L'avion noir

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« Le paquebot vient de traverser la première section du Canal, entre Port-Saïd et le grand lac Amer. Les passagers débutants demandent si l'étendue d'eau qui se déploie devant eux est enfin la mer Rouge, mais les anciens expliquent d'un air entendu et protecteur qu'il s'agit d'un réservoir pour alimenter le canal dans les années de sécheresse. »

Publié le : mercredi 1 janvier 1936
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EAN13 : 9782246768890
Nombre de pages : 212
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PREMIÈRE PARTIE
RETOUR AUX TERRES HOSTILES
I
« L'ENTREPRISE »
Le paquebot vient de traverser la première section du Canal, entre Port-Saïd et le grand lac Amer. Les passagers débutants demandent si l'étendue d'eau qui se déploie devant eux est enfin la mer Rouge, mais les anciens expliquent d'un air entendu et protecteur qu'il s'agit d'un réservoir pour alimenter le canal dans les années de sécheresse.
J'écoute toujours avec tristesse discourir ces érudits d'école primaire. Leurs boutades pouvaient prêter à rire il y a 50 ans alors qu'ils n'étaient qu'une infime minorité, mais aujourd'hui ils sont une majorité en qui la fausse instruction, incomplète et hâtive, a déformé le vieux bon sens du peuple français.
Cette masse rendue trop tôt omnipotente et affranchie sans transition par ceux qui ont manqué à leur devoir d'éducateur, des tutelles encore nécessaires, cette masse grisée d'illusions, va niveler l'humanité à sa hauteur et une fois de plus la civilisation va reculer.
Mais après tout, ces retours en arrière sont peut-être nécessaires, puisque de tout temps ils se sont produits...
Voilà pourquoi je ne puis pas rire en entendant professer les ignorants.
A l'horizon, une quantité de navires attendent et, après quelques instants, nous mouillons au milieu d'eux. Pourquoi cet arrêt ? La nouvelle circule : le Négus va passer sur un croiseur anglais, L'Entreprise.
Les autorités du Canal ont voulu éviter au souverain en fuite de croiser de trop près d'autres navires et le lac spacieux a été choisi pour permettre de prendre du champ au moment du croisement.
Le voilà. Il passe à deux ou trois encâblures d'un gros transport italien chargé de trois mille ouvriers et de colons destinés à l'Ethiopie.
Toute cette foule s'entasse du côté où va défiler le croiseur. Le navire donne de la bande sous le poids des grappes humaines juchées jusque dans les haubans et la mâture.
A toute vitesse, le croiseur arrive, fantôme de combats, silhouette grise que j'imagine surgissant des brumes, tous canons pointés, prêt à affronter la mort et à sombrer, plutôt que d'amener le pavillon national. Les marins, qu'ils soient anglais ou français, ne survivent pas à leur navire... Aussi ne puis-je m'empêcher de penser à ce commandant anglais portant à son bord un lâche qui a fui son poste de combat. Ce marin et tout son équipage subissent, probablement, une des plus cruelles épreuves imposées par le devoir.
A bord du cargo italien, tous ces hommes du peuple, ces trois mille travailleurs à peu près illettrés, ont-ils compris confusément tout cela? Leur esprit simple a-t-il senti la poignante réalité?...
Ce fut une minute sublime. Pas un cri, pas un coup de sifflet, pas un geste. Un silence de mort, où s'entendait seulement le bruit de l'eau, écrasa de mépris l'homme jaunâtre étendu sur la plage arrière, le visage caché par l'ombre du casque colonial.
Les marins anglais sont rangés le long du bord et semblent vouloir montrer par leur attitude de rigide discipline qu'ils sont là par obéissance. Et quand les deux pavillons ont terminé le salut, un cri formidable trois fois répété vient déferler comme une lame de fond : « Duce, Duce, Duce!... »
Le rideau de la plage arrière retombe alors et cache la pitoyable silhouette...
Tous à bord restons profondément émus de ce spectacle apparu avec la grandeur d'un symbole.
D'une part, Mussolini : la souveraineté du travail par l'égalité des devoirs — acclamé et invoqué comme une idole. D'autre part, le Négus chassé et haï par son peuple car il représente la tyrannie de l'argent dans une société féodale où tous, esclaves et serfs, travaillent pour une minorité oisive.
C'est l'avenir qui passe avec ce transport chargé d'ouvriers qui s'en vont chercher la vie en fécondant les terres vierges de l'Afrique par la seule force de leurs bras.
Ce vaisseau de guerre protégeant de ses canons le Négus et ses caisses d'or, c'est le passé.
II
LE TRAIN D'ADDIS
En débarquant à Djibouti, je me trouve entouré par une foule d'Ethiopiens, connus naguère à Diré-Daoua et à Addis. Tous accourent vers moi la main tendue, souriants, mais les yeux me regardent avec une profonde tristesse. Ils avaient suivi le Négus jusqu'ici, sans comprendre ce qu'il allait faire, ne pouvant imaginer la réalité.
Voici Ato Makonen, l'ancien directeur des douanes, un homme jeune — trente-cinq ans peut-être — le teint clair et de beaux traits réguliers où les marques de variole donnent au modelé de la face un caractère plus énergique où se corrige un peu l'apparente mollesse d'un embonpoint précoce.
Puis le Consul d'Ethiopie à Djibouti, Ato Andergué, celui-là même qui fut chargé, il y a trois ans, de me notifier mon expulsion. Garçon tout jeune, élevé un peu trop à la moderne, mais ayant gardé l'âme abyssine. Il me fait observer en riant à demi (car l'Ethiopien ne plaisante pas volontiers avec les manifestations du Destin) que le jour où Tafari s'embarqua pour l'exil était précisément l'anniversaire de celui où il me fit expulser.
Quand il comprit que le Négus partait sans esprit de retour, avec ses caisses de métal précieux — plus précieux pour cet homme cupide que l'honneur de sa race — il eut le courage de stigmatiser sa conduite devant tous ceux qui restaient comme lui dupes et humiliés.
Tandis que l'Empereur lui tendait sa main à baiser, il dit à haute voix :
— Je voudrais que cette main soit comme celle du cadavre pour me faire oublier à jamais ce que mes yeux voient aujourd'hui...
1.
Chacun alors soulagea son cœur en me racontant ce que, pendant toute sa vie, il a enduré, sous la tyrannie de cet usurpateur et, sous le coup de fouet de la honte infligée par la trahison et la lâcheté de leur ex-souverain, ils crient leur mépris et leur haine.
Cette flétrissure a tué tous les courages, brisé tous les ressorts et ces « pauvres enfants désormais sans père », comme disait il y a dix ans à ses soldats le vieil Apte Gorgis mourant2. Je sens que tous ces Ethiopiens acceptent la défaite comme le châtiment de leur coupable tolérance, leur punition de ne pas avoir eu le courage de jeter en bas du trône l'usurpateur qui les trahissait.
Le lendemain matin, je prends le train pour l'Ethiopie. Je suis seul voyageur, les Italiens n'accordant pas encore de visas pour la montée. Je dois cette faveur à mon précédent séjour en Somalia et à l'amitié dont m'honore le Maréchal Graziani qui sait combien j'ai hâte de revoir les arbres abandonnés de mon jardin d'Harrar. Bien que le train soit vide, une foule bariolée d'indigènes et d'Européens se presse sur le quai. Presque tous attendent leur tour pour mon-ter vers le pays qu'ils ont quitté dans un moment d'affolement.
Ils espèrent ce retour plus ardemment encore, maintenant qu'on semble n'être point pressé de le leur accorder.
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