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Javier Moro

L’Empereur
aux
mille conquêtes

roman

traduit de l’espagnol par Marianne Millon

 

 

 

 

 

 

Robert Laffont

 

 

Ce roman a obtenu le prix Planeta 2011,

décerné par un jury composé

d’Alberto Blecua, Ángeles Caso, Juan Eslava Galán, Pere Gimferrer,

Carmen Posadas, Carlos Pujol et Rosa Regàs.

 

 

 

 

Titre original : EL IMPERIO ERES TÚ

© Javier Moro, 2011

Portrait de l’archiduchesse Léopoldine d’Autriche, épouse de dom Pedro Ier empereur du Brésil par Josef Kreutzinger, Schloss Schonbrunn, Vienne, Autriche © The Bridgeman Art Library

Portrait de l’empereur du Brésil dom Pedro Ier par Jean-Baptiste Debret, c.1816, collection privée Photo © Christie’s Images/ The Bridgeman Art Library

Traduction française : Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2014

ISBN : 978-2-221-14557-9

En couverture : Panorama de Rio de Janeiro, gravure de Théodore du Moncel, vers 1860, d’après Adolphe d’Hastrel, Collection privée © The Stapleton Collection / The Bridgeman Art Library

(édition originale : ISBN 978-84-08-10482-7, Editorial Planeta, Diagonal, Barcelone)


 

 

À ma mère


 

 

Il suffit d’un instant pour faire un héros,

mais il faut une vie entière pour faire un homme.

Romain ROLLAND

 

 

 

 

Leur vie marqua l’histoire de deux continents.

Introduction

22 avril 1500

Ce fut le hasard qui mena l’amiral portugais Pedro Alvares Cabral sur la côte américaine. Les vents capricieux de l’Atlantique l’avaient détourné de sa route, celle de son prédécesseur Vasco de Gama, qui passait par le cap de Bonne Espérance pour s’achever en Inde. La traversée de Cabral fut dramatique car, au large de l’Afrique, un de ses bateaux disparut en mer avec cent cinquante marins dont on ne retrouva jamais la trace. L’inquiétant, dans ce naufrage, c’était que le navire avait coulé sans raison apparente, en l’absence de tempête. Ensuite, à la recherche de vents favorables pour gagner le cap de Bonne Espérance, le navigateur dériva vers l’ouest. L’équipage ne tarda pas à trouver à la surface de la mer des masses d’algues longues et filandreuses et à voir voler, dans le ciel, des oiseaux dodus. Au cours de l’après-midi, ils aperçurent la terre. Après avoir jeté l’ancre dans une splendide baie tropicale, Cabral envoya un officier explorer la plage et le fleuve. Dès qu’il eut foulé le sol, le Portugais se trouva nez à nez avec un groupe d’Indiens tupi qui lui jetaient des regards étonnés et plutôt méfiants. Il essaya de leur parler à distance, mais le bruit des vagues couvrait sa voix. L’homme eut alors l’idée de leur lancer une première casquette rouge, puis une seconde de lin qu’il portait, et enfin un chapeau noir. La réaction des Indiens se fit attendre pendant quelques secondes qui parurent éternelles. Quelques secondes d’une attente interminable avant la rencontre de deux groupes d’hommes, mais aussi de deux peuples, de deux continents, huit ans après l’arrivée des Espagnols en Amérique. Soudain, un premier indigène lança à l’attention de l’officier un collier de plumes de toucan, rouge et orange. Un second apparut derrière le rideau végétal pour lui offrir une branche couverted’une verroterie blanche qui ressemblait à des perles de verre. L’officier s’extasiaitdevant l’aspect de ces hommes : à demi nus, le corps barbouillé de teintures rouge et noire, la tête coiffée de huppes multicolores et les cheveux coupés à hauteur de la frange au-dessus des oreilles. Les femmes le fascinaient, même s’il était gêné par le spectacle cru qu’offraient « leurs parties génitales ».

À la tombée de la nuit, Cabral reçut deux indigènes au château d’arrière de son bateau. La lumière des torches rehaussait l’éclat de son collier doré, l’élégance de son uniforme et sa prestance. Assis dans un fauteuil volumineux et profond, un tapis sous les pieds, il fut très déçu que les Indiens ne lui accordent pas la moindre attention. Ils n’avaient manifestement pas de chef, ni même de hiérarchie. Les marins leur montrèrent une chèvre, mais ils restèrent indifférents. Puis on leur apporta une poule qui leur fit si peur qu’ils refusèrent de la prendre dans leurs mains. On leur présenta du pain, du poisson bouilli, des pâtisseries, du miel, des figues séchées... mais ils n’y touchèrent pas, ou au mieux, recrachèrent ce qu’ils avaient goûté.

Sur le bateau, seuls les objets d’or et d’argent impressionnèrent finalement les Indiens. Le lendemain, ils désignèrent la terre de la main pour indiquer qu’il y avait là-bas aussi de l’or et de l’argent. Ce message ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd : Cabral décida sur-le-champ de débarquer deux prisonniers qu’il avait à bord, condamnés à mort à Lisbonne, pour apprendre la langue et les coutumes des autochtones. Ce fut un moment tragique dans l’histoire de la découverte, car les Indiens ne voulaient pas de ces deux intrus, et les prisonniers ne souhaitaient pas davantage rester parmi eux, à la merci de l’inconnu. Mais l’amiral se montra inflexible. La flotte qu’il commandait repartit pour l’Inde, laissant les deux malheureux en pleurs sur la plage. Il prenait ainsi possession de cette terre pour le Portugal, et plantait le germe d’un nouveau pays-continent. En fait, le premier à le découvrir avait été l’Espagnol Vicente Yánez Pinzón, qui, un mois et demi avant l’arrivée de Cabral, fut le premier Européen à gagner la côte de Pernambouc et à explorer l’embouchure de l’Amazone. Cependant, en vertu du traité de Tordesillas de 1494 qui partageait ce territoire entre l’Espagne et le Portugal, Pinzón ne pouvait le réclamer au nom de la couronne espagnole. Le nom de Brésil viendrait plus tard, auXVesiècle, quand les premiers colons se mirent à exporter un arbre utilisé par les indigènes pour concocter leurs teintures et peindre leur corps de la façon qui avait tant fasciné l’officier portugais, et qu’ils appelèrent pau-brasil1, car il s’en dégage une couleur rougeâtre quand on le fait bouillir, évoquant des flammes ou les braises du charbon incandescent. « Terra do pau-brasil » deviendrait par la suite « Brésil ».

 

 

1. « Bois de braise ». Toutes les notes sont de la traductrice, sauf mention contraire.

Première partie

Ceux qui courent par les mers ne changent que le ciel
au-dessus de leur tête ; ils ne changent pas d’âme.

HORACE

1.

Rio de Janeiro, 1816

Pedro de Bragance et Bourbon venait d’avoir dix-huit ans et il était amoureux. Mince, le jeune homme aux grands yeux noirs et brillants offrait un regard languide. Ses boucles châtain encadraient un visage hâlé par la vie au grand air, éclairé par un immuable sourire. C’était un adolescent impulsif, doué pour l’exercice physique. Sans être très imposant, il paraissait plus grand que sa taille. La cour conventionnelle et féodale du Brésil le considérait comme un prince excentrique, car il se baignait nu sur la plage, comptait pour amis les menuisiers du palais, et aimait travailler de ses mains alors que de tels travaux étaient réservés aux esclaves. Il savait entraver les poulains et ferrer les chevaux mieux que quiconque. Il aimait chasser avec son frère Miguel, son cadet de quatre ans, tirer sur les caïmans qui se risquaient à faire la sieste dans un bras du fleuve, ou traquer jaguars et cerfs jusqu’à la forêt vierge dense et opaque qui s’étendait aux abords de Rio de Janeiro. Plus petit et robuste, Miguel avait les yeux légèrement globuleux – leur lien de parenté n’apparaissait en rien évident.

Les courtisans, qui avaient toujours été la cible préférée de leurs mauvais tours, ne lésinaient sur aucun qualificatif pour les décrire : « canailles, « fainéants », « fripouilles », « coquins », « sacripants », etc. Un jour, l’amiral de l’escadre britannique leur offrit deux canons de bronze miniatures montés sur leurs affûts. Des heures durant, les garçons tirèrent dans les jambes de toute personne du palais qui empruntait le couloir devant leur chambre. Plus d’un courtisan fut victime de brûlures aux mollets. Jamais, ni les domestiques ni leurs propres parents ne découvrirent d’où ils tenaient la poudre. Autant Pedro assumait ses responsabilités, autant Miguel se montrait fuyant et menteur. Il se cachait toujours derrière son grand frère, pour qui il éprouvait un mélange d’admiration et de jalousie. Non content d’être l’aîné, Pedro réussissait tout ce qu’il entreprenait. Sans le moindre espoir d’accéder au trône puisqu’il venait bien après lui dans l’ordre de succession, Miguel ne réfrénait aucun de ses élans malicieux : il entraînait des chiens à attaquer les visiteurs et il se révélait rancunier, orgueilleux et tyrannique avec les serviteurs.

Tous deux aimaient les jeux violents. Adolescents, ils terrorisaient le voisinage par leurs courses d’attelages sur les nouvelles routes du royaume. Au risque de perdre l’équilibre et d’être éjectés, ils allaient comme des fous, faisant même s’entrechoquer leurs roues pour se renverser l’un l’autre, piquant les chevaux sans prendre garde aux passants, écrasant les étals de fruits, couvrant les gens de boue et épuisant leur monture. Ils sortirent miraculeusement indemnes de plusieurs accidents. La frayeur passée, ils recommençaient, car le frisson du risque était leur oxygène. Pedro remportait invariablement la victoire, ce qui provoquait la colère de Miguel.

— C’est normal que ce soit moi qui gagne, lui disait-il pour le consoler. Tu es plus jeune. Attends un peu et tu verras, un jour, tu me battras.

Mais Miguel détestait se l’entendre rappeler. Son vœu le plus cher, qui deviendrait une obsession à l’âge adulte, était de battre Pedro.

Dans l’enfance, dès qu’ils parvenaient à déjouer la vigilance des précepteurs et des domestiques, ils partaient se perdre dans l’immense parc du palais de Saint-Christophe, siège de la monarchie portugaise transférée au Brésil, à cinq kilomètres du centre de Rio de Janeiro. Ils jouaient à cache-cache, grimpaient aux palmiers et cueillaient des noix de coco fraîches qu’ils fracassaient ensuite à coups de pierre pour en boire le lait. Parfois, ils croisaient un chasseur qui apportait un léopard vivant ou des singes au pelage surprenant et aux yeux exorbités, qu’ils allaient admirer à travers les barreaux de leurs cages. Mais ce qu’ils préféraient, c’était jouer à la guerre, sans se douter qu’ils devraient un jour s’en livrer une pour de vrai. Dans la forêt environnante, chacun commandait sa propre armée d’enfants-esclaves. Ils s’affrontaient lors de batailles impitoyables avec des couteaux, des bâtons, des cailloux, des lance-pierres et des frondes. L’acharnement dont ils faisaient preuve était hallucinant au regard de l’âge des combattants, et le nombre de blessés, très élevé. Après des corps-à-corps féroces, les uns écopaient d’une plaie à la tête, le sang ruisselait sur les peaux noires, les autres de fractures au bras ou de plaies à l’abdomen. Certains perdaient connaissance suite à des coups sur le crâne, tandis que Pedro et Miguel, dans leur rôle de généraux, donnaient les ordres, déployaient leurs troupes, haranguaient leurs petits soldats et les galvanisaient quand ils les voyaient faiblir. Les armées de Pedro remportaient toujours la victoire, au grand découragement du jeune Miguel, lequel n’hésitait pas à punir durement ses soldats-esclaves, qu’il rendait toujours responsables de la défaite. Ce jeu cruel prit fin le jour où Miguel blessa grièvement l’un d’entre eux. Les précepteurs royaux intervinrent et s’employèrent à dissoudre ces armées enfantines.

Les deux frères avaient grandi livrés à eux-mêmes, dans un environnement familial qui n’accordait qu’une importance relative au savoir et à la culture, où c’était la chose la plus naturelle du monde que le fils d’un Blanc ou d’un créole ait sa propre esclave sexuelle, où l’on voyait d’un bon œil que les jeunes gens frayent tôt avec des femmes, qu’ils déflorent les jeunes filles et qu’ils usent de gestes et de paroles obscènes pour ne pas être traités d’efféminés. Cela valait pour toute la pyramide sociale, du peuple à la Cour.

Avant d’arriver au Brésil, quand ils vivaient encore au palais où ils étaient nés, à Queluz, près de Lisbonne, les domestiques brésiliennes, avec leur peau couleur cannelle et leur impudeur, avaient amplement contribué à l’éveil de leurs sens. Les servantes qui, dans son enfance, lavaient le linge de Pedro, l’habillaient et le paraient de ses plus beaux atours les jours de fête avaient été victimes de sa sexualité précoce. Rosa, la naine brésilienne qui était devenue la mascotte de sa grand-mère, la reine María, lui laissait passer la main entre ses cuisses quand il n’y avait personne aux alentours.

Ils avaient beau se dérober, autant que possible, aux obligations liées à leur condition de princes, ils devaient toutefois assister aux cérémonies officielles. Ils s’y ennuyaient tous les deux, même si Pedro les supportait mieux. Il imitait son père et tendait la main pour recevoir les baisers des adultes révérencieux, mais malheur au gamin qui s’approchait, car il la levait alors brusquement et lui en assenait un coup sec sur le menton. Puis il riait sous cape, voyant les parents emmener leur rejeton stupéfait afin d’éviter un esclandre.

On l’appelait dom Pedro depuis qu’il avait atteint l’âge de raison. En sa qualité de cadet, il n’avait pas vocation à devenir l’héritier, rôle qui incombait à son frère aîné, Antonio. Un jour, dans son extrême jeunesse, Pedro fut témoin d’une grande agitation : il vit pleurer sa mère, et son père invoquer, le poing levé vers le ciel, la malédiction des Bragance, une légende qui datait de plusieurs siècles, lorsque le roi du Portugal avait renvoyé à coups de pied un moine franciscain qui lui demandait l’aumône. En guise de représailles, le moine jura que jamais un premier-né des Bragance ne vivrait assez longtemps pour monter sur le trône. Et la malédiction frappait chaque génération, l’une après l’autre, avec une précision terrifiante. À travers une baie vitrée du palais de Queluz, le jeune Pedro vit s’éloigner sur l’allée bordée de cyprès un cortège de gens vêtus de noir, mené par des courtisans qui portaient sur leurs épaules un petit cercueil blanc. On lui expliqua que dans cette boîte, son frère aîné partait droit au ciel. Il était mort des fièvres à l’âge de six ans. Au palais, on n’entendait que le hurlement désespéré de sa grand-mère, la reine María, sénile. Plus tard, au retour des membres du cortège, une fois le calme revenu, des bras puissants le soulevèrent de terre. C’était sa nourrice, la tête recouverte d’une mantille noire et les yeux rougis ; elle le regarda droit dans les yeux, lui qui ressemblait tant à son frère disparu, et lui dit : « Pedro, maintenant c’est toi qui, un jour, seras roi. »

Et sa vie changea. Son père n’avait pas cherché à lui offrir une instruction plus importante qu’il n’en avait reçu lui-même en tant que second dans la lignée. Autant dire limitée. Selon le raisonnement de l’époque, à quoi bon doter un enfant de notions d’histoire, de géographie ou de l’art de gouverner, s’il ne devait pas régner ?

Trente ans plus tôt, dom João n’avait pas reçu lui non plus une instruction très soignée, car le pouvoir devait revenir à son frère José, jeune homme fringant, intelligent, au caractère décidé et indépendant – lequel José ne put échapper à la malédiction et mourut à vingt-cinq ans. Accompagné de son épouse Carlota Joaquina, dom João se vit catapulté en première ligne, celle de prince et futur héritier du trône. Elle était heureuse car elle avait de l’ambition, mais pas lui. Plus tard, dom João, dit « le Clément », exerça la régence quand la reine María fut déclarée inapte à gouverner pour aliénation mentale, mais il s’exécuta à contrecœur. Confronté à des responsabilités qu’il ne s’était jamais senti prêt à assumer et qu’il n’avait jamais souhaitées, il fut pris de panique. C’était un homme indécis, timide, indolent, peureux. Il n’avait jamais témoigné d’intérêt particulier pour les lettres ou les sciences, pas davantage pour le pouvoir. Il écrivait mal, faisait des fautes d’orthographe et de syntaxe. Il avait toujours vécu en compagnie de moines et, dans le fond, il leur ressemblait. Amateur de musique sacrée, il avait pour principal vice la gloutonnerie, et s’il aimait la chasse dans sa jeunesse, c’était uniquement pour se gaver à loisir de viande de cerf.

À la mort de son fils aîné, dom João voulut rattraper le temps perdu avec Pedro et lui désigna un précepteur qui eut beaucoup de mal à capter l’attention de cet enfant fort peu accoutumé à l’étude. Au Brésil, il continua à donner à son fils de bons maîtres, des hommes tels que Fray Antonio de Arrábida, confesseur et précepteur de religion, homme cultivé et pieux, qui sut inculquer à Pedro un certain respect des humanités. Ou João Rademaker, diplomate d’origine hollandaise qui parlait presque toutes les langues européennes et qui lui avait enseigné des rudiments de mathématiques, logique, histoire, géographie et économie politique. Mais aucun des deux n’eut de réel ascendant sur son esprit insoumis, aucun ne déposa en lui son empreinte. Comment auraient-ils pu, avec jamais plus de deux heures de travail par jour ? L’effort de concentration épuisait mentalement l’enfant. Quand une leçon l’ennuyait, il laissait son professeur planté là. Tout simplement. Il se rendait aux écuries royales pour y dompter ses poulains et faisait claquer son gros fouet de charretier en donnant des ordres aux esclaves. La fréquentation des gens du peuple lui permit très vite de dépasser son sentiment d’être quelqu’un d’exceptionnel. Ouvert et alerte, il se délectait des plaisanteries salaces qu’il entendait dans les écuries, dans les rues et sur les places, et aimait se rendre dans les tavernes que fréquentaient peu les Européens. Sous une cape et un chapeau à large bord, il se faisait passer pour un Pauliste1 afin de boire, jouer, chanter, pincer le berimbao2 ou jouer du marimba3. Dans les bouges, on se divertissait en dansant le lundu angolais, précurseur impudique de la samba, que l’Église avait interdit car il commençait par une « invitation à la danse » au cours de laquelle l’homme et la femme frottaient leur nombril l’un contre l’autre. Et puis il se baignait nu. Un jour, surpris par un groupe de dames de la Cour, il éclata d’un rire sonore mais, loin de se couvrir, il se campa devant elles d’un air provocateur et leur exhiba sa virilité avec une insolence teintée d’orgueil.

Comme son père le grondait rarement, il resta indiscipliné. Le roi agissait non seulement par faiblesse, ou parce qu’il était accaparé par les affaires de l’État, mais aussi parce qu’il savait que Pedro souffrait d’un mal qu’il avait hérité du côté espagnol de sa mère. Ce mal ne s’était manifesté qu’une fois, d’une façon bénigne, un jour où son père l’avait réprimandé pour s’être mal tenu à la messe. L’enfant garda quelques secondes les yeux révulsés, en proie à des convulsions, un filet de salive coulant à la commissure des lèvres. Dom João n’eut pas besoin de médecin pour deviner la nature de ce mal : l’épilepsie était une vieille amie de la famille. La crise avait été sans gravité, mais on savait qu’il s’agissait d’une maladie incurable, et qu’elle reviendrait, tôt ou tard. Le roi João pensait qu’il n’était pas bon de contredire l’enfant, de s’opposer à lui ou de l’énerver. Il avait appris qu’on évitait de punir Napoléon dans son enfance depuis le jour où, obligé de manger à genoux, il avait été pris d’une crise d’épilepsie. L’entourage de dom Pedro savait que ce n’était pas grave et que l’on pouvait vivre avec ce mal. Ne disait-on pas que Socrate, lui-même, en était atteint ? Que Napoléon avait des crises les jours de grande tension ? Toujours est-il que Pedro jouissait pour cette raison d’une liberté inhabituelle.

Il avait hérité de son père une intelligence subtile, une bonté naturelle, un certain sens de la survie, de l’économie et le goût de la musique. Il jouait de la clarinette, de la flûte, du clavecin et un peu de violon. Il tenait de sa mère espagnole, Carlota Joaquina, fille de Charles IV, la passion des chevaux, un esprit très indépendant, un caractère bouillonnant et un appétit insatiable pour les aventures amoureuses : domestiques noires ou filles des hauts fonctionnaires de la Cour, toutes étaient exposées à ses audaces quand il rentrait de la chasse. Toutefois, il les laissait tranquilles ces derniers temps, car il se rendait régulièrement à la ville pour y voir la jeune fille qui lui ôtait le sommeil. Il n’aurait jamais imaginé que son cœur battrait ainsi avant que son regard se pose, pour la première fois, sur cette ballerine française qui dansait avec tant de grâce au Théâtre royal de Rio de Janeiro. Du haut de son jeune âge, il se croyait aguerri en matière de femmes – sans avoir jamais connu la blessure de l’amour.

 

 

1. Habitant de São Paulo.

2. Arc musical à corde.

3. Instrument à percussion.

2.

Un soir, à la taverne La Corneta de la rue Violas, il rencontra celui qui allait devenir, pour la vie, son meilleur ami. Vêtu à la manière des habitants de São Paulo – les Paulistes réputés pour leur esprit d’indépendance –, et accompagné de deux garçons d’écurie du palais, il écoutait le duo à la guitare de deux cariocas natifs de Rio de Janeiro. Les musiciens se disputaient les applaudissements du public, improvisant des vers sur la mélodie. L’un, un Noir dégingandé, reconnut sans doute le prince, car il lui chanta des vers irrévérencieux qui déclenchèrent les rires de la salle mais la colère de Pedro.

— Je suis le prince héritier, lança-t-il en ôtant sa cape avant d’ordonner à son compagnon : Sus après lui ! Donne à ce Noir ce qu’il mérite !

Mais le guitariste fuyait déjà avec la plupart des hommes, tandis que les femmes se cachaient sous les tables pour éviter d’être écrasées dans le mouvement de foule.

L’un de ceux qui avaient raillé le prince adolescent resta sur place, l’air crâne. C’était un Portugais âgé d’environ vingt-cinq ans, avec sur le crâne une sorte de bonnet. Le garçon d’écurie de Pedro se jeta sur lui en brandissant son bâton, mais en une esquive, l’autre l’empoigna au collet et le jeta à terre. Puis il le saisit par le col et le pantalon tel un pantin, le souleva et le porta jusqu’à l’arrière de l’établissement avant de le balancer dans la cour. Puis, s’adressant au prince en fureur, l’homme retira son bonnet et exécuta une profonde révérence, décrivant un arc avec son couvre-chef et dit avec l’esquisse d’un sourire : « Francisco Gomes da Silva, pour servir Votre Altesse. » Surpris par ce comportement, Pedro éclata de rire :

— Quel drôle de type !