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L'Avatar de Ganesh

De
227 pages

Ce récit de voyage organisé au Rajasthan, est un prétexte pour l'auteur qui prend plaisir à nous confronter à nos préjugés d'Occidentaux, à une certaine expérience de la sagesse qui permettra, peut-être, à certains esprits étroits de s'ouvrir.

Publié par :
Ajouté le : 03 juillet 2006
Lecture(s) : 125
EAN13 : 9782748164008
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L'Avatar de Ganesh
Gérard POUILLOT
L'Avatar de Ganesh





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
communiaction@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6401-6 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6400-8 (livre imprimé)





GERARD POUILLOT






I


Un courant d’air chuintait des orifices de
climatisation, lui crachotant avec malveillance une
haleine frisquette sur les épaules. André dévia la buse de
sortie vers sa droite, suscitant aussitôt un regard sévère
de la victime du flux perturbateur. Arborant un sourire
niais à l’adresse de la face plate et revêche entraperçue,
il fit mine de s’être trompé dans la manœuvre,
s’empressant de rediriger vers lui le filet d’air dont
l’agressivité lui parut encore plus irritante. Pour éviter
de perdre contenance, il plissa une bouche assurée tout
en s’enfonçant au plus profond de son fauteuil. Ce recul
eut pour résultat de faire saillir dans son dos, à travers
l’épaisseur du dossier, un vigoureux genou peu enclin à
partager cette précieuse parcelle d’espace vital. En guise
de consolation, il éleva alors son regard vers un petit
écran, captant ainsi le sourire gracieusement sobre d’une
hôtesse, qu’il s’imagina être destiné à lui seul.
Le charme de cette fugace liaison fut rompu par
les propos inopportuns émanant de la voix de sa muse.
D’un ton singulièrement enjoué – eu égard au grave
sujet abordé – celle-ci insista sur l'impérative nécessité
de se livrer à une lecture attentive autant que complète
des instructions de sécurité. Sans céder au
découragement face à l’apathie et au manque de
réceptivité de l’auditoire, elle s’en vengea en envisageant
la chute de l’appareil en mer, suivie d’une évacuation
11 L'AVATAR DE GANESH
prétendue sereine, grâce à des issues de secours
judicieusement réparties le long de la carlingue. Ensuite
la voix – qu’André trouva décidément ironique – se mit
à vanter le mécanisme prodigieux des masques à
oxygène, prévus pour dégringoler avec un bel ensemble
de leur enclos comme une cohorte de serpentins de
carnaval en cas de dépressurisation. André tenta de se
représenter mentalement la scène en corsant les
difficultés par une subite panne d’éclairage – fort
probable suivant le principe de l’emmerdement
maximum – avec des gens suffocants, hagards, les
mains affolées battant fébrilement le vide pour y
agripper le cornet salvateur. Puis se repliant égoïstement
sur son cas personnel, il frémit à l’idée que dans cette
panique, sa voisine ne lui subtilise son appareil de
survie.
– Avec sa face mafflue de bull-terrier aux naseaux
épanouis, cette femme aura fatalement besoin de plus
d’oxygène que la moyenne des passagers. Elle me fait
l’effet d’une goulue possessive. Elle serait bien capable
de m’extraire l’air des poumons.
Le feulement des réacteurs s’enfla, passant des
tons graves aux aigus pour se transformer
graduellement en un rugissement agressif, envahissant
chaque interstice de l’espace intérieur. André réalisa
qu’il se trouvait confiné au pire des emplacements, sur
le rang central, entre cette engeance au visage plat, au
fessier vastement prospère et un Sikh enturbanné de
rouge. Sous l’effet de la vibration des moteurs, la
poitrine de sa voisine aux seins généreux devenait
trépidante. En prime, la dame avait abusé d’un parfum à
la violette qui semblait sourdre de ses débordantes
boucles jaunasses. N’ayant pas le souvenir d’avoir humé
ce genre d’arôme depuis au moins trente ans, cette
12 GERARD POUILLOT

odeur démodée fit jaillir dans son cerveau l’image de
vieilles coquettes aux cheveux bleutés, aux joues
flasques et au regard pathétiquement esseulé. De temps
en temps, le tisu de la jupe comprimé par
l’embonpoint des cuisses mordait sur son territoire, lui
coupant le souffle par avance. Un instant, il s’imagina le
cou prisonnier d’une masse gélatineuse dont les artifices
cosmétiques n’avaient pas réussi à éliminer l’odeur âcre
d’origine. Pour fuir cette vision mentalement immonde,
il réfugia son regard vers la gauche. Par son abondante
moustache soulignant un air hautain, le Sikh en
imposait. Malgré une politesse de façade et ses
démocratiques pieds nus dans des mocassins de cuir
brun, son attitude un peu ombrageuse n’inclinait
aucunement à des épanchements amicaux.
L’appareil quittant le sol, c’est à cet instant
surprenant qu’André plongea dans un demi-sommeil.
Jusqu’à la quarantaine, sans avoir jamais eu vraiment
peur de l’avion, il n’en avait pas moins ressenti une
crainte diffuse à chaque décollage et atterrissage, qui le
maintenait dans un état de veille, au bord d’une
excitation contenue. En fait, il avait toujours éprouvé
une certaine révérence à l’égard d’un engin, dont les
tonnes métalliques lui paraissaient suspendues aux airs
de façon aléatoire, instable et comme liée à une volonté
externe folâtre ou inexorable. Rien de tel aujourd’hui,
une bouillie de sensations et de souvenirs le pénétrait,
des voix de femmes et des airs de musique
s’entremêlaient. Dans un mélange anachronique,
l’audace les notes chromatiques de Round Midnight se
mirent à côtoyer les larmes refoulées du Miserere
d’Allegri. Ailleurs qu’ici, il se serait extasié à ces airs
sublimes, prosterné devant ces voix que Mozart avait
réussi à piéger dans son génial cerveau d’adolescent
prolongé. La douleur contenue de ces castrats convenait
13 L'AVATAR DE GANESH
mal à l’univers confiné de ce réceptacle oblong et
encombré. Un instant, il songea que la race humaine
manifestait une résistance surprenante et un esprit quasi
masochiste à se laisser enfermer dans ces tubes volants
où l’espace manquait affreusement. Puis
progressivement s’insinuèrent en lui les images
déplaisantes de cette cérémonie d’adieux, là-bas à
Jouvigny-lès-Ondelles, artificielle, convenue et
hypocrite.
– Mon cher André, ce n’est pas sans une vive
émotion que je prends la parole aujourd’hui en votre
présence. Il est en effet venu, le moment de la
séparation. C’est en effet votre dernière journée chez
nous… je devrais dire chez vous tant vous avez
imprégné ces murs de votre personnalité, de votre
talent, de votre efficience. Vous avez insufflé à cette
entreprise votre bonne volonté, puis votre ardeur au
travail, enfin votre expérience et votre génial feeling
intuitif. En mon nom propre, mais également au nom
de l’ensemble des personnels, laissez-moi vous exprimer
notre gratitude émue, notre reconnaissance profonde.
Mais vous partez en nous laissant – si j’ose cette
métaphore – orphelins du père spirituel que vous étiez
pour nous. Rassurez-vous, nous veillons et tous
ensemble, je…hum la nouvelle équipe en place est prête
à prendre la relève et poursuivre l’irrésistible ascension
que Dugoflon a connue sous votre magistral
management et votre leadership incontestable et
incontesté. Désormais, lorsque nous ne pourrons
solutionner un gros dilemne, quand un os se glissera dans
la purée – si je peux m’exprimer de façon triviale – nous
penserons tous à vous, nous répétant avec regret : « Si
nous pouvions encore demander le bon choix à
Monsieur André, aaoh ! »
14 GERARD POUILLOT

A ce moment, les lèvres molles de l’orateur avaient
exsudé un bizarre son diphtongué débutant dans les
graves pour mourir dans les aiguës tel un hennissement
avorté. Sa bedaine qui l’an dernier déjà menaçait
proéminence avait franchi la zone d’alerte après laquelle
les muscles abdominaux présentent leur démission
collective devant l’ampleur de la tâche. Il se passa une
main sur ses cheveux rares, tentant de reprendre son
souffle.
– Quel faux-cul que ce Gaurisson ! méditait
André. Lui qui m’a toujours intimement détesté, le voilà
en train de me déverser des fleurs rétrospectives, me
construire la stèle du patron parfait, m’enduire de crème
à flatter. Je ne compte plus le nombre de peaux de
banane qu’il a glissées sur mon parcours. Le jour de la
visite des Finlandais, il n’a pu s’empêcher de faire
traîner la contre-proposition à la concurrence largement
étalée sur le bureau. En dehors des intrigues et de ses
talents d’œnologue, il ne vaut pas tripette. Pour aggraver
les dégâts prévisibles, cet intrigant parle d’équipe alors
qu’il s’est emparé de tous les leviers. Je lui donne au
maximum trois ans, à ce gros connard pour faire
capoter la boite.
André se laissait rarement aller, même en pensée à
formuler des vulgarités, encore moins des insultes. Cet
écart de langage intérieur qui venait s’imposer
instinctivement au bord de ses lèvres donnait la mesure
de son exaspération, de sa lassitude à endurer ces éloges
qui se poursuivirent dans une pompe quasi-funèbre.
Après avoir vendu dans des conditions étonnamment
avantageuses sa « boutique » comme il nommait son
entreprise, il s’était promis intérieurement de ne plus se
soucier de l’avenir de celle-ci. Mais ce détachement
forcé devenait factice à force d’être convenu.
15 L'AVATAR DE GANESH
Finalement, ses scrupules, ses craintes même se
dessinaient tant vis à vis de ses ex-employés pour
lesquels il entretenait une discrète estime que pour
l’avenir des produits développés et soigneusement
bichonnés sous sa direction.
– Sans vous, sans votre volonté, sans votre
obstination à vaincre, le groupe Dugoflon ne serait pas
ce qu’il est devenu au jour d’aujourd’hui, un synonyme
d’excellence, la perfection faite produit. Pour les jeunes
générations, pour tous ceux qui n’ont pas assisté à votre
éclosion, laissez-moi évoquer votre longue carrière à
l’aide de vos évaluations successives recueillies à la
mamelle des meilleures sources. Vous êtes entré dans
cette maison en 1965, par la petite porte, comme
modeste stagiaire dans les ateliers.
Merci d’insister. Mais il le fait exprès. Tout le monde sait
que mon père avait imaginé ce subterfuge simplet pour me laver du
soupçon d’être le fiston à son papa. Personne n’y a cru.
– Dès lors, vous ne cesserez de brûler les étapes et
tel un feu follet passerez de service en service avec une
célérité que personne n’a égalé depuis. 1966 : vous
devenez contremaître. 1967 : vous voilà déjà à la
comptabilité Fournisseurs. 1971 : vous êtes transféré au
Service Commercial. Concurremment – ce n’est pas le
moindre de vos mérites – vous poursuivez des cours de
perfectionnement, vous assistez à des séminaires avec
un sérieux, une méthode qui en dit long sur votre
obstination, votre appétit de toujours mieux faire.
Merci de sou1igner mon inculture de l’entreprise.
Évidemment, ce n’étaient pas mon diplôme en histoire médiévale
qui présentait quelque utilité pour brasser des affaires.
– 15 ans plus tard, vous nous dirigez d’une poigne
ferme mais juste, avec une vision tactique autant que
16 GERARD POUILLOT

stratégique. Vous avez solutionné toutes les
problématiques que la vie des affaires se plait à semer
sur les chemins du leader, du patron, bref du chef. D’un
chemin vicinal, vous avez créé une autoroute. Vous
avez évité les tessons de bouteille. Suite à çà, vous avez
impulsé à notre maison un fabuleux développement à
l’international.
La voix du récitant dodu, rougeaud et suant sous
le néon à l’éclat impitoyablement cru grasseyait, ses
petites mains potelées malaxaient les pages du discours
avec une évidente fébrilité. Pendant plus d’une demi-
heure, il avait continué à aligner platitudes et
métaphores douteuses avec le même ton enjoué que
naguère un apparatchik présentant un rapport au comité
central du Présidium du Soviet Suprême. Les auditeurs
assemblés en cercle autour de lui commençaient à
esquisser des signes de lassitude, la petite Françoise,
menton pointu et jupette, avait les yeux fixes et lointains
alors que Wilson avait levé trois fois les yeux au ciel
avant de bailler ouvertement.
Au bord de l’asphyxie mentale, André aurait
souhaité voir ces poncifs achevés au plus vite.
Recherchant un point d’appui dans l’assistance, il ne
croisa que le regard sévère d’Emile Rubicot,
représentant de la CGT à l’encontre duquel il esquissa
une grimace souriante. Celui-ci qui s’était fendu d’un
complet noir à rayures grises qu’on aurait cru sorti d’un
film de la fin des années trente. Cet effort vestimentaire
ne privait pas le syndicaliste de darder vers lui un regard
réprobateur, de ceux que prennent en mission les
mandataires des catégories opprimées à l’égard de la
puissance dominante. Au moins, sa franchise de tous les
instants, la constance de sa position négative à toute
proposition, la certitude de son opposition à toute
17 L'AVATAR DE GANESH
suggestion, vous immergeaient dans une rassurante
stabilité, chacun y lisant une marque foncière
d’honnêteté. Pour l’amadouer, André avait essayé les
manœuvres les plus éculées mais couramment efficaces
comme une belle promotion dans les bureaux ou plus
modestement une ostensible tape sur l’épaule à l’entrée
de la cafétéria. La distribution de la médaille du travail
n’avait pas plus réjoui son faciès sévère ni fait tanguer sa
probité à la Saint-Just. Paradoxalement, à l’issue de ces
décennies Rubicot l’écarlate pouvait sans rougir
continuer à brandir la bannière d’opposant officiel.
En toute logique, André aurait dû éprouver un
sentiment de fierté, de victoire, car la réussite de cette
entreprise était son oeuvre, ce départ couronnant une
carrière plus qu’honorable. « Honorablement banale »
ruminait-il, car en lui-même il ressentait le goût amer de
l’inachevé, pire de l’inassouvi. D’une part il avait trop
conscience de la place essentielle des hasards de la
naissance dans sa relative réussite, d’autre part il n’avait
jamais considéré le champ d’activité comme propice à
un véritable accomplissement de la personnalité. Il
s’était retrouvé à la tête de cette entreprise sans l’avoir
désiré, faute d’idée personnelle à opposer à son
patriarche de père. Durant trois décennies, non
seulement il avait consacré la majeure partie de ses
heures à l’accomplissement d’un dessein sans grandeur,
mais encore il n’avait pas pris plaisir à exercer la parcelle
de puissance qu’il détenait. Il qualifiait intérieurement sa
performance professionnelle de futilité décorative. Tout
juste avait–il éprouvé du contentement, voire du plaisir
à être l’artisan de la concrétisation de brillantes
intuitions commerciales. De toute façon, après 1979 où
s’était produit l’horrible drame, il n’était plus possible de
vivre en paix, tout juste avait-il superficiellement
cicatrisé les plaies. Cette déchirure du cœur expliquait-
18 GERARD POUILLOT

elle tout ? Mieux vaut fuir ce passage terrible. Il en
connaissait certains qui éprouvaient un contentement
presque palpable à aboyer des commandements,
distribuer des louanges ou dispenser des blâmes. Quand
il se représentait Ernest Baudon, une main protectrice
sur l’épaule de son collaborateur, un sourire avantageux
aux lèvres, il enviait ce personnage l’aplomb fait
homme. Lui n’avait été que sérieux, honnête, efficace,
terne, malthusien dans sa maigre délectation de
l’exercice de son pouvoir. Il se flattait en outre de
n’avoir pas cédé aux sirènes du modernisme à tout prix.
Son credo était : oui à l’innovation, non à la mode. Le
service chargé de gérer les employés se nommait
toujours Service du Personnel au lieu du Département
des Ressources Humaines désormais attendu. Il n’avait
pas non plus débaptisé le Service Commercial. Plus
affligeant – ou plus moral – il n’avait pas non plus joui
des avantages connexes présupposés de la fonction,
sous forme de certains libertinages accomplis en marge
du travail par moult de ses pairs. Sans vouloir hausser la
barre au niveau fleurdelisé de nos monarques, exhibant
leur maîtresse officielle à la Cour, ni même de nos
présidents de la République, se satisfaisant d’une
notoriété plus confidentielle, il se sentait très démuni
dans ce domaine. Selon une idée en faveur, relayée par
les magazines féminins, tout pouvoir conférerait
inéluctablement à son détenteur deux ou trois degrés
supplémentaires sur l’échelle de Casanova. Toute règle
secrétant son exception, sa propre expérience l’obligeait
malheureusement à fortement nuancer cette allégation.
En toute objectivité, il aurait même été contraint de se
décerner une note déshonorante. Nulle surprise que son
ami Charles-Etienne ait sans peine diagnostiqué son
anomalie, lui prescrivant tout aussitôt la médication
sous forme d’un mode d’emploi détaillé:
19 L'AVATAR DE GANESH
– Tu sais que tu es bizarre. A ton poste et avec tes
relations, moi il y a belle lurette que je me serais distrait.
De temps à autre, il faut s’offrir une bonne récréation,
mais toi, je m’excuse, macache quéquette. Pourtant tu
sais mon vieux, s’il existe un domaine où les choses ont
favorablement évolué, c’est bien celui-là. A l’heure
actuelle, pour ferrer une dame, plus besoin de finasser.
Étape n°1 : tu repères ta cible, dans un cocktail par
exemple. Tu lui fais savoir qui tu es, à savoir un
dirigeant raisonnablement fortuné. Je dis
raisonnablement, pour éviter les dépenses somptuaires à
la clé. Tu fais donc une allusion un brin indirecte, mais
claire à ta position sociale et de patron. Quitte à se
tromper, vaut mieux se montrer lourd qu’alambiqué.
Naturellement elle acceptera ton invitation dans un
restaurant chic. Étape n°2 : tu lui définis tes objectifs à
savoir – excuse-moi faut appeler une chatte une chatte
– la baise à court terme. Là aussi, mieux vaut être bref.
Les fleurettes, les discours, les préliminaires, les je vous-
en-prie, les après vous, ça fait vieux jeu. Tu risques de
donner à la dame l’impression que tu n’as pas vraiment
envie d’elle. C’est à peu près comme en cuisine,
maintenant on achète les plats quasiment tout faits.
Finalement, ça évite des préparatifs assommants pour
des résultats hasardeux. Phase 3 : tu conclus au pieu. Là
ce n’est qu’une question de logistique et d’à propos.
Remarque, si tu tiens à vraiment faire jeune et que t’as
pas des reins fragiles, ça peut s’organiser en bagnole. A
25 ans, j’avais une chouette MG rouge, l’ennui : on se
cognait les pieds dans la colonne de direction. Y’a aussi
l’hôtel : ça peut soit l’effrayer, soit l’exciter. Moi par
exemple, une taule un peu louche à Montmartre, ça m’a
bien réussi : c’était avec Marlène, une petite brune
pourtant coincée. Mais, je te laisse le choix parce qu’en
général mieux vaut improviser selon l’ambiance. Donc,
20 GERARD POUILLOT

je résume : tu choisis ta nana en une heure, tu la
décongèles en dix minutes, un quart d’heure maxi, tu la
dépaquettes en trente secondes et en avant la
dégustation ! Triage, calibrage, enfilage.»
André avait écouté cette démonstration d’une
oreille perplexe, un peu choqué du peu de considération
en lequel Charles-Etienne semblait tenir la gent
féminine et de la crudité du vocabulaire. Il suspectait
que cette phallocratie de façade sous-tendait un certain
manque de confiance en soi, une sorte de complexe
d’infériorité face à des êtres exagérément compliqués,
une incapacité foncière à appréhender les subtilités des
caractères, une incompétence à cerner les spécificités de
l’autre sexe aggravé d’un manque d’esthétique dans la
formulation. A dire vrai, André ne construisait ce
contre-argumentaire muet qu’ex nihilo, sans point
d’appui concret pour l’étayer mais avec une vague
intention d’agir à l’opposé le moment venu, si toutefois
celui-ci se présentait. Au reste, par nature, il avait
toujours été enclin à privilégier la séduction sur la
domination, la persuasion sur la violence, le débat sur
l’oukase.
Dans l’assistance, se tenaient quelques
représentantes virtuelles de ces avantages connexes
inexploités. Sur la première rangée Katia se grattait
l’oreille, mal à l’aise, comme gênée de pouvoir fixer son
ex-directeur dans les yeux. Sa petite oreille, fine comme
un coquillage nacré était décorée de fausses émeraudes
discrètes. Dans sa petite robe de satin noir, coquine
sans exubérance, sortie tout exprès d’un placard pour
cette cérémonie d’adieu, ses yeux d’archange céleste se
perdaient en eux-mêmes. Son visage pur se plissait de
gêne à se savoir observée. Denise aussi s’était faite belle,
avec sa robe verte découvrant malgré elle une avancée
21 L'AVATAR DE GANESH
vastement protubérante supportée par une taille ample,
une croupe prospère et de vigoureux mollets saillants.
Elle au contraire ne craignait personne, prête à défier du
regard tout paltoquet malséant. Avaient-elles vraiment
rêvé de tenter une aventure avec le patron ? André se
remémora avec une pointe de nostalgie quelques
regards anormalement prolongés ou comme une
hésitation à sortir de son bureau.
De toute façon, il était beaucoup trop pris par ses
affaires pour se réserver du temps libre à des gaudrioles.
L'entreprise dont il avait hérité de son père était
suffisamment grosse pour nécessiter une présence
assidue, une attention permanente mais pas assez solide
financièrement pour pouvoir soutenir la présence d’un
adjoint. D’ailleurs, André n’aurait guère supporté
l’existence d’un individu qui à tout propos se serait
fourré dans ses pattes. Il n’était pas un patron autocrate,
mais considérait comme fastidieux de devoir prodiguer
des explications. Il appréciait que les gens saisissent
d’eux mêmes les données d’une situation, alors
seulement il trouvait agréable d’en discuter et aurait pu
passer des heures à argumenter. En outre, se sentant
privilégié socialement de façon totalement aléatoire
sinon illégitime, son esprit un peu janséniste l’avait
amené à compenser cet avantage inné par un acquis
d’effort. Il voulait mériter en quelque sorte les avantages
de sa naissance afin de la légitimer. Il avait par
conséquent tenu à travailler chaque jour dix heures au
minimum. Rentré à la maison, il n’avait jamais vraiment
eu l’esprit libre et une envie furtive de flâner ou de
traînailler ne pouvait trouver de véritable champ
d’application.
Au début de sa carrière, les dîners d’affaires
avaient présenté le charme de la nouveauté associé au
22