Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Lire un extrait Achetez pour : 16,99 €

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Publications similaires

Vous aimerez aussi

Karpathia
Mathias Menegoz
Karpathia
Roman
P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6
© P.O.L éditeur, 2014 ISBN : 978-2-8180-2076-0 www.pol-editeur.com
1
Une épidémie de révolutions traversa l’Europe entre 1830 et 1831. L’Empire d’Autriche fut moins affecté que ses voisins car le prince Metternich réussit à main-tenir un couvercle policier et bureaucratique particuliè-rement pesant sur toutes les aspirations libérales. Bientôt, les ïèvres révolutionnaires retombèrent. Tout rentra dans l’ordre ultraconservateur de la Sainte-Alliance qui semblait devoir régner pour l’éternité sur l’Europe centrale et orien-
tale. Au début du mois de novembre 1833, une neige ïne tombait sur la vieille ville de Vienne, encore enserrée dans ses bastions inutiles. La soirée était déjà avancée lorsque trois ofïciers franchirent le sas des doubles portes du Café Steidl, dans la Heumarktgasse. Cet établissement semblait hésiter entre des clientèles différentes, à la frontière de la petite et de la moyenne bourgeoisie viennoise. Chez Steidl, les banquettes fatiguées mais bien brossées, les lustres
7
aussi astiqués que démodés, les murs bruns mille fois lessi-vés, tout traduisait une usure propre, tout était soigné pour durer dignement. Les trois ofïciers quittèrent leurs lourds manteaux longs. Ils s’installèrent avec de grandes précau-tions pour leurs précieux uniformes blancs à pantalons bleu roi. Pour les ofïciers de l’empereur d’Autriche, c’était un devoir sacré et un souci permanent de garder impeccable cet habit qui leur avait coûté plusieurs mois de solde. Ils se débarrassèrent de leur shako, calèrent leur long sabre et retirèrent leurs gants blancs. Ce cérémonial n’attirait pas l’attention des habitués qui faisaient durer la lecture de leurs journaux dans une confortable et digne morosité. Le comte Alexander Korvanyi ou, selon ses origines magyares, Grof Korvanyi Sandor, aurait préféré rester seul 1 pour savourer unmélangedans son uniforme neuf de la meilleure qualité. À vingt-huit ans, il était le récent béné-ïciaire d’un bel héritage et d’une promotion précoce au grade de capitaine. Cela avait suscité dans son entourage un mélange d’envie médisante et d’amitiés intéressées. Sa rigi-dité méticuleuse dans le service passait pour de l’arrogance de premier de la classe et sa réserve pour de la froideur orgueilleuse. En retour, le capitaine-comte Korvanyi se sentait de moins en moins indulgent envers ses collègues. De plus, il se sentait devenir poussiéreux dans l’obscur recoin bureaucratique de l’état-major où il avait eu l’insigne honneur d’être affecté. On lui promettait une belle carrière mais, de mois en mois, son ennui se teintait d’amertume.
8
1. À Vienne, désigne un café enrichi d’alcool.
En buvant trop vite son premier verre, il regrettait de n’avoir pas su échapper à l’invitation d’un supérieur auquel il avait malencontreusement prêté quelque argent, dans l’euphorie généreuse de sa nouvelle prospérité. Le commandant Brupzka était assis face au comte Korvanyi, de l’autre côté de la petite table lustrée. Étant dans l’inca-pacité toujours momentanée de rembourser, il se dépen-sait en pesantes cérémonies d’amitié. Le commandant était accompagné d’un lieutenant qu’il avait pris sous son aile parce qu’ils étaient tous deux originaires de la même sinistre petite ville de Moravie. Ce soir, aux yeux agacés du comte Korvanyi, ce petit lieutenant semblait seulement doué d’un accent tchèque épouvantable et d’une patience végétale pour écouter le trop jovial commandant Brupzka. Pour supporter cette soirée, le comte Korvanyi ït appel à la technique militaire d’absence contrôléeconsistant à faire correctement face aux devoirs de la situation tout en laissant ses pensées naviguer… À la mort de son père, Alexander Korvanyi était encore un tout jeune sous-lieutenant sortant de l’école. Il reçut en héritage la masse des écrits paternels et une vaste bibliothèque dans la plus petite maison que l’on puisse encore qualiïer de manoir, à trois étapes au sud de Vienne, dans le Burgenland. La maison était trop éloi-gnée des garnisons où il croyait, à cette époque, avoir des chances d’être affecté. Il vendit donc l’antre paternel pour compléter sa solde et payer ses dettes. Il tira une certaine vanité d’une aisance qui lui semblait bien correspondre à sa naissance. La fortune paraissait récompenser les efforts qu’il avait fournis depuis l’enfance pour devenir un parfait
9
ofïcier selon les instructions paternelles. À ses yeux, les avantages matériels dont il héritait étaient, avant tout, un moyen d’être enïn à la hauteur de ce que son père avait tou-jours attendu de lui. Comme si, plus que des biens, c’était la volonté et l’esprit paternels qui lui revenaient. Quelques années plus tard, son jeune cousin Antal, comte Korvanyi de la branche aînée, mourut vidé de son sang. Il s’était sectionné une artère en tombant sur une barrière avec son cheval lors d’une de ses promenades solitaires. Alexander se retrouva l’unique comte Korva-nyi, maître d’immenses et lointains domaines, où ni lui ni son cousin n’avaient jamais mis les pieds. En effet, depuis près de cinquante ans, les comtes Korvanyi évitaient leurs terres ancestrales et se contentaient de correspondre avec les intendants pour se plaindre du faible rapport des terres, des troupeaux et des forêts. Après cet héritage, Alexander Korvanyi fut promu au grade de capitaine et nommé dans la capitale. Ces succès ne purent lever ses doutes sur son rôle dans l’armée, seulement les endormir dans une bouf-fée de vanité. Le commandant Brupzka resservit le capitaine Kor-vanyi dans son verre encore à moitié plein. Sans espoir de se libérer ce soir, Alexander Korvanyi ït apporter à manger – quelque chose de consistant en prévision de la suite des consommations. Un serveur porcin, adolescent déjà obèse, les cheveux noirs brillants plaqués sur son crâne, leur 1 apporta une omelette aux pommes de terre et unTafelspitz.
10
1. Tranches de bœuf bouilli servies avec une sauce au raifort.