L'amour n'a pas d'odeurs

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Un couple se délite dans une ambiance accablante d'odeurs confuses. Dans le Sud de la France, le soleil de plomb accompagne les époux. Comment Odile, mère de famille moderne, va-t-elle tenter de sauver son mariage ? Et Julien, époux désorienté, veut-t-il vraiment le voir péricliter ? Quant à Stéphane, paumé notoire, ne sera-t-il qu'un pion sur l'échiquier amoureux ? Sur fond de cynisme et de machiavélisme, David Villamejeanne tisse sa toile narrative en n'omettant pas d'instiller du venin dans chacun des personnages.
Publié le : lundi 20 juin 2011
Lecture(s) : 127
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EAN13 : 9782304005042
Nombre de pages : 241
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2 L'amour n'a pas d'odeurs

3David Villamejeanne
L'amour n'a pas d'odeurs

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00504-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304005042 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00505-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304005059 (livre numérique)

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A Corinne, pour Tout8






C’est l’odeur qui l’assaille en premier. De
pieds, d’aisselles, de cheveux gras, de poils pu-
biens, de bouches. L’odeur des membres pas
lavés, des intimités délaissées, des mycoses ga-
lopantes, des haleines malsaines. De ces odeurs
qui rassemblent en vrac, sueurs, graisse, friture,
gourme. Le tout en harmonie avec un relent
d’alcool mal digéré ou trop tôt ingéré. De bière
plus exactement. Elle la reconnaît la bière, ça a
le fétide du cidre. En moins noble. La bière,
c’est l’alcool des ploucs de partout, chez elle le
cidre, c’est celui du tout venant : aussi bien le
bourgeois que le paysan. Comme le vin l’est ail-
leurs. Elle est bretonne de naissance mais de-
puis peu est venue se perdre dans le Sud de la
France. Pour le soleil. Ici, on tchatche raisin, près
de Rennes, on cause pomme.
L’idée de s’être trompée en acceptant de tro-
quer sa pluie contre des tonnes de soleil qui tan-
nent lui donne soudain la nausée. Plus forte en-
core que l’odeur des zozos qu’elle a en face
d’elle. Un beau matin, parce que son mari peut
travailler où il veut, parce qu’il est médecin,
parce que c’est la loi de l’offre et la demande,
parce qu’il paraît que la misère est moins péni-
ble au soleil, ils ont décidé de charger jusqu’à la
9 L’amour n’a pas d’odeurs
garde leur vieille voiture et de se déporter vers
ce Sud qui fait péguer les corps de manière ou-
trancière. Lorsqu’on est sale, on l’est plus
qu’ailleurs ! La chaleur fait remonter les sucs
corporels. La bière, les sucs gastriques.
Il est vrai que le voyage à travers la France
fut romantique : une escale à Ygrandes dans un
château de style anglais où un braque argenté
leur fit des œillades pendant le repas. Un fumoir
pour que son compagnon puisse jouer les Lords
entre deux mets de choix. Un billard français à
l’étage où tous deux, ivres d’un bon Pouilly
Fumé, firent cogner les billes si fort qu’ils
réveillèrent les autres pensionnaires et se firent
tirer les oreilles. Des règles qui clôturèrent la
soirée en queue-de-poisson. Ce devait être sû-
rement annonciateur de quelque chose ces
menstrues inopportunes. Le lendemain, départ
dans le givre de l’Allier, direction Bourquestan,
petit port au bord de l’étang de Thau qui fleure
bon la moule, l’huître et le varech ; malaïgue on
dit par ici. Son mari y a déniché du boulot, bien
payé, le tout dans un long séjour rempli
d’Alzheimer où il officie comme praticien hos-
pitalier. Du jour au lendemain, il est devenu la
mémoire du service, les patients n’en ayant au-
cune et les infirmières ou les aides-soignantes
ne cherchant pas les ennuis !
Pour patienter, elle a enfanté. Une fois.
Comme ça pour voir. Par souci biologique,
pour l’hygiène. Elle s’en trouve ravie d’ailleurs.
Le garçon qui est né juste à temps à la maternité
10 L’amour n’a pas d’odeurs
de la grande ville la plus proche la remplit d’une
joie immense. Le petit Jules pleure à pleins
poumons, évacue à chaque tétée et n’urine que
sur son père. L’ordre des choses est bien établi
en somme. Il pousse, arrosé de bisous, de pou-
tous, de gouzi-gouzis : toutes ces marques
d’attention insupportables quand elles sont
données par un autre que soi-même.
Les odeurs de son fils, elle les connaît : une
odeur âcre de déjection, une miction amère, une
saveur de peau divine. Les cheveux surtout sen-
tent le bébé. Pas n’importe quel bébé, le sien.
Tous les effluves de son poussin sont moitié
siennes, ça excuse beaucoup de choses. Les fu-
mets de son mari, elle les connaît aussi. Elle
s’en repaissait tellement avant Jules. Maintenant
moins, l’épisiotomie gênante impose de la pru-
dence mais elle aime l’odeur d’amandes amère
de Julien. Le musc de ses dessous-de-bras, son
haleine de méticuleux tabagique. Et ses cheveux
sentant la gaze. D’attentions délicates en atten-
tions habiles, elle le fait patienter sagement jus-
qu’à ce que ses formes soient moins difformes.
Il ne s’en porte pas plus mal : il a assisté à
l’accouchement :
– Regardez Monsieur, on voit les cheveux
bruns de votre bébé !
Il avait regardé pour ne pas passer pour un
médecin bégueule mais n’avait vu qu’un sexe
tuméfié, violacé, violenté. Dedans, il y avait bien
une touffe de poil mais tellement coagulé par le
11 L’amour n’a pas d’odeurs
sang et le liquide amniotique que le charme se
rompait.
– Maintenant, le cordon ! lui avait-on ordon-
né.
Il avait pris à deux mains les ciseaux tendus
par la sage-femme puis il avait tranché dans le
vif. Une impression désagréable de couper un
bout de plastique lui avait presque fait perdre
connaissance. Bien sûr, il avait fait des stages en
gynéco lors de son résidanat, mais il n’avait ja-
mais coupé le cordon ombilical reliant son fils à
sa femme. Là était toute la différence. Depuis,
les images se bousculaient dans sa tête ; il les
rejetait en bloc mais, pendant l’acte, elles reve-
naient, insidieuses, se mêler de ses oignons.
Alors, patienter ne lui fait pas peur. Le temps
qu’il recouvre ses désirs.
Cette odeur qui lui monte au nez, elle n’en a
jamais connu de semblable. Probablement
parce qu’elle se conjugue au pluriel. Au mascu-
lin pluriel. Que des hommes ! C’est ce qu’elle a
vu sur le carnet de présence. Que des hommes
face à elle, petite femme d’un mètre soixante -
en réalité, d’un mètre cinquante-huit mais elle
préfère ajouter les deux centimètres qui lui font
changer de catégorie- les cheveux blonds artifi-
ciellement, châtain foncé officiellement, pas
trop grosse, juste assez pour faire un régime
par-ci par-là. Aujourd’hui, en découvrant ce
qu’elle se plaît à nommer la feuille de match,
elle a poussé un soupir d’effroi à la lecture de
ces noms de bonhommes : Claude, Francis, Jé-
12 L’amour n’a pas d’odeurs
rôme, Yvan… Comme à chaque première de
l’année, elle a voulu s’habiller sexy : jean mou-
lant, tee-shirt serré, les cheveux attachés en
queue-de-cheval, des petites santiags biens à la
mode. Horreur ! Une classe de mecs va voir parader
une midinette de trente et un ans. Pourvu qu’ils ne sif-
flent pas ! pense t-elle piteusement.
– Il ne manquerait plus que ça ! se ravise t-elle
appliquant la méthode Coué si chère et si indis-
pensable à son cœur de formatrice de français.
Maintenant, elle est dans l’antre du fauve et
ça pue douloureusement ! L’heure n’est plus
aux considérations vestimentaires mais à adop-
ter une attitude qui ne laissera pas transparaître
son dégoût.
Un sourire.
Un premier sourire fait toujours bien. On ne
vous juge qu’au deuxième. Elle s’efforce de re-
dresser les babines puis esquisse une grimace
qui va se perdre dans les limbes de la mauvaise
foi.
Il se fracasse définitivement quand, après
l’odeur insoutenable, elle voit les mains des
gars : de loin, les dos sont noirs, les phalanges à
la fois grasse et terreuse. À croire qu’ils ont tous
bêché en mangeant des frites avant de venir en
cours. Les ongles, s’ils sont rognés, sont vernis
d’une belle pellicule brunâtre laissant à penser
que plus d’un ne fument pas que des blondes et,
lorsque les doigts ont la chance d’être garnies
d’ergots, ceux-ci sont noirs de crasse. Cam-
bouis, nourriture, excrément. Peu importe, elle
13 L’amour n’a pas d’odeurs
suppute que c’est tout à la fois.

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Ce sont les mains de Julien qui l’ont séduite
avant tout : longues, féminines, l’ongle rongé
mais de manière habile, discrète ; des mains de
pianiste. Des mains qui donnent envie d’être la
partition, que l’on vous déchiffre, que l’on vous
lise ; que l’on vous subtilise à l’apesanteur. Elle
l’avait rencontré par hasard, par le biais d’une
amie médecin qui était folle amoureuse de lui. Il
habitait Paris, il terminait son résidanat là-bas.
Dans un bar à vin, il était arrivé en retard. De
ces retards qui laissent pantois quand l’inconnu
entre, s’assoit à votre table, vous serre la main
ni trop fort ni trop mollement puis vous assène
le plus enjôleur des bonjours. Immédiatement,
et c’est ce qui l’étonne encore, elle avait voulu
poser sa main sur la sienne pour lui signifier
qu’elle l’avait reconnu.
– Lui. C’est lui ! s’était-elle fait la réflexion.
L’élu. Alléluia ! Veni vidi et re vidi. Et tutti frut-
ti comme disait le prophète Little Richard.
Depuis quelque temps, elle errait dans les
aventures sans lendemain, des amourettes de
passage. En le voyant, elle avait senti la diffé-
15 L’amour n’a pas d’odeurs
rence entre désirable et désirée. La nuance tan-
gible : désirable ne dépendant que de vous, dé-
sirée ne dépendant que des autres. Jusqu’alors,
elle ne s’était trouvée que désirable. Elle avait su
provoquer, charmer, affoler. Elle avait été dési-
rable, à l’évidence. Jamais désirée. Du moins,
jamais comme elle l’avait souhaité. Les hommes
étaient passés. Rapidement. Plus longuement.
Des jambes ouvertes sur des corps inconnus,
nouées sans garde-fou. La bouche tendue sur
des membres cramoisis, les seins agrippés par
des mains robustes. Tout cela, elle l’avait eu.
Les hommes avaient semblé la désirer, mais ils
l’avaient voulue uniquement parce qu’elle était
désirable. Avec Julien, elle avait compris qu’une
femme désirable suscite un tremblement
convulsif fornicateur chez un homme, une
femme désirée s’abreuve du regard éperdu du
partenaire ; en étant désirée, on fait l’amour
avec un conjoint, en étant désirable, on vous
baise, point ! Être baisée est quelquefois un pri-
vilège, mais à trente et un ans, elle en avait assez
des langues fouissantes, des mots tâchés de vulga-
rité sous prétexte d’ouverture d’esprit, des
mains qui lacèrent sans ambages. En réalité, elle
voulait un homme qui caresse, qui s’attendrit au
moindre geste, qui romance. Mais qui aime ar-
demment quand le besoin s’en fait sentir. Bref,
la perle. Et pas de culture de surcroît ! Non, une
perle naturelle qui ne se force pas quand elle dit
que l’essence de votre chair est le moteur de sa vie. Un
silence. Puis, le mâle effleure le bras et propose
16 L’amour n’a pas d’odeurs
de le rejoindre dans sa chambre mansardée. Il
aime. Longuement bien sûr ! En tout cas, ten-
drement puis puissamment et éventuellement,
longuement. Elle ne se faisait pas trop
d’illusions tout de même ! Mais il aime, ça c’est
certain et de plus belle manière que les vauriens
mentalement post-pubères qui pétrissaient à
tout va et rentraient chez leur femme le matin
venu. Le fard aux joues, une honte malsaine
avec, sur le bord des lèvres, un : « tu comprends,
n’est ce pas ? »
Elle n’était pas féministe pour deux sous, ni
misogyne, elle aimait les hommes, viscérale-
ment. Eux ne voyaient en elle qu’un cul, joli
certes mais un cul bon à prendre par-derrière
un soir de solitude. Un cul souvenir, un de ces
culs que l’on décrit entre mecs au cours d’un
week-end randonné et qui fait crever d’envie les
phallus alentours. Son postérieur érectogène, galbé
à mort, suscitait, tout simplement. Le cul d’une
femme épargnée par les années qui sourit dans
un fuseau noir en vous invitant à prendre place
à l’arrière pour un séjour dans ses îles. Un cul
pour infidèles.
Ce soir-là, le regard de Julien avait été chargé
de désir sain. Dans ses yeux d’un marron
somme toute banal, elle s’y était trouvée belle.
Belle à marier.
Il lui avait confié plus tard qu’il n’avait pas
été sous le charme absolu immédiatement. Il
s’était rendu compte de son bouleversement un
peu plus tard dans la soirée quand, arrivés chez
17 L’amour n’a pas d’odeurs
la fameuse amie, Odile s’était mise à danser fré-
nétiquement sur L’équipe à Jojo de Dassin. La
jambe pliée façon Elvis, elle imitait la guitare et
chantait un play-back très concerné. Les postu-
res nonchalantes n’avaient rien d’érotique mais
c’était la vie qu’elle dégageait qui l’était. Il avait
trouvé cette femme vivante. Il avait senti qu’il
ne s’ennuierait pas une minute avec une femme
pareille. Pour lui, c’était important cette notion
d’ennui, elle lui avait causé bien des ruptures. Il
avait eu de longues amours qui s’étaient tou-
jours soldées par un ennui féroce. Comme tout
va de pair, il avait commencé par se lasser du
corps de ses dulcinées puis de leurs inconsistan-
ces. À moins que ce ne soit le contraire ? Il ne
le savait pas lui-même. Une fois, un syndrome
dépressif l’avait même guetté. Il se l’était inter-
dit ; il était le soignant, nom de nom ! Pas de
place pour les états d’âme quand on est la
science qui diffuse. Mais une femme qui danse sur
une musique aussi ringarde ne peut qu’être divine avait-
il pensé en la voyant s’activer pour animer cette
fin de soirée plus que morose.
Pourtant, il l’avait laissée sur le carreau
n’osant même pas la raccompagner de peur
d’un échec. Elle était repartie à Rennes sans
flamme déclarée. Il avait commencé à penser
sans cesse à elle.
18

L’échec, elle le voit poindre à l’horizon en
découvrant sa classe de C.A.P. gestion des dé-
chets. Ces formations pour adultes regroupent
des personnes de plus de dix-huit ans, deman-
deurs d’emploi et désireux d’obtenir un di-
plôme. Le travail entre son organisme de for-
mation et l’A.N.P.E ne se faisant jamais de
concert, elle sait immédiatement en pénétrant
en cours qu’une fois de plus elle aura les seuls
qui se seront présentés. Et le niveau sera grati-
né ! Aucun filtre possible, il en faut douze, ils
sont là devant elle. Comme un jury de cour
d’assises, prêt à la lapider au moindre faux-pas.
12 hommes en colère ; le plaidoyer sera long voire
difficile, mais elle s’est toujours accrochée.
Elle connaît son sujet par cœur : après une
courte présentation de son état civil, elle fera
l’appel puis elle énoncera le programme de
l’année. Enfin, puisqu’elle a trois heures à tenir,
elle prendra une chanson de Renaud et
s’attaquera aux registres de langue. Les élèves
sont toujours béats d’admiration en entendant
19 L’amour n’a pas d’odeurs
une prof de français proférer des insanités. Dès
lors, ce sera dans la poche pour la suite.
Mais la donne est nouvelle : ça empeste !
Vient alors ce qu’elle décrira comme la Cour
des Miracles à Julien en rentrant le soir même :
l’état des lieux des visages est consternant. Des
gueules cassées en veux-tu en voilà, des hirsu-
tes, des mal rasés, des tatoués -un d’eux a une
petite araignée sur la tempe- des yeux injectés
de sang sur lesquels se closent des paupières
lassées, des myopes dont les culs-de-bouteille
font plus penser à des farces et attrapes qu’à des
lunettes, des piercings nasaux, buccaux, linguaux.
Pourtant, le clou du spectacle ne se trouve pas à
l’extérieur mais à l’intérieur des bouches. Du
noir, du pourri, des espaces à rendre jaloux le
plus imposant des trous noirs, du jaune même
plus jaune, du marron, de l’aliment coincé.
Gentiment, ils lui offrent leur plus beau sourire
parce qu’elle a eu le malheur de leur accorder le
sien.
Odile n’est pas une sainte-nitouche, une de
ces enseignantes bégueules qui s’effarouchent
au moindre cas social. La misère, la déchéance,
la saleté, le pitoyable ne lui font à aucun mo-
ment émettre un jugement de valeur quel-
conque, mais le tout réuni dans une seule classe,
c’est un peu trop d’un coup. Il faut s’habituer.
– Bonjour ! lance-t-elle de l’air le plus en-
thousiaste qu’elle puisse.
Les réponses ne se font pas attendre : du lu-
brique dans le gosier, ils murmurent un borbo-
20 L’amour n’a pas d’odeurs
rygme à faire courber l’échine. Des feulements
de pervers téléphoniques lui rendent ce bonjour
sur un plateau garni de chaînes, de partouzes et
de godemichés.
Elle se présente :
– Je suis Odile Letin, votre professeur de
français. Ensemble, on va essayer d’avoir le
C.A.P.
Elle enchaîne :
– C’est quoi pour vous le français ?
Les réponses ne se font pas attendre.
– C’est chiant ! glapit un chevelu dont la
peau marquée par l’acné de son enfance par-
chemine les joues.
– C’est un truc de vieux ose celui à l’araignée
tatouée.
Elle s’attend à ces commentaires. Elle les en-
tend chaque fois. Elle explique alors le rôle de
la communication, de l’interaction entre les
humains, donnant des exemples parlants : le
choc amoureux, la dispute, le téléphone, le mail.
Tous opinent, elle les intrigue. À moins que ce
ne soit son physique qui les rend indulgent ? De
toute façon, elle sait depuis ses débuts
d’enseignante que tous les moyens sont bons
pour se faire respecter. Une de ses professeurs
de Fac lui répétait constamment :
– Ne vous faîtes pas d’illusion Odile,
l’enseignement c’est quarante-cinq pour cent
d’animation, cinquante pour cent de psycholo-
gie et cinq pour cent de technique.
21 L’amour n’a pas d’odeurs
Elle avait eu souvent l’occasion de vérifier
ses dires. Savoir que le participe passé s’accorde
ou non avec l’auxiliaire avoir était moins pri-
mordial que déceler d’un coup d’œil l’élément
perturbateur d’une classe. Celui qui agace. Celui
qui dort. Celui qui pollue !
Après sa croisade menée contre les impies,
les païens du français, elle peut désormais faire
l’appel. Elle prend sa feuille de match et com-
mence à lire :
– Jacques ?
Une voix sourde dotée d’un accent sudiste à
couper au couteau lui répond un présent digne
d’un mauvais Pagnol.
Il se fout de moi pense t-elle furtivement.
Puis, levant la tête, elle aperçoit un homme
d’une quarantaine d’années qui en fait dix de
plus, une moustache épaisse lui barrant le vi-
sage. Visage qu’elle trouve d’ailleurs disgracieux.
Du moins sans âme. Un œil torve, vague. Vague
à l’âme probablement. Un homme qui n’en a
pas vu beaucoup des bonheurs. Qui les a vus
dans les émissions de télé sans même oser pen-
ser qu’ils puissent être pour lui un jour ou
l’autre. Qui doit avoir raison, puisque aucun ne
semble s’être arrêté à sa porte. Ou si peu.
L’homme est vêtu de jean : chemise en jean,
pantalon en jean, baskets en jean. Bon marché.
Le cheveu épisodique, il lui sourit de ses plus
absentes dents.
– Yvan ?
22 L’amour n’a pas d’odeurs
– Ouais ! répond l’intéressé pour faire
l’intéressant.
Yvan est un lutin châtain, rieur, espiègle. De
ces petits hommes fomentant une crasse au
moindre relâchement. Un emmerdeur de première
cet Yvan se dit-elle.
– Daniel ?
– Présent m’dame !
Daniel a la gueule du baroudeur. Celui qui a
vécu dix vies depuis sa naissance. Des entailles,
des cicatrices, un nez inévitablement cassé et
attaqué d’une couperose précoce. De ces types
qui vous font changer de trottoir le soir venu.
Elle en avait changé des trottoirs quand elle
habitait Rennes et qu’elle se promenait le soir
dans la rue Saint Michel, la fameuse rue de la
soif. Elle les repérait les tubards qui titubaient
sous l’effet de la gueuze. De ces êtres mus par
un tropisme à degré. Daniel est l’un d’eux. Avec
un accent du Sud en plus.
Elle enchaîne les noms avec un intérêt gran-
dissant. Fascinée par l’effet de surprise que lui
procurent ces personnes, elle ne lève la tête
qu’après qu’ils aient dit présent. Pendant le court
laps de temps qui la sépare de la vision apoca-
lyptique de chacun, elle imagine leur stature,
leur carrure, leur visage puis elle cible le locu-
teur et se trouve, à chaque fois, en dessous de la
réalité.
Ainsi défilent Jérôme et son air de débile lé-
ger, Claude et son minois de bisexuel libidineux,
Francis et son air absent, David et son mar-
23 L’amour n’a pas d’odeurs
monnement inaudible, Corentin et sa barbe
naissante laissant une impression d’adolescent
suicidaire, Jean-Marc et son air désolé, Georges
et son air de rien, Allan et son air rare. Enfin,
vient le tour de Stéphane. À la question rituelle,
il répond un Présent Madame qu’Odile considère
avec tant d’émotion qu’elle lève les yeux instan-
tanément et tombe sur un jeune homme frêle,
les cheveux blond roux, des tâches de rousseur
plein les nasaux, des pupilles dilatées de béati-
tude rien qu’en vous regardant. Un normal !
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