander mieux. Et pour mieux accepter son
choix, il tentait de se convaincre que c’était
mieux ainsi, que Sally ferait une excellente
confidente…

Puis il revint à l’université. Ce jour là, Sally
les entraîna à une conférence de philosophie
que Raphaël, au contraire de Brandon et Barry,
suivit avec attention. Ils sortirent de la salle et se
retrouvèrent à discuter, tout en marchant des
bâtiments de cours vers le parking. Brandon et
Barry marchaient les premiers, ricanants à de
mauvaises blagues. Stella et Sally discutaient.
Raphaël, fermant la marche, interrompit
soudain les filles pour leur demander :
– Vous croyez qu’il faut renoncer à sa
personnalité pour vivre dans la société ?…
– Il faut se conformer au modèle !… affirma
Stella. Il faut trouver un boulot, se marier, avoir
des enfants…
– Non, je ne suis pas d’accord !… intervint
Sally. L’important, c’est d’être heureux. Et pour
être heureux, il faut vivre comme on a envie…
Réfléchissez un peu ! Tu te vois, demanda t-elle
à Stella, à soixante ans, veuve, tes enfants à
22 Changer de vie
l’autre bout du pays, et te dire que ce qui t’aurait
plut c’était d’aller vivre en Afrique au milieu des
animaux sauvages ?…
– Mais je n’en ai pas envie !… s’exclama
Stella
Brandon se retourna vers eux, et tout en
marchant à reculons, déclara :
– De toute façon nous vivons tous à
l’opposé de nos personnalités !… Ben oui, on
vient tous les jours à l’école et on aimerait tous
faire autre chose…
Il se mit à rire, accompagné de Barry. Sally
s’exclama :
– Tu ne prends vraiment rien au sérieux,
Brandon… Raphaël, lui, il se pose des
questions. Toi tu es trop bête pour ça…
– Vous n’allez pas remettre ça vous deux !…
dit Stella. Qu’est-ce qu’on fait demain soir ?…
– Ça c’est une question fondamentale !
affirma Barry. Je propose que Raphaël nous
invite chez lui…
Brandon, lui, était monté dans sa voiture sans
rien dire. Raphaël accepta de recevoir ses amis
dans sa petite chambre le lendemain, et Stella et
Sally lui demandèrent si leur amie Claire, qui
rentrait juste de Californie, pouvait les
accompagner. Il accepta.
Pendant ce temps, la voiture de Brandon
était partie et les garçons avaient disparus.
Raphaël rentra à pied, ce qui lui prit plus de
23 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
vingt minutes. Il posa ses livres dans sa
chambre et vint ensuite frapper chez Brandon.
– Entrez !… fit ce dernier à travers la porte
Raphaël entra comme s’il ne voulait pas faire
de bruit. Brandon était allongé sur son lit, tout
habillé, le regard fixé sur une fissure du plafond.
Raphaël ferma la porte et resta un moment
silencieux, posant un regard étrange sur son
ami.
– Tu m’en veux ?…
– Non !… répondit sèchement Brandon
– Si, je sais que tu m’en veux et je ne
comprends pas pourquoi !… Je ne sais pas ce
qu’il y a entre Sally et toi, et d’ailleurs ça ne me
regarde pas, mais je veux que tu saches qu’il n’y
a rien entre elle et moi. Et je veux te dire que tu
as été le premier à m’accueillir ici et que ton
amitié… Eh bien, j’y tiens beaucoup…
Brandon le regarda un instant d’un air
soupçonneux, puis s’assit sur le bord de son lit
et, d’une voix étonnée, demanda :
– Tu tiendrais plus à mon amitié qu’a une
fille ?…
– Oui !… assura Raphaël
– T’es vraiment bizarre, toi !… constata
Brandon.
Il se leva, fit le tour de son lit pour aller
regarder par la fenêtre le soleil qui se couchait
sur la ville
24 Changer de vie
– Tu sais, fit Brandon, j’ai tout de suite sentit
quelque chose de bizarre chez toi. Je ne sais pas
quoi, mais tu caches un secret que tu as du mal
à supporter… En tout cas je crois que je te dois
des explications à propos de Sally et moi…
– Tu ne me dois rien Brandon… Je veux que
tu saches qu’il n’y a aucun sous-entendu entre
nous… Du moins il n’y en a plus…
– Pourquoi dis-tu qu’il n’y en a plus ?…
– Elle a mis les choses au clair, dès le
premier jour… A mon avis elle a quelqu’un…

Le samedi soir, Raphaël reçu ses amis dans sa
petite chambre. Il avait acheté de la bière et du
cola, de quoi faire des sandwichs, du café, et
quelques boîtes de biscuits. Il avait emprunté
des cassettes, et la place étant trop restreinte
pour danser, ils discutèrent, la musique en
sourdine. Raphaël fit la connaissance de Claire
Jones, une superbe brune aux yeux noirs. Elle
portait ses cheveux lisses et courts, et son teint
à la fois lumineux et d’une pâleur extraordinaire
lui faisait ressembler à une poupée.
Raphaël discuta avec Stella tandis que la nuit
avançait. La soirée se passa très bien. Si bien
que Raphaël, ainsi entouré de ces filles et ces
garçons qui l’appréciaient et lui faisaient
confiance, aurait tout donner pour que le temps
s’arrête et qu’il puisse rester avec eux,
insouciant, pour l’éternité.
25 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
Et puis vers deux heures du matin, et alors
que la soirée continuait sur sa lancée, gaie et
chaleureuse, la belle Claire sortit de sa poche un
petit paquet et le défit sur le bord du lit. Il
contenait un petit miroir, un sachet de plastique
de la taille d’un briquet et un morceau de paille
en plastique.
– On se fait une petite ligne ?… lança t-elle
Raphaël, qui ne connaissait pas les habitudes
de ses nouveaux amis, déclina poliment
l’invitation et vint à la fenêtre, un peu gêné…
– Je croyais que tu avais arrêté !… fit Barry
– J’ai arrêté les joints, oui !… C’était pour les
petites filles. Ça c’est beaucoup mieux. Tu veux
essayer ?…
– Ça ne va pas !… fit Brandon, en colère. Tu
ne vas pas remettre ça !… On a tous nos
problèmes, et ce n’est pas comme ça que tu
résoudras les tiens…
Brandon attrapa Claire par le bras et la leva
sans ménagement, puis l’entraîna en dehors de
la chambre dont la porte se referma en
claquant. Raphaël, déçu que sa soirée se termine
ainsi, tenta une ultime fois d’intéresser ses amis.
– J’ai une super cassette avec les premières
chansons d’Elvis, vous voulez l’entendre ?…
– Merci Raphaël, fit Barry, ça sera pour une
autre fois. Je crois que l’on a tous besoin de
dormir un peu.
– Oui, je vais rentrer aussi !… fit Sally
26 Changer de vie
Elle embrassa Raphaël sur la joue et le
remercia, puis quitta la chambre. Barry, après
avoir salué son hôte, en fit autant. Puis Stella
s’apprêtait à partir lorsque Raphaël, qui se
trouvait prêt de la porte, la retint par l’épaule.
L’estomac noué comme l’amarre d’un bateau, il
lui murmura :
– Je voudrais te dire quelque chose, tu veux
rester une minute ?…
– Oui, bien sur !… fit-elle en refermant la
porte.
Elle se trouvait maintenant face à lui à moins
d’un demi mètre. Il ne savait plus très bien ce
qu’il devait faire, dire ou ne pas dire…
– Ca fait quelques jours qu’on se connaît…
– Presque trois semaines !… coupa t-elle
– Oui, presque trois… Enfin, je trouve qu’on
s’entend plutôt bien tout les deux et…
– Et… ?
– Et je… Enfin, j’aimerais que… Que tu…
que nous…
– Allons Raphaël, je crois que je vois ou tu
veux en venir !… murmura Stella en posant sa
main douce et fraîche sur le visage de Raphaël
Il se pencha un peu vers elle. Elle renversa la
tête en arrière, ferma les yeux et entrouvrit les
lèvres. Il posa ses lèvres sur les siennes et leurs
langues se rencontrèrent. Il passa ses bras
autour d’elle et la sentit se cambrer sous lui. Elle
passa ses mains autour du cou de Raphaël, sur
27 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
sa nuque, et le sentit frissonner. Puis elle le
repoussa doucement. Il relâcha son étreinte et la
regarda, les yeux troubles. Son cœur battait la
chamade. Elle lui caressa la joue et murmura :
– Raphaël, tu es super !…
Elle ouvrit la porte et lui dit :
– A lundi…
Elle sortit sur le palier. Il la suivit. Elle se
retourna vers lui et lui donna un petit baiser sur
la bouche, puis, comme une petite fille, trottina
jusqu’à l’escalier et disparut. Raphaël resta ainsi
pétrifié plusieurs minutes, le cœur battant, le
souffle court…
Soudain, la porte de la chambre d’a côté
s’ouvrit et la belle Claire en sortit. Elle avait les
yeux pleins de larmes et le visage rougis par les
pleurs.
– De quel droit dis-tu cela ?… s’écria t-elle
Brandon apparut sur le pas de la porte.
– C’est parce que je t’aime, Claire !…
Ecoute-moi !…
Elle se tourna vers lui, et sans prévenir, lui
administra une gifle magistrale. Puis elle se
précipita dans l’escalier et disparut à son tour.
Sans bruit, Raphaël rentra et referma sa
porte, espérant, pour ne pas le gêner, que
Brandon n’ait pas remarqué sa présence. Mais
Brandon l’interpella et vint vers lui.
– Raphaël !… Je peux te parler ?…
28 Changer de vie
– Oui, si tu veux !… Mais je t’ai déjà dis que
tu ne me devais rien. Et surtout pas
d’explications…
– Ce n’est pas ça !… J’ai besoin de parler…
– De ce qui s’est passé ce soir ?…
– Entre autres, oui !… C’est un secret que je
garde pour moi depuis trop longtemps… Et
des soirs comme celui-ci, je n’ai pas envie de le
garder pour moi !…
– Tu peux me faire confiance, je ne dirai rien
– Merci !… Merci, fit Brandon en posant sa
main sur le bras de Raphaël
– Viens, assieds-toi !… fit Raphaël avant de
fermer la porte de sa chambre et de venir
s’asseoir face à Brandon. Celui-ci, installé sur
une chaise, laissa errer son regard jusqu’à la
fenêtre, puis expliqua :
– Voilà environ un an, je sortais avec Sally.
On était très amoureux, et sur les conseils de
Barry, Claire et Stella, on envisageait même de
se marier. Et puis un jour mon père est venu
ici… Il m’a avoué qu’il avait un enfant
illégitime, que j’avais une demi-sœur et que
cette demi-sœur c’était Sally… Nous avons
aussitôt rompu, et Sally l’a très mal pris. Elle a
même fait une tentative de suicide…
Les larmes aux yeux, Raphaël murmura :
– Mon Dieu, mais c’est terrible !…
29 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
– Ce n’est pas fini !… Mon père, quelques
semaines plus tard est venu dire qu’il s’était
trompé : sa fille n’était pas Sally mais Claire…
Raphaël resta muet de stupeur.
– C’est depuis, continua Brandon, qu’elle a
sombré dans la drogue. Quant à Sally, je l’aime
toujours, mais elle m’en veut beaucoup, et je la
comprends… Il n’y a aucun espoir, et pourtant
je ne peux m’empêcher de l’aimer…
Raphaël posa sa main sur l’épaule de
Brandon qui le regarda et sourit tristement.
– Tu veux que j’en parle avec Sally ?
– Non, surtout pas !… s’exclama t-il. Tu as
promis, souviens-toi…
– Oui, bien sûr… Mais…
– Il n’y a pas de mais, Raphaël ; d’ailleurs, on
n’en reparlera plus, d’accord ?… Jamais plus…

Ce soir là, Raphaël sortit se promener, à la
nuit tombante, avec Stella. Il la tenait par les
épaules. Elle le tenait par la taille. Sans dire un
seul mot, ils marchèrent ainsi dans les rues
illuminées de la ville, juste pour être ensemble.
Stella avait enfin trouvé auprès de Raphaël la
tendresse et l’attention. Raphaël, lui, ne se
sentait pas très bien. Il avait l’impression de
n’être pas très honnête avec elle. En fait, il ne
savait pas trop quoi faire. Lorsqu’il était dans les
bras de Stella, il aurait souhaité que ces instants
30 Changer de vie
durent l’éternité. C’était simple : il l’aimait. Rien
de plus simple.
Mais lorsqu’il rentrait dans sa chambre, qu’il
était seul et qu’il se mettait à penser, il avait
peur. Peur de faire le mauvais choix, de se
tromper et de la tromper. Et plus il pensait, plus
il avait la certitude qu’il devait lutter pour le
chemin qu’il s’était imposé…
En fin de soirée, après avoir raccompagné
Stella jusqu’à la porte de sa chambre, sur le
campus, Raphaël revint vers sa résidence. Les
mains dans les poches de son jeans, le regard
porté au loin, devant, il marcha sans tout à fait
savoir s’il voulait rentrer. Il se retrouva alors
malgré lui la porte du Fruit Boy, ce bar coquet
qu’il avait remarqué dés son arrivée…
Lorsqu’il avait quitté la France, il avait fui un
milieu, un véritable ghetto qu’il considérait
comme incompatible avec ses volontés
d’épanouissement social. Et pourtant, depuis
son arrivée sur la terre promise, ses pas ne
cessaient de le ramener vers ce bar, incarnation
de ses vieux démons, et il en ignorait la cause :
était-ce un signe du destin qui lui montrait que
son bonheur était cet ancien chemin qu’il avait
quitté, ou bien une épreuve divine pour
éprouver sa résistance à la tentation ?…
Cette nuit là, il ne dormis pas très bien. Son
sommeil fut troublé d’affreux cauchemars, et au
réveil, tout ruisselant de sueur et tremblant de
31 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
peur, il se surprit à chercher sur sa peau les
marques d’une nuit agitée…

Raphaël profita de quelques heures de liberté
pour effectuer des recherches à l’aide de
l’immense contenu de la bibliothèque de
l’université. Ses recherches se portèrent tout
d’abord sur les archives des journaux mises sur
microfilms. Il tenta de construire un historique
à peu près complet de toutes les disparitions
inexpliquées d’avions et de bateaux au-dessus
du fameux triangle des Bermudes, depuis le
5 décembre 1945, date à laquelle 27 hommes à
bords de cinq bombardiers disparurent sans
laisser la moindre trace au cours d’un simple vol
de routine. Au fil de ses recherches, il découvrit
que depuis cette date, plusieurs centaines de
personnes avaient disparues dans cet endroit, au
large de la Floride, au nord de Porto-Rico et au
sud des Bermudes, dans un triangle symbolique
que Vincent Gannis, un écrivain, surnomma dés
1964, le triangle de la mort aux Bermudes…
Raphaël, qui avait suspendu ses recherches
bien avant d’arriver aux Etats-Unis, se laissa
entraîner de nouveau vers ce fascinant mystère,
ce qu’il considérait comme l’une des négations
de la science traditionnelle, et sans s’en
apercevoir, il manqua ainsi plusieurs cours…
En fin de journée, Stella le retrouva à la
bibliothèque. Il n’avait pas bougé, et n’avait pas
32 Changer de vie
vu le temps passé. Elle l’interrogea, mais il
refusa de répondre. Il avait déjà à maintes
reprises été confronté à la crédulité et même
parfois aux moqueries. On le prenait pour un
fou, un halluciné, ou un rêveur. D’autres
tentaient au contraire de le pousser dans ses
recherches avec le secret espoir de le voir se
ridiculiser. Ses amis, même s’ils ne disaient rien,
se refusaient à le prendre au sérieux. Alors, avec
Stella comme avec les autres, il rangea ses notes
et détourna la conversation, puis l’invita à
manger une glace au snack le plus proche…
Les jours suivants, il assista aux cours à
nouveau. Il obtint une excellente note au devoir
d’histoire de fin de trimestre. Il continua ses
recherches de façon plus discrète à raison de
une heure par jour tandis que Stella participait à
des cours de théâtre.
Barry commença à sortir avec Angela, une
étudiante en science biologique que Raphaël
trouva de suite détestable. Prétentieuse et
imbue d’elle-même, elle ne se mêlait à la
conversation que pour parler d’elle-même, de
son enfance à Rome ou de ses études. Stella,
d’ailleurs, refusait désormais de se trouver en sa
compagnie depuis qu’Angela, y prenant
visiblement plaisir, racontait ses expériences de
dissection sur des grenouilles et autres souris
blanches…
33 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
Souvent, Brandon venait parler avec Raphaël.
Il parlait de Claire, souvent, pour dire qu’elle
sniffait toujours, beaucoup, sans se cacher, et
que cela lui faisait de la peine de voir ainsi sa
sœur se détruire. En vain, ils avaient tous les
deux tenter d’aider Claire. Mais celle ci, après
quelques jours d’une rassurante sobriété,
replongeait dans la brume de ses paradis
artificiels. Brandon, craignant que sa sœur ne
survive pas à ses doses régulières, tenta même
de la faire interner. Claire s’échappa de l’hôpital
et le médecin expliqua à Brandon qu’il n’y avait
rien à faire si la jeune fille ne prenait pas
conscience par elle-même qu’elle avait un
problème…
Autour de lui, Raphaël avait l’impression que
tout le monde s’éloignait l’un de l’autre, et
l’entente qui existait à son arrivée entre
Brandon, Barry, Stella et Sally semblait se
dissoudre. Et même s’il savait, au plus profond
de lui, qu’il n’y était pour rien, il ne pouvait
s’empêcher de croire que tout allait de mal en
pis depuis son arrivée…
La petite bande ne se réunissait plus jamais
en dehors des salles de cours. Raphaël sortait
avec Stella, au cinéma et parfois dans une boite
de nuit à la sortie de la ville ; il parlait avec
Brandon, certains soirs ou celui-ci en avait
besoin. Il était surtout question de Claire et de
ses ennuis : elle avait été arrêtée et accusée de
34 Changer de vie
détention de cocaïne et serait jugée dans les
mois suivants. Malgré cela, elle continuait de se
procurer de la drogue et à s’éloigner toujours
plus de la réalité : elle ne venait plus en cours et
s’était mise à fréquenter un jeune motard qui,
venu des bas quartiers de la ville, était, selon
Brandon, le pourvoyeur de sa demi-sœur…
Raphaël voyait Sally en moyenne une fois par
semaine, dans le plus grand secret, afin d’éviter
la jalousie de Stella, amis aussi celle de Brandon.
Raphaël aimait beaucoup Sally, qui lui faisait
confiance. Il ne la connaissait que depuis très
peu de temps, mais elle avait su gagner sa
confiance. Il lui avouait tout de ses querelles
avec Stella, même s’il avait conscience de ne pas
bien agir. Cela lui faisait du bien de parler. De
tout et de n’importe quoi…
Sally et Raphaël se rencontraient toujours au
même endroit, un café situé à deux pas de la
résidence de Raphaël. Le bar, que Raphaël avait
choisi pour son nom plein de poésie – un nom
qui n’avait rien à voir avec le cadre- s’appelait
Le Verlaine. Et, fruit d’un hasard prémédité de
la part de Raphaël, sa devanture donnait juste
sur celle d’un autre bar, qui n’ouvrait qu’à la
nuit tombée et que Raphaël voyait parfois dans
ses rêves : Le Fruit Boy. Cet endroit le fascinait
et il devait faire preuve parfois d’une volonté
farouche pour ne pas s’y précipiter, certains soir
35 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
où son corps réclamait ce que son esprit
refusait…
Depuis des semaines qu’il avait quitté la
France, son jeune corps frissonnait certains
soirs d’un désir depuis trop longtemps
inassouvi. Comme nourri par ces désirs
inassouvis, son cauchemar revenait de plus en
plus souvent, parfois plusieurs fois dans la nuit.
Ce cauchemar n’était qu’une succession
d’images dont il ne connaissait que trop bien le
sens : une paire de menottes à ses poignets, le
noir et le rouge, le cuir et le sang. Et puis cette
douleur qu’il ressentait encore au plus profond
de sa chair. Alors il sursautait, ouvrait les yeux
et constatait qu’il était seul, dans sa chambre à
Austin. Et ce matin là, il décida qu’il était grand
temps d’en finir.
– Cette fois Richard, je vais en finir avec
toi !…

A la fin des cours ce jour là, il invita Stella à
dîner au restaurant, un restaurant français, en
plein centre d’Austin, et lui offrit une rose au
sortir du restaurant.
– Oh, merci !… Mais en quel honneur ?
– Eh bien, ça fait un mois aujourd’hui que
nous sortons ensemble !… expliqua t-il avant
de l’embrasser
Ensemble, tendrement enlacés, ils revinrent
vers la résidence où logeait Raphaël. Il l’invita à
36 Changer de vie
monter boire un dernier verre, juste histoire de
ne pas terminer la soirée sur le trottoir, et lui
offrit un verre de soda. Il mit une cassette de
slows interprétés par Elvis Presley.
Il vint s’asseoir à ses côtés sur le bord du lit
et passa son bras autour de sa taille, puis de son
autre main, écarta ses cheveux et embrassa la
belle dans le cou. Elle sourit, il lui murmura
qu’il l’aimait, elle posa son verre sur le sol et
passa ses mains autour du cou de Raphaël. Ils
s’embrassèrent fougueusement et roulèrent sur
le lit. Raphaël, impatient d’entrer dans cette
nouvelle vie, partit à la découverte des endroits
les plus secrets du corps chaud et doux de la
délicieuse Stella…

Au petit jour, Stella s’éveilla la première. Elle
frissonnait encore de ses étreintes passionnées
avec celui qui n’était à n’en plus douter
l’homme de sa vie. Elle le regardait dormir et
pensait qu’il était très beau, ses cheveux blonds
emmêlés sur l’oreiller, son visage paisible qui
ressemblait à celui d’un ange, baigné de la
lumière du soleil levant qui filtrait à travers le
store. Elle savait tout au fond d’elle qu’il lui
faudrait bientôt révéler à Raphaël la vérité sur
son passé, mais elle avait peur. Peur que cela ne
gâche tout entre eux, peur qu’il lui en veuille au
point de la quitter. Et pourtant il lui faudrait
bien un jour avouer toute la vérité. Mais ce
37 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
n’était pas le moment. Il ne fallait pas gâcher
cette matinée superbe. Elle se sentait bien,
heureuse, épanouie, en un mot, elle était
amoureuse.
Elle se leva sans faire de bruit, et se rendit
dans l’étroite salle de bain. Raphaël ouvrit les
yeux et regarda la porte se refermer. Il se tourna
sur le côté et, le regard fixe, resta ainsi,
immobile. En vain, il tenta de faire le vide dans
sa tête, de ne pas penser. Quelques vers de
Baudelaire remontèrent à sa mémoire comme
un poisson mort remonte à la surface d’un
étang :
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées,
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux
Raphaël avait le cœur serré et la gorge sèche.
Il était plein de tristesse et de déception. Il était
déçu car il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait.
Déçu, malheureux, il se sentait surtout seul et
abandonné.
Raphaël se leva, enfila son slip, son jeans, un
t-shirt noir, ses santiags, et il sortit de la
chambre. Quand Stella sortit de la douche, il
était assis à la terrasse du Verlaine devant un
café noir et sucré et une brioche.
Plus tard quand il arriva sur le campus, il
s’excusa tout d’abord auprès de Stella d’être
38 Changer de vie
parti si vite, puis il évita de se retrouver seul
avec elle durant le reste de la journée…
Il songea à son passé et à son présent, en et
déduit que les souffrances physiques qu’il avait
dû subir n’étaient que peu de chose comparées
à la solitude. Cette solitude pesante qui
envahissait sa vie et qui le faisait se sentir triste
en permanence. Le soir, il rentra dans sa
chambre, s’enferma dans la pénombre et se
laissa tomber sur son lit. Il aurait peut-être
voulu pleurer, mais il n’y parvenait même pas. Il
se sentait fatigué, abattu même. Il se sentait
seul. Terriblement seul. Son cœur, il le voyait
comme une cathédrale gigantesque résonnant
des accords lugubres de la solitude. Et malgré
lui, cette sensation qu’il avait échoué lui amena
à l’esprit des idées morbides, des idées de
souffrance, de mort…
Il lutta contre lui-même, la mort s’éloigna et
la solitude fut plus lourde encore. L’image d’un
jeune homme aux cheveux bruns et à la peau
mat lui apparu.
– Richard !… murmura t-il
L’image devant ses yeux disparut. Il n’avait
plus personne. Il tenta de se raccrocher au
souvenir de ses amis. Brandon, partagé entre
son amour pour Sally et les ennuis de sa sœur,
n’était pas le confident idéal. Barry, lui, ne se
mêlait plus aux conversations dont Angela était
exclue, et tous deux faisaient donc bande à part.
39 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
Quant à Sally, il ne savait pas comment la
joindre en dehors du campus. Et puis Stella. Il
ne lui en voulait pas. Il l’aimait. Il l’aimait tant
qu’il avait cru qu’elle le sauverait. Comme à
chaque fois, il avait renoncé à se battre avant
même que le combat ne s’annonce…
Sa solitude était comme un tunnel de
ténèbres insondables. Et pourtant, comme la
flamme minuscule d’une allumette qui
s’éteignait déjà, l’image du « fruit Boy » lui
apparut un instant. L’espoir, faible mais réel,
réapparut en lui comme une flamme que l’on
rallume après des éternités de froid et de
pénombre.
Mais ce qui brûlait en lui bien plus fort que
cet espoir de vaincre enfin la solitude, c’était un
désir trop souvent refoulé et qui se déchaînait
maintenant en lui comme un ouragan qui
balayait sur son passage tout ce qu’il pouvait
contenir de pudeur et de retenue. Enfin, il allait
pouvoir vivre.

Raphaël vint s’asseoir au bar et regarda tout
autour de lui. Le comptoir comme tout le reste
de la salle était très coquet. Le marbre blanc et
le velours rouge souligné d’un liseré doré se
côtoyaient pour une ambiance très kitsch que
venait compléter la traditionnelle balade
musicale qui accompagnait le cow-boy
légendaire du Texas de la grande époque. Au
40 Changer de vie
mur, une photo géante d’un cow-boy bronzé,
torse nu, portant santiags et stetson, devant un
soleil couchant du plus bel effet, illuminait la
salle de sa naïveté touchante…
Raphaël portait lui aussi ses santiags, un
jeans, et un blouson en jeans ouvert sur son
torse nu. Mais il n’avait rien du cow-boy sur de
lui. Il était un peu perdu, il ne savait pas quoi
faire. La gorge serrée, il songea à s’enfuir. Trop
tard ! Un homme apparut derrière le bar. Il avait
environ 40 ans, portait une fine moustache, et
ne semblait pas très grand. Il souriait, ses yeux
pétillaient…
– Bienvenue jeune homme !… C’est la
première fois que tu viens, n’est-ce pas ?… Je
connais tout le monde ici, et si tu veux un
renseignement, tu n’as qu’à venir me voir !…
– Merci !…
– T’inquiètes pas, tout le monde est très
gentil ici ! Bon, qu’est ce que je te sers ?…
Un Bloody Fruit ça te dit ?…
– Qu’est-ce que c’est ?… demanda Raphaël,
gagné par la sympathie du maître des lieux
– Un cocktail ! Spécialité maison ! Tu n’en
trouveras pas ailleurs. Et quand tu as avalé ça, la
nuit est à toi !…
– Bon, alors OK pour un Bloody Fruit !…
s’exclama Raphaël
Puis il fit pivoter son tabouret, et accoudé au
bar, regarda la salle qui n’était éclairée que par
41 Jusqu’à ce que l’amour nous sépare
quelques néons clignotant roses et bleus. Dans
le fond, deux jeunes garçons, pas plus âgés que
lui, bavardaient à voix basse en se regardant au
fond des yeux. Prêt de la porte, un homme
d’une quarantaine d’année finissait son dîner
tout en feuilletant un magazine.
– Voilà un Bloody Fruit !… fit le Barman en
posant un verre à pied plein d’une boisson
rouge sang sous le nez de Raphaël
– Merci !…
Le patron s’éclipsa par une petite porte
derrière le bar. Raphaël avala une gorgée de la
boisson qui avait un goût de pêche et de fraise,
avec un arrière goût tout à fait indéfinissable
d’un mélange d’alcool d’une remarquable
chaleur. L’ensemble, frais et sucré, se buvait
comme un jus de fruit. Raphaël frissonna et but
un peu plus de la mixture. Une douce chaleur
l’envahit. Il sourit au beau cow-boy de la photo,
puis son regard revint vers la salle. Un homme
apparut au fond de la salle, sortant d’un petit
couloir dissimulé sous un rideau de velours, et
vint s’asseoir à la table de l’homme qui
terminait son dîner.
Raphaël remarqua d’autres messieurs qui
dînaient un peu à l’écart. Une tablée de quatre
joyeux jeunes hommes, environs la trentaine, et
deux autres garçons, un peu plus âgés, qui
achevaient un sorbet visiblement délicieux. La
porte d’entrée s’ouvrit et un homme entra. Il
42 Changer de vie
devait avoir à peine plus de trente ans. Raphaël
l’observa par-dessus le bord de son verre qu’il
vida.
L’homme portait des chaussures de cuir dont
la qualité et le prix étaient visibles. Il portait un
costume trois pièces de couleur noir, fait sur
mesure, une chemise de soie blanche et une
cravate à motifs géométriques dans les tons
verts et violet assortie à sa pochette. Les
cheveux courts et tirés en arrière, son visage
ovale semblait d’une perfection inégalable.
Quant à ses yeux d’un vert limpide et lumineux,
ils semblèrent soudain illuminer l’endroit.
L’homme s’approcha du bar, et lorsque ses
yeux croisèrent le regard gris de Raphaël, celui-
ci sentit son cœur s’emballer, comme un cheval
fougueux surpris par un orage. L’homme vint
s’asseoir à l’autre bout du comptoir et lorsque le
barman arriva, ils se saluèrent comme de vieilles
connaissances et l’homme commanda un
cognac. Raphaël, que la délicieuse boisson avait
rendu calme et détendu, demanda un second
verre de Bloody Fruit.
A ce moment, l’homme au costume chic et
raffiné se leva et s’approcha de Raphaël, qui
sentit son estomac se serrer.
– Si vous permetez, je serais heureux de
vous l’offrir !… sourit-il. Puis-je ?… fit-il alors
en désignant le tabouret à coté de Raphaël
– Oui, oui, bien sur !… répondit Raphaël
43

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