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L'armoire

De
160 pages
Focker, habitant Berlin-Est, veut fuir à l'Ouest par les égouts. Comme son seul bien est une armoire de famille dont il ne veut pas se séparer, il la découpe en menus morceaux et la mange avant de partir. Passé à l'Ouest, il raconte son histoire à Neckar, journaliste à la télévision, qui comprend aussitôt le parti qu'on peut tirer d'une telle aventure. L'armoire mangée devient le symbole de la liberté. Mondovision, journaux, tournées internationales, autant de fabuleux contrats pour l'humble Focker, saisi à présent dans un autre étau, celui d'un capitalisme forcené qui rappelle violemment son contraire.
Ce récit politique est aussi une fable, dont la morale, amère, peut frapper la conscience de tous les hommes, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs.
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couverture

COLLECTION FOLIO

 
Pierre Bourgeade
 

L’armoire

 
 
Gallimard

Né à Morlanne (Pyrénées-Atlantiques) en 1927, Pierre Bourgeade est à la fois romancier et homme de théâtre.

Parmi ses œuvres romanesques, on peut citer : Les immortelles (1966), New York Party (1969), L’armoire (1977), Le camp (1979), Les serpents (1983), Mémoires de Judas (1985), Sade, Sainte-Thérèse (1987) et L’empire des livres (1989).

Parmi ses pièces : Orden, Deutsches Requiem, Palazzo Mentale, Le passeport, Le camp. Pierre Bourgeade a également adapté Sophocle (Antigone) et Aristophane (Les oiseaux) pour Jean-Louis Barrault.

Scénariste ou dialoguiste de plusieurs films, il a réalisé un court-métrage, La Table d’Emeraude.

à Jean Petithory

1

De l’autre côté du Mur, c’était la liberté. Il se levait la nuit, il ouvrait la fenêtre, il regardait vers l’Ouest. Mais la maison qu’il habitait n’était pas assez haute pour qu’il pût voir de l’autre côté du Mur. C’était un vieil immeuble de briques que la plupart de ses habitants avaient abandonné, ou dont ils avaient été chassés car, régulièrement, la police passait et emmenait des gens, sans qu’on sût pourquoi, vers une destination inconnue.

Le Mur était fait de béton. Il était hérissé de barbelés. Tous les cinq cents mètres se dressait, adossé au Mur, un mirador, où se tenaient des guetteurs armés de fusils et de mitrailleuses. La nuit, le Mur était violemment illuminé. S’évader de la ville et franchir le Mur paraissait une tâche impossible.

Focker, cependant, s’y attela. Il avait une vingtaine d’années et il s’était toujours distingué par son esprit inventif. Il imagina une dizaine de manières de franchir le Mur, mais il n’arriva jamais à mener ses tentatives à bien. Plus exactement : il aurait bien fini par franchir le Mur s’il n’avait pas voulu emporter avec lui, de l’autre côté, son armoire, une énorme garde-robe de chêne massif que sa grand-mère, morte depuis des années, lui avait laissée en héritage, et à laquelle il tenait par-dessus tout.

Son unique ami, Muller, qu’il avait mis dans le secret, avait beau lui dire qu’à l’Ouest on pouvait se procurer facilement toute sorte de meubles, on avait beau lui affirmer que lui, Focker, n’aurait aucune peine à acheter, avec très peu d’argent, toutes les armoires imaginables, Focker ne pouvait se résoudre à laisser cette armoire derrière lui.

Certains jours, quand il était tenté de désespérer, quand il avait l’impression que rien n’arriverait jamais, que passer à l’Ouest était un rêve impossible à réaliser, il restait des heures assis devant son armoire. Il la touchait. Il lui parlait. Il y avait des années, qu’à l’Est, on ne trouvait plus un seul produit d’entretien et, dans tout Berlin, même en cherchant bien, on n’eût pu trouver un chiffon de laine. Focker astiquait l’armoire de ses mains, qu’il mouillait parfois de salive, caressant l’armoire, la frottant, la polissant au point qu’elle avait fini par acquérir un brillant extraordinaire.

Muller était venu le voir, un soir, à la nuit tombée, avec un ami qui occupait un emploi administratif, et comme ils buvaient tranquillement leur café de glands, l’ami avait dit : « Vous ne devriez pas astiquer à ce point cette garde-robe, camarade. Elle devient trop belle. Si la municipalité l’apprend, votre armoire sera réquisitionnée. »

« Ça me ferait rire », dit Focker, ou plutôt, eût envie de dire Focker, car l’expression « ça me ferait rire » avait disparu du vocabulaire de l’Est, dans des circonstances indéterminées, et il resta sottement, la bouche ouverte, cherchant une phrase qui ne venait pas.

« Allons, calmez-vous, je voulais plaisanter, dit l’ami. Mais prenez soin de ne pas trop prendre soin de votre armoire. Si un fonctionnaire l’aperçoit, vous êtes fichu. »

L’ami parla-t-il ? On se le demande. Le fait est que huit jours après cet incident, Focker aperçut, non loin de chez lui, un groupe d’hommes, vêtus de longues capotes grises, qui paraissaient chercher quelque chose. Se tenant au milieu de la chaussée, ils examinaient la façade d’une maison de briques, qui ressemblait en tout point à l’immeuble où habitait Focker, et parlaient entre eux.

« Ils cherchent sûrement mon armoire, murmura Focker (qui avait pris l’habitude de parler seul). J’ai de la chance qu’ils n’aient pu réussir à repérer ma maison du premier coup. »

Il faut dire que dans cette partie de la ville, toutes les maisons de briques se ressemblaient. Comme, depuis longtemps, les plaques portant les numéros de ces maisons avaient été enlevées pour être envoyées aux fonderies de l’armée, on ne pouvait découvrir quelqu’un, dans ce quartier, que par voie de renseignement. Mais comme la plupart des habitants du quartier avaient été emmenés par la police, très peu nombreux étaient les gens susceptibles de donner ces renseignements, et la tâche des autorités s’en trouvait considérablement accrue.

Focker tenta de se dissimuler dans l’embrasure d’une porte. Cela suffit à le faire remarquer. L’un des hommes en gris lui fit signe d’approcher. Il approcha du groupe, et s’aperçut avec terreur que les hommes en gris ne portaient aucun insigne sur leurs capotes.

— Savez-vous où habite celui que nous cherchons ? lui demanda le plus effacé d’entre eux, qui semblait être le chef.

— Non, messieurs, répondit-il.

Sur cette réponse maladroite (car elle pouvait signifier un refus de collaborer avec les autorités) mais moins maladroite que n’eût été une réponse affirmative (qui pouvait impliquer la complicité), ils l’invitèrent à les suivre dans les locaux du commissariat au Bien-Être afin d’y être interrogé.

Ils l’interrogèrent dix heures de rang, passant en revue tous les sujets imaginables. Comme pas une seule fois ils ne firent allusion à l’armoire, il comprit que c’était l’armoire qu’ils cherchaient.

Au début de l’interrogatoire, il fut très tendu, répondant avec une extrême prudence, et ayant peine à suivre la multiplicité des sujets abordés. Peu à peu, cependant, il prit de l’assurance et finit par trouver du plaisir à parler ainsi de mille choses (car ses interlocuteurs le promenaient sans cesse d’une question à l’autre), ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Mais à peine eut-il pris conscience de ce plaisir qu’ils mirent brusquement fin à l’entretien. Ils le prièrent poliment de rentrer chez lui et de se présenter de nouveau au commissariat, le lendemain matin, à neuf heures.

Rentré chez lui, il démonta l’armoire et en cacha les bois sous son lit.

 

 

 

Le lendemain matin, au petit jour, on frappa à sa porte. Il était encore couché. « Entrez, cria-t-il de son lit. La serrure ne ferme pas. » Mais avant même qu’il eût achevé sa phrase, les hommes en gris se trouvèrent dans sa chambre. Ils étaient cinq. Il se leva et se tint devant eux, en chemise.

— Où est l’armoire ? demanda le chef.

— Je ne comprends pas, répondit-il.

— Fouillez.

Ils fouillèrent les deux pièces qui constituaient le logement, sans y trouver rien d’autre que le lit, la table de bois blanc et les quatre chaises réglementaires.

— Fouillez sous le lit, ordonna le chef.

Une armoire sous un lit ? Focker ne put s’empêcher de pâlir. L’un des hommes en gris s’était mis à quatre pattes. Il tendit le bras et retira, du dessous du lit, les bois de l’armoire.

— Qu’est-ce que c’est que ce bois ? demanda le chef.

Focker se sentit perdu. S’il disait « C’est l’armoire », l’armoire serait confisquée et lui-même, qui sait, passible de déportation. S’il disait « C’est un peu de bois de chauffage », il encourrait la peine capitale car la détention (et pis : le stockage) du bois de chauffage étaient rigoureusement interdits, hormis les époques de grand froid. Or, s’il faisait frais, et même assez froid, ce matin-là, on ne pouvait réellement pas dire qu’il faisait très froid.

Il se trouvait donc en plein désarroi, et il ne pouvait se résoudre à répondre (aggravant son cas, s’il était possible, car le refus de répondre était lui aussi, bien évidemment, un grave délit), lorsque à sa surprise il sentit ses lèvres s’agiter, répondant pour lui.

— C’est un lit démonté, dirent les lèvres.

— Un lit démonté ! s’exclama le chef. Mais n’avez-vous pas déjà un lit ?

Et le chef frappa de la main sur l’étroit lit métallique de Focker.

— C’est le lit de ma future fiancée, dirent les lèvres.

— Où est cette fiancée ? demanda le chef.

— Je la cherche encore, dirent les lèvres.

Il y eut une explosion de rires. Les cinq hommes en gris, y compris le chef, ne purent contenir une subite hilarité. Fréquemment, à l’Est, au cours des interrogatoires, les réponses naïves des citoyens se trouvaient refléter un univers mental si totalement différent de l’univers réel où les interrogatoires se passaient, et auquel appartenaient les interrogateurs, que le choc imprévu de ces deux univers provoquait le rire. Et il n’était pas rare, pour qui pouvait avoir le privilège de traverser les longs couloirs aveugles du commissariat général d’État où avaient lieu sans discontinuer, tout au long de l’année, les interrogatoires « poussés », d’entendre de violents éclats de rire.

— Nous emportons le lit métallique jusqu’à ce que la fiancée devienne une réalité ! s’écria le chef, en essuyant les larmes de rire qui coulaient sur ses joues.

— D’accord, chef ! dit Focker, qui fut pris à son tour d’un rire nerveux.

Les hommes en gris jetèrent la literie à même le sol, embarquèrent le lit métallique, et s’en furent.

Focker essaya de fabriquer un lit avec les bois de l’armoire mais il ne put y réussir. Une nouvelle époque commença. Il couchait par terre. Il n’osait plus sortir. Il vivait dans l’angoisse que les hommes en gris ne revinssent et ne se rendissent compte qu’il avait menti.

Finalement, il prit sa décision. Ne pouvant se résoudre à jeter l’armoire, et encore moins à la brûler, il la mangea. Tous les matins, avec son couteau, il détachait quelques copeaux des bois de l’armoire et les mélangeait à sa nourriture — pain de seigle, chou rouge, ersatz de pâté, gâteau de rutabaga — sans que cela en modifiât sensiblement le goût. Il en fit même du café, sensiblement supérieur au café de glands.

Le lendemain du jour où il eut fini de manger l’armoire, il s’enfonça dans les égouts et, passant sous le Mur, il gagna l’Ouest.

2

L’Ouest n’était pas comme il l’avait imaginé. Il se trouvait sur une sorte de chemin de ronde, où les cheminées d’aération des égouts venaient s’ouvrir. Devant lui s’étendait une sorte de vaste anneau bétonné, d’environ cinq cents mètres de large, sur lequel glissait un flot ininterrompu de voitures. A l’horizon, très loin, on apercevait des gratte-ciel.

Focker hésita à comprendre. Il y avait très peu de voitures, à l’Est. Dans les villes principales, au milieu de la chaussée, étaient tracées deux lignes jaunes, que les citoyens n’avaient pas le droit de franchir, et qui délimitaient un espace où, deux ou trois fois par an, passait en silence un cortège de voitures noires. De toute évidence, les innombrables voitures glissant sur l’anneau n’étaient pas des voitures officielles. Il ne s’agissait pas non plus d’une course. Il s’agissait donc de gens de l’Ouest qui, pour une raison mystérieuse, se déplaçaient en masse, sans interruption, sur la large piste de béton. Focker éprouva un certain malaise.

Comment traverser ? Il n’y avait aucun passage obligatoire, gardé par des miliciens armés, faisant aimablement signe de traverser, comme c’était le cas à l’Est pour franchir la moindre ruelle. Par moments, le flot des voitures faiblissait. Focker comprit qu’il lui faudrait traverser l’anneau, au péril de sa vie, lorsque le trafic serait moins dense.

A quelques mètres de lui, justement, quelqu’un s’apprêtait à traverser. Un ouvrier, sans doute, qui, sa journée finie dans les égouts, voulait revenir vers la ville, à l’air libre. Il se tenait le corps penché en avant, dans l’attitude du coureur qui va partir. « Il va se faire écharper », murmura Focker. Il tendit le bras et voulut lancer un cri d’avertissement à l’homme. Trop tard. Celui-ci s’était élancé. Il évita adroitement une voiture, fit une vingtaine de mètres sur l’anneau, puis ce qui devait arriver arriva. Il fut heurté par une voiture et projeté sur le sol. Focker supposa que les autres voitures allaient s’arrêter, mais il ne se produisit rien de tel. Le flot ne ralentit même pas. Par dizaines, les voitures passèrent sur le corps de l’homme, sans que les conducteurs donnent le moindre coup de volant pour l’éviter. En quelques secondes, là où était l’homme, il n’y avait plus qu’une flaque rouge.

 

 

 

Focker se souvint qu’une fois, à l’Est, un homme avait essayé de franchir le Mur, et avait été surpris par les miliciens alors qu’il était arrivé au faîte. Il avait été abattu à coups de fusil et son corps était resté accroché aux barbelés. Il avait fini par se putréfier et par disparaître, au bout d’une année. Ici, l’homme avait été réduit à rien en dix minutes. Focker eut le sentiment bizarre que la vie d’un homme valait moins encore de ce côté-ci du Mur que de l’autre. Cependant, à l’horizon, les gratte-ciel s’étaient illuminés. Focker redescendit dans les égouts. Revenu sous terre, il reprit sa marche vers la ville.

 

 

 

Les égouts de l’Ouest le dégoûtèrent. Ils étaient peuplés d’énormes rats dont la race, véritablement répugnante, avait disparu de l’Est depuis longtemps : on les avait mangés jusqu’au dernier. L’impression produite par ces bêtes au riche pelage, aux muscles puissants, était extrêmement déplaisante. On eût dit que l’Ouest, sous couvert d’une vitalité extraordinaire, fourmillait de menaces. Focker s’efforça de maîtriser ses nerfs. Ces rats étaient tout de même moins nombreux que des fourmis — et pouquoi eussent-ils évoqué une image malsaine des hommes de l’Ouest, qui les ignoraient au point de les laisser pulluler en toute sécurité ? Focker avait craint que ces rats ne l’attaquassent, mais ils étaient si repus qu’ils ne firent aucune attention à lui. Ce sont peut-être les rats qui ressemblent aux hommes, à l’Ouest, pensa Focker. Il oubliait la scène de l’autoroute, et se sentait rassuré.

 

 

 

Après quelques heures de marche, Focker trouva une cheminée d’aération et émergea au centre d’une petite place. Chose curieuse, d’après la distance parcourue, il eût dû se trouver au milieu d’une forêt de gratte-ciel (et levant les yeux à se décrocher la tête, il aperçut en effet, très haut au-dessus de lui, l’arête vitrée d’un building), mais comme ces gratte-ciel reflétaient le ciel par pans immenses, le démultipliant dans leurs miroirs, et comme, à terre, le petit carré que ces formidables constructions délimitaient avait été, de toute évidence, aménagé avec une science remarquable, Focker eut l’impression de déboucher en pleine nature, sur la place cossue d’un village de rêve, qui eût été créé, pour le plaisir des homme, par des fées.

 

 

 

Les fées de l’Ouest ? Elles semblaient invisibles. Pas un milicien, pas un flic. Focker eut, un instant, le cœur serré. Personne n’aimait, à l’Est, au détour d’une rue, soudainement, voir surgir les capotes grises de la police, mais en même temps (surtout si l’on se savait recherché) leur apparition apportait un sentiment de paix, de certitude. Certitude de quoi ? On n’aurait su le dire. Une sorte d’angoisse, qui cessait. Comment pouvait-on vivre dans un univers dont la police était absente ? Focker se sentit couvert de sueur. Il avait faim.

Tout autour de la place se trouvaient de petites boutiques débordant des marchandises les plus diverses. Beaucoup offraient à la convoitise des passants des biens inconnus de Focker. En d’autres temps, il se fût attardé devant elles. Il n’eut d’yeux que pour celles où l’on pouvait manger ou acheter de quoi manger. Les gens allaient, venaient, sans précipitation. Un homme s’effaça pour laisser passer une grosse femme. A l’Est, la dernière fois qu’on avait distribué du chou rouge, il y avait eu une émeute. Dans les rues, les gens portaient toujours de grands cabas (ou de petites mallettes de faux cuir) dans l’hypothèse où ils auraient pu, sans s’y attendre, tomber sur un point de distribution. L’ouverture, imprévue, d’un point-de-distribution-de-pommes-de-terre à l’intersection de Lénine-Allee et Komsomol-Strasse avait provoqué une émeute, qui avait provoqué elle-même plusieurs morts, émeute d’autant plus mystérieuse, et morts d’autant plus regrettables, que l’événement (l’ouverture du point de distribution) avait été (aurait dû être !) soigneusement tenu caché. Mais l’information circulait, de façon souterraine, sans qu’on sût comment. De longues queues se formaient spontanément aux endroits les plus inattendus. Comme si, à la longue, les habitants de l’Est eussent été pourvus d’un sens de l’orientation supplémentaire, qui pouvait rappeler celui des cigognes, des ramiers. Des choux rouges, encore, avaient provoqué une ruée à l’angle du troisième cimetière. Des raves, le même jour, coïncidence extraordinaire, inhumaine pourrait-on dire (si l’on veut bien considérer la probabilité infime d’un tel événement, qui s’était pourtant produit, comme des milliers de personnes peuvent en témoigner !), à vingt kilomètres de là, derrière les hangars de l’aéroport. Quelle course ! Focker se massa vivement les cuisses, qui lui firent mal au seul souvenir de cette folle journée. Ici, tout tenait en quelques mètres. Après avoir longtemps hésité entre une charcuterie et une pâtisserie, Focker tomba en arrêt devant la vitrine d’une pâtisserie. Ses glandes salivaires commencèrent à saliver, ses glandes stomacales à émettre du suc gastrique et il resta là, immobile, apparemment mort, ou à peine moins, mais l’intérieur du système digestif dans un état d’effervescence indescriptible. La vie à l’Est, à la longue, avait fini par créer, conformément à la théorie, une humanité nouvelle : certaines fonctions du corps (la fonction digestive, par exemple) s’étaient peu à peu atténuées, d’autres (la fonction auditive, par exemple) s’étaient grandement développées. Le système glandulaire de Focker était tombé, au fil des années, dans une sorte de demi-sommeil : les glandes salivaires ne salivaient plus, l’estomac fournissait paresseusement la faible quantité de suc gastrique nécessaire à dissoudre la portion réglementaire de chou rouge. Son ouïe, au contraire, était devenue extrêmement fine : il eût entendu un frôlement de capote à cinq cents mètres. Immobile devant la devanture de la pâtisserie, à demi étouffé par la salive qui, jaillissant en flots de l’arrière-gorge et de la sous-langue, avait fini par lui remplir la bouche, par passer à travers ses lèvres, et qui maintenant coulait de ses lèvres sur ses vêtements, il écoutait avec terreur le déferlement du suc gastrique dans son estomac, et avait l’impression, contradictoire, que le dedans de son être était devenu un volcan.

Des gens sortaient de la pâtisserie, qui ne lui accordèrent aucune attention, ce qui l’inquiéta au plus haut point. Il recula pas à pas vers le centre de la place, s’attendant à voir son corps voler en éclats. Touchant des jarrets l’un des bancs publics qui se trouvaient là, il s’y étendit avec précaution. Il n’était pas allongé qu’il s’endormit.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

LES IMMORTELLES (Le Chemin, 1966, Folio, no 1168).

LA ROSE ROSE (Le Chemin, 1968).

NEW YORK PARTY (Le Chemin, 1969).

L’AURORE BORÉALE (Le Chemin, 1973).

L’ARMOIRE (1977).

UNE VILLE GRISE (Le Chemin, 1978).

LE CAMP (Le Chemin, 1979 — Le Manteau d’Arlequin, 1988).

LE FOOTBALL, C’EST LA GUERRE POURSUIVIE PAR D’AUTRES MOYENS (1980).

LES SERPENTS (Le Chemin, 1983, Folio, no 1704).

MÉMOIRES DE JUDAS (Le Chemin, 1985).

SADE, SAINTE-THÉRÈSE (coll. blanche, 1987).

L’EMPIRE DES LIVRES (coll. blanche, 1989).