L'ArtDeLaChute Noire

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L’art de la chute, on peut, sans craindre de se tromper, affirmer que Claire Arnot le maîtrise au-delà du commun. Elle nous concocte des bijoux de textes, certains très courts, d’autres plus longs, des petits flashs du quotidien, des situations inattendues ou ordinaires, et toujours une chute comme un pavé dans la mare. Ils se déclinent en quatre catégories, les chutes noires, les chutes cocasses, les chutes tendres, et pour épicer un peu les choses, les chutes coquines.

Dans ce premier recueil, c’est le noir qui donne le ton.



« Je pourrais me lever tous les matins à 6 heures pour arpenter les collines puisque j’aime ça ; je pourrais rester chez moi, ronronnant entre mes livres et mon chat puisque j'aime ça ; je pourrais sortir tous les soirs au théâtre, au ciné, me remémorer mes jeunes années de comédienne puisque j’ai adoré ça ; je pourrais aller danser seule ou en compagnie, écumer les fiestas ou les boîtes de nuit car le swing, j’aime ça ; je pourrais voyager par mer et par air, faire le tour de la terre puisque je rêve de ça ; je pourrais passer mon temps à cuisiner, gourmande et gourmet car j'aime vraiment ça ; je pourrais me consacrer à fond dans mon boulot, combinant expérience et innovation puisque j'aime beaucoup enseigner le français aux étrangers ; je pourrais passer mes jours et mes nuits à cajoler, à créer des surprises d'amour, drôles, douces et sensuelles puisque j'adore aimer et être aimée… mais je sais déjà que je ne ferai rien de tout cela à fond… ou juste un peu en passant car feignasse comme je suis, au lieu de vivre mille vies, je préfère les inventer et vous les décrire. »
Claire Arnot.
Publié le : lundi 16 mars 2015
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791094725191
Nombre de pages : 37
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Extrait


1. Blondeurs

Assise sur un banc, j’aime observer autour de moi cette vie qui coule dans les allées du parc.

J’imagine la vie des gens, leurs joies, leurs peines, leurs secrets… Certains sont transparents comme de l’eau, je devine aisément leur destin, d’autres sont plus opaques ou distants ; je les sens fermés, fuyants. J’observe ces familles heureuses qui jouent dans les premiers rayons du printemps, je me dis que je regrette un peu d’avoir travaillé autant toute ma vie, d’avoir consacré si peu de temps à mes enfants : les premiers pas, les premiers mots, les jeux de ballons, les bulles de savon… c’est leur grand-mère qui en a profité, c’est elle qui les a élevés.

Et aujourd’hui que je pourrais être grand-mère à mon tour, mes grands fils ne m’offrent pas de rejeton… trop pris par leur vie, tant pis.

Ce matin, le jeu des devinettes est facile : face à moi sont assis sur un banc une jeune femme blonde et potelée et deux bambins aussi blonds qu’elle, de 5 ou 6 ans. Le frère et la sœur se chamaillent pour une corde à sauter. La femme les sépare doucement et explique avec une pointe d’accent slave que ce serait mieux de jouer ensemble plutôt que de se disputer. Les enfants font la moue puis cèdent assez facilement au raisonnement. Je leur souris, complice. Les petits commencent à sautiller l’un après l’autre, puis demandent à leur maman de compter leurs prouesses. Elle s’exécute en souriant. Au bout de quelques minutes, la petite file tombe et se blesse au genou. Elle se jette dans ses bras en pleurnichant. J’admire la douceur de cette femme qui sait trouver les gestes et les mots, qui minimise l’incident, souffle sur le bobo, tamponne avec un mouchoir et un peu d’eau. Un câlin, un baiser et l’enfant recommence à gambader.

Je ne peux m’empêcher de lui faire mes compliments :

— Madame, vous avez là de bien jolis enfants.

— Merci, me répond-elle en souriant.

— Ils ont de la chance d’avoir une maman aussi douce et patiente.

La jeune femme au casque blond me lance un regard mélancolique :

— Je ne suis pas leur maman. Les miens sont restés en Roumanie… Cela fait deux ans que je ne les vois plus.

Je reste sans voix puis je me dis que je vieillis… je ne sais plus deviner les personnes et leurs destinées.
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