L'apaisement

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Le tsunami de 2011 vient de dévaster les côtes japonaises. Jim, un dessinateur français, père hésitant et amoureux approximatif, espère le retour de sa compagne Itoé, disparue. Kyo, leur jeune enfant, est vivant. Ils trouvent refuge chez Izumi, la sœur d’Itoé. Auprès d’elle, Jim tente de se réapproprier le monde en le dessinant pour des journaux internationaux.
Le regard désorienté de Jim va changer avec l'apparition de singuliers carnets écrits par Itoé, L’Arbre-Monde. Ils révèlent la vie de la mère des deux sœurs. Exercices de calligraphie, récits de voyages dans les montagnes et méditation, ils sont pour Jim la découverte de l’accord et de l’équilibre shintoïste en toute chose. Plus qu’un guide dans ce pays bouleversé, ces carnets deviennent une source d’inspiration et suscitent en lui le désir d'explorer les terres intérieures à la recherche d’un endroit où réinventer un avenir avec Kyo.
Avec la discrétion et la pudeur des grands romans graphiques japonais, Lilyane Beauquel met en scène une famille éprouvée par le tsunami et son retour à la vie. L’auteur dépeint par petites touches le regard de l’Européen sur ce pays, que la catastrophe lui fait redécouvrir, et nous offre un dépaysement radical.
Publié le : mercredi 11 mai 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072677564
Nombre de pages : 224
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DU MÊME AUTEUR
AVANT LE SILENCE DES FORÊTS, roman, Gallimard, 2011. EN REMONTANT VERS LE NORD, roman, Gallimard, 2014.
LILYANE BEAUQUEL
L’APAISEMENT roman
GALLIMARD
Je donne à mon espoir tout l’avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt. GUILLAUME APOLLINAIRE
J’ai quitté la France et suis venu vivre dans ce pays pour ses cinquante façons de désigner la pluie. Je traduisais, je dessinais, j’ai rencontré Itoé, nous avons eu un enfant, Kyō. Je m’occupais peu de lui, je voulais que rien ne soit grave : une vie d’approximation. Depuis la Vague, ce temps est fini. Le jour de la catastrophe, j’étais au zoo avec Kyō, nous voyagions ensemble pour la première fois. Je découvrais le sérieux du garçon, son frisson devant la parade des éléphants. Un état léger, des rires, des singes et des tigres. Et une secousse comme jamais. L’envol de tous les oiseaux, le calme subit des félins. Le silence. Le petit s’est tapi sous un banc et est resté là, son bonnet sur les oreilles, il voyait ce que je ne voyais pas. Il voyait la Vague avant qu’elle ne survienne sur la maison au bord de la côte. Et sa mère noyée, avec le sanctuaire miniature shinto de chez nous, malgré les kamis qu’il implorait à la hâte pour qu’elle soit épargnée. Bien plus tard, Kyō me l’a dit : il savait qu’elle avait disparu. Moi j’en ai longtemps douté. Ce qu’il voyait aussi : avalés routes, maisons, bateaux. Culbutés les vivants, les lents, les pressés, les attablés, les incrédules. Emportés les imprudents, les perchés, les curieux, les fuyards. Engloutis les sérieux, les consentants, les croyants. La digue trop basse. Côte dévorée. Hangars renversés. Voies ferrées désaxées. Bateaux en travers des rues, d’autres échoués sur les maisons. La Vague sur la Centrale. Les cœurs des réacteurs à vif. L’explosion. Et la contamination. Toutes ces images, Kyō les a poussées dans ma tête. Par un étrange pouvoir il l’a fait. Plus tard je les ai dessinées. La nouvelle forme du monde. Revenir chez nous a été une aventure, une punition. Des moyens de transport impossibles, l’attente, la confusion. Nous ne reconnaissons rien. Et quand nous arrivons à ce qui a été notre quartier, le chaos, le chagrin, les tremblements. Toujours aucune nouvelle d’Itoé. Les nouveaux invisibles et nous les survivants. Dans le gymnase d’accueil, des hommes tiennent des bouquets, des listes de disparus, des messages : Où sont les survivants de la maison des anciens ?
Asae Asoyo était avec les femmes de la salle de danse : qui sait où elle est ? Misaki Eijirō attend sa famille dans le hall de l’école. Demandons pardon pour avoir laissé fonctionner une centrale sous la menace des tsunamis. Kyō à mes côtés a soif, faim, sommeil, besoin des toilettes. Le matin, le midi, le soir, le matin encore. Son manteau à fermer, son bonnet à ramasser. Sa main à tenir. Et sa voix : où est-elle passée ? Il ne parle pas, ne répond pas. — Mon enfant… Je l’ai dit pour la première fois. — … Je suis seul avec toi. » Tu es beau, Petit Moine… Kyō joue avec une bille, se faufile entre mes jambes, la lance, l’arrête. Un à-plat, un dessus de caisse : il la relance. Qu’y a-t-il de moi dans ce garçon de moins d’un mètre ? A-t-il quatre ou cinq ans ? «Kōichi, Petit Caillou », disait sa mère. Au bruit des hélicoptères, Kyō se tasse sous un muret de travers. Dans cet amas de chiffons : une tête cachée, des jambes enroulées. Comment rassure-t-on un enfant ? Devant notre maison retournée, le corps d’une femme, un poisson dans les bras. Sur la bâche en plastique, elle semble se baigner. Ses cheveux, pieuvre sur le visage. Une bouche toute petite, un visage rond : la danseuse de l’étage. Kyō ne dit rien. Sa main reste abandonnée à la mienne. Derrière un bateau, une jeune fille à genoux, sacs mortuaires, voitures entassées. Des chiens cherchent leur maître, n’osent se poser sur leur derrière. Personne ne les voit, excepté ce petit à mes côtés. — Ce sont les chiens qui ont fait ça ! dit-il en louchant. Il a parlé ! Puis à chaque silhouette de jeune femme, nous croyons voir Itoé. En anorak argenté, assise sur des gravats. En robe à fleurs dans la boue. En tenue de pompier sur un camion. En bonnet rose au second rang du pire. Les silhouettes se retournent une à une. Ce n’est jamais elle. Ce matin du séisme, avant que nous partions, le petit et moi, Itoé l’avait câliné en murmurant à son oreille, les mains posées en chapeau sur sa tête pour que ses mots y restent. Nous étions près de la rupture. Elle me confiait l’enfant le temps d’un voyage. — Pour m’isoler un peu, marcher, comprendre. Elle me l’avait dit debout en pyjama, près de son sac à dos posé sur la chaise. Son ton était doux, un instant je n’ai plus su pourquoi nous nous séparions. Le petit m’attendait devant la maison, avec son bonnet enfoncé sur les oreilles, impatient de voyager en train pour aller au zoo. Je l’avais trouvé déterminé. Je ne savais pas comment m’y prendre avec lui. Au réveil, il s’était levé avec hésitation. Les jeux, les rires, tout avait roulé à terre. Je comprends maintenant qu’il pressentait ce qui menaçait. Voilà pourquoi il ne parle plus, voilà pourquoi il louche quand il me regarde. Chichi, papa ? dit-il à cet instant, comme une question. Sa voix s’étrangle. Je le tire par la main, il résiste. Nous repartons. Un magasin roulant, une goulée de soupe, une bouchée de riz. Et nous franchissons des passerelles, traversons le chaos, quittons la zone de danger.
Devant un baraquement, quelqu’un de la vie d’avant : Shimuzu Masumi, mon vieux voisin. Près d’une cage de colibris, palais des mille et une nuits. Barbe, crâne en cône, divinité Fukurokuju. Kyō pose ses mains sur les barreaux et souffle sur les oiseaux : Shimuzu et l’enfant font une image au milieu de ce qui s’entasse sous les bâches et lesbarakkubois. Je de garde cette image pour la dessiner plus tard. Le vieil homme, sec, droit, parle d’une voix qui guérit. — La vie commence par l’attente, on n’espère plus rien, puis à nouveau l’attente. La femme de Shimuzu a disparu dans un des trains qui circulaient sur la côte, un des deux manquant à l’arrivée ou celui échoué sur le cimetière. Le vieux chante presque, le petit le regarde, étonné. — Elle a promis que si elle partait la première, elle me ferait signe. Alors elle reviendra, d’une façon ou d’une autre, je ne suis pas inquiet : elle était mon courage, elle le restera. Le vieux fait de sa disparue une simple voyageuse. À son épaule, le sac de tissu brodé de libellules avec les formules de protection et les prédictions de jours de chance dont il est si généreux. Il était le gardien du quartier, il glanait ce que chacun avait en trop pour le distribuer aux sans-travail. Il a accepté l’urgence, le dénuement, les premiers besoins. Il reste bon, heureux de devoir l’être davantage. Il change de voix. — Et votre femme, Jim ? Sa compassion pour moi est immense. Comme si la disparition de sa femme n’en était pas vraiment une. — Vous n’étiez pas là, Jim : la Vague a voulu ce qu’il y avait de plus beau, des jeunes qui se plaisaient. » Assis, ils mangeaient et se regardaient. D’autres sortaient de la gare. Le ciel et ce qui était dessous avaient augmenté sans qu’ils le voient. Ils ont été emportés avec les très petits de la fête de l’année scolaire zozotant des bêtises. » Et l’apprentie coiffeuse aussi, et l’étudiante. » L’une vernissait ses ongles sur le banc de bord de mer, l’autre perdait sa chaussure à trop secouer le pied. » Et Madame Itoé, si jolie. » Les oiseaux volaient en avant de la Vague. Rien ne l’a arrêtée. » Puis l’explosion à la Centrale, l’ouragan noir. » Vous étiez les plus beaux amoureux du quartier… Itoé et moi ne nous parlions plus guère. Je dessinais, elle avait un travail et passait du temps avec sa sœur. Moi j’avais ma table à dessin, les filles avec qui je couchais. Ce pays continuait à m’étonner, la sensation de l’ailleurs, un sursis léger. Shimuzu est resté patient pendant mon silence, caressant le sac d’offrandes de protection comme si quelque chose s’y préparait. Il pose un colibri sur le doigt de Kyō qui l’embrasse sur le bec. Il lui dit : — La fleur d’hier est le rêve d’aujourd’hui. Un oiseau se cogne au carreau pour atteindre un arbre dans le reflet.
— Jim, vous devriez aider à la construction de refuges. Le périmètre de la contamination va s’étendre, et, pour les déplacés, il n’y aura que des solutions de fortune. Je ne ferai rien de tel, je ne sais que dessiner ce que je vois dans les rues, aux fenêtres des rez-de-chaussée, dans les magasins, les gares. Chaque matin, les hommes et les femmes ont quelque chose à vivre, je le dessine, sans avis, sans intention, le processus est inusable. Une agence prend mon travail, un début de succès. Le vieux se tourne vers moi. — Jim, pour votre petit : Sept fois à terre, huit fois debout ! Oui, j’ai Kyō, mais m’occuper de lui, je ne l’ai jamais fait. Entrent deux amis de Shimuzu. Le plus jeune plonge dans la baie pour chercher les corps. Le plus âgé travaille à colmater les fuites de la Centrale : un être plus fort que ce qu’il combat. Nous buvons. Un an plus tôt, j’ai dessiné des victimes d’accident nucléaire, enyūrei, dans la grande tradition des revenants demandant réparation aux vivants. Je le dis à l’ouvrier, qui ne comprend rien à mon accent. Ils s’en vont. Shimuzu me tend un papier : La mort est une plume, le devoir une montagne. À Kyō, il donne une libellule détachée de son sac à offrandes. Le petit l’examine, le vieux lui explique : Akitsu-Shima, l’ancien nom de notre pays, les îles de la Libellule, le symbole de courage des samouraïs. Puis il lui raconte les stratagèmes des enfants autrefois pour les attraper. — Pour les libellules, deux petits cailloux emballés dans du tissu argenté, en appât au bout d’un fil. Mais si tu veux des grenouilles, tu n’as besoin que d’un simple ruban rouge. Le petit l’écoute les yeux grands ouverts, il range la libellule dans sa main gauche avec sa bille. Je n’avais pas su consoler l’enfant, Shimuzu l’a fait. Nous quittons l’abri. Trouver un coin pour dormir, attraper un taxi, monter dans un camion. Rejoindre Izumi, la sœur d’Itoé, dans sa maison à côté du parc, hors de la zone de danger. Yane, un toit.
Reiu, une pluie fraîche. La maison d’Izumi. Sur le seuil, une pierre triangulaire couverte de mousse. J’y pose la main et le sifflement persistant dans mes oreilles cesse d’un coup. Je retire la main, il reprend. — Petit Caillou,Kōichi, tu es là ! Izumi a la même beauté que sa sœur : Kyō est troublé, comme si, un instant d’instants, sa mère était devant lui, et cette image-là, c’est moi qui l’ai poussée vers lui. Haha, maman, dit-il d’une voix en biais. Il reste prudemment sur le côté : la regarder en plein visage serait voir Izumi, rien qu’elle. La jeune fille murmure à son oreille, il lui répond par un sourire extraordinaire en lui montrant sa bille et la libellule. Elle prend la bille et la lui rend avec son souffle posé dessus : la main de Kyō semble trop petite pour ce qu’elle contient. — Petit Empereur ! Il y a tant de jeux, tu seras bien ici ! Elle m’interroge du regard et semble vouloir prendre ma peine. Va-t-elle deviner ce que j’ai fait à sa sœur ? J’hésite : — Je n’ai pas de nouvelles d’Itoé. Elle ferme les yeux et, quand elle les rouvre, je vois Itoé, je perds pied, je m’appuie sur la pierre, sur sa couronne de mousse, les cristaux humides, et le bruit obsédant dans mes oreilles s’interrompt à nouveau. Kyō joue avec sa bille sur la marche. Elle va, elle vient. Nos regards ensemble prolongent le mouvement. Son doigt est précis, l’accélération régulière, la bille connaît son chemin. Un instant, nous avons oublié la Vague, pourquoi nous sommes là, la disparition d’Itoé, les dangers de la Centrale. Dehors et dedans,uchi soto: un pin touche la fenêtre de la maison, le petit lève la tête vers la branche qui se balance, elle n’a pas l’air vraie. Nous entrons. Nous parlons d’Itoé puis restons silencieux. Kyō s’assied et construit une maison de carrés et de bûchettes, mais, au moment du toit : Yane, il s’est effondré ! crie-t-il. Les plaques ont glissé, il a cru à une secousse.
Caché sous un meuble, il m’envoie de nouvelles images : la Vague noyant l’autel de la cérémoniejichinsai que les maîtres charpentiers venaient de dresser sur les terrains des nouveaux chantiers du quartier et notre logement emporté. Je les garde pour plus tard. Ce mystère continue. Izumi : — Jim, ton appartement était si malcommode, tu as trop attendu pour construire une maison ! Je pense aux plans que j’ai envisagés, au terrain que je n’ai pas cherché, au temps que j’ai laissé passer, comme souvent. Dans la boîte de jeu, Petit Caillou a trouvé une ampoule pour éclairer sa construction, je l’aide à la poser et il louche vers moi avec l’air de dire qu’il a vraiment besoin d’une maison. Puis il s’endort. Izumi se met à genoux sur la natte et revient à nouveau l’image d’Itoé, son regard le jour de notre première rencontre, l’eau se soulevant un temps sur deux quand elle avait nagé si loin. Puis le champ où nous avons fait l’enfant, sous les cerisiers en fleur. Mon enthousiasme d’alors. Et encore l’image de notre appartement, son désir cloué dans le mur depuis que je m’étais détourné d’elle comme je me détournais du petit pour ne pas jouer avec lui. Je ne confie rien de tout cela à Izumi. Pourtant, les yeux mouillés de larmes, elle dit : — Itoé et ce petit étaient ce qu’il y a de plus beau mais tu ne les as pas regardés ! Oui, Itoé et Kyō faisaient une figure évidente, je la voyais mais restais en dehors. Je n’y pouvais rien. Itoé visait une hauteur qu’elle ne nommait pas, elle m’effrayait, j’aimais le hasard, l’insignifiant. Comment le dire à Izumi ? Mon indécision à vivre près d’eux persistait, « une simplification de la vie », disait Itoé. Elle et l’enfant riaient beaucoup. J’aimais, de loin, cet état. Izumi se lève. La soie de ses cheveux est l’océan où sa sœur a disparu. Kyō s’est réveillé, il lape le jus de mangue, le cou raidi par la soif. Tout vient de lui depuis le séisme, comme, ce soir, l’image des astres s’allumant derrière la fenêtre et le frottement de la branche secouant la vitre. Et les dessins animés chez le voisin seul avec sa fille. La femme dans la rue, aussi, pleurant dans un piaulement d’oiseau. Je n’ai jamais si bien vu, si bien entendu. Mais la vie d’avant, ma distraction et mes habitudes, le bruit des averses sur l’avancée du toit, la tranquillité : est-ce vraiment fini ? Deux hommes me bousculent sur le pas de la porte. Izumi fait entrer l’un d’entre eux dans l’espace de massage, où je ne suis pas autorisé à m’asseoir. Le plus jeune reste dehors et monte la garde. J’entrouvre la cloison. Le plus âgé est allongé. Un tatouage sur tout le corps, des couleurs violentes, des poissons, des vagues, un dragon marin à têtes et queues multiples : un chef yakusa. Izumi effleure ses épaules et amène jusqu’à moi un flux de chaleur auquel je ne comprends rien.
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