L'Archipel de la mémoire

De
Publié par

Qui est le narrateur ? Où se trouve-t-il ?On ne le saura pas mais on l’accompagnera dans un parcours incertain et douloureux.
Il tente de comprendre les bruits qui viennent jusqu’à lui, il se souvient d’instants désormais séparés et peu à peu se dessine la géographie intérieure d’un monde recomposé.
Ce monde mouvant se perdra sans s’achever dans la lutte de la conscience et du temps.
La langue subtile et lumineuse du récit de Paul Andreu trace les contours apaisés de l’archipel de la mémoire avant qu’il ne sombre dans le débordement de l’eau.
Publié le : mercredi 20 août 2014
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756104669
Nombre de pages : 128
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Paul Andreu
L’Archipel de la mémoire



Qui est le narrateur ? Où se trouve-t-il ?
On ne le saura pas mais on l’accompagnera
dans un parcours incertain et douloureux.
Il tente de comprendre les bruits qui viennent
jusqu’à lui, il se souvient d’instants désormais
séparés et peu à peu se dessine la géographie
intérieure d’un monde recomposé.
Ce monde mouvant se perdra sans s’achever
dans la lutte de la conscience et du temps.
La langue subtile et lumineuse du récit de Paul
Andreu trace les contours apaisés de l’archipel
de la mémoire avant qu’il ne sombre dans le
débordement de l’eau.
Paul Andreu est architecte. Il réalise
actuellement le GrandThéâtre National de
Chine à Pékin.
L’Archipel de la mémoire est son premier
roman.
EAN n u mé ri q u e : 978-2-7561-0465-2978-2-7561-0466-9
EAN livre papier : 9782915280678
www.leoscheer.com L’ARCHIPEL DE LA MÉMOIREwww.centrenationaldulivre.fr
Éditions Léo Scheer, 2005©PAUL ANDREU
L’ARCHIPEL DE LA MÉMOIRE
récit
Éditions Léo ScheerIl s’est passé une chose extraordinaire : les arbres
morts se sont couverts de bourgeons puis de
feuilles. Et dans les jours qui ont suivi, au contact
de ces feuilles qui devenaient plus grandes et plus
vertes, l’air s’est progressivement adouci.
Aujourd’hui, dans la chaleur qui assèche le sol et qui fait
transpirer les corps, il devient impossible de se
souvenir de ce qu’étaient les arbres avant : leurs
branches ont disparu dans une masse verte qui
ne cesse de s’agiter dans le vent, leur tronc est
pris dans une ombre permanente. Le froid a
disparu avec les branches : les nuits elles-mêmes, à
cause sans doute du bruit ininterrompu des
feuilles ou plutôt de leur mouvement dans l’air,
sont chaudes. Si chaudes que je les passe
immobile et nu, sans dormir. Il m’arrive de regretter le
froid, le poids des draps et le sommeil, le matin
surtout, quand la fatigue m’envahit, quand la
7lumière blesse mes yeux, quand malgré moi
mon corps trop pâle se détache de l’ombre. Mais
tout de suite alors, je suis rassuré par le bruit
des oiseaux que l’évidence de ma nudité semble
déterminer à chanter. Ils sont venus eux aussi
avec les feuilles, un peu après peut-être, je ne
me souviens plus. Au début ce n’était guère plus
que des feuilles détachées, ils volaient, sans bruit.
Ensuite seulement ils ont commencé à chanter,
seuls d’abord, et puis à deux, du moins c’est ce
qu’il m’a semblé, mais il est possible aussi, à la
réflexion, que leur voix ait évolué avec la chaleur
et la taille des feuilles, et, toujours plus
impatiente, qu’elle se soit déchirée en deux parties
désormais inconciliables ; on les entend, l’une
après l’autre le plus souvent, parfois ensemble.
Mais sans doute faut-il pour qu’ils chantent
ainsi à deux qu’ils voient les feuilles, car je ne les
entends jamais qu’un moment après le lever du
jour, quand le soleil est assez fort pour que les
couleurs apparaissent. Je l’ai dit, ce chant déchiré
me rassure : j’ai moins d’appréhension à regarder
mon corps, à le voir se détacher en membres qui
8font sur le drap encore blême un paysage de
presqu’îles tristes. Les feuilles, la chaleur, les oiseaux,
aucun n’était attendu, aucun n’était prévisible.
C’est une chose très étrange qui est arrivée.
J’ai mal à la tête, j’ai sans cesse mal à la tête. La
douleur me poursuit jusque dans le sommeil, avec
dans sa permanence quelque chose d’humiliant :
je ne comprends pas d’où elle vient ni comment
elle se déplace. Souvent je tente de suivre son
tracé, mais il est confus. Il n’a pas d’origine vers
laquelle je puisse remonter, il ne va nulle part,
mais se ramifie, se complique et se perd. Je sais
par expérience qu’il me suffirait d’un peu de
patience pour démêler cet écheveau, du moins
s’il est bien composé d’un seul fil. Il suffit de ne
pas tirer. Il faut au contraire écarter les fils, les
séparer, leur donner toujours plus d’espace. Je
sais qu’un fil dont on n’a pas lâché les deux
extrémités, aussi entortillé qu’il soit en apparence,
peut toujours être démêlé sans qu’il reste de
nœud. Si j’étais sûr d’avoir toujours tenu entre
mes mains les deux extrémités de ma douleur, je
9serais sûr de pouvoir en défaire l’écheveau ; mais
voilà, je n’en suis pas sûr, et je me demande de
plus en plus souvent s’il n’est pas fait de boucles
enlacées qu’il faudrait briser pour les défaire,
au risque peut-être de libérer définitivement la
douleur, de la rendre à tout jamais insaisissable.
Des heures entières passent ainsi dont je ne sais
plus si elles ont la couleur du jour ou celle de
la nuit.
On peut mesurer l’intensité de la pluie au bruit
que fait l’eau en tombant d’une toiture de
gardemanger à l’autre sur toute la hauteur des cinq
étages de l’immeuble. Pourquoi n’a-t-on pas
construit de gouttière pour recueillir la pluie ?
A-t-on voulu que cette série de petites cataractes
bruyantes réveille les habitants pendant la nuit ?
Il est probable que cette disposition a été arrêtée
afin de prévenir les dégâts que pourraient causer
les pluies les plus importantes dans les
appartements dont les fenêtres seraient restées ouvertes,
comme cela arrive souvent depuis que les feuilles
ont poussé. Il faut reconnaître que c’est une
10alerte très efficace : même une pluie très faible,
qui ne pourrait normalement que faire briller les
feuilles en silence, déclenche un véritable
tintamarre assez semblable à celui de poignées de
billes de terre cuite tombant sur un plancher
usagé. Mais là le bruit n’en finit pas, comme s’il
y avait une réserve inépuisable de billes, comme
si les mains n’étaient jamais fatiguées. Les fortes
pluies font peur : elles font un bruit
assourdissant dans lequel se mélangent les claquements
haletants des masses d’eau dégringolant d’étage
en étage, de toit en toit, et le crépitement des
gouttes sur le ciment de la cour, crépitement serré,
parcouru de pulsations rapides et irrégulières,
reproduisant la forme des nuages au-dessus et
leur texture intime. En même temps cette peur
rassure: comment pourraient-ils se noyer, les
occupants du rez-de-chaussée, même s’ils
dorment profondément, même s’ils ont par mégarde
dépassé la dose prescrite de somnifère ? C’est
impossible.
11Les chemins de la douleur ressemblent peut-être
à ceux que tracent les lapins dans l’espace
abandonné du parc. C’est dans l’ensemble comme
un filet jeté sur le sol inégal, fait de sillons de
terre dénudée, ocre pâle, meuble, découpant des
parallélogrammes d’herbe rase. Dans un tel réseau
la douleur doit se répandre sous son propre poids,
en hésitant sur le chemin à prendre à chaque
bifurcation. Ces chemins que tracent les lapins
ressemblent d’ailleurs à ceux que tracent d’autres
animaux, les moutons ou les chèvres, les ânes et
peut-être les hommes aussi. L’étonnant est que
chaque animal passe toujours au même endroit,
que tous aient, dissimulé quelque part dans
l’articulation multiple de leur patte ou peut-être
simplement dans celle de leurs doigts, un organe
qui leur permet de mémoriser leur chemin. Sans
doute cet organe est-il renseigné par la différence
de sensation que produisent la terre et l’herbe
quand on prend appui sur elles, mais ce n’est
qu’un début d’explication : pourquoi plusieurs
traces, pourquoi chaque animal n’en suit-il qu’une ?
La patte des lapins est sans doute beaucoup plus
12compliquée qu’on ne le pense en général. Cela
me paraît clair en observant mon pied : il
s’effiloche sur le blanc comme une péninsule se perd
en se découpant en caps successifs qui, un par un,
l’un après l’autre, disparaissent dans l’eau verte et
lisse dont ils font jaillir une écume blanche, une
écume semblable à un feu gelé. Il est si loin et si
immobile dans l’écume si lisse et si vaste du drap
qu’il est difficile d’imaginer qu’il comporte des
organes aussi évolués et complexes que ceux qui
doivent se trouver dans la patte des lapins, et
pourtant, si le soleil vient à le frapper dans un
des hasards de sa course, il frissonne comme de
plaisir d’abord, puis de gêne, et toujours à peu
près de la même façon, en reconnaissant
évidemment le soleil, peut-être en lui donnant un nom
quelque part, dans sa mémoire. L’averse dans sa
brusquerie peut bien bouleverser tout à fait la
construction magnifique du monde. Je m’en rends
compte avec une grande tristesse, mais désormais
aussi, avec résignation.
13Je sais depuis longtemps que le temps passe
comme une eau lisse, sans fin, indifférent. Il
m’arrive d’arrêter toute activité dans ma tête, de
ne plus rien voir, de ne plus rien entendre, de ne
plus souffrir, de ne plus espérer, et de me tenir
ainsi dans le vide en m’efforçant seulement de
percevoir le passage du temps d’une de mes
tempes à l’autre et de suivre le déplacement d’un
instant dans ma tête comme si j’étais assez
éloigné d’elle pour pouvoir l’observer, et comme si,
transparente, elle pouvait révéler ses mouvements
internes. Je n’y parviens jamais, c’est peut-être
impossible, ou c’est trop difficile pour moi, mais
tout mon effort quelle que soit son intensité ne
parvient qu’à cela : je saute par saccades d’un
instant à l’autre, comme tourne par syncopes
une roue dont la jante a été déformée par les
chocs sur une route mal empierrée et dégradée
par les pluies quand on referme la main
violemment sur la poignée du frein. Il y a d’abord un
tremblement brutal qui se propage dans tout
le corps, qui d’un seul coup mobilise et épuise
toute la volonté, un son sauvage de néoprène
14échauffé, et ensuite, dans un retour encore
inquiétant à la normale, des secousses qui
s’espacent, violentes, jusqu’à ce qu’à la fin la main se
décrispe et que le temps reprenne son cours
indifférent. Peut-être n’y a-t-il pas pour moi de
présent, mais seulement du passé, du passé étiré
entre l’oubli lointain et l’impossibilité
douloureuse de ce qui pourrait être l’instant. Dans le
silence du matin, dans le froid des draps humides
des transpirations de la nuit, il y a un très bref
moment de répit au cours duquel je peux croire
à la paix revenue, au présent accessible. Des bruits
nouveaux deviennent alors perceptibles comme
ceux d’avions traversant un ciel invisible,
grondements lointains, amas stridents et sourds de
tourbillons s’engendrant les uns les autres en
s’affaiblissant pour n’être plus à la fin qu’une
présence étonnamment persistante dont il me
semble plusieurs fois qu’elle est un premier afflux
de mémoire, impression démentie aussitôt par
une sensation à l’évidence bien réelle, si faible,
bien que distincte, qu’elle n’est qu’une petite
granulation dans l’étendue lisse du temps. C’est
15dans cet évanouissement que je m’approche au
plus près du présent. Très vite ensuite une
inquiétude nouvelle se lève et s’amplifie : le bruit de
ma respiration monte et envahit l’espace. C’est
comme si j’en devenais responsable, comme si
ma volonté désormais était requise pour qu’elle
dure, comme si pour toujours cela allait devenir
une tâche envahissante, peut-être unique, que
de maintenir ce flux d’air alterné dans mes
poumons, dans ma gorge, dans l’intervalle de
mes lèvres à jamais entrouvert. À chaque
tentative d’oubli ou d’indifférence, un étouffement
immédiat me convainc qu’il en est bien ainsi. Il
faut que je respire plusieurs fois à fond, que je
force ma pensée à s’éloigner pour qu’à la fin cela
cesse, pour qu’à la fin je sombre dans une
somnolence aqueuse au sein de laquelle se diluent la
fatigue, la peur, et le sel de l’angoisse.
À l’hésitation de la porte, au léger soupir
asthmatique, au raclement sur le sol, j’ai su qu’il était
entré. Bien sûr j’ai conservé les yeux fermés. Je ne
voulais pas que mon regard le contraigne à une
16existence précise, ni qu’il prenne à tout jamais
la forme et la couleur que je lui donnai à ce
moment-là, au seuil de la rêverie vide qu’il venait
d’interrompre. Et lui, comme chaque fois, a
respecté ce qu’il prend sans doute pour mon
sommeil, en s’étonnant qu’il soit si fréquent et si
profond, mais sans oser en tester la réalité
autrement qu’en exagérant un peu le soupir et le
raclement auxquels je suis habitué désormais au point
que j’imagine qu’ils lui sont propres et qu’il peut
seulement en faire varier l’intensité. Je ne veux
pas connaître sa position dans l’espace depuis que
j’ai remarqué que quand le bruit de la porte la
détermine assez précisément il perd la forme que
j’avais choisie pour une autre, inconnue, que je
suis tenté de regarder. Je sais que si je la découvre
je n’aurai plus le choix : même au milieu de la
nuit elle s’imposera à moi et je dépendrai de lui
autant que si je lui avais donné un nom. Je ne
veux pas dépendre de lui. Je veux qu’au contraire
il dépende de moi, que je puisse choisir sa taille,
décider son âge, l’habiller à ma guise, et même
plus, que ma seule volonté puisse le priver de
17toute autre existence que celle qu’implique le
bruit de la porte. C’est à cette condition que je
peux l’attendre sans crainte et, les yeux fermés,
simulant le sommeil au point de ne plus rien
savoir de l’heure, du jour ni du temps, aimer
qu’il vienne, imprévisible, et qu’il soit là, quelque
part, invisible puisque je ne le regarde pas. Ainsi
j’ignore quand il s’en va. Son départ ne fait
aucun bruit. Peut-être d’ailleurs ne part-il pas.
Peut-être s’efface-t-il progressivement comme un
souvenir qu’on a trop invoqué, trop recherché
dans la confusion de la mémoire. Souvent je me
dis qu’il n’est qu’une petite fluctuation du vide
de ma rêverie. Et il est vrai qu’il ne vient jamais
dans le bruit bien identifié de la pluie ni dans le
mouvement des feuilles, mais seulement quand
j’ai tenu assez longtemps les yeux fermés pour
que le vide se soit creusé, derrière mes paupières,
jusqu’au centre même de mon crâne, à l’endroit
où toutes mes pensées se recoupent. Mais alors
comment se fait-il qu’il soit seul ? Ne devrait-il
pas avoir un double ? Se peut-il qu’ils apparaissent
à deux ailleurs, et qu’il entre seul pendant que
18Dans la même collection
Explications, Pierre Guyotat, mars 2000.
Verbali, Antonella Moscati, juillet 2000.
L’ordinaire n’existait plus, Jean-Paul Dollé, avril 2001.
Les Mains en l’air suivi de Braquage, mode d’emploi,
Emmanuel Loi, avril 2002.
La Grande Vacance, Jacques Brou, septembre 2002.
Solange ou l’école de l’os, Ian Soliane, septembr
Il entrerait dans la légende, Louis Skorecki,
septembre 2002.
Bois vert, Éric Vuillard, septembre 2002.
Album, Jean-Christophe Valtat, septembre 2002.
Naufrage, naufrage, Mathieu Bénézet, septembre 2002.
Les Jours lents, Hocine Tandjaoui, janvier 2003.
Bienvenus à Sexpol, Christophe Fiat, janvier 2003.
Autoportrait, Claude Berri, mars 2003.
brûlante, une idylle, Laurent Évrard, mai 2003.
Lumière invisible à mes yeux, Nathalie Rheims,
septembre 2003.
Le Froid, le Gel, l’Image (sur des photographies
de Charles Fréger), Jean-Paul Curnier, octobre 2003.l’un, Jacques Brou, novembre 2003.
Le Penseur, Jacques Brou, novembre 2003.
Tour d’horizon, Alain Fleischer, novembre 2003.
Aux dimensions du monde, Mathieu Terence, janvier 2004.
La Migration des gnous, Benoit Caudoux, janvier 2004.
Tancrède, Mathieu Bénézet, février 2004.
Humanimalités, Michel Surya, mars 2004.
Le Cœur amer, Emmanuel Loi, septembre 2004.
Le Crayon de papa, Ian Soliane, septembr
Cet absent-là (avec des photographies de Rémi Vinet),
Camille Laurens, septembre 2004.
Recherche hermaphrodites clonés, étrangers s’abstenir,
Basile Panurgias, octobre 2004.
Chansons et textes chantés, Jacques Demy, décembre 2004.
La Femme couchée par écrit, Alain Fleischer, janvier 2005.
Les moins de seize ans suivi de Les Passions schismatiques,
Gabriel Matzneff, janvier 2005.
Le Retour du Hooligan, Norman Manea, janvier 2005.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Propofol

de editions-leo-scheer

Place Colette

de editions-leo-scheer

Fors intérieurs

de editions-leo-scheer

suivant