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L'Ardoise du temps

De
229 pages

Encouragée par sa petite-nièce, Amandine, à livrer ses souvenirs, Adrienne rencontre Frédéric Gracian, un journaliste-pigiste. Au fil des entretiens se révèle son destin exceptionnel et pourtant méconnu de ses proches. Et quel destin !

Ajouté le : 08 mars 2017
Lecture(s) : 6
EAN13 : 9782812914584
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Claude-Rose et Lucien-Guy Touati,écrivains, anciens libraires et formateurs en communication, ont écrit depuis 1975 plus de qua rante ouvrages (romans, contes, manuels pédagogiques, etc.), parfois séparé ment, ensemble dans la plupart des cas. Ils publient un sixième roman aux éditions De Borée.
L'ARDOISE DU TEMPS
Des mêmes auteurs
Aux éditions De Borée La Ronde du destin Le Cahier bleu Les Ombres de la palombière,Terre de poche Quand le vent s'apaisera Une maison dans les herbes
Autres éditeurs Et puis je suis parti d'Oran,roman pour la jeunesse Guide du formateur en situation La Fièvre du mercredi,roman pour la jeunesse Le brouillard finit toujours par se lever Lettres de Provence de Vincent Van Gogh
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2015
CLAUDE-ROSE ETLUCIEN-GUYTOUATI
L'ARDOISE
DU TEMPS
À toutes celles et tous ceux qui, au beau milieu de leur passage sur cette terre, ont eu l'audace d'infléchir le cours d'un ch emin qui semblait pourtant déjà bien tracé, et ont ainsi bouleversé le cours de leu r destinée. À toutes celles et tous ceux qui ont rêvé de le faire et à toutes cell es et tous ceux qui n'y ont jamais songé.
Avertissement
Dans son acte d'écriture, le romancier a la chance d'être libre, jonglant avec les éléments qu'il décrit, les êtres humains autant que le cadre historique et géographique dans lequel ils évoluent. Au cœur de s a création se nichent souvent des bribes du monde réel, noms de lieux, fa its historiques, voire personnes célèbres. Mais il n'en reste pas moins qu e l'ensemble devient une fiction à part entière avec sa dynamique et sa logi que interne axées sur les personnages qu'il a créés et mis en scène en les do tant d'un destin et de sentiments particuliers. C'est avant tout ce dernie r point qui constitue l'essentiel de l'invention littéraire et l'intérêt d'un roman. C'est pourquoi, selon la formule consacrée, toute ressemblance avec des personnes ay ant existé ou existant ne saurait être que pure coïncidence.
Claude-Rose et Lucien-Guy TOUATI
I
Autant que je me souvienne…
J E M'APPELLE ADRIENNE Joséphine Mathilde Rouget et je suis née le 30 novembre 1924. Ça, c'est la phrase à laquelle je me raccroche comme à une branche pour me rappeler que j'existe et que je sai s encore qui je suis. On dit souvent que les vieilles personnes qui parlent toutes seules ont la tête dérangée, moi je crois au contraire que c'est une manière de vivre et de faire du tri dans tout ce fatras de la mémoire. Autant que je me souvienne, laisser couler entre me s doigts la sciure de bois, fraîche et odorante, c'était un de mes jeux préféré s… si on pouvait appeler ça un jeu. C'était plutôt une sensation délicieuse dont j e ne me lassais pas. Comme j'aimais ça ! Poignée après poignée, je répétais ce mouvement de saisir dans ma paume quelques grammes de poussière blonde encore tiède d u frottement des dents de la scie sur la planche et de les laisser glisser su r le sol… Bien plus tard, j'ai vu des enfants et même des adultes reproduire exacteme nt le même geste mais ils se trouvaient sur une plage devant la mer et ils av aient au visage ce fin sourire tranquille en regardant fuir entre leurs doigts ouv erts un filet de sable tiède. Ma plage à moi, quand j'étais une toute petite fill e, ça doit remonter au moins à quatre-vingt-cinq ans, c'était un atelier de menuis erie, l'atelier de mon père, Léopold Rouget, ébéniste à Castanet, hameau de La C anourgue. Et au sein de ce lieu de récréation si insolite pour une enfant d e mon âge, ma plage à moi, c'était la cavité ouverte sous le tablier en acier de la scie à ruban. Et mon tas de sable, c'était la sciure des planches de pin, de ch êne ou de noyer qu'un ouvrier avait découpées quelques heures plus tôt dans cet a telier. Je n'ai d'ailleurs découvert l'immensité de la mer que beaucoup, beaucoup plus tard, devenue femme au bras de mon amoureux, e t je me rappelle que ce jour-là, en m'asseyant à ses côtés sur le rivage li sse, j'ai plongé mes doigts dans cette soie couleur de blé et je me suis aussitôt re vue, petite fille de quatre ou cinq ans, dans l'atelier de menuiserie. Exactement la même impression que je vis en ce mome nt, avec la farine du gâteau que j'essaie de ne pas rater - que je n'arri verai peut-être même pas à faire cuire sans le brûler. Combien de temps encore vais-je continuer à me lancer des défis qui sont devenus pour moi aussi co mpliqués ? Dans le paquet de papier, j'enfonce pour le plaisir ma main droite un peu tremblante et qui depuis longtemps a perdu son assurance, et je sens dans le secret du petit sac fragile la douceur infinie de cette poudre magique. En ce soir de sombre fin d'après-midi de décembre, je fais un gâteau « de quatre heures », comme dit Amandine, selon une rece tte qu'elle prétend toute simple avec un yaourt, le gâteau préféré de Baptist e et, paraît-il, de tous les enfants ou presque… donc aussi le mien puisque depu is quelques années je retombe en enfance - et je sens que ça s'accentue d e mois en mois - et ces douceurs sucrées qui fondent dans ma bouche sont le s seules saveurs dont je me régale vraiment.
J'avais quatre ans, cinq peut-être - comment savoir exactement ? , ça devait être vers 1928 ou 29, en tout cas je n'allais pas e ncore à l'école, et je m'ennuyais souvent, seule la plupart du temps, dans la rue trè s calme de ce hameau perché au-dessus de la vallée du Lot. Dans la rue et sur l a placette devant l'église, je regardais les prés, les vaches, les poules et j'éco utais les trilles inlassables d'un des nombreux cours d'eau qui cascadaient en contreb as, le long des chemins descendant en pente raide et sinueuse vers le lit o mbragé de la rivière. Je passais de longues minutes, assise sur une pierr e chaude du muret, à caresser Mia la grise, la chatte la moins farouche des Chambon, les fermiers voisins, qui venait souvent rôder dans notre cour e t s'endormait sous les rosiers. Quelquefois, escortée par Gévaudan, notre chien de garde haut sur pattes, un griffon au pelage brun hirsute qui, nuit et jour, v eillait aux alentours de l'atelier, je m'inventais des aventures dans l'étroit sentier her bu qui grimpait vers la prairie derrière notre maison. Il me suivait en jappant et chassait peut-être les serpents sous mes pas. Du moins j'en étais convaincue. J'ava is besoin d'avoir peur et en même temps d'être rassurée… Parfois Sylvain, le fils cadet des fermiers, me rej oignait et nous jouions dans la cour devant l'immense abri où mon père conservait s a réserve de bois, des troncs entiers empilés les uns sur les autres, déjà débités en planches espacées par des tasseaux pour laisser l'air circuler entre elles. Sylvain, à peine deux ans de plus que moi, déjà m'entourait de toute sa genti llesse un peu collante. Je me souviens qu'il acquiesçait à toutes mes idées - et j'en lançais souvent de très saugrenues, qu'il ne s'énervait jamais et supportait tous mes caprices. Notre passe-temps favori, c'était de construire des châteaux avec les chutes de bois, d'innombrables morceaux qu'un ouvrier bala yait tous les soirs et jetait dans une grande caisse devant la porte, et qui serv aient pour démarrer le feu dans la cheminée. Les jolis cubes aux arêtes lisses mais aussi les morceaux irréguliers aux formes bizarres et les planchettes de toute dimension nous servaient à dresser des passerelles et des ponts-le vis entre des édifices branlants qui s'écroulaient toujours avant d'être a chevés. Nous attrapions à chaque fois des échardes, à tripoter ces chutes pas toujours rabotées, mais peu nous importait. Sylvain allait chercher quelques cl ous et un marteau dans l'atelier pour consolider nos étranges constructions. Mon pèr e lui confiait des outils et disait de lui, en le couvant des yeux : « Il est ge ntil ce gosse, j'en ferais bien un menuisier, moi, il a l'air adroit… J'en parlerai au père Chambon… » Et ils en ont parlé, en effet, bien des années plus tard ! Puis, quand le soir doucement dans la cour tombait et assombrissait la crête des sapins sur la montagne, Sylvain était rappelé p ar sa mère pour la soupe, et moi je rentrais « chez nous » et je continuais à me ner mes humbles distractions d'enfant dans l'atelier de papa… Papa ! Mon Dieu, faut-il que je divague aujourd'hui pour prononcer ce doux mot de « papa » alors que depuis des décennies la s eule évocation du nom de mon père me vrille et me fait tant de mal ! À la fin de la journée de travail, lorsque enfin le bruit assourdissant des machines s'était tu, je me faufilais sous l'épais t ablier de l'immense scie à ruban, ça je l'ai déjà dit. Mon père me laissait faire pui sque tout danger d'accident était écarté. Il savait que je ne risquais rien mais je d evinais son regard qui me suivait mine de rien tandis qu'il rangeait les rabots dans les tiroirs des établis, qu'il raccrochait entre deux clous le fer des marteaux, q u'il passait une main satisfaite
sur le meuble presque terminé, posé sur deux trétea ux, dans l'attente des ultimes couches de vernis qu'il poserait le lendema in. Pendant qu'officiait le maître de ce lieu où le sil ence et la poussière étaient retombés à l'orée des heures nocturnes, moi, petite personne blonde et dodue, habillée de ma vaste blouse à volants, je me recroq uevillais comme dans une grotte familière et accueillante au creux du ventre ouvert de ce monstre de bois et d'acier, un monstre au repos, qui avait cessé de rugir et de produire ses petites collines de poudre de bois accumulées sur l e sol grossièrement carrelé. Et aujourd'hui je suis là, vieille bête courbée dan s un fauteuil, percluse de rhumatismes à chaque phalange, à déparler, à marmon ner des mots décousus, éparpillés dans un enchaînement délirant… Des parol es à tort et à travers, à l'image de mes doigts, tiens, des doigts de vieille de quatre-vingt-neuf ans, qui sont tout tordus et qui partent de travers. Tiens, je commence à sentir la chaude odeur du bisc uit qui sort du four et m'enveloppe de son pouvoir ensorcelant. J'ai encore sur mes mains fatiguées la sensation talquée de la farine que je n'ai pas rinc ée, et ce toucher vient de déclencher fortuitement un flot d'images lointaines . Alors j'en profite et je me livre, en attendant que la pâte lève et cuise, à l' une de mes principales occupations, laisser monter à mon esprit mes souven irs d'enfance, les plus lointains que je puisse atteindre, en m'efforçant d e ne pas tricher, de ne pas inventer ce qui m'échappe et de ne pas enjoliver ce qui me fait peur… Oh oui, c'était, j'en suis sûre, un des moments que j'adorais, quand l'atelier de papa se vidait, le soir venu. Les ouvriers étaient partis et je les voyais s'éloigner d'un pas usé et commencer à rouler leur cigarette e n bavardant entre eux. Leur journée était finie et ils pouvaient enfin fumer pa rce que de tout le jour c'était interdit : « On ne fume pas dans mon atelier ! » Co mbien de fois l'ai-je entendu, cet ordre énoncé avec la certitude que revêtait tou te sentence dans la bouche de l'ébéniste Léopold Rouget, mon père ! Et quand l'at elier était entré dans l'obscurité de la nuit, chaque soir après le souper , papa se levait de table et partait en précisant, inutilement puisque nul n'ign orait où ses pas le conduisaient : - Je fais un tour à l'atelier, voir si tout va bien . Il allait en effet, à la lettre, faire le tour de c e vaste hangar qui partageait avec la bâtisse de notre maison un mur mitoyen. Gévaudan le suivait gravement, museau dressé, oreilles à l'affût, pour accomplir c ette inspection et il semblait ne pouvoir se retirer dans sa niche que rassuré lui au ssi, comme son maître, par leur promenade rituelle. Lorsque le temps était clément et que la saison le permettait - aux beaux jours, le ciel reste longtemps clair et le crépuscule para ît ne jamais vouloir finir , j'accrochais ma menotte potelée à la grande poche d u bleu de travail de mon père et, levant les yeux vers lui, je demandais : - Est-ce que je peux vous accompagner, papa ? Papa… Combien de temps me suis-je adressée à vous e n disant « papa » ? Très peu d'années en vérité. Léopold Rouget, mon pè re, autant que je me souvienne, j'ai très vite cessé de vous considérer avec tendresse. Mais, à cet âge-là, je n'en savais rien. Chaque chose paraissai t à sa place, chaque parole me semblait aller de soi et rien ne me blessait. Je ne savais même pas ce que signifie une blessure. Une blessure du cœur, bien s ûr, parce que, pour les autres, j'en avais déjà souvent vu. Des ouvriers qu i se déchiraient la paume ou