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L'affaire telle que je l'ai vécue

De
408 pages
De l’importante bibliographie consacrée à l’affaire Dreyfus, L’Affaire telle que je l’ai vécue est un ouvrage essentiel en ce qu’il est un des rares témoignages de première main. Mathieu Dreyfus a été un des principaux acteurs de l’Affaire. A l’avant-garde du combat en faveur de son frère, il a été celui qui, par son travail patient, jamais découragé par les déceptions, les obstacles et les pièges, malgré l’indifférence et les rebuffades, a amenés tant de personnalités à partager sa conviction de l’innocence du capitaine Dreyfus.
Dans ce livre, publié pour la première fois chez Grasset en 1978 (posthume), il raconte ce qu’a été « son » affaire, et, dans le détail, l’histoire de son engagement. On y voit comment, seul, il a tenté de trouver le véritable coupable à la place de qui son frère avait été condamné ; le travail quotidiennement opiniâtre qu’il a dû accomplir ; comment, une fois le traître découvert, il a eu à lutter pour déjouer les pièges tendus par l’Etat-Major compromis, et comment il a tenté, contre lui, de faire Esterhazy. On voit aussi son action au moment du procès Zola, ce qu’il a fait jusqu’à la grâce de Dreyfus et même après, quand le camp dreyfusard a explosé.
L’édition, revue et complétée d’après le manuscrit et le tapuscrit conservés à la BNF, est établie et préfacée par Philippe Oriol, qui a édité la correspondance inédite de Dreyfus avec la marquise Arconati qui paraît concomitamment chez Grasset.
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Couverture : Dreyfus Mathieu, L’Affaire telle que je l’ai vécue, Bernard Grasset
Page de titre : Dreyfus Mathieu, L’Affaire telle que je l’ai vécue, Bernard Grasset
Mathieu et Alfred Dreyfus, Carpentras, campagne de Villemarie, automne 1899

Mathieu et Alfred Dreyfus, Carpentras, campagne de Villemarie, automne 1899

« Je te dois tout »

« De deux ans plus âgé que son frère [et] lui ressemblant beaucoup, de taille plus élancée cependant, la figure plus virile, aux traits réguliers, l’œil vif et franc, avec quelque chose de militaire […]. D’intelligence robuste et claire, avec plus de connaissance des hommes, le jugement délié, subtil, dès lors susceptible d’écarts, raisonnant tout, et trop, l’esprit cultivé, pratique, […] professa[n]t le même mépris que son frère pour toute déclamation, pour les effets scéniques, pour le “geste” », c’est ainsi que, dans sa grande Histoire, Joseph Reinach présente Mathieu Dreyfus, le « frère admirable1 », le « superhéros2 » d’une affaire qui compta ses héros, Mathieu Dreyfus dont nous rééditons aujourd’hui cette Affaire telle qu[’il l’avait] vécue.

C’est entre 1900 et 1903 que Mathieu commença à écrire ses souvenirs de l’Affaire. Il n’était alors pas question pour lui de les publier mais de fixer ses impressions, ses sentiments. Comme il l’avait écrit en 1914 à Labori, qui, en ayant appris l’existence, avait souhaité en lire les passages le concernant, il laissait ses héritiers, quand il ne serait plus de ce monde, juges de publier ou non3. Ses héritiers ne publieront pas et la fille de Mathieu fera don en 1961 à la Bibliothèque nationale de France des deux versions existantes, manuscrit et tapuscrit. Il faudra attendre 1965 pour que de très larges extraits en soient publiés dans le « Dreyfusards ? », dont il servait de trame, passionnant petit ouvrage publié par Robert Gauthier chez Julliard, puis 1978 pour que les éditions Grasset, déjà, en donnent la version intégrale, sur la base du tapuscrit, version que nous reprenons aujourd’hui.

Ce livre est important non seulement parce qu’il nous livre une narration de l’Affaire par un de ses principaux acteurs, « une sorte de testament privé », « un travail d’explication », comme le dit Michael Burns4, pour dire l’action qu’il mena et les décisions qui furent les siennes, mais encore parce qu’il nous permet de vivre, par les questions qu’il pose, ce que furent, de l’intérieur, les espoirs et les déceptions, les doutes et les certitudes de la famille et du camp dreyfusard et aussi les dissensions qui le déchirèrent. Dans ses mémoires, Mathieu ne dissimule rien de ce qu’avait été son action, révélant quelques épisodes importants dont ne pouvait se douter le public : les expériences avec Léonie, le travail des agents qu’il employait, ses relations avec Scheurer-Kestner avant la dénonciation d’Esterhazy, l’épisode Casella, l’histoire de la publication de l’enquête de la Cour de cassation en 1899 ; dont le détail n’était pas connu ou mal connu : l’action du docteur Gibert, son enquête sur l’illégalité de 1894 et sur le « D. » de la pièce « Ce canaille de D. », la nouvelle de la fausse évasion ; ou avait été déformé par quelques-uns qui y avaient intérêt : la grâce, la brouille avec les deux grands dreyfusards que furent Picquart – cet officier supérieur qui ayant découvert l’erreur commise engagea ses chefs à la réparer et se retrouva pour cela en prison – et Labori – l’avocat de Lucie Dreyfus puis de Zola et enfin du capitaine. Pourtant, s’il ne dissimule rien, Mathieu se montrera discret sur tout ce qui concerne, pour des raisons faciles à comprendre, le financement de la propagande mais surtout sur tout ce qui touche à la brouille avec Picquart et Labori. Mathieu en raconte l’essentiel, sans s’attarder sur les détails, en choisissant de laisser parler sans plus de commentaires les textes de leur correspondance et en s’efforçant de contraindre ses sentiments comme dans sa narration de l’étonnant dialogue au cours duquel Labori demanda à Mathieu si Demange – le premier avocat d’Alfred Dreyfus – n’avait pas reçu d’aveux de son frère (!!!). De même pour Picquart et Leblois dont Mathieu renonça à faire figurer dans la version tapuscrite qui pourrait servir de base la possible édition dont ses héritiers devaient déterminer l’opportunité, les quelques griefs qu’il pouvait avoir et qu’il avait initialement fait figurer dans le corps du texte ou dans les chapitres annexes. C’est sans doute pour cela qu’il n’avait jamais songé à publier de son vivant et qu’il avait laissé ses héritier juges de décider et que, dans le cas où ils le feraient, il prit le parti de ne pas laisser librement parler son cœur dans un écrit qui serait peut-être rendu public avant la mort de tous les acteurs ou de leurs conjoints. Ainsi dans les dernières pages, écrites après 1906, sans doute après avoir pris la décision d’écarter les passages qui eussent été jugés trop peu « reconnaissants », explique-t-il son silence : « Nos amis furent grands, héroïques, et si quelques-uns, après la demi-victoire que fut Rennes, une fois retombés dans le courant ordinaire de la vie, furent ressaisis par leurs préjugés et leurs passions, nous devons l’oublier et ne garder dans nos cœurs que le souvenir de la beauté de leur action, de leur prodigieuse lutte pour le droit et la justice où ils s’élevèrent au-dessus d’eux-mêmes »… Une conclusion qui faisait comprendre que tout ne serait pas dit et qui désignait clairement, pour ceux qui savaient, le général Picquart dont l’antisémitisme brouillera pour le moins, après Rennes, le jugement5. C’est en vertu de ce devoir d’oubli que Mathieu ne dira ainsi rien de l’injustice faite à Dreyfus lors de sa réhabilitation et des refus qui seront ceux du ministre Picquart et du président du Conseil Clemenceau de la réparer. C’est en vertu de ce devoir d’oubli qu’il ne parlera pas, encore, de la demande que Labori et Picquart avaient formulée au début de 1901 à Alfred Dreyfus du désistement de Mathieu, auquel ils reprochaient d’avoir rompu. Un désistement […] auquel [il] consent[ait]6 », préférant, comme l’avait conseillé Reinach, s’effacer pour les besoins de la cause. Dans ses souvenirs, Mathieu l’évoque mais n’en parle pas comme d’une demande des « amis » mais comme une idée personnelle : « Mais, pensais-je, dans l’intérêt général et pour éviter que la discorde ne se mette définitivement parmi les partisans de la révision, ne vaudrait-il pas mieux essayer de maintenir les liens entre Labori et mon frère. Et pour faciliter ce rapprochement, je m’effacerai. Labori sera sans doute plus modéré avec lui, il aura peut-être plus de ménagements pour un homme qui revient de l’île du Diable ». En fait, pour Picquart et Labori qui exigeaient cette mise à l’écart, il était question, comme l’avait expliqué Havet – proche de Labori et Picquart et intermédiaire entre eux et la famille Dreyfus –, « d’essayer sans Mathieu ce qui avec Mathieu n’a[vait] pas abouti, une action énergique, prompte et hardie, et qui ne ménage[ait] ni chou ni chèvre ». Dreyfus avait refusé et déclaré qu’il continuerait à suivre les conseils qu’il « trouverai[t] judicieux » de son frère, refus que Picquart et Labori n’acceptaient pas, demandant plus fortement que jamais le « sacrifice fraternel », « élimination nette ». Pour calmer les « amis », il avait été alors convenu que Mathieu quitterait Paris et retournerait à Mulhouse. Une nouvelle dont de nombreux amis s’étaient inquiétés, à l’image du dreyfusard Élie Pécaut qui lui avait écrit : « C’est vous qui, depuis quatre ans, aviez été le centre, le foyer… C’est vous que l’on avait appris à connaître, à aimer, à admirer… Si vous saviez en quels termes émouvants d’émotion profonde, j’ai entendu parler de vous les hommes les plus divers… ? Vous ne pouvez disparaître sans priver la Cause d’une force capitale… » Faute d’avoir pu aboutir, Louis Havet avait trouvé un « moyen de réparer la situation actuelle » : que Mathieu rendît visite à Labori et lui présentât ses excuses. « Labori est certainement un cœur généreux, lui avait répondu Mathieu, mais son humeur est vive et inégale, et dans le premier moment de la surprise, dans l’étonnement d’une visite aussi imprévue, le passé peut surgir, avec ses plaies, avec ses rancunes. Et dans une conversation difficile, animée, lui, moi, moi surtout, nous pourrions dire involontairement un mot dépassant notre pensée et alors cette discorde qui eût dû amener une réconciliation définitive, amènerait une définitive rupture. » Pourquoi, avait proposé Mathieu, ne pas « [se] rencontrer chez un ami commun et de [se] dire : “le passé est mort, n’en parlons plus jamais” » ? « Vous n’avez pas le droit, avait répondu l’ami de Labori et de Picquart, de demander que L[abori] fasse la moitié du chemin. » Mathieu n’avait pu céder :

Je suis vraiment désolé de ne pouvoir accepter l’opinion que votre sincère amitié et le vif intérêt que vous portez à la cause vous ont fait exprimer.

Votre jugement qui ne porte qu’une connaissance partielle des incidents qui se sont passés est nécessairement incomplet. Vous ignorez le détail de ceux qui ont précédé le dernier, et dont un plus spécialement m’a laissé de douloureux souvenirs. Et si je m’appropriais une partie de la formule de votre dernière lettre, je pourrais dire : « Si je voulais mesurer le chemin que chacun de nous a à faire, celui de L[abori] serait peut-être plus long que le mien ». […]

Mais je n’ai pas la pensée de mesurer la route à parcourir par l’un de nous pour aller au-devant de l’autre, et je persiste à croire qu’une rencontre chez un ami est la solution la plus digne.

Mon désir est de mettre un terme à une situation pénible, et ma raison et mon cœur sont d’accord sur ce point. S’il en est de même chez L[abori], la réconciliation sera facile.

 

C’est toute la discrétion de Mathieu, refusant non seulement de présenter ceux qui avaient combattu pour son frère sous un jour trop noir en forçant un trait déjà appuyé mais encore de se mettre en avant et d’aborder des questions trop personnelles qui apparaît dans ce silence… Discrétion, pudeur, et une grande tristesse aussi qu’on retrouvera dans les pages consacrées à cette brouille. Tristesse face à une intransigeance, une intolérance, une dureté, une rigidité, un sentiment d’infaillibilité de compagnons qui n’acceptaient d’autre point de vue que le leur et qui considéraient que leur engagement devait rendre les Dreyfus à jamais redevables et à ce titre dociles. C’est ce qu’avait dit tristement Mathieu à Havet, dans cette même dernière lettre et que finalement il mettra en œuvre dans ses mémoires : « À moins que vous n’admettiez que les services rendus donnent à l’un toutes les libertés, tous les droits, et ne laissent à l’autre que la soumission et le silence. »

Mathieu n’avait jamais perdu de vue que remuant ciel et terre pour permettre au capitaine Dreyfus de recouvrer son honneur, il travaillait pour une cause plus grande, plus universelle. Mais ce faisant, il combattait aussi pour ce frère auquel l’unissaient tant de liens, des liens qui les faisaient l’un et l’autre se considérer comme « plus que des frères7 », et surtout pour l’honneur d’un nom bafoué et objet d’opprobre. En 1901, pressé par l’ami Salomon Reinach qui l’engageait à agir sans attendre pour demander la révision du procès de Rennes sur la base des remarques que lui avaient faites Picquart8, il avait répondu que « ni le gouvernement, ni Israël, ni aucun sentiment familial ou personnel, n’influent sur nos déterminations. Celles-ci sont exclusivement subordonnées au but que nous poursuivons, inflexiblement et toujours : l’honneur du nom9 ». Et si dans l’ignorance de ce qui se passait en France pendant qu’il était à l’île du Diable, Alfred Dreyfus put avoir parfois le sentiment que les siens, et tout particulièrement son frère, l’abandonnaient10, il prendra, à son retour, la mesure de ce qu’avait été l’action de Mathieu. À son enterrement, en 1930, devant le cercueil, c’est avec ces simples mots, prononcés en un murmure, qu’Alfred Dreyfus saluera le départ de Mathieu : « je te dois tout11. »

 

Philippe Oriol

Note sur le texte

Le manuscrit, conservé à la Bibliothèque nationale de France (n.a.fr. 14378), se compose de 414 pages, foliotées en plusieurs séquences : les chapitres I à VII (folios numérotés de 1 à 276 [p. de la présente édition] ; 1 à 6 [p. de la présente édition], 1 à 9 [p. de la présente édition] et 1 à 4 [p. de la présente édition]) ; le chapitre VIII (folios numérotés de 1 à 45) ; une version primitive du chapitre IX (folios numérotés de 1 à 3) ; les dernières pages (p. de la présente édition) du chapitre IX (folios numérotés de 48 à 59) ; une version primitive du chapitre X (folios numérotés de 1 à 17 et une page non foliotée) ; le chapitre X (folios numérotés de 1 à 14) ; les pages sur le docteur Gibert (folios numérotés de 1 à 6) ; celles sur la mort de Scheurer-Kestner (folios numérotés de 1 à 8) ; sur Picquart (folios numérotés de 1 à 9) ; et enfin deux pages non foliotées et leur transcription dactylographique (folios numérotés de 1 à 3) sur 1914.

Le tapuscrit, conservé à la Bibliothèque nationale de France (n.a.fr. 14379), se compose de 419 pages, foliotées en trois séquences : des chapitres I à IX (folios numérotés de 1 à 367) ; les chapitres IX et X (folios numérotés de 242 à 280) ; et une seconde dactylographie du chapitre IX (folios numérotés de 391 à 403)1.

Nous avons repris ici le texte de la dactylographie qui, à quelques erreurs de lecture près et à quelques oublis, est celui qu’avaient publié les éditions Grasset en 1978. Nous avons directement intégré, sans les signaler, les corrections des erreurs de lecture et fait figurer, directement dans le texte et entre parenthèses, les quelques passages non repris dans l’édition de 1978 et qui se trouvent dans le tapuscrit. De même, nous avons aussi fait figurer entre crochets les passages présents dans le manuscrit et non repris dans le tapuscrit – passages écartés par Mathieu ou oubliés par la personne en charge de la saisie dactylographique – et, enfin, entre accolades, les quelques passages biffés par Mathieu dans son manuscrit mais présentant de l’intérêt. Nous avons aussi pris le parti de supprimer les notes de l’éditeur de la publication de 1978, notes parfois inexactes et souvent incomplètes et qu’il eût fallu, dans le parti pris de doter l’ouvrage d’un véritable appareil critique, systématiser. Un tel appareil critique aurait été trop lourd, raison pour laquelle nous avons choisi d’y renoncer et d’inviter le lecteur qui souhaiterait avoir des éclaircissements sur tel personnage ou sur tel épisode dont parle Mathieu, à se reporter aux nombreuses publications sur l’Affaire. Nous avons toutefois intégré de rares notes quand elles nous semblaient indispensables : compléments d’information, mises au point, prolongements de lecture ou reprises des quelques passages saillants du petit carnet sur lequel Mathieu développait des pensées qu’il ne voulait pas oublier2 ou des commentaires retrouvés de Marguerite Fernand-Labori, la veuve de l’avocat3.

 

À mon admirable femme, à ma compagne dévouée, toujours calme, courageuse, résolue, dans la lutte de chaque jour à mes côtés en faveur de la justice, ces notes sont dédiées1.

CHAPITREPREMIER

PROCÈSDE 1894 – CONDAMNATION

Le 31 octobre 1894, j’étais, comme tous les mercredis, à la Bourse de Mulhouse, lorsqu’on me remit une dépêche.

Ma belle-sœur Lucie me priait de venir de suite à Paris pour affaire extrêmement urgente.

Il s’agissait de mon frère Alfred puisque ma belle-sœur avait signé la dépêche, sans parler de lui. Il lui était certainement arrivé quelque chose de grave, mais quoi ? Pourquoi cet appel subit ? Je fis toutes sortes d’hypothèses, les unes plus invraisemblables que les autres.

Hélas, la réalité devait dépasser tout ce que mon imagination avait conçu.

J’avais télégraphié que je prendrais le train de nuit.

Lorsqu’en débarquant à Paris, à six heures du matin, j’aperçus sur le quai ma belle-sœur et ma sœur Mme Schil, seules, j’eus la sensation qu’un malheur était arrivé à mon frère.

En quelques mots, et chaque mot était un terrible coup de massue, elles me dirent qu’Alfred était en prison depuis le 15 octobre, accusé du crime de haute trahison.

Je fus anéanti : mon frère, l’honneur même, en prison, accusé de haute trahison.

C’était épouvantable.

« Que savez-vous ? dis-je à ma belle-sœur.

— Je ne sais rien, me répondit-elle. Je n’ai rien pu obtenir de précis de l’officier chargé de l’enquête. »

Je n’insistai pas, car déjà nos figures émues, troublées, excitaient la curiosité des gens.

Je les priai de retourner avenue du Trocadéro en leur promettant de les y rejoindre au plus vite.

Resté seul, je fus, pendant quelques minutes, comme assommé, sans rien penser.

J’entendais seulement les mots : prison, crime, trahison, qui hantaient mon cerveau ; je les entendais vraiment comme si quelqu’un à mes côtés les eût prononcés.

Je ne comprenais pas ; je croyais que je rêvais, qu’il ne s’agissait pas de mon frère.

Je ne doutais pas un seul instant de sa complète, absolue innocence. Je connaissais sa parfaite loyauté, son caractère, ses qualités et ses défauts, son goût pour le travail, sa passion pour le métier militaire.

Il était heureux, fier de porter l’uniforme, même exagéré dans ses manifestations pour tout ce qui touchait à l’armée.

Et il était accusé du plus abominable des crimes.

Que s’était-il passé ? Était-il la victime d’odieuses machinations, d’une vengeance, ou d’une erreur ?

J’avais hâte de savoir.

À huit heures du matin, j’étais avenue du Trocadéro. Ma belle-sœur me raconta le peu qu’elle savait.

Le 15 octobre, le commandant Du Paty de Clam, accompagné de M. Cochefert, chef de la Sûreté, s’était présenté chez elle et lui avait annoncé l’arrestation de son mari, sans lui en donner les motifs. Il lui défendait formellement, dans l’intérêt de son mari, de parler à qui que ce fût de son arrestation ; il ajouta que cette défense s’étendait même à la famille.

« Ce serait perdre définitivement votre mari que d’ébruiter son arrestation », lui dit-il.

Il vint plusieurs fois et lorsque ma belle-sœur le questionnait, il répondait : « Pensez au masque de fer », ou bien encore : « Votre mari est un lâche, un misérable. Si j’étais à la place de son gardien qui a répondu de lui sur sa tête, je me coucherais en travers de sa porte, j’épierais son sommeil. »

Une autre fois il lui dit : « Votre mari est coupable, c’est mon absolue conviction.

« Imaginez, madame, un cercle dans lequel je fais entrer un certain nombre d’officiers susceptibles d’avoir commis le crime, par voie d’éliminations successives, le cercle se rétrécit de plus en plus, puis finalement il reste un seul nom, celui de votre mari, au centre du cercle. »

Ma belle-sœur avait été autorisée la veille seulement à m’envoyer la dépêche qui m’avait appelé à Paris.

Elle me montra une carte de visite, qu’elle venait de recevoir de M. Du Paty de Clam, portant ces mots : « Il y a encore de l’espoir, le Conseil des ministres se réunit ce matin – Je passerai dans la journée. »

Espérant obtenir des explications un peu plus complètes en m’adressant directement à M. Du Paty de Clam, je priai mon neveu, Paul Dreyfus, qui était venu nous rejoindre, d’aller lui demander une entrevue pour moi, soit à son domicile, soit à celui de mon frère.

Au bout d’une heure environ, mon neveu revint tout bouleversé. Il nous dit que M. Du Paty l’avait reçu et lui avait promis de passer dans la journée. Du Paty lui avait raconté, spontanément, sans qu’il eût rien demandé, que le capitaine Dreyfus était un homme à deux faces, un monstre, menant une vie double : une normale, régulière avec sa femme, l’autre cachée, mystérieuse, avec des femmes de mauvaise vie.

Et il tint à ce jeune homme de dix-huit ans, tout en larmes, cet extraordinaire discours :

« Cette existence en partie double est une indignité. Je ne comprends pas les hommes mariés qui trahissent leurs femmes, qui leur sont infidèles.

« Ainsi, moi, j’ai perdu ma femme et jusqu’au jour où je me suis remarié, je n’ai plus eu de relations avec aucune autre femme.

« Votre oncle est un misérable. Vous ne pourriez croire par quelles angoisses j’ai passé. Pendant deux jours et deux nuits, je me suis mis en face de moi-même, j’ai regardé au fond de ma conscience, j’ai cherché où était mon devoir.

« Voici les portraits de mes ancêtres – et il se tourna vers les portraits d’hommes qui garnissaient le salon, les nomma en racontant leurs vies –, je me suis rappelé leurs vertus, je me suis inspiré de leur exemple.

« Celui-ci c’est mon grand-père qui fut Premier président à Bordeaux. Il descendit de son siège pour défendre deux innocents.

« Devant eux j’affirme que j’ai tout pesé, que j’ai cherché la vérité. Votre oncle est coupable. »

Vers deux heures de l’après-midi, M. Du Paty de Clam et son greffier Gribelin vinrent avenue du Trocadéro.

Je demandai à M. Du Paty de Clam à l’entretenir seul, hors de la présence de ma belle-sœur.

M. Gribelin assista à notre conversation.

MOI : Pouvez-vous me dire, monsieur, quelles sont les charges qui pèsent sur mon frère ?

DU PATY : Je ne puis rien dire, sinon qu’il est coupable.

MOI : Nous sommes entre gens d’honneur. Vous pouvez il me semble, sans vous départir de la discrétion qui vous est imposée, me dire de quelle nature sont ces charges et si elles ont une valeur telle qu’elles excluent toute possibilité d’erreur.

DU PATY : Les charges sont accablantes, il n’y a pas un millième de chance pour que votre frère ne soit pas coupable. D’ailleurs il m’a déjà fait des demi-aveux et j’espère obtenir de lui des aveux complets.

MOI : Votre opinion est qu’il est coupable, mais vous pouvez vous être trompé car tout homme est susceptible de se tromper.

« Ma conviction absolue est qu’il n’est pas coupable. Je connais sa vie tout entière ; j’ai été élevé avec lui ; j’ai vécu avec lui dans la plus grande intimité ; il n’avait pas de pensée cachée pour moi. Rien dans son existence, dans son caractère, ne me permet d’admettre la possibilité d’un crime pareil.

« Et pourquoi ce crime ?

« Il y a toujours un mobile dans le crime ; l’on ne commet pas de crime sans mobile.

DU PATY : Votre frère menait une vie double, l’une honnête et régulière, l’autre obscure et mystérieuse. Il voyait des femmes.

MOI : Des femmes – je ne puis discuter ce point car je l’ignore, mais on peut, si cela est exact, avoir des relations féminines en dehors de son ménage, sans que pour cela on soit un traître.

DU PATY : Votre frère est un monstre, un monstre à double face, il avait un trou là – et du doigt, Du Paty se touche le milieu du front.

MOI : Si mon frère était un monstre, un fou, c’est cela ce que vous voulez dire, je suppose, il aurait été un fou et un monstre avant le crime que vous lui imputez. On n’est pas un monstre pendant vingt-quatre heures, on l’est toujours. Or rien, rien, dans ce que je connais de la vie, des actes de mon frère ne justifie une pareille opinion.

DU PATY : Lorsqu’on sut au ministère de la Guerre qu’il y avait trahison, tout le monde a dit que l’auteur de la trahison était votre frère.

« Croyez-le bien, le devoir que l’on m’a imposé de rechercher la vérité a été un terrible devoir pour moi. Pendant deux jours, je suis descendu au fond de moi-même, j’ai fait appel à ma conscience, je me suis reporté par la pensée à mes ancêtres pour leur demander comment il fallait que je fasse pour rechercher la vérité et pour garder toujours l’impartialité si nécessaire au juge.

« J’ai fait appel à la mémoire de mon grand-père, ce haut magistrat qui descendit de son siège pour défendre un innocent.

« Lorsqu’on me remit des pièces et des lettres de votre frère non signées, ou du moins dont on avait caché les signatures, tout de suite je dis que ces pièces et ces lettres étaient de la même main, celle de votre frère.

« Puis je me suis rappelé un fait insignifiant qui ne m’avait pas frappé au moment où je le constatais, mais qui, depuis, m’a éclairé.

MOI : Vous êtes convaincu de la culpabilité de mon frère, je ne le suis pas.

« Je ne le serai que lorsqu’il aura avoué son crime.

« Vous me dites que vous avez essayé, en vain, de lui arracher l’aveu de son crime…

« Cet aveu, s’il doit le faire, il ne le fera qu’à moi.

« Je vous propose l’épreuve suivante : laissez-moi voir mon frère, j’accepterai toutes vos conditions quelles qu’elles soient.

« Vous placerez les témoins qui vous seront nécessaires soit dans la pièce dans laquelle j’entrerai, soit derrière les portes, soit dans une pièce à côté ; en un mot vous les placerez de telle façon que mon frère croie qu’il est seul avec moi.

« Je vous jure sur l’honneur que mes paroles seront les suivantes : Alfred, qu’as-tu fait ? Dis-moi si tu es coupable ou non.

« Et s’il me dit oui, c’est moi qui lui tendrai l’arme avec laquelle il devra se tuer.

DU PATY, avec feu : Jamais, jamais. Un mot, un seul mot et ce serait une guerre européenne.

Puis il ajouta encore : « Ce soir, je serai enfin délivré de ce cauchemar. Demain votre frère sera déféré au Conseil de guerre et la semaine prochaine, il sera jugé. »

 

C’est un fou, me disais-je.

M. Du Paty avait essayé d’arracher des aveux ; je lui offrais de tenter une épreuve loyale, complète, terrible pour mon frère, décisive pour l’accusation, s’il était vraiment coupable du crime dont on l’accusait ou coupable d’avoir commis une imprudence, car mon frère aurait parlé puisqu’il se serait cru seul avec moi et que je voulais l’adjurer de dire la vérité.

Et M. Du Paty me répond : un mot, un seul mot, et c’est une guerre européenne.

Quel pouvait être ce mot, ce mot si effrayant dont la seule énonciation devait soulever une universelle conflagration ?

Cependant il ne pouvait passer en jugement sans être assisté d’un défenseur. Celui-ci connaîtra le mot fatal, je le connaîtrai moi-même, ce mot qui pouvait avoir de si effroyables conséquences.

Non, me dis-je encore, il est fou.

Et j’eus peur de savoir mon frère dans les mains de cet homme.

La campagne de journaux commença, campagne de mensonges, inspirée, comme je le sus plus tard, par les bureaux de l’État-Major.

Les histoires les plus invraisemblables, les plus extravagantes furent jetées en pâture à un public crédule et affolé.

Ce fut comme un torrent contre lequel nous ne pûmes rien. Nous ne pouvions rien démentir. Tous les journaux étaient hostiles ou avaient peur. Il nous fut impossible de faire passer une ligne de protestation contre les infamies que l’on répandait.

Je me préoccupai immédiatement du choix d’un avocat. L’on nous conseilla Me Waldeck-Rousseau.

Je me rendis à son domicile accompagné de M. Lévy-Bruhl, professeur de philosophie au lycée Louis-le-Grand, cousin par alliance de mon frère.

Me Waldeck-Rousseau demanda à réfléchir et quelques jours plus tard il nous prévint qu’à son grand regret, étant donné sa situation politique, il ne pouvait assumer la défense de mon frère mais qu’il nous aiderait de ses conseils. Il nous recommanda chaudement son ami Me Demange.

Nous nous rendîmes chez ce dernier. Je lui exposai ce que je savais, je lui racontai la vie de mon frère, ma conviction absolue de son innocence et je lui demandai s’il voulait accepter sa défense.

Me Demange réfléchit durant quelques minutes, puis avec un accent ému, solennel, que je n’oublierai jamais, il me dit :

« J’accepte avec les réserves suivantes : je serai le premier juge de votre frère ; si je trouve dans le dossier une charge quelconque qui puisse me faire douter de son innocence, je refuserai de le défendre.

« Ce que je vous propose est extrêmement grave. Le jour où le public apprendrait que j’ai renoncé à défendre votre frère, il en conclurait qu’il est coupable et il serait irrémédiablement perdu.

« Réfléchissez avant d’accepter. Ma conscience ne me permet pas d’agir autrement.

— J’accepte ces conditions, dis-je.

— Et lorsqu’il me sera permis, reprit Me Demange, de voir votre frère, je lui poserai les mêmes conditions.

— C’est entendu », répondis-je.

C’est ainsi que Me Demange devint le défenseur dévoué de mon frère et notre ami.

La campagne des journaux continuait, passionnée, violente.

Leurs colonnes étaient journellement remplies d’histoires fausses sur la vie de mon frère, sur ses relations, sur de prétendus voyages qu’il aurait faits à l’étranger, sur le jeu, les femmes.

Il aurait joué à Paris, à Monte-Carlo, on l’aurait vu à Londres, à Bruxelles, dans certaines villes-frontières, accompagné de femmes suspectes.

C’est lui qui aurait livré à une puissance étrangère les noms des officiers en mission, les secrets du transport, de la mobilisation de nos troupes sur la frontière de l’Est et sur la frontière italienne.

Il avait commencé son ignoble métier, disait-on, dès son entrée à Fontainebleau, l’avait continué partout où il avait passé et ne serait entré à l’État-Major que pour mieux trahir.

Quelques-uns ajoutaient qu’il avait été élevé dans ce but, par sa famille.

Tous ces mensonges étaient lus, commentés, acceptés par la foule crédule et avide de savoir, sans qu’aucune voix pût faire remarquer l’étrangeté de ces récits, dont personne ne pouvait contrôler l’authenticité, puisque l’instruction était tenue secrète, leur invraisemblance, car, dans le même temps que mon frère se déplaçait ainsi à tous les coins de l’horizon, il fréquentait à Paris des salons interlopes, il jouait dans les cercles, aux courses, tout en remplissant les devoirs de son emploi au ministère de la Guerre.

J’avais renoncé, après de nombreuses tentatives infructueuses, à faire des démarches personnelles.

Mon nom suffisait à me faire refuser la porte.

Un seul journaliste consentit à me recevoir. Ce fut M. Émile Bergerat.

Il m’écouta avec bienveillance, fut ému et publia dans le Journal un article où il revendiquait avec courage pour mon frère, pour un juif, « le droit d’être innocent ».

Je fis faire, par des amis, des démarches dans quelques journaux : Le Temps, Débats, Le Figaro.

Ils ne purent rien obtenir.

Le Figaro du 28 novembre publia une interview du général Mercier dans laquelle celui-ci affirmait qu’il existait des charges accablantes contre mon frère et que sa culpabilité était certaine.

Cette interview produisit une impression considérable.