//img.uscri.be/pth/a2091d7222730cff16d26960e1cdbde704cfbf5c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

L'appel

De
233 pages
Déprimé après le décès accidentel de son épouse et de sa fille, un scientifique de haut niveau découvre une herbe encore inconnue au cours d’une mission au Tibet et qu’utilisent les lamas pour soigner les malades. En ayant rapporté quelques plants de retour en France, et souhaitant faire bénéficier les plus démunis de sa trouvaille, il rencontre Dieu d’une manière assez inhabituelle. Sa famille et la montagne constituent le cadre de cette évolution à l’issue de laquelle il finit par entrer en religion.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

2
L'appel

3J. Hennebé
L'appel

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02750-1(livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304027501(livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02751-8(livre numérique)
ISBN 13 : 9782304027518(livre numérique)

6





Du même auteur


L’ARLEQUINADE, Éditions « Le Manuscrit », 2008
SOLE MIO Éditions « Le Manuscrit », 2008
LE KENGUI, Editions « thebookedition », 2009 (2° édition)
8
AVANT-PROPOS
Une fois achevée la première rédaction de cet
ouvrage, je me suis aperçu qu’il comportait sept
chapitres, et me suis interrogé sur cette coïnci-
1dence. Une recherche m’a alors livré des ré-
ponses qui m’ont interpellé : si le chiffre SEPT
est, entre autres, celui des jours de la semaine,
des planètes, des degrés de la perfection, des
2sphères célestes , des branches de l’arbre cos-
mique et sacrificiel du chamanisme, etc…, il ré-
unit aussi la totalité de la vie morale en addi-
tionnant les trois vertus théologales (foi, espé-

1 http ://gnese.free.fr/Projects
2 Dans la présentation de la hiérarchie universelle ac-
tuelle, les planètes constituent le premier degré de la
classification, puis viennent ensuite, successivement les
étoiles, les amas globulaires, les galaxies, les amas galac-
tiques, les super amas galactiques et enfin, le contenant
de l’ensemble de la création, l’Univers observé.
L’Univers est ainsi constitué de sept niveaux hiérarchi-
ques qui vont de la planète à l’Univers. Au fur et à me-
sure qu’on s’élève dans l’échelle, on note une décrois-
sance de la densité moyenne du milieu et un accroisse-
ment des dimensions. (www.alterinfo.net)
9 L'appel
rance et charité), et les quatre vertus cardinales
(prudence, tempérance, justice et force).
« Sept » est également la totalité des ordres pla-
nétaires et angéliques, des demeures célestes,
celle de l’ordre moral, des énergies et principa-
lement dans l’ordre spirituel. Il symbolise la to-
talité de l’espace et celle du temps. Selon Hip-
pocrate, « le nombre sept par ses vertus cachées maintient
dans l’être toutes choses ; il dispense vie et mouvement : il
influence jusqu’aux êtres célestes ».
Selon des traditions juives, chrétienne et mu-
sulmane, ce chiffre est surtout celui des « SEPT
CIEUX » que la civilisation sumérienne appelait
« Shamayin », « Raquia », « Shehaqim », « Ba-
3chonon », « Maon », « Zebul » et « Araboth » .
Dans la mesure où l’atmosphère de chacun de
ces sept cieux semblait correspondre au
contenu de chacun de mes sept chapitres, je me
suis permis de les dénommer de même.
Le lecteur voudra donc bien me pardonner
d’avoir usurpé ces noms, le but du présent ou-
vrage n’étant pas de forger une philosophie
mais à simplement évoquer l’une des multiples
circonstances qui peuvent amener un être à se
rapprocher de Dieu.
L’auteur

3 http ://liberdraconis.grafbb.com/anges-et-demons-
f53/les-7-cieux-t236. htm
10
4
I - SHAMAYIN
« Montagne, toi montagne !… Tu es la fille de mon
cœur, tu es l’objet de ma main. Montagne, quand on est
sur toi et que l’on écoute ta pensée immobile, on dit oui à
Dieu ».
5Pierre-Jean Jouve

– Mais si, on peut rouler là-dessus : la Poste
nous apporte bien le courrier !
Le chauffeur restait dubitatif : il avait chargé
son client en fin d’après-midi à la gare du Fayet
pour le conduire aux « Nants », mais des Nants,
il y en a beaucoup dans la région et Antoine
s’était chargé de le guider jusqu’au débouché
d’une petite route forestière, à peine visible
6dans un virage. L’ONF avait réalisé ce chemin
pour permettre le débardage de troncs qu’un

4 Le premier ciel contient tout l’univers tridimentionnel,
le plan physique de l’être (liberdraconis.grafbb.com)
5 Pierre-Jean JOUVE (1887-1976) est un écrivain,
poète, romancier et critique français
6 L’Office National des Forêts assure au meilleur niveau
la fonction essentielle de production de bois.
11 L’appel
treuillage par hélicoptère aurait rendu trop oné-
reux. Auparavant, il existait uniquement un rai-
dillon que seuls des mulets pouvaient emprun-
ter, mais aujourd’hui le progrès était arrivé au
hameau où l’électricité et même le téléphone
avait été installés depuis quelques années.
Conduisant avec une prudence presque exagé-
rée mais favorable à son compteur, le chauffeur
grogna, hésita, mais finit par s’engager sur la
piste ravinée que barraient régulièrement des
renvois d’eau à moitié engorgés de sable et de
pierrailles. Le ciel était couvert et il avait plu
dans la vallée, faisant remonter ses odeurs ca-
ractéristiques, mélange de relents industriels et
humains : selon le temps, on ressentait parfois
les émanations provenant des laboratoires
pharmaceutiques, ou bien les papilles se trou-
vaient excitées par l’odeur des usines de trans-
formation de produits alimentaires qui
n’augurait du reste rien de bien fameux.
– Y en a long comme cela ?, demanda-t-il.
– On est parti pour une petite demi-heure de
grimpette, répondit Antoine, mais vous pouvez
y aller : j’ai pris ce chemin avec ma voiture, il
n’y a pas si longtemps.
– Vous y venez souvent ? Un gros cailloux
venait de rouler sous un pneu, faisant déraper le
taxi.
– Non, deux ou trois fois par an pour voir
ma famille, les Terroz, vous connaissez ?
12 Shamayin
Le chauffeur ne répondit pas : il se concen-
trait sur sa conduite et avait fort à faire pour
passer entre les ravines. La voiture cahotait et,
parfois, une branche basse venait fouetter le
pare-brise. Il faisait un temps exceptionnelle-
ment doux pour ce printemps et il arrivait que
le tonnerre gronde sur les hauts avec des coups
de foudre qui retentissaient loin dans la vallée.
Jusqu’à Cluses, on n’avait pas l’impression
d’être vraiment en montagne car la plaine de
l’Arve restait assez évasée et le train s’y faufilait
tranquillement avec un minimum de virages.
Mais, à partir de l’anticlinal du Chevran, le
paysage changeait : malgré la brume on com-
mençait à voir la chaîne des Aravis se déployer
d’un côté, et l’Aiguille de Varan marquer le dé-
but de la véritable montagne. Antoine avait
alors commencé à se sentir chez lui : le train
avait beaucoup ralenti en longeant l’autoroute,
s’arrêtant à Sallanches avant d’arriver à son ter-
minus où le voyageur avait pris un taxi pour le
reste de son trajet.
Avant de monter aux Nants, Antoine avait
demandé à s’arrêter quelques minutes au petit
cimetière niché dans une combe tranquille où il
était allé se recueillir sur la tombe de son épouse
et de sa fille, toutes deux emportées cinq ans
auparavant par un terrible accident : alors
qu’elles se réjouissaient de passer en Italie par le
tunnel du Mont Blanc pour aller rendre visite à
13 L’appel
de lointains cousins et abordaient l’un des der-
niers virages menant au péage, un énorme gru-
mier avait franchi le terre-plein central et s’était
précipité sur leur petite voiture, tuant sur le
coup la conductrice et sa jeune passagère. Le
camion, lui, était allé terminer sa course un peu
plus loin en dévalant un important déblai avant
de se planter dans le sol, la cabine enfoncée par
l’imposant chargement : son conducteur avait
été si grièvement blessé qu’il n’avait pas survécu
bien longtemps. Les enquêteurs avaient relevé
que ses freins avaient lâché mais Antoine n’en
avait cure : fou de chagrin, il avait été soutenu
par l’affection de Louise, sa sœur cadette, elle-
même mère de famille et qui tenait la ferme fa-
miliale où il avait pris pension pour quelques
jours.
– C’est encore loin ? demanda le chauffeur,
un peu excédé par cet étrange itinéraire.
– Non, on va bientôt quitter la forêt et le
chemin sera bien meilleur après, répondit An-
toine en se carrant dans son siège
La petite chaussée se tortillait, frôlait parfois
des précipices vertigineux, et seule la perspec-
tive d’une bon pourboire de la part d’un mon-
sieur si bien mis encourageait l’artisan à conti-
nuer.
– Attention, prenez-le bien à gauche celui-là,
indiqua Antoine.
14 Shamayin
Effectivement, le lacet était si serré qu’il fal-
lait se déporter complètement pour éviter de se
retrouver à moitié engagé sur une pente
abrupte, le nez dans les fougères et un précipice
derrière soi. Suivant le conseil de son client, le
chauffeur se sortit avec brio de ce passage déli-
cat et, effectivement, trouva alors devant lui une
route plus carrossable mais qui montait tou-
jours. Les arbres commençaient à se raréfier, le
ciel se dégageait laissant voir les sommets en-
core couverts de neige, et on apercevait main-
tenant un peu plus haut les quelque chalets qui
constituaient le hameau. On avait passé les
grands pins, ceux-là même que Richelieu avait
eu la bonne idée de donner aux habitants pour
être certain qu’ils entretiendraient au mieux leur
forêt dont on tirait alors les mâts de la marine,
et de nombreux bouleaux commençaient à se
montrer, mêlés à de petits sapins.
– Mon grand-père habitait dans un patelin
comme cela, dit alors le chauffeur, ayant visi-
blement l’air de préférer son appartement en
ville.
– Il devait être un sage, reprit Antoine, hu-
mant avec délice l’air embaumé arrivant par la
fenêtre qu’il avait entrouverte.
Vivre à Paris avait été une concession faite à
son épouse comme, hélas, à sa profession car il
supportait mal d’y être prisonnier de ses mil-
lions d’habitants et des pollutions corres-
15 L’appel
pondantes, lui qui rêvait d’espace, de verdure et
de calme. Maintenant, il avait hâte d’arriver,
d’embrasser sa sœur et la ribambelle de gamins
qui l’entourait : diplômée de l’école normale
d’Albertville, Louise avait été désignée pour être
l’institutrice des Nants, et rassemblait donc
dans un hideux bâtiment préfabriqué mis à sa
disposition tous les enfants du coin dont, bien
évidemment, les siens. Il y en avait une bonne
vingtaine et certains venaient parfois de plus
loin dans la montagne avec une gamelle pour
déjeuner : en hivers, il arrivait même qu’elle les
répartisse le soir dans les maisons voisines pour
y passer la nuit afin de leur éviter d’impossibles
trajets. Son mari, Jacques, était agriculteur et
avait repris la ferme de ses parents dont les ter-
res jouxtaient celles des Terroz : son activité
s’était donc d’autant plus étendue qu’Antoine
lui achetait depuis quelques temps une récolte
d’herbes rares ramenées du Tibet et qu’il lui
avait demandé de semer en complément des
soins dont son beau-frère entourait son trou-
peau de vaches. L’école de laiterie de La Roche
sur Foron était à ce sujet très attentive à la qua-
lité de sa production, et Jacques avait trouvé là
un débouché plus régulier que celui de la coo-
pérative avec laquelle il fallait tous les mois dis-
cuter les prix.
Ses parents s’étaient serrés la ceinture pour
arriver à payer des études à leurs deux enfants
16 Shamayin
et, de bourse en bourse, Antoine avait réussi à
devenir un biologiste reconnu après avoir sou-
tenu ses thèses d’abord à la faculté de Genève
puis à l’université de Berkeley, aux États Unis.
C’est du reste dans cette dernière qu’il avait
rencontré Dana, une jeune laborantine qui lui
avait été affectée : elle était gaie, intelligente,
travailleuse, et fort belle qui plus est. Antoine
était alors devenu « Tony », surnom qui avait
été ensuite rapidement adopté par tous les
siens. Sa demande en mariage avait été singu-
lière : il ne parlait alors qu’un anglais basique
dont sa collaboratrice s’amusait très gentiment
tout en l’aidant à s’y perfectionner et ils étaient
devenus de bons amis. Un jour où, en congé
tous les deux, elle l’avait invité à déjeuner chez
ses parents afin de lui faire connaître un peu du
mode de vie américain et venait de reprendre
l’une de ses expressions, il lui avait simplement
rétorqué que, lorsqu’elle viendrait s’installer en
France en sa compagnie, ce serait lui qui se mo-
querait d’elle. Dana en était restée bouche bée,
ses hôtes n’en croyaient pas leurs oreilles et, à
partir de là, tout avait été très vite. Elle était une
adepte de l’église évangélique luthérienne, lui
catholique romain convaincu, mais ils croyaient
tous deux aux même valeurs essentielles et au
même Christ.
Antoine avait donc rapidement épousé Dana
au grand dam des Terroz qui ne comprenaient
17 L’appel
pas que leur fils ne veuille pas revenir fonder un
foyer avec une jeune fille d’ici et s’occuper des
terres familiales comme toutes les générations
précédentes, mais la connivence qui le liait à sa
sœur avait heureusement permis de résoudre la
question : Louise aimait la ferme et ne l’aurait
pour rien au monde abandonnée. C’est dans ces
prés qu’elle avait flirté avec Jacques, son voisin
et ami de toujours, jusqu’au jour de son ma-
riage. Les Terroz, qui n’avaient pas voulu tra-
verser l’océan pour se rendre à celui d'Antoine,
avaient alors bien fait les choses : tout le ha-
meau avait été de la fête, et Tony était spécia-
lement revenu d’outre Atlantique en compagnie
de « l’américaine ». Il y avait eu foule à ce ma-
riage, et c’est pourquoi on n’avait pu utiliser la
petite chapelle du hameau, dédiée à Sainte
Anne, dans laquelle était célébré une fois par
mois un office dominical. Leur père avait hélas
dû demeurer chez lui, cloué au lit par une sclé-
rose tenace qui, conjuguée à d’autres maux,
l’avait emporté quelques semaines plus tard ; il
avait toutefois eu auparavant le grand bonheur
de savoir que Jacques et Louise reprenaient la
ferme et y habiteraient. C’est donc Tony qui
avait conduit sa soeur à l’autel dressé en plein
air, face au Mont Bessou.
Aujourd’hui, Antoine était devenu un brillant
biologiste, l’un des meilleurs chercheurs du
18 Shamayin
7CNRS , spécialiste de génie génétique, par ail-
leurs professeur à l’Ecole Nationale de Chimie-
Biologie de Paris et, après le décès de Dana,
avait quitté son bel appartement de la rue de
Solférino pour occuper un petit deux-pièces
très ensoleillé, boulevard Bourdon, d’où il pou-
vait facilement rejoindre la gare de Lyon à pied.
Il avait gardé à son service la dame portugaise
qui, habitant une chambre sous les toits, tenait
le logis de son prédécesseur : maintenant, elle
s’occupait de son ménage et lui préparait des
repas qu’il réchauffait en rentrant toujours fort
tard de son travail. Aux beaux jours, il lui arri-
vait d’inviter des collègues au restaurant du petit
port de plaisance installé à ses pieds et où,
contemplant les péniches amarrées devant lui, il
appréciait le sentiment d’être alors retiré de
l’agitation parisienne. Parfois il acceptait une
invitation de Lydie, une amie de Dana devenue
veuve après le décès de son mari, à un vernis-
sage dans la petite galerie qu’elle possédait dans
une arrière-cour du quartier de Saint Paul : elle
avait été sa voisine de palier, rue de Solférino et
c’est ainsi que ces dames s’étaient liées d’amitié.
Lydie peignait elle aussi, et Dana l’avait alors
invitée à venir séjourner aux Nants pour la dis-
traire de son chagrin. Il en était ressorti une sé-
rie de toiles superbes et Tony en avait acquis

7 Centre National de Recherche Scientifique
19 L’appel
plusieurs dont de nombreuses avaient été en-
suite offertes aux membres de sa belle-famille
restés aux Etats-Unis.
Au décès de leur mère, morte dans son
sommeil peu après le baptême de son premier
petit-fils, Tony n’avait pas voulu céder la ferme
dont Louise n’aurait pas eu les moyens de
l’indemniser, et c’est pourquoi il s’en retrouvait
copropriétaire avec sa sœur qui y avait installé
son foyer, les parents maintenant très âgés de
Jacques continuant à occuper leur chalet. Leur
affection mutuelle avait permis de clarifier sim-
plement la situation : en guise de loyer, Louise
entretiendrait la maison et Tony y disposerait de
son ancienne chambre lorsqu’il le souhaiterait.
Comme les terres n’étaient pas toutes propres à
être ensemencées, Jacques pouvait utiliser les
prés pour ses bêtes et s’obligeait à cultiver
l’herbe tibétaine dont son beau-frère lui achetait
la récolte annuelle, ce qui ne constituait pas un
bien lourd fermage d’autant que Tony finançait
lui-même nombre d’améliorations de
l’exploitation : récemment encore, il avait acquis
un tracteur tout neuf pour remplacer un vieil
engin dont la transmission avait rendu l’âme.
Le taxi abordait maintenant la courte côte
menant à la place du hameau : la brume s’était
dissipée, laissant le soleil éclabousser les hauts
et, droit devant, la chapelle semblait les accueil-
20 Shamayin
lir. Deux chemins opposés partaient de la petite
fontaine coulant au centre du carrefour.
– Maintenant, je vais où ? demanda le chauf-
feur,
– A droite, c’est la dernière maison, là bas au
bout.
Le chauffeur se dirigea alors vers un petit
groupe de bâtiments : un vieux chalet en ron-
dins, posé sur un soubassement de pierres à
peine ajustées, faisait face à une grange dont les
murs étaient constitués de planches grossière-
ment équarries, encadrant ainsi une sorte de
cour bien ouverte où stationnaient divers maté-
riels agricoles. Un comité d’accueil s’était ras-
semblé : depuis quelques bonnes minutes, on
avait entendu monter la voiture, évènement rare
dans le paysage, et une horde d’enfants se pré-
cipita : « Oncle Tony, Oncle Tony !… » Tous
l’appelaient ainsi, qu’ils soient de la famille ou
non, et un long moment fut employé à échan-
ger des baisers : les petites joues étaient rouges
de bonne santé et les yeux brillaient. On savait
que l’oncle Tony n’arrivait jamais les mains vi-
des. Puis ledit oncle prit sa valise dans le coffre
ainsi qu’un gros sac, et invita le chauffeur à ve-
nir se désaltérer : Louise venait d’apparaître
avec un marmot dans les bras, et Antoine
l’embrassa avec chaleur. Une fois empoché le
prix de sa course comme le généreux pourboire
de son client, et après avoir trinqué d’une sorte
21 L’appel
d’anisette normalement réservée aux enfants, le
chauffeur repartit : il faillit alors, pendant son
demi-tour, écraser la chatte qui dormait au so-
leil, ignorant superbement ce véhicule bruyant
qui la dérangeait dans sa sieste.
– Tu es arrivé plus vite que prévu, dit Louise,
Jacques n’est pas encore rentré.
Brune avec un chignon toujours impeccable,
elle avait de grands yeux bleus qui trahissaient
de lointaines origines transalpines dont les cou-
sins auxquels Dana avait souhaité rendre visite
étaient également des descendants.
– Je vois que tu t’es mise en quatre, rétorqua
Antoine en humant l’atmosphère familière.
Antoine se sentait toujours aussi gourmand
8dès qu’il pénétrait dans le « dzan » où régnait
une odeur agréable à laquelle manquait mainte-
9nant celle des bêtes qui, dans « l’étra » voisine,
participaient jadis de la communauté en lui ap-
portant un peu de leur chaleur. Au décès de son
père, il avait en effet proscrit cette promiscuité
ancestrale, et la « cavale » comme les moutons
et les porcs avaient été relégués avec les vaches
dans l’étable que Jacques tenait de ses parents, à
l’opposé du hameau : la grange faisant face à la
maison abritait maintenant, outre une impor-
tante fenaison, la récolte de ses herbes qui sé-

8 Cuisine et pièce de séjour
9 Étable
22 Shamayin
chaient sur des claies, ainsi qu’un petit labora-
toire qu’Antoine y avait fait installer dans un
local préfabriqué.
Pourtant habitué aux meilleurs restaurants,
Antoine éprouvait toujours une singulière émo-
tion quand il entrait dans cette pièce : il se re-
voyait dans sa jeunesse en train de parcourir les
casseroles, soulevant les couvercles, voire goû-
tant du bout des doigts leurs contenus, puis se
faisant réprimander par Marthe, une vieille
femme que ses parents hébergeaient en échange
de quelques services et qui le pourchassait en le
traitant de « galopin ». On en était arrivé à le
surnommer ainsi et il arrivait parfois qu’au
cours de leurs conversations, Louise laisse
échapper ce sobriquet si familier pour le plus
grand bonheur alors de son frère.
– Va ranger tes affaires, je t’ai mis des draps
propres et aéré ta chambre, reprit Louise en ins-
tallant le bébé dans une chaise haute à côté de la
table. Le sac, tu le laisses ici ?
Comme les enfants, elle savait bien que son
frère adorait jouer les pères Noël, même hors
saison et c’était toujours de cette hotte particu-
lière que s’échappaient les trésors attendus par
la marmaille. D’un pas lourd de paysan qu’il re-
trouvait instinctivement ici, Antoine monta à
l’étage : il était grand et assez corpulent, mais sa
proche quarantaine lui valait d’avoir encore
conservé une allure qui lui attirait beaucoup de
23