L'Absence a tous les torts

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La vie n'est jamais une ligne droite. Parce que ce ne sont que des hommes et des femmes, les héros ordinaires de cette histoire, vont tenter de se débrouiller avec les cartes qu'ils ont en mains, dans le jeu si incertain de la vie. Une mère absente depuis onze ans qu'on retrouve par hasard, un mari qui a menti par amour, une fille qui cherche la vérité, un fiancé qui doit composer avec le passé, une grand-mère qui connaît le prix des sacrifices. Au final, parce que les langues se délient, il y a l'espoir que les choses se remettent en place et que les blessures se referment.
Publié le : mercredi 6 mai 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342037395
Nombre de pages : 172
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Du même auteur



Ad Vitam Aeternam,
Roman, Mon Petit Éditeur, 2011

Le Linge sale se lave en famille,
Roman, Mon Petit Éditeur, 2012

Le Gardien de mon cœur,
Éditions Amorosa
Françoise Calmels-Saadia










L’ABSENCE A TOUS LES TORTS


















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015






Dans la salle de bains aux lignes épurées jouxtant la chambre
de l’hôtel Napoléon, Lisa se rafraîchit longuement sous la
douche. Sa rage s’était atténuée mais elle tremblait encore sous le
choc de la vision de cette femme qu’elle avait croisée une heure
plus tôt, dans la matinée. Ça s’était passé tellement rapidement :
alors que Benjamin et elle se frayaient un passage dans la foule
touristique du Quai Monléon, pour se rendre au marché des
halles, Lisa fut légèrement bousculée par le cabas d’une femme qui,
s’étant retournée pour s’excuser, avait blêmi quand leurs regards
s’étaient croisés. Lisa avait reconnu sa mère immédiatement.
Elle avait toujours la même tête avec sa chevelure flamboyante,
la même classe dans son apparence, la même beauté malgré les
onze ans passés. À ce moment-là, la jeune femme avait ressenti
dans son ventre et dans son cœur, un choc retentissant. Un
retour en arrière brutal et sans préavis. Un violent uppercut à
ses souvenirs anesthésiés. Le temps de réaliser que c’était bien
sa mère qu’elle venait de voir, la femme, comme saisie de
panique, avait déjà tourné les talons, renversant au passage, le
tourniquet des cartes postales du tabac-presse et avait pris la
tangente dans une rue à droite. Lisa avait couru derrière elle,
sans doute pas assez vite à cause de ses nu-pieds en corde et de
sa robe près du corps qui entravait ses mouvements, sans doute
trop tardivement. Le personnage s’était évaporé, deux rues plus
loin. À nouveau disparu.
Benjamin qui avait couru après elles, avait récupéré une Lisa
complètement effondrée, haletant, sonnée, incapable
d’expliquer de manière cohérente, les raisons de cette
coursepoursuite.
7 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
— C’est… C’est elle ! Je le crois pas. Elle a fui ! Mais c’est…
C’est… Je l’ai reconnue, Ben ! bégayait Lisa tout en reniflant.
Sur l’instant, il n’avait rien compris au drame. Ils étaient
rentrés à l’hôtel sans mot dire. Lisa complètement hermétique,
marchait vite droit devant, toute pétrie d’une rage intérieure.

— Ça va mieux ? demanda Benjamin à Lisa qui sortait de la
salle de bain, ravissante sirène dans sa serviette blanche
enroulée autour de son corps harmonieux, ses cheveux blonds
mouillés traçant des rigoles brillantes sur sa peau déjà bronzée.
— Oui, un peu. Je ne comprends pas, Benjamin. C’est donc
là, à Menton qu’elle se cache depuis toutes ces années !
Incroyable ! Je me suis toujours imaginé qu’elle avait refait sa vie
très loin, au Canada ou peut-être aux USA… Et elle était dans
la région, là, juste à quelque deux cents kilomètres de moi !
Estce que tu te rends compte qu’elle est restée pendant onze ans, à
deux heures de route de moi et jamais, jamais, elle n’a essayé de
me revoir. Pas une seule fois, Ben ! Comment c’est possible ?
— Je ne sais pas quoi te dire ! Ça semble complètement fou.
— Oui, comme tu dis ! Et le plus fou est que je ne sais
absolument pas pourquoi elle s’est tirée sans un mot ni un regard
pour moi, l’année de mes treize ans et pourquoi elle continue à
me fuir. Tout à l’heure, elle m’a donné l’impression de
quelqu’un qui avait vu le diable… Tu aurais vu sa tête ! On peut
faire ça à sa fille unique, tu crois ? C’est enrageant et humiliant.
C’est monstrueux ! Je ne sais même pas ce que je lui ai fait ! Je la
déteste pour ça, avec une force… !
— En tout cas, ce doit être horrible pour toi, répondit
Benjamin, complètement désemparé.
— Tu ne peux pas savoir à quel point ! En deux secondes,
en la voyant se barrer là, comme une voleuse de portable, j’ai eu
mal partout, dans ma tête dans mon corps, dans mon cœur.
Comme si on me foudroyait à l’aide d’un Taser. Un vrai
cauchemar !
8 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
Lisa se remit à pleurer. Des larmes brûlantes de colère
brouillaient ses yeux bleus. Benjamin qui la sentait au bord de la
crise de nerfs, s’approcha et l’enlaça.
— Il est presque treize heures, tu veux aller déjeuner ? On
essaiera de voir ce qu’on peut faire. Si c’est ta mère…
— C’est elle, Benjamin ! coupa Lisa brutalement en se
dégageant des bras de son fiancé. Je l’ai vue, je le sais. J’en suis sûre à
deux cent pour cent ! Je ne peux pas me tromper. Tu crois
vraiment qu’on peut oublier le visage de celle qui t’a donné la
vie, qui t’a bercé, consolé, nourri pendant des années ? Quand
elle s’est cassée, j’avais treize ans, pas deux !
— Non, j’imagine qu’on ne peut pas, même si je n’ai jamais
connu mes vrais parents. Viens, j’ai réservé au Mirazur.
Préparetoi et on va parler de tout ça, tranquillement. On va voir ce
qu’on peut faire. Ok, ma puce ?
— D’accord, tu as raison, il faut que je reste calme, elle ne
vaut pas la peine que je me mette dans tous mes états… Je
m’habille. Donne-moi deux minutes, le temps de me refaire une
tête présentable.
— Tu es très belle, même quand tu as pleuré.
— Menteur ! Mais… Qu’est-ce que tu as ? Tu en fais une
drôle de tête ! Tu es tout pâle !
— C’est ton histoire, là ! Je te sens tellement contrariée.
J’aime pas quand tu n’es pas bien et que je sais pas quoi faire
pour t’aider. Et puis j’ai un peu faim !
— Tu as toujours faim ! Avec tout ce que tu as ingurgité au
petit déjeuner ! Fais gaffe, tu vas virer baleine ! plaisanta Lisa en
tâtant les poignées d’amour de Benjamin.
— Je t’aime.

Pendant que Lisa achevait de se refaire une beauté bien
superflue, Benjamin tournait en rond, complètement tourneboulé.
Lui aussi avait eu un choc en voyant la fugitive. Cela avait duré
deux secondes. Deux petites et terribles secondes. Assez pour
9 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
reconnaître Jeanne Destros. Aucun doute possible ! C’était bien
Jeanne ! Cette femme mariée, de seize ans son aînée, qu’il avait
aimée comme un fou et avec qui, il avait entretenu une liaison
des plus passionnée qui avait duré presque un an. Elle l’avait
plaqué du jour au lendemain, avait quitté son mari, au courant
de leur relation adultérine et avait mis les voiles sans qu’il ne
sache jamais où elle était partie. C’était il y a douze ans. Il était
majeur depuis quelques mois. Il s’en souvenait avec une telle
précision, n’ayant jamais pu enterrer définitivement cette
histoire d’amour. Jeanne Destros lui avait tout appris, de la vie, des
sentiments, du sexe. À l’époque, il avait 18 ans. C’était sa
première fois dans une relation amoureuse de cette intensité avec
une femme belle et expérimentée, très éloignée des jeunes filles
fades et maniérées qu’il avait fréquentées, rapidement. Et cette
femme-là serait la mère de Lisa ? C’était incroyable et affreux.
Comment aurait-il pu imaginer un tel scénario ? Il faut dire qu’il
ne connaissait Lisa que depuis un an. Elle lui avait
effectivement dit qu’elle ne voyait plus sa mère, que celle-ci avait refait
sa vie ailleurs, mais sans autre précision. Quand il avait voulu
aller plus avant sur le sujet, Lisa avait immédiatement coupé
court en prétendant que d’en parler, était douloureux pour elle,
qu’elle préférait oublier et que ça n’avait plus d’importance.

Benjamin frémit au souvenir de Jeanne, cette belle rousse
qu’il avait rencontrée fortuitement un soir dans un bar, douze
ans auparavant. Douze ans déjà ! Elle était seule assise à une
table devant un verre de vodka. Lui traînait en attendant des
copains pour se faire une toile. Il l’avait observée sans se faire
voir d’elle, l’avait tout de suite trouvée très attirante et
émouvante aussi, dans ses gestes si subtilement sensuels comme
lorsqu’elle rejetait sa chevelure rousse en arrière. Il n’avait pas
résisté au désir, l’avait abordée, lui avait proposé un autre verre,
l’avait fait rire. Et Jeanne, quand elle riait, c’était le paradis. Elle
avait une grande bouche sexy qui aurait fait craquer n’importe
10 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
qui. Et évidemment, lui, avait craqué ! Immédiatement. Il avait
subi ce genre de coup de foudre si délicieusement impitoyable,
comme dans les films romantiques. Tout, ce jour-là autour
d’eux dans le bar, avait disparu. Sa seule réalité avait été ces
yeux vert foncé, cette voix chaude et légèrement éraillée et ce
rire communicatif. Benjamin frissonna à l’évocation de cette
rencontre qui avait bouleversé sa vie de jeune homme mal
dégrossi et qui avait tatoué son cœur de manière indélébile.

Si Jeanne Destros était la mère de Lisa alors fatalement
Pierre Destros était son père. Benjamin se frotta le menton en
se rappelant le violent uppercut reçu en pleine poire lorsque le
mari les avait surpris, Jeanne et lui, dans la chambre d’un motel
à la sortie de Montpellier. Ce jour-là, on avait frôlé le drame.
Pierre Destros, armé d’un revolver, allait le tuer. Il était fou
furieux, les yeux exorbités, il respirait la haine et la vengeance.
Son salut, il le dut à Jeanne qui, gardant son sang-froid, avait
balancé qu’elle n’hésiterait pas à dire toute la vérité si jamais il
s’avisait de toucher à un cheveu de son amant. Pierre Destros,
menaçant, avait quitté la chambre en conseillant à Benjamin de
ne plus jamais croiser sa route. Jeanne, une fois son mari parti,
contre toute attente, avait mis un point final à leur relation.
Sous ses questions pressantes, elle avait refusé de lui révéler
cette vérité qui avait fait reculer son mari. « Trop intime, ça ne
te regarde pas ! Nous deux c’est fini… Ne t’avise surtout pas de
me recontacter ! Et débrouille-toi pour rentrer ! Appelle un
taxi ! » Avait-elle déclaré avec une voix dure, autoritaire, sans
appel, qu’il ne lui connaissait pas et qui ne lui ressemblait pas.
Elle, habituellement si douce, l’avait planté là, sans un seul
regret apparent, dans cette chambre sans âme.
La suite fut qu’il avait failli attenter à ses jours. Il n’avait
supporté ni cette rupture brutale, sans préavis, que rien ne
justifiait, ni la trouille phénoménale infligée par le mari cocu. Il était
complètement dingue de Jeanne et ce renvoi comme on
congé11 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
die un employé malhonnête, lui avait fait perdre les pédales. À
tel point que, complètement hébété, faisant du stop sur la route
de Montpellier, après le départ de Jeanne pour pouvoir rentrer
chez lui, il s’était élancé sous les roues de la première voiture qui
circulait. Le conducteur l’avait miraculeusement évité de
justesse. Benjamin s’en était sorti avec quelques contusions et une
jambe cassée. Mais c’était son cœur qui avait le plus morflé. Il se
souvint avoir passé près d’un an à oublier cet amour
malheureux, sans jamais avoir eu l’impression d’en être guéri. Du coup,
il avait arrêté ses études d’ingénieur et sa vie estudiantine à
Montpellier et avait rejoint le domicile familial à Aix en
Provence. Son père adoptif, pour ne pas quitter des yeux son fils
après cette tentative de suicide et la dépression qui avait suivi,
l’avait embauché dans sa petite entreprise de
jardinierpaysagiste. C’est comme ça qu’il en fit son métier dans lequel il
réussissait bien aujourd’hui. À trente ans, avec succès, il
dessinait, créait et entretenait les jardins des hôtels et des nantis de la
région du Sud Est. Et il y a un an, il avait rencontré Lisa auprès
de qui, l’amour redevenait possible.

Benjamin appela Lisa :
— Alors ? Tu es prête ?
— J’arrive ! cria-t-elle, au travers de la porte de la salle de
bains.
Ce milieu du mois de juin était caniculaire à Menton. C’était
une idée romantique qu’il avait eue, d’offrir à sa Lisa un
weekend dans un palace de la Côte d’Azur. Le prétexte était de fêter
sa réussite aux examens qu’elle venait de passer. La vraie raison
est qu’il voulait quelque chose de particulier pour la demander
en mariage. Benjamin qui transpirait malgré la climatisation, se
sentait mal à l’aise et tourner en rond dans la chambre sans
pouvoir fixer son intérêt sur quoi que ce soit, le rendait très
nerveux.
12 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
Comment les choses allaient se passer maintenant ? Et
d’ailleurs, en réfléchissant bien, pourquoi Lisa s’appelait
Chavannade de son nom de famille et non pas Destros ? Cette
constatation qui frappa soudain son esprit comme une
illumination divine, lui apporta une bouffée d’air frais. Peut-être y
avaitil, finalement, erreur sur la personne ? Les sosies ça existe ! Lisa
a peut-être cru reconnaître sa mère ou lui, Jeanne. Voilà, il fallait
se persuader de ça : c’était une erreur, inutile de stresser !
13 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS






Le garçon du restaurant le Mirazur, les installa dans la
véranda climatisée et protégée du soleil par une toile épaisse. La table
qui leur fut proposée, leur permettait d’avoir une vue splendide
sur la mer Méditerranée. Une vraie carte postale de paradis
exotique avec le bleu azur du ciel sans nuage, les palmiers vert
brillant qui s’agitaient nonchalamment sous la brise, le soleil
illuminant la baie à l’horizon infini. Un cadre idyllique pour une
demande en mariage.
— Tu veux boire du vin ? demanda Benjamin à Lisa toute
pomponnée, débarrassée de toutes traces visibles de sa
tourmente.
Elle portait une robe légère en toile blanche ornée à
l’encolure de strass et de perles turquoise. Ses cheveux blonds
étaient attachés et lissés en un chignon savamment décoiffé.
Benjamin qui n’avait pas la classe naturelle de sa fiancée, se
trouva face à elle, un peu négligé avec son bermuda à carreaux
délavé et son polo défraîchi, griffé Lacoste. Il s’en voulut de
n’avoir pas fait un peu plus attention à sa tenue. Une demande
en mariage dans un endroit d’une telle classe méritait quand
même mieux qu’un déguisement de touriste. Encore heureux, il
avait évité les savates !
— Oh non ! Avec cette chaleur, vaut mieux pas. Ça me
soûlerait à coup sûr ! répondit Lisa.
— Tu as choisi ?
— Hum, je n’ai pas très faim. Une salade italienne aux
légumes grillées, ça ira parfaitement. Et toi ?
— Je vais prendre la dorade et un verre de vin blanc.
14 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
Après que le maître d’hôtel eut noté la commande, Benjamin
se saisissant au-dessus de la table, des mains de Lisa, se lança :
— Tu sais, Lisa, je t’ai invitée ici à Menton, pour une bonne
raison…
— Tu voulais coucher avec moi, vilain pervers !
— J’avoue, c’est ça ! Non, plus sérieusement… Je voulais un
cadre extraordinaire pour te demander en mariage et…
— En mariage ? Euh, oui, je m’en doutais un peu, tu sais. Tu
es toujours prévisible. Et quand je te dis ça, sache que c’est un
compliment dans ma bouche. Je te trouve très rassurant. Et
moi, j’ai besoin d’être en permanence, rassurée… Mais attends
une minute ! D’habitude, sauf erreur, ce genre de demande se
fait genou à terre avec dans une main, un petit coffret
molletonné dans lequel il y a un gros, très gros diamant. Alors ? Il est
où, le caillou ? plaisanta Lisa qui avait retrouvé son air rieur qui
charmait tant son compagnon.

Benjamin lui avait déjà proposé de l’épouser six mois avant.
Elle avait gentiment repoussé la demande prétextant, à juste
titre, la jeunesse de leur relation et ses examens de fin de cycle à
réussir. Une façon d’obtenir un délai. Lisa n’avait pas envie de
se marier. Même si elle aimait follement Benjamin, même si elle
n’envisageait pas la suite de sa vie sans lui. Le mariage ? Elle en
avait peur. Peur de ce lien qui entrave quand la relation se
disloque. Elle avait vécu ça avec ses parents qui ne cessaient de se
harceler avant que sa mère ne se barre. Elle se souvenait de ces
repas familiaux qui se terminaient en lancer d’assiettes et
concours d’injures. Elle aurait tellement préféré que ses parents
divorcent dans la dignité plutôt que de la faire assister à leurs
règlements de comptes, à leurs menaces réciproques où elle,
fille arbitre ne comprenait absolument rien si ce n’est que son
père et sa mère se haïssaient avec une constance effarante.

15 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
— J’ai le caillou, déclara Benjamin, fier de lui. Il est dans le
coffre-fort de la chambre. Et si tu veux vraiment que je me
traîne à tes pieds, je peux le faire. Là tout de suite si tu me le
demandes. Alors ?
— Alors, je ne dis pas non, mais…
— Mais tu ne dis pas oui, non plus ! J’ai bien capté ?
— Écoute, mon amour, je viens de revoir ma mère.
Furtivement, je te l’accorde, mais c’est déjà un commencement de
piste pour la traquer. Je veux la retrouver. J’ai des choses à lui
demander. De guerre lasse, j’avais laissé tout ça de côté mais
avec cette soudaine réapparition dans ma vie, je me rends
compte à quel point il me manque quelque chose. Une chose à
terminer. La dernière pièce du puzzle pour me sentir totalement
moi-même ! Je veux comprendre pourquoi elle m’a abandonnée
sans un au revoir. Je ne suis pas sûre que cela ne laisse pas des
traces…
— D’accord, d’accord… Je comprends. Mais quel rapport
avec nous deux ?
— Aucun. Sauf que tu l’as vu, cela m’a complètement
perturbée. À un point, tu ne peux même pas imaginer ! D’un coup,
tout est remonté. Tout ce que j’avais enfoui, ressort. Je ne me
vois pas me marier maintenant. Ce qui ne veut pas dire jamais.
Je veux savoir…
— Quoi ! coupa Benjamin. Pourquoi ta mère s’est tirée ?
J’imagine qu’elle ne s’entendait pas avec ton père. Ça ne veut
pas dire que tous les mariages finissent comme ça. C’est ça qui
te fait peur ?
— En partie, oui. Mais je me dis aussi que se marier
maintenant, dans trois mois ou dans un an, cela ne change rien à notre
amour. On s’aime comme des fous, on s’entend bien. J’ai fini
mes études, me voilà avocate. Je vais travailler pour Maître
D’Hellias, ce qui va me demander une totale disponibilité… On
peut attendre…
16 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
— Et alors ? s’emporta Benjamin en se rejetant sur le dossier
de sa chaise. Si tu n’avais pas revu ce fantôme, tu aurais dit oui ?
— Je ne pense pas.
— Ah, tu vois !
— Tu as raison ! Je crois que je t’aurais fait en gros la même
réponse. Me poser professionnellement, construire mon futur
et me marier ensuite. Pour moi, le mariage, c’est juste un petit
peu trop tôt. Bref ! Je ne me sens pas prête.

Ce qu’il y avait de bien avec Lisa est qu’elle disait les choses
telles qu’elle les pensait. Elle ne finassait pas. Son discours était
toujours clair. Benjamin ne s’offusqua pas de ce refus. Il
s’attendait même à se prendre ce genre de râteau ce qui était le
comble pour un jardinier. Mais lui avait trente ans, il avait envie
de se caser, d’avoir des enfants maintenant, pas dans dix ans.
Lisa, elle, n’avait que vingt-quatre ans et avait besoin de
jalonner son parcours, c’était légitime. Il le comprenait parfaitement.
Pourtant, aujourd’hui, ce refus et l’apparition de Jeanne avec,
dans son sillage, sa cohorte de souvenirs bons et mauvais,
venaient entacher ses belles certitudes. Oh, pas de manière
irréversible, non, ils venaient juste égratigner ses espérances,
assez pour qu’il se sente fléchir. Sa vie qui lui semblait la veille
encore, une belle avenue rectiligne, présentait à cette heure, des
méandres obscurs et inquiétants.
— Qu’est-ce que je fais de la bague alors ? Je dois la rendre ?
interrogea Benjamin avec un sourire crispé.
— Tu me l’offres. Ça sera ça de fait !
— Mouais ! Je vais y réfléchir, si tu me promets qu’on
reparle de tout ça dans trois mois. Si tu me promets que cette
plongée dans ton passé que tu comptes faire, car je te connais,
tu ne vas rien lâcher, ne changera rien entre nous, quoique tu
puisses découvrir. Quoique tu puisses découvrir, tu m’entends ?
déclara-t-il, en appuyant sur les derniers mots.
17 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
— Bien sûr, je te le promets. Mais tu sais, je ne mélange
rien ! Retrouver ma mère n’a rien à voir avec les sentiments que
je te porte.
— Je t’aime Lisa et je tiens à toi. Je veux que tu en sois
persuadée. Ce mariage est important pour moi.
— Moi aussi je t’aime, et pour de vrai !
Le serveur apporta leur plat. Quelques instants se passèrent
silencieusement, chacun savourant le contenu de son assiette.
— Parle-moi de ta mère, demanda Benjamin, en voulant
ainsi orienter la conversation. Je me rends compte que je ne sais
presque rien de ta famille, si ce n’est que ta mère, je ne sais pas
son nom, s’est barrée, que peut-être elle vit ici à Menton, que
ton père est architecte à Bordeaux, que tu n’as ni frère ni sœur.
D’ailleurs, tu ne vas pas le voir souvent ton père ?
— Ma mère s’appelle Jeanne…
— Jeanne ? s’exclama Benjamin effaré, qui failli avaler de
travers.
— Ben oui. Jeanne ! Ça a l’air de te surprendre ! dit Lisa en
riant. Et mon père, la dernière fois que je l’ai vu, c’était il y a
trois mois quand il est passé en coup de vent à Aix pour ses
affaires. D’ailleurs ce jour-là, je te le rappelle, tu étais tellement
occupé que tu n’as pas eu le temps de nous rejoindre au
restaurant. Tu as loupé l’occasion de faire la connaissance de futur
beau papa. En plus, il meurt d’envie de te connaître. On se voit
peu mais on se téléphone relativement souvent, tu le sais bien.
Je t’avoue que depuis qu’il s’est remarié, il y a cinq ans avec
Catherine et surtout qu’il s’est exilé à Bordeaux, il n’est guère
facile de se voir. En plus, Catherine et lui sont toujours en
voyage. Mais on s’entend bien. Je veux dire par là qu’on n’a pas
de conflit majeur. Puis, je dois à mon père la réussite de mes
études. C’est vrai que je n’ai pas eu de souci matériel ni le
besoin de travailler à côté pour pouvoir y arriver. Il a toujours
assuré côté finances. Tu vois, je sais qu’il est là, que je peux
compter sur lui. Ça me rassure de savoir que je peux l’appeler
18 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
en cas de coups durs. Tout comme je peux compter sur toi,
mon amour !
— Et Monsieur Chavannade a quel âge ? questionna
Benjamin en tendant une grosse perche.
— C’est quoi cette question ? demanda Lisa dans un grand
rire. Chavannade ? Mon père ? Mais enfin il ne s’appelle pas
Chavannade mais Pierre Destros. Tu le sais bien !
— Je me suis toujours demandé pourquoi tu t’appelles
Chavannade alors ? Je comprends pas, dit Benjamin qui ne
comprenait que trop.
— Mais enfin je te l’ai dit ! Je me demande si tu m’écoutes
vraiment quand je te parle. C’est le nom de jeune fille de ma
mère. Quand elle m’a eue, elle a absolument voulu que je sois
déclarée comme Chavannade. Va savoir pourquoi ! C’est vrai
que, quand elle est partie, j’ai pensé vaguement à changer de
nom, tellement j’ai été en colère. J’ai vite abandonné devant la
prise de tête administrative, ce n’est pas simple, de changer de
nom. Et puis que veux-tu, le pli était pris !
— Ah !
— Ça a l’air de te contrarier. Tu en fais une de ces têtes !
— Non, non, pourquoi ça me contrarierait ?
— Puisque tu me parles de mon père, je voulais te proposer
quelque chose.
— Vas-y, dis toujours.
— Pour fêter mon diplôme, je voudrais qu’on aille à
Bordeaux. Pour que justement, tu rencontres enfin mon père que tu
ne connais pas encore. Je vais te présenter comme mon futur
mari. C’est mieux pour préparer notre mariage. Je ne suis pas
vieux jeu mais je préfère faire les choses dans l’ordre.
— Ouais ! C’est une idée.
— Cache ta joie !
— Non mais je me sens pas bien là !
Courbé sur lui-même, Benjamin se tint l’estomac avec une
grimace de douleur. D’un coup, le repas ne passait plus. C’était
19 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
trop ! Trop d’émotions et d’informations à gérer avec
désinvolture ! Lisa, fille de Jeanne, le premier et grand amour de sa vie.
Lisa, fille de Pierre Destros qui avait voulu le tuer et qu’il devait
maintenant rencontrer, Lisa à qui il venait de proposer le
mariage et qui avait refusé. Jeanne disparue puis réapparue ! Quelle
connerie la vie quand elle jouait à vous mettre des bâtons dans
les roues ! Tout se mit à tourner autour de lui comme dans un
tourbillon. Un véritable vertige qui l’emportait d’un bond dans
le passé.
— Ben ! Qu’est-ce que tu as ? cria Lisa en voyant Benjamin
se plier en deux sur sa chaise. Ça ne va pas ? Tu es tout pâle !
— C’est rien. Sans doute, le vin blanc qui passe pas avec
cette putain de chaleur !
— Bois de l’eau fraîche. Tiens ! Asperge-toi le front aussi.
Tu veux qu’on rentre à l’hôtel ? Tu veux aller t’allonger ?
— Non, non, ça va aller. Excuse-moi. Ça passe, rien de
grave, ça va déjà mieux. Juste une crampe à l’estomac. Je
supporte difficilement le vin blanc, je le sais, mais je persiste à en
boire ! Faut être un peu débile, non ? Tu veux un dessert ?
— Non merci. Mais un café, oui.
Benjamin fit signe au garçon qui s’approcha et commanda
deux cafés.
— Tu disais quoi ?
— Rien d’important. Je te parlais d’une visite chez mon père.
Tu es sûr que tu te sens bien ?
Benjamin hocha la tête en signe d’assentiment et s’efforça à
sourire.
— Bon, dis-moi ! demanda-t-il en se frottant les tempes dans
lesquelles il sentait battre son sang. Tu veux faire quoi pour ta
mère ?
— Je ne sais pas trop. J’imagine que si je l’ai croisée à
Menton, dans une rue qui mène au marché, tenant un cabas, c’est
qu’elle vit dans le coin. Comme j’imagine que si d’un coup je ne
l’ai plus vue dans la rue, c’est qu’elle a peut-être un appartement
20 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
à proximité. On pourrait retourner là-bas et regarder sur les
boîtes à lettres…
— Et si elle a changé de nom comme elle a changé de vie ?
— Effectivement c’est un risque ! Tu veux bien qu’on y aille
cet aprèm ? On se repose un peu et après on y va.
— Et le musée océanographique à Monaco. Et le musée
Jean Cocteau, on y va quand ?
— Demain ou après-demain, on a tout le weekend.
— Un samedi ou un dimanche ? Un weekend de Pentecôte
en plus ! Tu sais le peuple qu’il va y avoir ?
— Il faut battre le fer quand il est chaud. C’est trop
important pour moi. Allez mon amour, s’il te plaît…
— Ok, j’ai compris ! soupira Benjamin. Bon ! Tu te souviens
de quelque chose de précis qui pourrait donner des pistes ?
Avant de vous quitter, ta mère ne parlait jamais d’un endroit
qu’elle aimait particulièrement ? Tiens ! Elle n’avait pas un autre
homme dans sa vie ? Entre nous pour partir comme elle l’a fait,
il y avait un autre homme, non ?
— Tu sais, je t’en ai jamais parlé mais, de ma vie de petite
fille à mon adolescence, j’avais pris une très mauvaise habitude.
Les disputes de mes parents me contrariaient tellement que je
refoulais tout. Comme si je mettais dans un coffre-fort de ma
mémoire tous ces sales moments en me disant que, quand je
serais capable de les interpréter, j’ouvrirais le coffre. Seulement
voilà, j’ai perdu le code. Je ne sais plus. Mon père pourrait me le
donner mais il devient hermétique dès que je lui parle de ma
mère. C’est simple : il ne veut plus rien entendre d’elle, même
pas son nom. Ça le rend hystérique. Quant à ma mère, je veux
espérer, si je la retrouve un jour, qu’elle me donnera ces clés qui
me permettrait de vider ces vieux trucs pourris qui traînent dans
ma tête et qui devraient partir à la poubelle pour faire de la
place à mes rêves d’avenir. Sans jamais le formuler, tout ce que
ne m’ont pas dit mes parents, car bien sûr, j’étais une enfant et
je ne pouvais pas comprendre, me plombe. J’essaie de ne pas y
21 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
penser, il faut bien avancer dans la vie. Quelques temps avant
de se barrer, je crois, enfin il me semble que ma mère voyait un
autre homme…
— Elle trompait ton père ?
— Euh oui, c’est comme ça qu’on dit.
— Avec qui ?
— Aucune idée ! Je l’ai vaguement compris en surprenant
des bribes de phrases, des conversations étouffées, des disputes
glaciales plutôt. Mon père lui en était absolument certain et il
n’a pas supporté l’idée de l’amant.
— Mais quand elle est partie, ça a été comme ça ? Du jour
au lendemain ?
— Exactement ! Mais je pense qu’elle avait prémédité son
coup, puisqu’elle a quand même embarqué une bonne partie de
ses vêtements, ses affaires de toilettes, et ses papiers. Le jour où
ma mère s’est tirée, quand je suis rentrée du collège, mes
parents étaient à la maison, tous les deux. Ça m’a étonnée à
5 heures de l’après-midi ! Je les ai entendus se disputer. Comme
j’en avais assez de leurs sempiternelles empoignades, je suis
montée directement dans ma chambre. J’ai juste entendu ma
mère dire que cet homme, son amant sans doute, l’avait rendu
vivante à nouveau et qu’elle partait parce qu’elle n’avait plus
envie de jouer le rôle de Madame Jeanne Destros. J’ai surpris
aussi des mots comme vérité, lâche, peur. Tout de suite après
j’ai entendu la porte de la cuisine claquer et sa voiture démarrer
à fond la caisse sur les graviers de l’allée. J’ai alors pensé
qu’encore une fois, j’allais souper seule avec papa qui ferait la
gueule en me répondant de ne pas me mêler des affaires des
adultes, à chacune de mes interrogations. Ma mère avait
l’habitude de foutre le camp quand les disputes étaient
violentes. Généralement elle allait faire un tour en ville et ne rentrait
que tard dans la nuit. Ce jour-là, faut croire que ça a été
l’engueulade de trop. Elle est partie définitivement. Le
lendemain, comme d’habitude, avant d’aller au collège, je suis allée
22 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
dans sa chambre. Elle n’y était pas. Son lit n’était pas défait.
Instinctivement j’ai ouvert ses armoires. Elles étaient à moitié
vides. J’ai alors appelé mon père qui était déjà au boulot, pour
lui faire part de mon angoisse. Il m’a répondu que ma mère ne
reviendrait pas. Point. Débrouille-toi avec ça ! Le soir, je n’ai
rien obtenu de plus. Mon père m’a dit que c’était fini. Je me
souviens de ses mots cruels : « ta mère est une dingue. Même
toi sa fille unique, tu ne comptes pas pour elle. Elle veut refaire
sa vie ? Qu’elle la fasse ! Mais ne te fais pas d’illusion ma petite
fille, elle ne reviendra pas. » Voilà l’histoire, en gros. Les mois,
les années qui ont suivi son départ définitif de la maison
familiale, j’ai espéré. Tu ne peux pas savoir, Benjamin à quel point
j’ai espéré ! Pour Noël, mon anniversaire, une lettre, un signe
d’elle. Rien ! Le néant. Nada ! J’ai cessé assez vite de harceler
mon père avec mes questions car je savais qu’elles n’auraient
pas de réponse, sauf celle de le mettre en colère. Je me suis
construite comme j’ai pu en surmontant le handicap de boiter
d’un parent manquant.
— Mais tu avais des grands parents. Tu m’as déjà parlé de ta
grand-mère de Lille et de ta tante de Perpignan et ses deux
démons de fils… Ils ne t’ont pas aidée pour la retrouver ?
— Tu sais, tous ont vite choisi leur camp. Marie France, la
sœur aînée de mon père ma chère tante de Perpignan, c’était le
refrain quand je passais mes vacances chez elle. Je te la cite dans
le texte : « une vraie garce ta mère de vous avoir abandonnés toi
et ton pauvre père ! Rien que d’en parler ça me met dans une
colère ! » Quant à mes cousins ils étaient trop occupés par leurs
propres conneries pour me soutenir. Ils ont quatre et trois ans
de plus que moi et n’en n’avait rien affaire de la gamine
neurasthénique que j’étais alors. La mère de mon père est toujours à
Lille. On se voit peu. Elle aussi ne voulait pas parler de la
désertion de ma mère. Elle me disait que ce n’était pas à elle à le
faire. Mais quelque part, je la comprends ! Quand j’allais chez
elle, elle ne pensait qu’à me gâter. Il y avait aussi la mère de ma
23 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
mère. Mamie Thérèse. Mamie Thé comme je l’appelais. Elle
aurait pu me soutenir, elle ! Mais je l’ai connue toujours malade
fréquentant avec régularité les hôpitaux et les maisons de
convalescence. Cette pauvre mamie Thé ne s’est jamais remise
de la mort de sa fille Louise, la sœur de ma mère. Louise est
décédée quand j’étais tout bébé. Le chagrin a rendu Mamie Thé,
un peu gaga. Pas folle mais désorientée, coincée dans les
souvenirs de sa défunte fille, incapable de rejoindre le présent. Je me
souviens que, quand j’allais parfois la voir avec ma mère, elle
pleurait dès qu’elle me voyait rendant mes visites encore plus
difficiles. Elle ne savait que me dire : « comme tu lui
ressembles ! » Je ne sais même pas de quoi elle parlait ! Après que ma
mère nous ait eu quittés, plusieurs fois j’ai demandé à mon père,
d’aller voir Mamie Thé dans la maison de repos qui était
devenue quasiment son domicile. Au bout de quelques mois,
accédant enfin, à ma requête, nous sommes allées au centre de
soins Bellevue. Plutôt maison de retraite que de soins, bref ! À la
maison de convalescence, on nous a appris que Mamie Thé
n’était plus là. Elle avait été hospitalisée un mois plus tôt, à
l’hôpital de la Timone. À Marseille ! Pourquoi Marseille ? On ne
sait pas ! J’ai harcelé papa pour qu’on s’y rende. Mais une fois
sur place on nous a appris que mamie Thé avait quitté les lieux
et personne n’a su nous dire où elle était allée. Par la suite mon
père, estimant sans doute qu’il en avait fait assez, n’a plus voulu
que je lui parle de Mamie Thé et je ne sais pas ce qu’elle est
devenue. Comme ma mère !

Benjamin était rivé aux lèvres de Lisa. Il écoutait
religieusement son récit tout en ayant le sentiment étrange d’avoir devant
lui une toute autre jeune femme que celle qu’il connaissait. Un
peu comme quand on rêve de quelqu’un d’inconnu à qui
pourtant on s’adresse de manière familière. C’était la première fois
que Lisa lui parlait ouvertement de son passé traumatisant, elle
qui donnait toujours l’impression de voler dans la vie comme
24 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
un être léger qui ne serait pas plombé par les vicissitudes de
l’existence.
Il se souvenait très bien, quand il avait été l’amant de Jeanne,
que celle-ci annulait parfois à la dernière minute, leurs
rendezvous galants à cause de sa mère malade. Il pensait à l’époque,
amoureux fou et jaloux comme il était, que ce n’était qu’un
prétexte pour ne pas le voir. Une fois, pour en avoir le cœur net, il
avait suivi sa maîtresse pour constater qu’elle se rendait bien
dans une maison de convalescence. Jeanne qui l’avait surpris, lui
avait alors avoué que la santé de sa mère était pour elle, un vrai
tourment et qu’elle ne pouvait pas faire semblant de ne rien
voir.

Benjamin se saisit des mains de Lisa au-dessus de la table
nappée de blanc, touché et cependant animé d’émotions
contradictoires par ce qu’elle venait de lui raconter. Au fond de son
cœur, se réveillait, à côté de l’amour sincère qu’il portait à la
jeune femme, le souvenir assoupi et inquiétant de Jeanne. Partie
on ne savait pas où. Mais partie parce que lui, l’avait rendue
vivante. C’étaient les mots que Lisa avaient entendus de la
propre bouche de celle dont il avait été fou amoureux.
— Tu ne dis plus rien ? demanda Lisa en détachant ses
mains de l’étau de celles de Benjamin.
— Je ne savais pas que ton enfance avait été difficile à ce
point. J’en suis complètement bouleversé. Mais heureux ! Très
heureux que tu te sois enfin confiée à moi. Pourquoi tu ne me
l’as pas fait plus tôt ? T’avais pas confiance en moi ?
— On va se marier…
— Tiens ! C’est nouveau ça ! ironisa Benjamin.
— Je t’en aurais parlé tôt ou tard.
— Ah ! Benjamin marqua un silence pensif avant de
reprendre – Tu crois qu’on doit tout savoir de l’autre avant de
l’épouser ? Ou non, attends ! Je reformule ma question : tu crois
25 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
qu’il important de tout dire à l’autre sur son vécu avant de
l’épouser ?
— Oui. Bien sûr. Peut-être pas tout dans le détail mais au
moins les blessures. C’est important de les connaître. Ça évite
bien des erreurs du comportement. On sait de quoi l’autre a
souffert… On évite de taper là où ça fait mal… Tu en as toi,
des blessures, des cicatrices douloureuses ?
— Oui. Comme tout le monde, j’imagine. Mais toi, tu les
connais les miennes, depuis le début. Je suis un enfant adopté
assez tardivement puisque j’avais six ans. Par contre moi, j’ai
renoncé définitivement à rechercher mes parents biologiques.
Trop compliqué ! À force de me casser le nez dans des voies
sans issues ! Et puis, j’adore mon père et ma mère adoptifs.
— C’est vrai qu’ils sont adorables tous les deux. Donc,
quelque part, tu me comprends. Depuis ces satanés onze ans de
silence, je tiens enfin une piste. Et je veux aller voir jusqu’où
elle me mène. Peut-être que, comme tu dis, cette piste sera, elle
aussi, une voie sans issue. Mais si on ne le tente pas, on ne le
saura jamais. Hein ?
— Tu as raison, ma puce ! soupira Benjamin.
Il lui sourit avec bienveillance tout en se levant après avoir
payé la note du repas. Le restaurant s’était vidé de tous ses
occupants et les garçons n’attendaient plus que leur départ pour
finir de débarrasser.
Il ne pouvait qu’aller dans le sens de Lisa. Elle ne
comprendrait pas qu’il en soit autrement Et si elle avait raison ? Qu’elle
retrouve sa mère ! Lui retrouverait forcément Jeanne. Il ne
savait pas s’il devait s’en réjouir ou redouter les conséquences de
ces retrouvailles.
26 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS






Jeanne arriva essoufflée au troisième étage de son immeuble
de la rue Saint Michel. Elle avait grimpé l’escalier quatre à
quatre. Elle ouvrit nerveusement la porte de son appartement, y
entra précipitamment, laissant choir sur le carrelage de
tommettes anciennes, son cabas, courut à la cuisine pour se servir un
grand verre d’eau qu’elle avala d’un trait. Elle était en nage, le
sang battait ses tempes, son cœur ne parvenait pas à retrouver
un rythme plus lent après cette cavalcade. Après quelques
minutes à rester prostrée sur une des chaises de la cuisine à laquelle
elle s’agrippait, elle alla dans le salon, ouvrit la porte-fenêtre
donnant sur un minuscule balcon fleuri de géraniums
poussiéreux et scruta discrètement la rue en bas. Avec soulagement,
elle constata qu’elle n’avait a priori, pas été suivie par Lisa.
Lisa ! Comment était-ce possible ? Pas qu’elle fut à Menton
sur le quai Monléon au même moment où elle s’y trouvait pour
aller chercher le poisson du repas de midi de maman. Non,
l’incroyable était qu’après onze ans, elle reconnaisse sans
hésitation, sa tête comme si elle n’avait quittée sa fille que depuis dix
minutes.
— Lisa, chère petite fille ! Toi ici, ce n’est pas possible ! Je
pensais ne jamais te revoir, un jour, murmura Jeanne, les yeux
embués de larmes.
— Louise, c’est toi ? appela Thérèse depuis la chambre
— Jeanne, maman ! Je m’appelle Jeanne ! siffla Jeanne entre
ses dents.
Puis d’une voix forte, elle ajouta :
— Qui veux-tu que ce soit ! J’arrive maman ! Deux minutes.
27 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
Elle prépara mécaniquement les médicaments et un verre
d’eau fraîche puis se rendit dans la chambre de sa mère :
— Bonjour maman. Bien dormi ?
— Non, j’ai eu trop chaud et j’ai eu mal partout dans mes
jambes. Oh, c’est terrible ces douleurs ! Tu m’aides ?
Jeanne s’approcha du lit pour soutenir Thérèse qui mettait
toujours dix bonnes minutes à lever son corps récalcitrant.
S’asseoir au bord du lit, sans parler de faire quelques pas,
constituait la première épreuve de la matinée. Sa mère souffrait d’une
maladie des nerfs avec atteinte inflammatoire des muscles qui
lui causait de grandes douleurs. Jeanne se demandait souvent
quelle force pouvait habiter sa mère pour pouvoir supporter ce
mal qui l’handicapait et parfois lui arrachait des cris de
souffrance à vous déchirer l’âme. Elle installa la table roulante près
du lit sur laquelle elle posa le verre d’eau et les multiples
comprimés qui constituaient le premier repas de Thérèse.
— Je vais te faire ton café, maman.
— Merci. Tu as pris quoi au marché ?
— Euh, rien. La poissonnerie de Paul était fermée.
— Ah bon et pourquoi ?
— Je ne sais pas maman.
— C’est pas normal. Paul est là tous les jours !
— Mais pas aujourd’hui.
Jeanne retourna dans la cuisine et entreprit de préparer le bol
de café accompagné de biscottes beurrées pour sa mère.
Chaque jour, elle consacrait l’entière matinée à s’occuper de
Thérèse. Un véritable sacerdoce. Certes, cette mission amputait
grandement son emploi du temps et les possibilités de mener
une vie totalement libre. Mais c’était son choix assumé de bout
en bout. Avant dix heures, sa mère dormait ou traînait au lit.
Cela permettait à Jeanne de faire les courses pour le repas du
midi, composé de produits frais, légumes et poissons la plupart
du temps, le ménage et le repassage. Vers dix heures elle l’aidait
à se lever, se laver, s’habiller, lui faisait la conversation, cuisinait
28 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
et ce jusqu’à treize heures où elle prenait son repas avec
Thérèse tout en regardant le journal télévisé. Ensuite Madame
Charcot, l’auxiliaire de vie arrivait et prenait le relais jusqu’à
dixneuf heures. Cela permettait à Jeanne de se rendre
tranquillement jusqu’à la Bibliothèque où elle travaillait à mi-temps.
Pendant que le café s’écoulait dans la cafetière, Jeanne revit
le visage de Lisa quand elle l’avait reconnue dans la rue, son air
complètement ahuri. Un frisson lui parcourut l’échine. Elle
avait toujours pensé que cette éventualité de retrouvailles n’était
pas à exclure, mais avec le temps, cette possibilité devenait de
plus en plus ténue, comme un fantôme du passé, une ombre,
quelque chose d’inconsistant. Lisa n’avait pas vraiment changé
hormis bien sûr la taille. Elle avait conservé la blondeur de ses
cheveux et son regard bleu toujours examinateur. Elle
ressemblait de plus en plus à son père.
Tout en versant le café dans le bol à deux anses, Jeanne
élaborait déjà et de manière désordonnée, des défenses pour ne
plus avoir à fuir comme elle l’avait fait ce matin. Luttant aussi
contre une folle et impérieuse envie pourtant, de laisser faire le
destin qui avait mis aujourd’hui, sa fille sur son chemin ! Sa
fille !
De loin et par petits épisodes, elle avait suivi cependant, le
parcours de Lisa. Pierre, son père, lui donnait des nouvelles de
temps en temps. Elle le voyait peu et toujours dans un bar. À
peu près, une à deux fois par an. Juste pour que Pierre lui verse
la somme convenue. Une sorte de rente annuelle en
contrepartie d’une existence cachée aux yeux de Lisa, une interdiction
formelle de réapparaître et faire valoir ses droits de mère.
Elle avait terriblement souffert dans les premières années
d’exil, du manque de Lisa. Elle s’était sentie écorchée vive parce
qu’on lui avait arraché l’affection d’une petite fille comme si on
lui avait arraché sa propre peau. Puis le temps avait passé,
estompant les douleurs et les remords. Restaient quand même des
29 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
cicatrices encore douloureuses dès que son passé l’attaquait
dans les moments de faiblesse.
Grâce à l’argent de Pierre, Jeanne avait pu s’organiser en ne
travaillant qu’à mi-temps et prendre ainsi sa mère avec elle pour
veiller sur elle, comme sur une enfant qu’elle redevenait parfois.
Au moins, Jeanne avait le sentiment qu’elle lui avait permis de
vivre une vie plus confortable sur le point affectif, à défaut de
pouvoir la soulager de ses maux. Une manière aussi pour Jeanne
de réparer quelque chose en contrepartie de ce qu’elle avait
détruit des années avant.

Installée non sans mal dans le fauteuil en osier rendu
confortable grâce à deux oreillers dodus, près de la porte-fenêtre,
Thérèse but lentement son café qu’elle aimait brûlant. Pendant
qu’elle sirotait, Jeanne refit le lit et mit de l’ordre dans la
chambre.
— Tu es bien silencieuse, ce matin, observa Thérèse.
— Tu trouves ?
— Tu as des ennuis ?
— Mais non maman. Aucun souci.
— Hum, je te connais par cœur. C’est quoi, c’est dans ton
travail ?
— Mais non, maman ! Je me demandais seulement pourquoi
Paul était fermé. J’espère qu’il n’est pas malade.
— Ah, ma petite Louise ! Tu mens mal. Tu n’as jamais su
mentir ! S’amusa ironiquement Thérèse en regardant du coin de
l’œil, Jeanne qui haussait les épaules d’exaspération.
— Jeanne, maman, je suis Jeanne, pas Louise. Elle est morte,
Louise.
— C’est bien ce que je disais, tu mens très mal.
Jeanne sciemment ignora cette réflexion et tout ce qu’elle
sous-entendait.
— Tu veux une omelette pour midi ?
— Fais ce que tu veux, ma fille.
30 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS

Thérèse détourna son regard vers la fenêtre. De son fauteuil,
elle voyait le ciel aujourd’hui, d’un bleu lumineux. C’en était
presque insupportable, cet azur qui arrosait la ville et qui incitait
à la légèreté. Elle pensait que sans ses maudites jambes qui ne
pouvaient presque plus la porter, sauf à faire des efforts
intenses qu’elle n’avait plus envie de faire, elle aurait bien aimé faire
une balade sur La Promenade du Soleil. Elle aurait pu s’y faire
emmener par Madame Charcot sur le fauteuil roulant, celui qui
prenait la poussière au fond du couloir et qu’elle n’avait jamais
voulu utiliser. L’idée la rebutait. Une mémé impotente qu’on
balade dans un fauteuil, c’était encore plus déprimant que les
efforts exigés pour se tenir droite avec ses béquilles. Thérèse
fixa tristement, pendant un long moment le carré d’azur tout en
adressant à son Dieu, dans le ciel, une prière muette. Comme
tous les jours de son existence, elle se demandait que pouvait
bien devenir son unique petite fille Lisa et pourquoi le destin
l’avait condamnée à ne plus la revoir. C’était insupportable et au
moins aussi douloureux que les courants électriques qui lui
parcouraient les jambes quand elle se réveillait. Si parfois il lui
arrivait de perdre un peu la notion du temps qui passe, par
contre elle savait exactement combien de d’années, on l’avait
privée de sa descendance. Elle n’en voulait même plus à sa fille
d’avoir coupé les ponts en faisant preuve d’une très grande
lâcheté. Vis-à-vis de Jeanne, Thérèse avait longtemps hésité entre
une haine sans concession, accompagnée de désaveu ou le
pardon et la compassion. Finalement, elle avait pensé qu’il valait
mieux une fille lâche et menteuse à ses côtés que pas de fille du
tout. Elle avait déjà perdu une des jumelles. Deux, c’était se
condamner à la solitude des mouroirs à vieux. Non, elle n’en
voulait même plus à la seule fille qui lui restait parce qu’elle était
devenue, en contrepartie de ses mystifications, une garde
malade dévouée sans jamais émettre une seule protestation. Et
pourtant ! Dieu seul sait qu’elle en aurait eu des occasions de
31 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
contester ! Thérèse ne se mentait pas. Elle savait qu’elle n’était
pas une malade facile, avec ses multiples maux qui avaient fait
d’elle une vieille avant l’heure. Une vieille personne aigrie et
amoindrie depuis presque vingt-huit ans, affaiblie par une grave
dépression, puis par une maladie déclarée trop précocement et
la perte brutale d’êtres chers : son mari et son autre fille. Robert,
son époux était décédé dans un accident de vélo, alors qu’il
avait atteint à peine la cinquantaine et son enfant chérie s’était
suicidée. Deux fins tragiques survenues à trois ans d’intervalle,
qu’elle n’avait jamais réussies à surmonter et qui lui avaient ôté
l’envie de rire ou d’être simplement légère. Sa seule riposte étant
de développer sciemment un caractère acariâtre.

Après le repas de midi, avec sa mère et l’arrivée de madame
Charcot, Jeanne partit travailler plus tôt que d’habitude,
négligeant le rituel du café et refusant de répondre aux questions de
sa mère qui s’étonna de la voir s’en aller si tôt. Elle prit mille
précautions avant d’ouvrir la porte de l’immeuble donnant sur
la rue pour s’assurer qu’elle ne se retrouverait pas nez à nez
avec Lisa.
Ce jour-là, au lieu de se rendre directement à la bibliothèque
qui se trouvait à quelques cent mètres dans la même rue, elle
prit la direction de la rue Trenca. Parvenue à hauteur du salon de
coiffure New Style, elle entra déterminée, dans la boutique et
demanda si on pouvait lui faire une couleur et une coupe
immédiatement.
Le salon étant désert à cette heure-là, la coiffeuse accepta de
la prendre de suite et l’installa dans un fauteuil en skaï, face à un
miroir immense. Elle passa ses doigts dans la chevelure rousse
et bouclée de Jeanne :
— Alors qu’est qu’on fait à ces magnifiques cheveux ? Un
blond vénitien qui rajeunirait ? On les coupe aussi ? Pas trop
courts, ce serait dommage ! Un petit carré dégradé, ça serait pas
mal, non ?
32 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS
Jeanne ne parvenait pas à répondre. Elle fixait son reflet
dans la glace, tétanisée par l’image qu’elle lui renvoyait. Ce
n’était pas son visage qu’elle voyait mais celui de sa sœur
mélangé à celui de Lisa. Sans qu’elle puisse contrôler quoique ce
soit, elle se mit à pleurer, de grosses larmes qu’elle n’essuya pas
puis un torrent de larmes qui la secoua. C’était tout le chagrin
qu’elle avait accumulé depuis des années qui d’un coup, tel une
source souterraine, avait trouvé la faille pour s’échapper de son
corps et se vider.
— Ça ne va pas ? demanda la coiffeuse désemparée.
Jeanne était incapable de dire un seul mot. Elle reniflait et
hoquetait, sa poitrine secouée de spasmes.
— Je vais vous faire un café. Vous prendrez le temps pour
vous calmer. Je ne suis pas pressée… Ça va aller !
— C’est gentil ! réussit à dire Jeanne. Mais je crois que je vais
rentrer.

Traversant les petites rues à vive allure, la tête baissée,
Jeanne arriva à son travail complètement brisée. Elle fit
l’ouverture de la bibliothèque. Elle ne s’attarda pas en
bavardage quand sa jeune collègue Clarisse arriva un quart d’heure
après elle. Elle prétexta des livres à remettre en état et des
listings à saisir et se dirigea dans une salle au sous-sol où elle était
sûre de ne pas être trop dérangée. Elle ferma la porte derrière
elle, s’affala sur une chaise. Tout ce qu’elle avait réussi à juguler
à force de se dire qu’il ne fallait pas craquer, refit surface. Les
souvenirs étaient devenus les plus forts ! Elle enserra ses jambes
avec ses bras, dans une attitude de repli, prête à recevoir les
coups, enfouit la tête sur ses genoux et laissa son passé
reprendre le dessus alors même qu’elle était parvenue aux prix de bien
des abnégations, à le museler.
33 L'ABSENCE A TOUS LES TORTS






— Viens, je te dis ! Je ne sais pas moi, prends le premier
train ! J’ai trop envie que tu le rencontres. S’il te plaît ! J’ai
besoin de savoir ce que tu en penses. Je suis dingue de lui ! Alors,
tu viens ?
Jeanne se souvint de l’excitation quasi délirante de sa sœur
quand elle était tombée amoureuse de Pierre Destros. Un
architecte fraîchement émoulu, sorti de l’ESAM. Elle l’avait
rencontré au cours d’une fête estudiantine. Et d’après sa sœur,
le coup de foudre entre eux, avait été autant total qu’immédiat.
Et Jeanne était allée rejoindre sa jumelle parce que toute sa
vie, elle avait été toujours là pour elle, petite fille peureuse et
jeune femme si fragile passant du rire aux larmes sans raison
apparente, funambule mal assurée glissant sur le fil de la vie au
risque de tomber dans l’abîme, sensible à l’excès. Jeanne se
rappela qu’elle avait dû écourter un stage d’informatique pour
traverser la France et se rendre à Montpellier où sa sœur
poursuivait sans conviction mais avec succès, des études de lettres.
Elle avait fait cet effort parce que sa jumelle, pour la première
fois depuis le décès de leur père, trois ans plus tôt, semblait
reprendre enfin goût à la vie.
La rencontre avec Pierre Destros se fit dans un café de la
place de la Comédie. Il y avait ce jour-là, plein d’étudiants,
l’ambiance était joyeuse, animée et décontractée. Jeanne sourit à
l’évocation de la tête de Pierre quand il fut face à elle. Il en était
resté bouche bée. Assis face aux deux sœurs, il n’en était pas
revenu de la ressemblance saisissante. La seule différence visible
d’emblée, était la coupe de cheveux. Jeanne avait gardé des
cheveux très longs, sa sœur les avait coupés courts.
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