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L'appel du vent

De
232 pages
C’est premièrement l’histoire de deux femmes. Chacune a ses préjugés, son Dieu et sa façon de voir le monde. L’une a grandi dans un couvent, l’autre dans la rue. Elles sont toutes les deux mal adaptées à cette société qui s’obstine à les exclure. A la suite de leur rencontre, leurs convictions vont se retrouver bouleversées. Une commence à croire que ce monde a quelque chose de beau, l’autre commence à en douter. Peu à peu, toutes les deux comprennent que la haine, la misère et la violence ne peuplent pas uniquement la rue, mais « le monde civilisé » aussi. De même, l’affection, l’amitié et la justice ne sont pas complètement exclues du quotidien des vagabonds. Si l’enfant de la rue vient nous apprendre le sens du mot « liberté », elle aura encore à découvrir « l’égalité » et la « frate
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L'APPEL DU VENT


Mélanie Smit
L'appel du vent





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com













© Éditions Le Manuscrit, 2004.
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-4131-8 (Fichier numérique)
ISBN : 2-7481-4130-X (Livre imprimé)







Ce livre est basé sur une idée originale d’Ana. Il est
un mélange d’histoires vraisemblables et des fictions.
Cependant, toute ressemblance biographique avec
une personne vivante ou ayant vécu en France ou
ailleurs serait fortuite.

Cette histoire est dédiée à ceux que j’ai aimée, à ceux
que j’aime, à ceux que j’aimerai toujours et surtout à
vous, cher lecteur.















MELANIE SMIT


I
Au premier abord, ce jour n’avait rien d’exceptionnel.
Comme tous les autres jours, et ce depuis toujours
d’ailleurs. Ce n’est qu’en regardant de plus près et
avec l’attachement propre à la subjectivité que l’on
découvre à quel point le quotidien s’avère
sensationnel et scandaleux à la fois : Chaque jour il y
a des gens qui naissent et qui meurent dans le bonheur
ou le malheur, chaque jour des miracles
s’accomplissent et des rêves parviennent à leur
désillusion. Perpétuellement il y a des atomes qui se
séparent et d’autres qui s’unissent, des équilibres qui
se créent et d’autres qui se brisent. Et dans tout ce fol
empressement vers le nouveau, on dirait que l’univers
a hâte de tester une nouvelle publicité dont il a oublié
l’essence et garde seulement l’image. Car si c’est vrai
que le changement apporte le progrès, de combien a-t-
on véritablement progressé? Sans doute, on sait ce qui
se trouve dans le moindre recoin de la terre, sans
véritablement nous poser la question de ce qui est
dans le cœur de notre interlocuteur, dans celui de
9
L’APPEL DU VENT
notre voisin ou dans celui de cette jeune fille étalant
ses dents sur l’affiche du panneau publicitaire
décorant les murs de cette gare de banlieue. Les
chemins de fer, tout comme les bateaux et les avions
ont réduit les distances entre ces colosses de pierres
que l’homme appelle villes. Cependant, on a oublié
d’inventer une machine pour réduire les distances
entre humains.

C’est peut être la faute à l’automne, qui s’installant
en résident permanent à Paris, a commencé à prendre
racines dans les âmes des habitants. En ceci, le jour
dont je vous parle n’avait rien d’exceptionnel. Il
faisait froid, dans les gares et dans les cœurs et si l’on
vous souriait, c’était uniquement par espoir de vous
vendre ou de vous prendre quelque chose. Seulement
voila, à chaque fois que l’on vous prend quelque
chose, parfois même inconsciemment, on vous donne
autre chose en échange. Or, l’échange est père de la
richesse. Quand on vous prend le portefeuille on
enrichit votre esprit par un souci constant de prudence
et par une meilleure fantaisie à l’égard des cachettes
de ce bien si particulier. Comme notre époque est une
où à tout moment tout le monde veut tout vous
prendre, chaque jour est extrêmement enrichissant
spirituellement. Et ce de plus en plus. En ceci, le jour
dont il est fait mention un peu plus tôt dans ce récit
était vraiment exceptionnel.
Les bras chargés de deux baguettes et d’un sac
rempli de papiers, la tête chargée de pensées et de
rêves, Pascale sortit du dernier wagon et entama
mécaniquement la route de la maison.

10
MELANIE SMIT

-Madame, s’il vous plait, donnez pièça à manger…
- Tiens mon enfant, prends cette baguette; fit Pascale
en déchargeant ses bras en faveur de la petite fille.
Seulement ce n’était pas le type de décharge souhaitée
par cette dernière. Elle prit quand même la baguette
en prime.
-Merci. Madame, s’il vous plait, donnez pièça à
manger. Madame, Jésus, Allah, Jéhova, donnez pièça
à manger, s’il vous plait….
- C’est à moi que tu t’adresses ?
- Oui, Madame, s’il vous plait, pièça…
- Mais, je viens de te donner du pain
- Madame, moi veux pièça, toi donné moi pain. Moi
veux pas pain, pièça, Madame, pièça à manger !...
- Tu manges des pièces ?! Ne sais tu donc pas que
l’abus de métaux est dangereux pour la santé ?
- Madame, toi nerver moi. Donne moi pièça et mêle-
toi de ton business.
- Mon enfant, je suis vraiment désolée, je t’ai donné
du peu que j’ai. Malheureusement, je ne suis pas
capable de te donner du beaucoup que je n’ai pas.
- Moi pas bon compris ce que tu dis Madame, mais
toi méchante. Toi donner moi pièça ou moi taper toi,
Madame. Vite !...
- Décidément, tu ne feras pas carrière commerciale
avec de tels arguments.
- Toi moquer moi, Madame; éclata en sanglots
Nissa. Elle jeta la baguette par terre et s’enfuit tout en
marmottant des injures.
Pascale ramassa la baguette, y posa un baiser, fit le
signe de la croix et fit suivre Nissa par la phrase
suivante : « C’est un péché de jeter le pain. Le pain
c’est le visage de Dieu ! »
11
L’APPEL DU VENT

Cet incident, qui en somme ne déchargea pas les
bras de Pascale, eu pour effet de charger sa tête
davantage. Elle pensa aux enfants de la rue, à la
mauvaise influence qu’ils subissent quotidiennement,
à l’impertinence de la petite et surtout au degré du
malheur que devait subir cette enfant. C’était si
évident que la jeune mendiante motivée à outrance
manquait des choses les plus élémentaires. Mal
nourrie, mal habillée, mal logée ou pour mieux dire
pas logée du tout, pas instruite du tout et pas du tout
bien dans sa peau, elle était la preuve de l’échec de
cette civilisation. Or, Jésus n’avait-il pas dit que celui
qui acceptera un enfant en son nom, acceptera par là
même Dieu tout puissant. C’était sans doute un signe.
Dans la tête de Pascale, les souvenirs du couvent se
mélangeaient avec les oubliettes du monde qui
l’entouraient depuis quelques années, pour aboutir à
une conclusion propice à l’éducation qu’elle avait
reçue. Il fallait qu’elle sauve cette enfant, qu’elle
l’amène dans une maison où l’on sert des repas
chauds et où l’on fait de la migration quotidienne
envers et de l’école. En outre, il ne fallait pas qu’elle
oublie d’essayer de récupérer un manteau. « Elle
devait avoir quoi, huit ans ? Vraisemblablement. Je
pourrais me renseigner dans un des points de vente de
vêtements de l’armée du salut. C’est pas du sur
mesure mais c’est sans doute un début. »

Sur cette note, la triste boite métallique emporta ses
sardines enveloppés en costumes et chargés de
pensées. Pascale emporta son enthousiasme pour le
nouveau but qu’elle s’est fixée. A un quartier de la
12
MELANIE SMIT

gare, Nissa s’empressait de rentrer en compagnie de
l’espoir de récolter les fonds réclamés par les gitans le
lendemain.
A chacun sa direction, à chacun sa route et ses
déroutes. Le train devait encore affronter « la
suspicion de la présence d’un corps sur les rails » ;
Pascale devait encore vaincre ses difficultés
financières plus ce hasard, qui dans ses caprices,
n’était point susceptible de favoriser une nouvelle
rencontre avec Nissa et la petite mendiante devait
encore se confronter aux gitans qui devenaient de plus
en plus exigeants.

Le soleil se couchait sur Paris, les rêves et les soucis
qui grouillaient en dessous n’étaient pas les siens. Il
s’en alla donc contempler l’agitation d’autres
mammifères dotés de cette même orgueilleuse illusion
qui est celle de donner un sens à leur vie.
La pluie par contre, attachée à ce peuple bourré de
stress, de publicité et de désir sexuel, alla se promener
dans les bois de Boulogne et de Vincennes, sur les
Boulevards des Maréchaux et sur les Champs Elysées
sans oublier d’embrasser tendrement la ferme Tour
construite par un homme il y a si longtemps. Dans ce
décor, orné par les solitaires lueurs électriques, un
monde cesse d’être lunatique et un autre le devient à
nouveau.

Dans cette succession chacun des mondes mute,
chacun prétend de se prendre en mains en se fixant
des règles données comme naturelles et cependant
acquises par une longue série de compromis.
L’univers a un penchant naturel vers le déséquilibre,
13
L’APPEL DU VENT
bien qu’entêtés que nous sommes, nous cherchons au
moins un faux semblant d’harmonie. Nous affichons
« liberté, égalité, fraternité » sur les frontons de nos
mairies et « conformité aux clichés » dans nos cœurs.

A chacun sa loi. La journée c’est le royaume du
« respect d’autrui » où l’on manque constamment de
respect à tout le monde en donnant des ordres de
consommation à gauche et à droite. C’est le royaume
d’une société consommatrice de masse de ses propres
idéaux. Il a beau donner aux femmes un droit à
l’éducation, elle ne leur retire pas pour autant
l’obligation de jeûner pour être jugées belles ni la
contrainte de passer leur temps entre la cuisine, les
enfants et le nettoyage. Le jour est parfois beaucoup
plus ambigu que la nuit. La nuit au moins ne cache
pas son penchant pour la loi du plus fort. Dans sa
franchise, la nuit ne cache pas son dégoût pour
l’hypocrisie et substitue à cette illusion d’amour et de
réussite la bestialité du sexe, du vol et de la violence.

Néanmoins, la préférence va à la journée, car elle
incite et remplit d’enthousiasme les esprits
entrepreneurs.
14
MELANIE SMIT


II
Les jours passèrent communs et extraordinaires à la
fois. D’autres personnages se rencontrèrent, d’autres
vies se brisèrent, d’autres livres furent écrits, d’autres
chansons rêvées,res idéaux défendus et d’autres
espoirs démentis. Le regard de Pascale ne se lassait
guère de chercher la petite mendiante de l’autre jour.
C’est peut- être vrai qu’en voulant très fort quelque
chose on pousse cette chose à son accomplissement.
Les trains mal réveillés s’efforçaient d’accomplir les
longs et pénibles trajets de la région parisienne avec
un détachement et une paresse propre à tous les
dimanches. Il n’y avait pas grand monde dans la gare.
A l’avis des passants, cette jeune femme s’exerçait au
rôle d’horloge de gare, car présente en corps, son
esprit était tellement loin qu’il paraissait qu’il l’eût
quitté définitivement. Cependant, l’objet des pensées
de Pascale n’était pas aussi loin que l’on aurait pu
s’imaginer.
- Bonjours Madame pain péché, alors toi donner moi
pièça aujourd’hui ? La petite portait les mêmes
15
L’APPEL DU VENT
vêtements que l’autre jour, accoutrementés cependant
d’une multitude d’hématomes et un sourire large
jusqu’aux oreilles.
- Oh Mon Dieu ! Qui est-ce qui t’as fait ça ?
- Madame toi nerver moi. Ton Dieu pas donner moi
pièça à manger. Toi donner moi pièça et moi dégager.
- Saint ciel, quelle bête aurait pu maltraiter cette
enfant ? Dans son choc, Pascale perdit l’aptitude
d’écouter et d’entendre les paroles. La mélodie
acharnée lui résonnait dans les oreilles comme un
échos à sa propre exclamation : Oh Mon Dieu !
Seule l’impatience montante de la petite fut un assez
fort médicament pour sortir Pascale de la léthargie du
choc. Malgré les débats, les morsures et les cris de
Nissa, la jeune femme l’attrapa fermement par le bras
en la traînant de force vers sa maison et hors de cet
univers hostile qui l’a rendu bleue.
- AIDEZ !!!!AIDEZ !!!! MADAME VOLER MOI !!!
S’IL VOUS PLAIT AIDEZ !!!! Les cris de la petite
mendiante remplissaient tout, la gare, le quartier, l’air
et les oreilles des habitants de cette ville qui en
restaient dans une indifférente immobilité. Les efforts
physiques de cette paire de jeunes jambes cherchant à
courir en direction opposée restaient aussi inutiles que
les efforts de la gorge. Tant bien que mal, l’opération
pernicieuse eu pour résultat la perte quasi-totale de
voix pour Nissa et le fait de se retrouver dans son petit
studio avec l’enfant qu’elle s’était promise de sauver
pour Pascale. Suffisamment avisée par le
comportement de la petite gitane, la jeune enseignante
prit la précaution de fermer la porte à clé. Ce geste,
profondément innocent en réalité trouva une
interprétation catastrophique dans la tête de Nissa.
16
MELANIE SMIT

Elle recula jusqu’au coin le plus éloigné de la pièce,
s’assit en enveloppant ses genoux de ses mains, et
avec le désespoir propre aux bêtes piégées attendant
leur fin imminente, elle perçait cet espèce de monstre,
qui venait de l’enlever, d’un regard mélangé de haine,
de peur et de curiosité à la fois.
- Madame, toi mec ? Toi violer moi ? Toi taper moi et
vendre dans la rue ? Toi vouler moi travailler pour toi
Bois de Boulogne ? Moi pas savoir baiser, moi sida,
syphilis, hépatite, moi…
- Mais qu’est ce que tu racontes ? Je ne veux guère te
faire du mal. Tout ce que je veux c’est de t’aider. J’ai
juste envie de faire de mon mieux pour t’offrir une vie
normale, une vie où l’on te respecte et on ne t’inflige
aucune des galères que tu viens d’imaginer. Et puis, il
faut que tu saches que la France c’est un pays civilisé
dans lequel on n’a pas droit de faire aucune de ces
choses aux enfants.
- Toi prisoner moi, toi méchante… marmottait Nissa
profondément méfiante à l’égard de ce mammifère
qui se trouvait en face d’elle.
- Dieu Tout- Puissant, aide moi ! Je sens que j’aurais
besoin de Tes miracles, Jésus vivant et Sainte
Marie !...
- Madame, toi témoin Jéhova ?
- Mais non, je ne suis rien de ce que tu t’imagines. Je
suis juste un enfant de Dieu, comme toi.
- Moi enfant personne et personne rien à foutre de
moi.
- Et pourtant, il y a un Dieu qui t’aime et qui t’a
envoyée vers moi pour que je te sauve.
- Personne envoyé moi ta maison, toi voler moi… et
elle s’est remise à pleurer.
17
L’APPEL DU VENT
Devant la situation exaspérante en ce qui concerne
l’existence de moyens de communication avec la
petite fille, Pascale se dirigea vers la cuisinière et
entama le processus de préparation d’une soupe aux
légumes.
Après l’ébullition des pommes de terre, Pascale jugea
qu’assez de temps s’est écoulé pour que Nissa
commence à gagner en confiance. Elle se retourna
vers la sculpture en cellules vivante, lui jeta un sourire
plein de sympathie et lui dit :
- Allez, viens, je vais te montrer la salle de bain.
Comme ça, dès que tu sortiras de l’écume de savon, la
soupe sera prête et nous pourront nous asseoir à table.

Peut être intimidée par l’agilité du couteau manié
quelques minutes auparavant par Pascale, ou peut être
par résignation de se trouver dans cet impasse, Nissa
dirigea ses pas vers cette nouvelle cellule d’enferment
appelée avec tant de désinvolture « salle de bain ».
L’esprit de la petite fille, dont l’imagination maladive
dépassait les bornes de la majorité des communs de
mortels et même celles de la fantaisie de certains
schizophrénisants, accrocha d’aussitôt au dessous de
la porte en bois « salle de tortures ». Malgré elle,
Nissa y entra et fut très soulagée quand en l’ayant
décorée d’un shampooing, un savon et une grande
serviette bleue Pascale quitta les lieux pour l’attendre
dehors. L’espoir se ranima de nouveau dans ce cœur
qui avait sans doute battu les records de tous les
marathons durant les deux dernières heures. Un plan
d’action germait d’ores et déjà dans cette tête remplie
de méfiance. Les murs, eux, habituels témoins de
solitude et de souffrance livraient leurs oreilles et
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MELANIE SMIT

leurs yeux à ce riche éventail d’émotions
contradictoires, mais puissantes.
Les aiguilles du petit réveil confortablement installé
sur le bord du lit courraient impassiblement sans
attendre que Nissa sorte de la salle de bains.
La soupe commençait à se refroidir et Pascale
commençait à s’inquiéter. Ses jambes la portèrent
vers la salle fatidique, ses bras se chargèrent de
frapper à la porte et sa voix d’articuler :
- Est-ce que tout va bien ?
- …
- Tu as besoin d’aide ?
- …
- Je peux entrer ?
- …
Face à cette silencieuse obstination, Pascale poussa
légèrement la porte en bois et s’avança. La surprise de
ne retrouver personne dans la baignoire fut de courte
durée, elle fut même annulée quand la locataire en
titre des lieux se trouva prisonnière de sa propre
serviette.
- Moi compris, toi vouler tuer moi, vociféra
rapidement et d’un ton mécontent Nissa en s’efforçant
d’étrangler sa « proie ». Toi vouler bouillir moi, pour
viande soupe. Toi envoyer moi dans eau bouillante
pour fondre moi graisse.
Se dégageant aisément de l’étreinte de ces petits bras
sans doute anémiques, Pascale se mit à rire.
- Je suis végétarienne. Et puis une viande bleue
remplie de maladies a sans doute un goût horrible.
Regarde, il suffit de tourner la manette de l’eau froide
aussi pour atteindre une température de l’eau qui t’est
propice…
19
L’APPEL DU VENT
- Manette pas marcher, moi essayer !
- Montre moi, s’il te plait comment tu t’y est prise.
Le sourire de Pascale blessa encore une fois et encore
plus profondément l’amour propre de Nissa.
- Toi encore moquer moi, Madame.
- C’est juste que des fois, il est utile d’essayer de
regarder les choses d’une perspective différente de
celle à laquelle nous sommes habitues. Regarde, si tu
tournes la manette dans l’autre sens, tu comprends
que l’eau froide marche aussi bien que la chaude.
Touche l’eau, tu verras…
- Toi toucher première.
- D’accord.
Le contentieux de l’eau résolu, Pascale resta veiller à
ce que la purification du corps de la petite
s’accomplisse selon toutes les normes d’hygiène.
A la fin de ce laborieux procédé, les deux jeunes
femmes gagnèrent le coin cuisine : l’une pour
s’asseoir sur une chaise, l’autre pour réchauffer la
soupe. Le silence fut couronné roi de ce studio et son
royaume dura jusqu’au moment où deux assiettes
remplies de soupe atterrirent sur la table en
compagnie de deux morceaux de baguette et de deux
cuillères.
- Bon appétit, mon enfant, prions.
Nissa scruta de son regard ce drôle d’animal dont elle
ne comprenait guère les intentions. Etait-ce le rituel
d’un nouveau genre de maniaque que de prier et
nourrir la victime ? Etait-ce la nouvelle stratégie de
vente des dealers de drogues ? Etait-ce finalement un
rêve dont elle était incapable de comprendre la
signification ? Nissa commençait a se perdre dans
cette jungle de questions qui maintenaient et
20
MELANIE SMIT

approfondissaient le degré d’appréhension de ce qui
pouvait suivre. A la réouverture des yeux de Pascale
et au moment où la cuillère de celle-ci s’apprêtait de
faire un plongeon dans la soupe chaude et
voluptueuse, Nissa échangea les assiettes et les
morceaux de pain.
- Mais enfin, c’est ridicule ! Il faudrait que tu arrêtes
de te comporter comme cela. Il faudrait que tu enlèves
tous ces à- priori négatifs de ta tête. Je me demande
qu’est-ce que tu t’es encore imaginé… Explique moi,
pourquoi as-tu échangé les assiettes ?
- Toi maligne, mais moi pas bête. Moi compris ton
plan. Toi vouler empoisonner moi pour vendre
organes.
- Oh Saint Ciel, Thomas le non croyant de la Bible
était sans doute plus facile a gérer que cette petite
fille. Puisque quoi que je dise, tu interprètes les
choses à ta manière, regarde…
Et elle s’est mise à manger calmement le plat que la
misère a rendu sa spécialité. Epuisée par tant de
méfiance et rongée par la faim, Nissa n’eut d’autre
choix qu’imiter la maîtresse des lieux. La soupe
s’avéra délicieuse. Les hormones de satisfaction
secrétées en raison de l’atteinte de la sensation de
satiété ont fait leurs preuves. Rassurée grâce à ce
remède chimique naturel et sans doute épuisée par
tant de suspicion, Nissa se permit de se laisser aller.
- Quoi dessert, Madame?
- Je suis vraiment désolée, mais je n’ai vraiment rien
pour le dessert. Que de la soupe…
- Menteuse! Il faut dire que l’incrédulité de la petite
ne pouvait pas être facilement vaincue même par les
plus puissantes hormones du monde.
21
L’APPEL DU VENT
- J’aurais aimé que ce soit faux. J’aurais aimé que
mon frigidaire soit plein, pour pouvoir recevoir des
amis chaque soir. Cependant, malheureusement, j’ai
des moyens financiers très limités.
- Toi français ?
- Oui je suis française, plus ou moins ; mais pourquoi
tu me le demandes ?
- Toi française- toi riche. Toi riche, alors toi avoir
dessert.
- Tous les français ne sont pas spécialement riches, tu
sais.
A la longue, la continuité des chocs éprouvés par
Pascale face aux réactions insolites de la petite fille
laissa place à une espèce d’amusement curieux. De
son côté, Nissa ne cédait pas face aux arguments
verbaux et s’empressa de perquisitionner le frigidaire
de son hôte. Tous les meubles du coin cuisine
s’avérèrent aussi vide que le Sahara.
- Madame, toi malade la tête. Toi rien avoir manger.
Toi prendre moi, gitans venir taper toi.
- Ne t’inquiètes pas, demain je vais prendre un
acompte et on ira faire des courses ensemble. En plus,
il faudrait qu’on achète du matériel d’école pour toi.
- Madame, toi pas bon compris. Gitans venir taper
toi ; prendre moi. Toi demain hôpital, moi demain
campement gitan.
- Je crois bien que c’est bien toi qui ne comprends pas :
les gitans et la rue c’est du passé. Mon enfant, nous
sommes en France. C’est un pays civilisé. Du moment
que les gitans ne sont pas tes gardiens légaux, ils n’ont
aucun droit de t’héberger. Même s’ils auraient eu le
droit te garder, ce droit ne leur serait pas resté pour
longtemps, vu comment ils te maltraitent.
22
MELANIE SMIT

- Gitans au moins, avoir dessert. Gitans beaucoup
avoir manger.
- Tu sais, le respect de la personne compte beaucoup
plus que la nourriture.
- Gitans pas laisser moi partir…
Pascale connaissait peut être les lois françaises, mais
elle ignorait complètement le tempérament des gitans.
Pour eux, la petite enfant représentait une ressource
précieuse. Ils la surveillaient sans relâche. Ils avaient
donc déjà l’adresse de Pascale. La frappe à la porte
témoignait d’ailleurs de leur présence. Nissa se sauva
en vitesse en direction la salle de bain. Elle s’enferma
à clé. Pascale, par contre, intimement convaincue de
ses droits et de ses devoirs prit la direction de la porte
avec la ferme intention de donner une leçon de morale
à ces monstres. Un vieux monsieur accompagné de
cinq jeunes gens pénétrèrent dans le studio sans
attendre à y être invités.
- Où est Nissa ? demanda sans plus de cérémonie le
vieux Monsieur.
- D’abord qui êtes vous et qui vous a permis d’entrer ?
S’indigna Pascale, profondément irritée par cette
attitude.
- Donnez nous la fille et on vous fiche la paix.
- De quel droit me demandez vous cela ?
- C’est moi le propriétaire de cette fille, alors rendez
la moi.
- Les personnes ne sont pas des objets, on ne peut pas
les « posséder »
- Vous voulez que je vous produise la facture d’achat
de Nissa ou le fait de ne pas vous toucher vous
suffira ?
- Vous n’avez pas le droit de venir me menacer ! Je
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