Khayelitsha

De
Publié par

Tout s'est passé à une vitesse folle. De collègues, nous sommes devenus amants, d'amants nous sommes devenus amoureux et d'un coup d'un seul il m'a dit: "Rejoins-moi à Cape Town, tu verras, c'est un endroit magnifique. Je viendrai te chercher directement à l'aéroport pour t'emmener voir le coucher du soleil du haut de la Table Mountain. Puis, nous ferons l'amour sur des plages immenses comme tu n'en as jamais vues. Je te montrerai aussi Khayelitsha, un de ces endroits faisant trembler le monde entier mais qui regorge de richesses dont tu ne soupçonnes même pas l'existence. Si tu veux, nous roulerons les vitres grandes ouvertes dans tout le Western Cape. Il ne pourra rien t'arriver puisque tu seras avec moi. Nous serons libres. Nous serons amoureux. Nous serons ensemble." C'est donc là qu'un nouveau rêve a écrasé tous les autres. C'est donc là que, sur les bords du Canal de l'Ourcq à cinq heures du matin, légèrement éméchée par les vapeurs d'alcool et d'amour naissant, je me suis mis en tête de partir pour l'Afrique du Sud.
Publié le : jeudi 13 mars 2014
Lecture(s) : 31
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342020663
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342020663
Nombre de pages : 246
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Émilie Spitale KHAYELITSHA
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur : http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur. Mon Petit Éditeur 14, rue des Volontaires 75015 PARIS – France IDDN.FR.010.0119438.000.R.P.2014.030.31500 Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2014
À l’Aventure et à tous ceux qui en font partie.
J’ai vingt-cinq ans. Paris. Cinq ans déjà. Une multitude de projets mêlés à une succession de boulots de merde. Juste de quoi payer le loyer et quelques beuveries entre amis. De façon générale, j’aime ma vie. Elle pourrait être pire. Elle pourrait être beaucoup mieux. J’aime ma ville. J’aime mes amis. J’ai des rêves. Des rêves, c’est pas ce qui manque. Je ne sais pas par où com-mencer. Aucun ne semble vouloir se réaliser. C’est là mon problème. Je veux toujours plus et le plus me fait souvent peur. Concrétiser, c’est difficile, surtout si l’on se cache derrière un nouveau rêve. Tout a commencé il y a deux mois lorsque j’ai rencontré Pa-trick, vingt-quatre ans, beau et dynamique lors du tournage d’un court-métrage. Entre deux boulots alimentaires, j’essaie de ga-gner ma vie en dirigeant des acteurs. Pour l’instant, ça ne paie pas, mais, comme pour beaucoup de monde installé à Paris, l’essentiel c’est d’y croire. Patrick est sud-africain. Ça s’est fait comme ça, simplement. Tout s’est passé à une vitesse folle. De collègues, nous sommes devenus amants, d’amants nous som-mes devenus amoureux et d’un coup d’un seul il m’a dit : — Rejoins-moi à Cape Town, tu verras, c’est un endroit magnifique. Je viendrai te chercher directement à l’aéroport pour t’emmener voir le coucher du soleil du haut de la Table Mountain. Puis, nous ferons l’amour sur des plages immenses comme tu n’en as jamais vues. Je te montrerai aussi Khayelitsha, un de ces endroits faisant trembler le monde entier mais qui regorge de richesses dont tu ne soupçonnes même pas l’existence. Si tu veux, nous roulerons les vitres grandes ouvertes dans tout le Western Cape. Il ne pourra rien t’arriver puisque tu seras avec moi. Nous serons libres. Nous serons amoureux. Nous serons ensemble.
7
KHAYELITSHA
C’est donc là qu’un nouveau rêve a écrasé tous les autres. C’est donc là que, sur les bords duCanal de l’Ourcqà cinq heures du matin, légèrement éméchée par les vapeurs d’alcool et d’amour naissant, je me suis mis en tête de partir pour l’Afrique du Sud. Le lendemain matin, Patrick est reparti chez lui, vers ce là-bas. J’ai alors commencé à tout mettre en œuvre pour concrétiser ce rêve. Je ne connais rien de l’Afrique. Je ne connais rien de l’Afrique du Sud. Je ne connais rien deCape Town. Je n’ai vécu avec Patrick qu’une semaine mais je sais qu’il est temps, pour moi, de mettre les voiles. J’en ai d’abord parlé à mes amis. Ils en ont vu défiler des projets tous plus abracadabrants les uns que les autres, mais là, je crois, que c’était un peu trop pour leurs oreilles attentives. Ils ont donc tout tenté pour m’en dissuader:?L’Afrique du Sud Seule ? Tu veux mourir ?C’est vrai que ce n’est pas un endroit qui a bonne réputation, surtout lorsque l’on part seule à l’aventure. Je leur ai parlé de Patrick pour les rassurer. Ça n’a pas eu d’autre effet que de les angoisser davantage. Pour eux, être avec un homme que je connaissais depuis peu n’était pas la garantie fiable qu’ils espéraient. Je sais, j’ai plein d’exemples autour de moi qui prouvent que l’amour est un concept sur lequel on ne peut pas compter. Et alors, ça n’empêche pas de rêver ? J’en ai aussi parlé à ma mère. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle com-prenne, elle n’a jamais rien compris ni à ma vie, ni à mes choix. Elle m’a donc répondu, comme je m’en doutais:Tu n’as pas d’argent, réfléchis, prends ton temps. Je n’ai même pas essayé de lui parler de mon histoire d’amour, puisque, pour elle, l’amour a été une source de problèmes incommensurables. J’en ai été un des fruits récoltés et je crois que si ma mère m’aime énormé-ment, elle aurait préféré ne pas voir sur mon visage les échecs de ses envolées lyriques. Je ne peux pas en vouloir à mon en-tourage de s’inquiéter. C’est la fonction première de l’entourage. Le contraire voudrait dire que tout le monde se fout de ton sort. Après, rien ne m’oblige à l’écouter. Je veux lui prouver que
8
KHAYELITSHA
j’ai raison de foncer, que je vais m’en sortir et que si jamais rien n’est certain, ne pas tenter, c’est passer sa vie à regretter. Le regret, je crois, me fait plus peur que traverser le monde, toute seule, à la nage et encerclée de crocodiles. Je vais me contenter d’y aller en avion. J’ai dit que j’allais partir. Je vais donc partir quoi qu’il m’en coûte. Clamer haut et fort sa décision, ne suffit pas pour concréti-ser un rêve. Ça suffit peut-être à certains qui en ont les moyens mais ce n’est pas mon cas. Chaque chose que j’ai pu acquérir, si infime soit-elle, je l’ai obtenue avec sueur et grandes épopées. J’ai voulu partir avant la fin de l’année. Il reste deux mois. J’ai quadruplé mes efforts pour pouvoir acheter mon billet et con-fectionner mon petit porte-monnaie de voyage. Je ne peux pas compter que sur l’amour. Je suis indépendante. Je ne vais pas partir à Tourcoing. Je vais partir en Afrique. Personne de mon univers ne pourra venir à mon secours si tout se passe mal. On n’est jamais sûr de rien. Il faut assurer ses arrières. J’ai donc travaillé jour et nuit avec cette seule idée en tête : Partir. * * * Ça y est. J’ai cliqué. Ce n’est pas irréversible mais je ne vais pas reculer. Deux mois plus tard. J’y suis. J’ai cliqué sur l’onglet Confirmation d’achat de billet etma banque a accepté. Tous mes proches, qui jusque-là ont émis toutes sortes d’hypothèses sur l’état de ma santé mentale et sur le pourquoi de la chose, n’ont d’autres choix que de laisser leurs opinions de côté. Les appré-hensions se transforment peu à peu en encouragements sincères. C’est concret. Je vais partir. M’en dissuader devient alors caduc. Certains me prêtent quelques affaires, comme un sac à dos ou une lampe torche. D’autres cherchent dans leurs agendas quelques vieux contacts pouvant m’être utiles sur place. Ma mère me donne même un peu d’argent, ce qui est assez rare. Dix ans déjà que j’ai quitté la maison, des frères et sœurs encore
9
KHAYELITSHA
en bas-âge… Les bénéfices d’être née trop tôt… Question de point de vue… Mais ça, c’est un autre sujet. J’ai donc mes billets. Pincez-moi, je rêve? Non. Je ne rêve pas. J’ai pris la classeECOau départ de Francfort. C’est moins cher qu’au départ de Paris et puis, j’aime me compliquer la vie. Je veux aussi m’entraîner un peu à voyager seule. Ce n’est pas comme si j’avais déjà fait trois fois le tour du monde par le pas-sé. Sur la route de Francfort, il y a Bruxelles, il y a Liège, il y a Cologne. Pourquoi ne pas s’y arrêter ? Quitte à voyager, autant le faire vraiment! Je vais ainsi, quitter Paris et ses imposants repères deux semaines avant le grand saut dans l’autre hémis-phère. Je vais arpenter d’autres rues. Je vais m’acclimater en douceur à ma nouvelle solitude. Après, je serai prête pour le grand voyage, pour retrouver Patrick et tout ce que je ne maî-trise pas, avec ouverture et sérénité. Oui. Je crois que j’ai eu raison de prendre la classeECOau départ de Francfort, de faire une correspondance à Londres, de survoler Paris à deux repri-ses et d’attendre quinze heures pour pouvoir fumer ma première cigarette outre-continent. Pas question de me payer l’auberge ou l’hôtel sur la route. Je veux dormir chez les locaux, dans leur maison. C’est plus inté-ressant. J’utilise donc pour la première fois de ma vie les réseaux sociaux et me crée dans la foulée un profil dans un site avec des gens qui prêtent leur canapé pour le plaisir de voir de nouvelles têtes et de faire de nouvelles rencontres. Je compte aussi sur la chance. Pas question non plus de prendre ma grosse valise. Trop encombrant. Voyager léger, la tête libre, ça de-mande quelques sacrifices vestimentaires. Un sac à dos. Juste le nécessaire (et ma jolie robe noire). Il ne reste plus qu’à prévenir Patrick. Je garde le meilleur pour la fin. Je lui laisse un message pour lui dire que je serai à Cape Townla fin de l’année. Je sais, en français on dit le avant Cap, mais le dire en anglais, ça me fait entendre sa voix. Je lui explique avec précision le jour et l’heure de mon arrivée. Pa-
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant