L'affaire Favre-Bulle

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Un texte rare dans lequel François Mauriac se fait chroniqueur judiciaire, prenant la défense d'une femme accussée d'avoir tué son mari pour s'enfuir avec son amant.

Publié le : jeudi 1 janvier 1931
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EAN13 : 9782246727798
Nombre de pages : 58
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L'AFFAIRE FAVRE-BULLE
Ceci m'a frappé d'abord à la Cour d'Assises : la créature qui a mis en branle cet appareil terrible, l'accusée, ne compte guère : c'est dans ce drame le personnage sans importance, – indispensable au jeu, comme la balle que les joueurs se disputent, elle sert à chacun des brillants protagonistes pour manifester le génie qui leur est propre. Meurtrière, déshonorée, traquée, finie, il lui reste de servir à la gloire d'hommes jeunes, forts, heureux, pressés de rivaux qui les talonnent, débordants de talent et de puissance. M. le président Bacquart lui doit d'avoir manifesté cette autorité souveraine qui a purifié la Cour d'Assises d'un immonde public d'oisifs et de belles curieuses. Surtout, il a montré une fois de plus que la défense ne lui fait pas peur, qu'il existe au monde un président d'Assises pour clore le bec à un avocat et pour le dominer jusqu'au dernier acte du drame : dès la première passe entre le magnifique président Bacquart et M
e Raymond-Hubert, j'ai compris que l'accusée était perdue.
Non que Me Raymond-Hubert ne doive beaucoup lui aussi à la créature. misérable pour laquelle il s'est battu seul contre tous. Spécialisé dans le pathétique, il a supplié, il a gémi, prouvant ainsi qu'il reste le meilleur des avocats possibles dans les causes indéfendables. Ce n'est point la faute de cet orateur qui, entre tous les dons, a reçu celui des larmes, si la cause de Mme Favre-Bulle exigeait, selon nous, une analyse serrée de circonstances, une défense méthodique et froidement raisonnée. Mais quoi ! ce n'était pas son genre; c'était, malheureusement pour l'accusée, celui de Me
Maurice Garçon, avocat de la partie civile qui, lui aussi, s'est bien servi de la créature prise au piège : il l'a même étendue roide, au plus beau moment. Car, s'il raisonne, ou feint de raisonner, avec une rigueur qui, pour n'être qu'apparente, n'en a sans doute que plus de force sur l'esprit des jurés, il ne se prive pas non plus des effets de sensibilité; mais les meilleurs, chez lui, ne visent pas à l'attendrissement, bien loin de là ! Il cherche, dans la créature qui lui est livrée, le bon endroit, et frappe soudainement, d'une phrase, d'un mot; reprend le fil de sa plaidorie, puis, tout à coup, lève de nouveau ses grands bras, détend son long corps comme annelé et pan ! pan ! Derrière lui, l'arbre humain, à demi-abattu, frémit sous la cognée. Ah ! Me Maurice Garçon avait beau jeu : Mme
Favre-Bulle a tout quitté pour vivre chez son jeune amant qui habitait déjà avec une vieille maîtresse; elle les a assassinés tous les deux. Aucune autre défense pour la meurtrière que de dire ce qui est probablement la vérité : cet homme qu'elle adorait l'obligeait à des actes immondes. Il ne dépend pas de Mme Favre-Bulle que cela ne soit pas vrai; mais quelle aubaine pour Me Maurice Garçon : un assassin qui salit la mémoire de sa victime ! Un dernier coup : la vieille poupée cassée s'effondre, l'audience est interrompue.
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