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L'Année du mensonge

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377 pages
L'auteur de Fox Mulder a une tête de cochon et de La Soif nous propose avec L'Année du mensonge une salade russe de sentiments et de situations comme seule la Russie actuelle peut en offrir.
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couverture

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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Grand amateur de boissons fortes et d’aventures féminines, Mikhaïl, le héros de L’Année du mensonge, ne s’attarde pas longtemps dans un vrai travail mais reste disponible pour le premier “business” venu. C’est ainsi qu’il se retrouve un beau jour avec la singulière mission d’apprendre à boire, à fumer et à courir les filles au jeune fils renfermé et agoraphobe d’un nouveau Russe, PDG de son état, son ancien patron.

Flanqué du gamin, il ne pensait cependant pas découvrir des raisons d’aimer avant de rencontrer une apprentie actrice, copie d’Audrey Hepburn, que l’auteur semble tout spécialement apprécier comme le savent déjà les lecteurs de Fox Mulder a une tête de cochon. Mais, très vite, le frêle équilibre de ce trio est malmené. Au cœur de situations inextricables, chacun trouvera une issue idéale dans le mensonge.

Au-delà des péripéties auxquelles sont mêlés ses personnages, Andreï Guelassimov ancre sa narration dans un moment emblématique de l’histoire récente de la Russie, où toutes les valeurs se sont effondrées, où, de nouveau, le temps du mensonge triomphe.

Avec ce portrait d’une génération déjà bien loin du communisme, l’auteur de La Soif propose une vraie salade russe de sentiments et de situations.

Par son ton, sa maestria, L’Année du mensonge, une éducation sentimentale au temps des oligarques, compte parmi les cinq ou six réussites qui ont refondé le roman russe contemporain.

Andreï Guelassimov est né en 1965 à Irkoutsk, en Sibérie. Il a d’abord suivi au Gitis (L’Institut d’études théâtrales) les cours du célèbre metteur en scène Anatoli Vassiliev avant d’enseigner, à l’université, la littérature anglo-américaine. Fox Mulder a une tête de cochon (Actes Sud, 2005), son premier livre, a été publié à Moscou en 2001. L’année suivante, La Soif (Actes Sud, 2004 ; Babel 2006), son second ouvrage, un récit ayant pour cadre la guerre de Tchétchénie, a confirmé sa place – une des toutes premières – sur la scène littéraire russe.

ACTES SUD

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Andreï Guelassimov

DU MÊME AUTEUR

 

La Soif, Actes Sud, 2004 ; Babel no 765.

Fox Mulder a une tête de cochon et autres nouvelles, Actes Sud, 2005.

L’Année du mensonge, Actes Sud, 2006.

Rachel, Actes Sud, 2010.

 

Titre original :

God obmana

Editeur original :

Editions OGI, Moscou

© Andreï Guelassimov, 2003

 

© ACTES SUD, 2006

pour la traduction française

ISBN 978-2-330-08838-5

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L'Année du mensonge
 

ANDREÏ GUELASSIMOV

 

 

L’ANNÉE

DU MENSONGE

 

 

roman traduit du russe

par Joëlle Dublanchet

 

 

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LE PRINTEMPS

MIKHAÏL

J’ai passé en revue tous ceux qui pourraient me dépanner, ne serait-ce qu’une semaine. Et je me suis dit que je ne trouverais personne. Lorsque j’avais été engagé dans cette société, tout le monde vous prêtait de l’argent sans problème. C’était une boîte solide. Avec des partenaires aux Etats-Unis et en Europe, des bureaux high-tech, et un patron possédant son avion personnel. Qui pouvait prévoir qu’il y aurait des licenciements ? Comment faire maintenant pour rembourser mes dettes ? On m’avait viré comme un chien galeux, et j’en étais réduit aujourd’hui à glander sur ce boulevard, dans une gadoue pas possible, et à ronger mon frein. Le printemps est là, bonnes gens, le printemps est là ! Et merde !

 

Après le déjeuner, je suis resté assis un moment boulevard Gogol, puis j’ai émigré à côté de l’église Saint-Sauveur et ensuite près de la statue de Dostoïevski, sur les marches de la bibliothèque, et quand j’ai été complètement gelé, je me suis transporté au jardin Alexandre. C’est encore ici que les bancs étaient le plus confortables, pas raides du tout, presque tièdes, un vrai bonheur. J’en étais arrivé au stade où mon postérieur pouvait aisément faire la différence entre un banc du boulevard Tverskoï et ceux qui sont aux abords du Kremlin.

— Vous n’auriez pas du feu par hasard ?

A côté de moi, surgie d’on ne sait où, se tenait une femme. Comme si elle venait de sortir de terre. Curieux que je ne l’aie pas remarquée. A croire que ce banc sympathique lui avait aussi tapé dans l’œil.

— Mais bien sûr ! ai-je dit en faisant crânement claquer mon Zippo. J’ai toujours aimé les choses concrètes.

Elle ne donnait pas l’impression d’avoir été virée de son boulot. Elle avait la mine épanouie, portait des fringues Nina Ricci, ou d’une autre griffe – ces derniers temps, je ne suis plus très au fait de ces choses-là. J’avais du mal à comprendre pourquoi elle venait traîner sur les bancs.

J’ai cherché des yeux les mecs qui l’accompagnaient. Ce genre de femme a forcément un chauffeur avec elle.

Celle-là était toute seule.

— Combien ? a-t-elle demandé en se penchant vers moi, et j’ai pensé que son parfum devait faire dans les deux cents dollars.

— Cent, ai-je répondu sans réfléchir.

J’avais dit ça comme ça. Pour rigoler. Parce que je n’avais pas la moindre idée du sens de sa question.

Elle ouvre son petit sac et en sort deux billets de cinquante. Verts. Exactement comme au cinéma. Elle me les met dans la main.

— C’est pour quoi ? lui ai-je fait.

Elle me répond :

— Tu sais bien.

Je la regarde un instant et je lui dis :

— N-non, je ne veux pas.

— Tu trouves peut-être que c’est pas assez ? Tiens, en voilà encore cinquante.

— Mais j’en veux pas, j’en ai rien à faire de vos cinquante dollars.

— Alors, va pour deux cents. Et elle me fourre dans les mains d’autres billets.

Je me dis, tout en la repoussant, que c’est bien ma veine. Je suis tombé sur une cinglée !

Elle reprend soudain :

— Tu es venu sur ce banc par hasard ?

— Mais oui ! J’en avais assez de me geler les miches sur de la pierre.

Elle éclate de rire et me demande, d’une voix normale cette fois :

— Redonne-moi du feu.

J’ai de nouveau actionné mon Zippo, elle a tiré une bouffée de sa cigarette, et nous sommes restés assis en silence. Genre : on s’assoit un moment, histoire de se reposer. Ça ne gêne personne, pas vrai ? Devant nous déambulaient des touristes. Il y en a beaucoup sur la place du Manège, depuis qu’on a construit dessous ce truc complètement nul. Petites fontaines et petits animaux – les gamins adorent.

Elle m’a soudain demandé, en riant :

— Tu peux quand même me dire pourquoi tu as refusé ?

J’ai haussé les épaules :

— Je ne sais pas… Faire ça pour de l’argent, ça me branche pas trop.

— Tu me repoussais la main avec un tel sérieux. Elle pouffa de rire. Tu t’es senti gêné ou quoi ? Tu es devenu tout pâle.

— Mais non, ai-je répondu. Simplement, au début, je n’ai pas très bien compris de quoi il s’agissait.

— Tu t’es vraiment assis là par hasard ?

— Pourquoi, il faut une raison particulière pour s’asseoir ici ?

— Disons que c’est un endroit un peu spécial.

— J’ai fini par le comprendre.

— Tu es perspicace.

Elle s’est tue et a continué à me regarder, en clignant des yeux à cause de la fumée.

— Je ne te plais pas, c’est ça ? Je suis trop vieille pour toi ?

Elle avait dans les trente ans. Un peu plus jeune, c’est toujours mieux bien sûr, mais celle-là n’était pas mal non plus. Jolie, sympathique, rien à jeter. L’âge ici n’était pas un obstacle.

— Pas du tout, ai-je fait. L’âge n’a rien à voir. Il y a juste que pour de l’argent je ne peux pas.

— C’est toi qui vois.

Elle se renversa un peu en arrière et posa sa main sur le dossier du banc.

— C’est incroyable, le printemps est arrivé, dit-elle avec un profond soupir. Tout va bien pour toi ?

— Oui, oui, ça va. Et vous ?

— Alors pourquoi tu restes seul ici ? Tu es tout bleu de froid.

— Non, vraiment, ça va. C’est parce que j’ai beaucoup de temps.

— Ceux qui ont du temps à perdre ne traînent pas sur un banc par un froid pareil.

— Ils sont où ?

— Dans des endroits plus agréables.

— Pour ce genre d’endroits, il faut du fric.

Elle a jeté sa cigarette et a souri :

— Tu sais maintenant où en trouver.

— En principe, bien sûr… ai-je commencé.

— Ecoute, si tu te décides, tu m’appelles.

Elle s’est levée et m’a tendu sa carte de visite.

— T’es vraiment chou, seulement tu es tout pâle. Rentre chez toi, sinon tu risques d’attraper la crève. Au fait, tu t’appelles comment ?

— Micha.

La carte dans les mains, je me suis dit qu’il aurait fallu accepter. Je rêvais de ces billets depuis le matin. Comment faire maintenant ? Je n’allais tout de même pas lui courir après et lui sortir quelque chose du style : “Attendez un instant, on pourrait parler encore un peu ?” Merde, c’est toujours la même chose ! Je réagis à retardement. Combien de fois j’ai laissé passer une occasion.

J’ai mis la carte de visite au fond de ma poche et j’ai effectivement décidé de rentrer. Qu’avais-je d’autre à faire ?

 

Le lendemain matin, j’ai retourné mes poches pour en faire tomber ce qui pouvait s’y trouver, et le résultat n’a pas été brillant. Afin d’éviter la déprime, j’ai couru à la boulangerie et au magasin d’alimentation. Je me suis gavé de craquelins au pavot. J’avais de quoi acheter du lait, je me suis dit que j’en aurais comme ça pour trois jours. Mon frigo fonctionnait encore. Après déduction d’un paquet de Marlboro et d’une boîte de Tic-Tac, il me restait un peu de monnaie. Ça pouvait faire deux trajets en métro. J’avais envie de retourner là où on pouvait gagner des dollars. Un jeton pour l’aller, un autre pour le retour. Mais si effectivement l’argent était au rendez-vous, je n’aurais pas trop de soucis pour le retour. Quelque chose, cependant, me retenait.

Je me suis assis à côté du téléphone et j’ai réfléchi. Rien ne me venait à l’esprit, à part le souvenir d’amis en colère et de parents vexés. Ils me faisaient constamment la gueule, et quand ils me croisaient dans la rue, soit ils détournaient la tête, soit ils entraient dans le premier magasin venu. Les uns comme les autres me considéraient comme un bon à rien. Ce qui les agaçait, c’est que je m’occupais mal de mes finances et que l’argent me filait entre les doigts. Mais ce qui les énervait encore plus, c’est que l’argent qu’ils me prêtaient connaissait le même sort. De penser à tout ça m’a creusé l’estomac. Il fallait faire quelque chose. Je me suis dit qu’en Amérique il suffirait de téléphoner au 9111 pour qu’on vous apporte de l’argent. En petites piles bien soignées, enveloppées de papier doré. Comme dans un conte. Et on vous chanterait : “Happy birthday to you.

J’ai sorti de ma poche la carte de visite de la veille et je l’ai regardée un long moment. Je ne pouvais pas dire, bien sûr, que j’avais oublié son existence, mais trouver du pognon selon un bon vieux procédé qui avait fait ses preuves me semblait un peu… Mais après tout je m’en foutais !

Je m’apprêtai à prendre le téléphone quand il s’est mis à sonner : c’était si brusque et inattendu que j’ai senti mon cœur bondir dans ma poitrine.

— Oui ?! ai-je presque hurlé en décrochant.

— Ici le secrétariat du directeur général de la société Red Star Industries. Je suis bien chez les Vorobiov ?

— Oui, ai-je crié encore plus fort. Enfin, pas chez les Vorobiov… Chez Mikhaïl Vorobiov. C’est moi !

— Vous avez rendez-vous aujourd’hui à midi. Vous êtes prié de vous présenter cinq minutes avant.

— Mais… J’ai été limogé à la suite d’une compression de personnel. J’ai reçu ma lettre de licenciement avant-hier.

“Et même que je l’ai perdue”, m’est-il venu à l’esprit.

— A midi moins cinq. Ne soyez pas en retard, s’il vous plaît. Au revoir.

— Attendez, attendez ! ai-je vociféré. Qui dois-je rencontrer ? Et pour quelle raison ?

— Le directeur général. Au revoir.

J’ai entendu des bips-bips, mais j’ai continué à garder l’écouteur à l’oreille. Pendant tout le temps que j’avais travaillé dans cette société, mon chef de bureau avait été le seul supérieur hiérarchique qu’il m’ait été donné de voir. Aucun d’entre nous n’avait jamais rencontré le boss en personne.

Les dieux commençaient à s’intéresser à moi.

Je me suis dit que la petite monnaie qui me restait allait me servir à prendre le métro et j’ai finalement raccroché.

 

A l’accueil, à part la secrétaire, il y avait six autres personnes. Sans doute également licenciées, me suis-je dit. Et convoquées aujourd’hui comme moi. Il y avait peut-être eu une erreur. On allait peut-être nous réembaucher ! L’hypothèse était trop séduisante pour être vraie. Mais j’ai croisé à tout hasard les doigts dans ma poche.

Je commençais à peine à me présenter à la secrétaire, lorsqu’une voix s’est élevée dans l’interphone posé sur son bureau :

— Vorobiov n’est pas encore là ?

— Il vient d’arriver, Pavel Petrovitch, a répondu la secrétaire en me regardant.

— Qu’il entre.

— Bien, monsieur.

— Zinaïda…

— Oui, Pavel Petrovitch ?

— Qu’est-ce qui est encore prévu avant le déjeuner ?

— Vous devez recevoir les représentants du conseil des directeurs.

— A quelle heure ?

— A12h30.

— Déplace le rendez-vous. Qu’ils viennent demain.

— En fin de matinée ?

— Tu fais au mieux.

— Bien, Pavel Petrovitch.

L’interphone s’est tu, et la secrétaire m’a de nouveau regardé.

— Vous êtes encore là ? Allez-y, on vous attend.

— OK, ai-je fait.