L'Amnésique des tranchées

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Retrouvé sur un quai de gare, incapable de révéler son identité, d’où il vient, un soldat ne sait prononcer que le mot « Mangin », en affirmant toutefois qu’il ne s’agit pas de son nom. Il est envoyé à l’hospice de Clermont, où un cas similaire a été découvert. Las ! Son condisciple retrouve sa famille, la mémoire et la liberté. Le surnommé Mangin demeure seul, oublié de tous… Dans une France ravagée par la guerre, pleurant ses fils, ses pères, ses maris, Mangin devient « ce cher disparu », celui que chacun veut s’approprier pour effacer son deuil. Des familles s’affrontent pour l’emporter. Le mystère ne fait que commencer…


Professeur d’histoire, chroniqueur et conférencier, vice-président du Grand Rodez chargé de la culture, du patrimoine et du tourisme conseiller municipal délégué au patrimoine, Jean-Michel Cosson se passionne pour le XXe siècle ainsi que pour l’histoire « non officielle ». Il fut le directeur initial des collections consacrées aux grandes affaires criminelles et aux mystères aux éditions De Borée pour lesquelles il est l’auteur et le coauteur de très nombreux ouvrages.


Publié le : mardi 1 avril 2014
Lecture(s) : 65
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913693
Nombre de pages : 158
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Extrait

Avant-propos

La France, comme l’ensemble des pays belligérants, célébrera en 2014 le centenaire de la Grande Guerre. Un conflit qui, malgré le temps écoulé, demeure étonnamment présent si l’on considère le nombre d’études historiques, la production de romans et de films paraissant encore de nos jours. Sans doute parce que la Première Guerre mondiale est encore riche d’une mémoire familiale et monumentale que la disparition des derniers témoins et les bouleversements socio-économiques intervenus tout au long du XXe siècle n’ont pas réussi à édulcorer. Les monuments aux morts qui se dressent dans la plupart des communes françaises ; les fameux « carnets de guerre » écrits dans la douleur des tranchées ; les photos jaunies des « pioupious » qui dorment dans les vieux albums de famille sont autant de sentinelles qui veillent à la préservation de la mémoire de 14-18.

Si la Grande Guerre conserve une place à part dans nos esprits, c’est aussi parce qu’elle n’est pas un événement historique et un conflit comme les autres. D’abord parce qu’elle touche l’ensemble de la société française : par la longue mobilisation des hommes au front ; par le recours obligé du travail des femmes dans les usines et aux champs ; par la perception traumatisante de la guerre exercée sur les enfants qui vont vivre, durant quatre longues années, au rythme des combats, des nouvelles et des deuils qui alimentent, à l’époque, le quotidien des Français. On ne peut ignorer non plus que 14-18 permit de faire combattre côte à côte des soldats de plusieurs nations (Britanniques, Français, Américains, Australiens…). Que des soldats français côtoyèrent des combattants venus d’Indochine et d’Afrique. Et pourquoi ne pas déceler dans les rares fraternisations entre poilus français et allemands l’espoir d’une future entente entre nos deux peuples !


  Parmi toutes les histoires de ces millions d’hommes rassemblés sur le terrain de la guerre, celle d’Anthelme Mangin n’en est pas la moins bouleversante, soumise au triple traumatisme de la guerre, de son errance identitaire et de l’oubli, second linceul des morts. Celui que les journaux, dès le début des années 20, surnommèrent « le soldat inconnu vivant » – un titre largement repris par la suite – symbolise tout à la fois les quelque trois cent mille soldats évanouis à jamais sur les champs de bataille mais également le fol espoir pour les familles de retrouver peut-être un jour leurs chers disparus. Est-il étonnant dès lors, dans cette France du deuil, que parmi tous ces « morts vivants » rescapés de la guerre (gueules cassées, mutilés et cerveaux déshumanisés) Anthelme Mangin ait concentré sur son cas – presque dépersonnalisé – une véritable fascination nationale ?

Les journaux ne s’y trompèrent pas qui publièrent tout au long de cette incroyable histoire une débauche d’articles, plus ou moins proches de la vérité. À la genèse, de simples avis de recherche renouvelés à plusieurs reprises. Puis le temps s’écoulant et sans de réelles preuves d’identification, au fil des nombreuses demandes de reconnaissance exprimées par les familles croyant reconnaître un des leurs, le cas Mangin se transforma en une véritable énigme, largement romancée par des journalistes qui trouvaient là matière à tragédie dans l’exposition d’un drame devenu une cause nationale.
Jean Anouilh, qui connaissait parfaitement l’affaire, s’en empara pour écrire sa pièce de théâtre Le Voyageur sans bagage tandis que la compagnie cinématographique Paramount envisagea un temps de tourner un film sur cette histoire.


Tant que le tribunal civil de Rodez puis la cour d’appel de Montpellier ne conclurent pas leur jugement en désignant Anthelme Mangin comme étant Octave Monjoin – vingt et un ans s’étaient écoulés depuis sa découverte le 1er février 1918 en gare des Brotteaux-Lyon –, la tragique incertitude de son sort maintint toute l’attention des journaux et des Français, faisant de cette « épave de la guerre » un véritable héros vivant. Mais quand Mangin fut enfin reconnu, il redevint un simple amnésique, un « fou » parmi tous les éclopés de la guerre.
Les événements de la Seconde Guerre mondiale et la fin tragique d’Anthelme Mangin en 1942 provoquèrent-ils une amnésie générale, comme si le temps était venu d’éteindre, à travers lui, le cruel souvenir des souffrances passées ? La réponse tient peut-être dans l’acte du fils de Lucie Lemay, l’une des prétendantes les plus impliquées à récupérer Mangin. En 1954, au décès de sa mère, il brûla tous les documents relatifs à cette affaire, éradiquant ce qui fut pour elle, mais aussi pour le gamin qu’il avait été, le drame de toute une vie.
Hormis l’exhumation du corps d’Anthelme Mangin pour une sépulture plus digne au cimetière de Saint-Maur, dans l’Indre, commune d’origine d’Octave Monjoin, en 1948, quatre années après que le journaliste Emmanuel Carr eut révélé le triste sort de l’amnésique, l’énigme Mangin ne suscita plus d’intérêt, au point que l’on peut parler de la troisième mort de l’amnésique des tranchées.

Et puis l’histoire refit surface… extraite des articles des journaux et du dossier médical que je fus le premier à exhumer des archives départementales de l’Aveyron. Fruit de ces recherches, ce livre, je l’espère, sera son second extrait de naissance !
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