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l'empreinte de l'ombre

De
323 pages
Depuis ce terrible accident, Pierre perd la mémoire. Il rencontre David, qui ressemble étrangement à son fils disparu. Les souvenirs de chacun se mélangent,les identités vacillent. Peu à peu, David ressuscite le fils absent et glisse dans un passé trouble où les apparences sont trompeuses. Les pièces du puzzle s'assemblent jusq'à la découverte de l'impensable...
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2 Titre

L’Empreinte de l’ombre

3

Titre
Christophe Ly
L’Empreinte de l’ombre

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8486-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748184860 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8487-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748184877 (livre numérique)
6





. .
8 l’empreinte de l’ombre






Tonnerre sur un champ
Une branche foudroyée
Les racines pleurent des larmes avalées par la
mer

Hier, je suis retourné là-bas. J’ai trouvé
l ‘appartement presque inchangé. Juste un peu
plus de carafes précieusement exposées, juste
un peu plus d’ordre et de couleurs arrangées. Je
ne savais pas où m’asseoir. Les murs que j‘avais
peints couleur soleil n’éclairaient plus qu’un
espace étrangement vide. Le parterre fleuri de la
nappe peinait à éclore. Je ne savais pas ce que je
faisais là, juste cette nécessité de conclure une
histoire, de poser un point à la fin d’une phrase
un peu trop longue. Je n’arrivais pas à me
défaire de cette habitude que j’avais prise. Une
sorte de complaisance pour éviter la culpabilité,
se quitter en bons termes, ne pas être haï. C’est
lui qui m’avait appelé, il voulait me montrer
quelque chose. Il m’attendait, le regard
impatient, maîtrisant à peine son excitation, et
je le laissais faire. Comme un amant
expérimenté, il a laissé durer les préliminaires. Il
a fait chauffer de l’eau pour un thé, préparant
9 L’Empreinte de l’ombre
soigneusement la théière en porcelaine blanche,
l’ébouillantant, me laissant choisir entre une
dizaine de thés dont j’ignorais le goût et
souvent jusqu’à l’existence, une collection parmi
les autres. Ce qui voulait paraître comme un
certain raffinement, un mode de vie travaillé
jusque dans les plus infimes détails. J’avais fini
par le classer dans les Pd chics, de ceux qui
lisent Nadine de Rotschild en cachette et
s’appliquent à faire de leur vie une œuvre de
bon goût. Vêtements griffés d’élégance
surannée, chaussures cirées jusqu’à l’éclat,
décoration de magazine glacé d’ostentation
achetée au Conran-shop, et culture parcellaire
puisée dans cinérama.

L’infusette, petite boule métallique qu’il
remplit gracieusement des précieuses feuilles
séchées et entortillées sur elle-même avant de
replacer la boîte métallique dans la rangée
alignée au cordeau dont il l’avait sortie. Choisir
deux mugs de couleur crème et un miel ambré.
Tout installer sur un plateau, et, courtoisement,
après nous être assis confortablement, me poser
des questions sans intérêt à propos des
dernières semaines. Il était agité et ne
m’écoutait pas. Il disait « Ah oui ! » et
enchaînait avec une question qui n’avait rien à
voir. L’appartement tout entier semblait pris
d’une effervescence insensée. Peu à peu, cette
10 L’’Empreinte de l’ombre
électricité me gagnait. Le détachement que
j’affichais, par pure contenance, m’avait quitté.
Je lui disais « Alors ? », et il faisait semblant de
ne pas m’entendre. Je crois qu’il voulait
véritablement faire durer le plaisir, comme s’il
s’agissait d’une étreinte voilée, une étreinte
oubliée.
Enfin, il l’a sorti ! C’était un grand rouleau de
papier un peu jaune retenu par deux gros
élastiques. Fiévreusement, il a fait rouler les
élastiques qui se sont rétractés dans un
claquement sec. Puis, dans un lent cérémonial, il
a déroulé la feuille de papier artificiellement
jaunie. C’était un grand arbre qui pouvait
ressembler à un chêne. Un arbre désespérément
symétrique. Deux grosses branches partaient du
tronc, chacune se ramifiait en deux, puis encore
en deux et ainsi de suite. À chaque ramification
qui formait comme des cuisses écartées ; il y
avait une petite case avec un nom à l’intérieur
écrit soigneusement à la plume. Quelques-unes,
les plus éloignées étaient encore vides. Lui, tout
excité, expliquait et commentait chacune des
cases avec une voix empreinte de délectation,
goûtant chacun des noms qu’il prononçait : à
droite, la branche du père, à gauche, la branche
de la mère. Toute sa famille était là, perchée sur
un arbre, une volée de corbeaux.
Je n’écoutais déjà plus, ne voyant que les
cases vides, des feuilles sans nervures,
11 L’Empreinte de l’ombre
désespérément asséchées de toute sève. Des
trous béants et obscènes. Des gueules ouvertes
qui m’aspiraient pour me dévorer, des
mâchoires prêtes à déchirer. Je luttais contre le
vertige et la nausée. Là-dedans, quelque chose
chutait et m’entraînait. Ça hurlait déjà,
empêchant toute espèce de fuite, et là dans la
poitrine, ça commençait sérieusement à serrer.
Toutes les alvéoles de mes poumons fanaient
une à une, inexorablement. L’air autour de moi
se déprimait. Les murs se refermaient comme
un étau. Je bus mon thé d’un trait, me brûlant
les lèvres et la langue pour une autre douleur,
bien plus supportable que le vide qui
s’épanchait en moi. Je pris congé
maladroitement, me souvenant brusquement
d’un rendez-vous oublié. Je suis sûr qu’il n’en
crut rien. Il me laissa partir, l’air contrit sans
essayer de me retenir. Je promis de l’appeler et
tournais les talons pour dévaler les cinq étages,
quatre à quatre sans prendre l’ascenseur qui
m’aurait achevé. J’allais jusqu’à ma voiture,
titubant à moitié, essayant vainement de fuir ce
qui m’avait déjà rattrapé. Ce n’est qu’au volant
que j’éclatais enfin en sanglots, libérant la boue
qui obstruait ma poitrine. Mes phalanges
blanchissaient sur le volant de bakélite noire. Je
sombrais, parcouru de spasmes, le corps tout
entier pris par l’orage. Une pluie de larmes
sèches sur un sol de silence. Un désert sans
12 L’’Empreinte de l’ombre
arbres, juste quelques branches abandonnées,
pourrissantes.

J’ai démarré pour rouler jusqu’à la plage. La
mer et le vent, comme un refuge. Malgré le
froid, j’ai ouvert mon blouson pour m’enivrer
du vent violent porteur d’embruns. Mes
lunettes se couvraient d’une pellicule blanche et
mes lèvres ouvertes aspiraient goulûment l’air et
le sel, comblant le vide. L’arbre de mes
poumons, mon arbre intérieur, reprenait vie et
se déployait à nouveau, avide de cet air iodé. Je
pouvais sentir les branches se gonfler et former
de nouvelles pousses, des bourgeons fragiles
pour accueillir. Je tremblais de froid, mais c’était
une sensation rassurante, purement physique
qui n’avait rien à voir avec les émotions. La
sensation d’être simplement vivant. La
sensation d’avoir survécu encore une fois. Je
suis resté là un moment. Je n’avais pas envie de
rentrer chez moi pour tourner en rond jusqu’à
la nuit.

Les gargotes de la plage étaient ouvertes
depuis quelques jours. Il n’y avait pas de
nouvelles enseignes. Depuis, le changement de
mairie, elles poussaient tous les printemps pour
disparaître à l’automne, comme les feuilles des
arbres. Notre nouveau maire avait réglementé
les droits et il n’y avait plus aucune anarchie.
13 L’Empreinte de l’ombre
Les containers arrangés s’alignaient gentiment,
bleus et blancs, assortis au pavillon bleu,
symbole ostentatoire de la qualité des eaux et
des infrastructures. Le bleu royal à la place du
rouge coco. Bizarrement malgré cette
injonction uniforme, il subsistait une hiérarchie.
Les restaurants les plus populaires se trouvaient
près du parking. Plus on se rapprochait de
Sainte Adresse, plus les lieux devenaient chics.
Les saucisses frites prises au comptoir laissaient
la place aux moules frites qui laissaient elle-
même la place aux salades exotiques dégustées
dans une ambiance musicale pseudo cubaine.
J’optais pour « Le grand Bleu », à mi-chemin.
Tables et fauteuils en teck, derrière un mur vitré
permettant de goûter le spectacle à l’abri des
intempéries. Il y avait peu de consommateurs
en ce début de saison. Je savourais lentement
ma bière au son des Caracas qui me berçait
doucement. La quiétude revenait. Devant mes
yeux, toute une faune s’agitait sur la promenade.
Des joggers de tout calibre transpirants leurs
graisses et leurs excès dans des K-Way, des
chiens accompagnés de leur maître, des amants
serrés l’un contre l’autre pour avoir plus chaud
ou pour ne pas se perdre. À l’horizon, le soleil
illuminait la mer de son sang avant de
s’éteindre.
14 l’empreinte de l’ombre






Dans la lumière d’un mouvement,
Les corps se diluent
Danse

Dimanche matin. Je file à la campagne
retrouver Jeanne pour la journée. À mon
arrivée, elle m’embrasse chaleureusement et me
montre avec amour son jardin qui s’éveille. Il y
a déjà des fleurs partout, de toutes les couleurs.
Un jardin de curé savamment arrangé. Il fait
presque chaud et je dresse la table dehors tandis
que Jeanne s’affaire aux fourneaux. Elle me
parle de la cuisine, à travers la fenêtre ouverte et
la plupart des mots m’échappent, mais ce n’est
pas grave, car je les retrouverais un peu plus
tard dans la journée.

C’est un drôle de couple que nous formons
depuis toutes ces années. Je la vois encore.
C’était en Auvergne. Un stage d’une semaine à
l’été finissant. Une grange restaurée et
aménagée en studio à danser avec un plancher
de pin clair où il faisait bon s’allonger pour
étirer nos membres endoloris du travail d’hier.
Des corps bétonnés par une trop grande
15 L’Empreinte de l’ombre
sollicitation, un mouvement inconnu trop
répété et qui peinaient à s’éveiller, révoltés par
ce traitement de chien. Elle, si diaphane et frêle
que j’aurais pu danser avec elle sans la voir.
Mais ses yeux, si noirs si profonds qu’un abyme,
perçant la chair blanche. Saisi. Pris dans un rail,
appuyé sur le regard tandis que les deux corps
libérés ondulent, se rencontrent et se défont.
Les autres autour de nous qui disparaissent
dans nos pieds et le décor qui s’estompe pour
ouvrir l’espace sur un horizon infini. Touchés
par la grâce du mouvement en devenir, de la
pensée qui se dilue pour laisser place à La
Danse. Cet instant où les êtres sont au plus nu,
déshabillés de tout le carcan des convenances.
Et ce lien qui naît et dont on sait déjà qu’il ne se
rompra jamais, fruit de la communion d’une
extase, d’une jouissance primale. Une rencontre
qui s’est poursuivie par des mots noircit sur de
longues pages. Une correspondance lumineuse,
teintée d’ombre et qui nous aidait à avancer
dans les moments pénibles. Chaque lettre de
Jeanne me donnait du bonheur pour des jours,
jusqu’à la prochaine. Les mots dansaient.

Après une passe difficile, Jeanne a décidé de
fuir Paris et de s’installer à la campagne pour
ouvrir un atelier de modelage et de peinture,
passion qu’elle avait toujours entretenue en
marge de la danse qu’elle avait abandonnée
16 L’Empreinte de l’ombre
pour un emploi beaucoup moins poétique, mais
qui avait le mérite de laisser son corps blessé
tranquille. C’était une décision compliquée, car
elle quittait un poste important et bien
rémunéré pour l’inconnu.

Lorsque j’ai visité cette maison pour la
première fois, j’ai su immédiatement qu’elle lui
était destinée. C’était un jour de printemps
comme aujourd’hui. Le soleil éclairait les
tomettes rouges, les fenêtres traversées de
lumière s’encadraient sur le mur blanchi à la
chaux. Les pièces, séparées par des portes aux
encadrements en ogive, de même que les
poutres, imprégnaient à l’ensemble une
atmosphère religieuse, celle qui avait baigné
notre rencontre dans la grange, des années plus
tôt. Nous apprîmes après qu’il s’agissait de
l’ancienne chapelle d’un domaine qui n’existait
plus depuis longtemps. Les propriétaires
précédents avaient rénové la maison en
conservant son identité. Trois mois plus tard,
j’aidais Jeanne à emménager dans sa nouvelle
vie. En peu de temps, elle s’était fait une petite
clientèle et parcourait la campagne pour donner
des ateliers dans les écoles communales ou les
salles des fêtes des villages avoisinants. Elle
vivait de peu, mais était si riche.

17 L’Empreinte de l’ombre
Aujourd’hui, Jeanne rayonne, elle a
apprivoisé le temps. La tarte aux légumes est
délicieuse, le vin simplement bon. Une grande
partie de la conversation est consacrée à ce
travail dont nous partageons les modalités.
L’accompagnement par la création. Seuls, les
moyens changent : la terre et la peinture pour
Jeanne, la danse pour moi, dont je ne peux
m’échapper, hypnotisé par l’illusion du corps en
mouvement. Elle souhaite des conseils à propos
d’un homme qui fréquente son atelier, Pierre.
C’est un drôle de bonhomme qui souffre de
pertes de mémoire. Bizarrement, elle en parle
presque comme d’un ami, avec affection. Il se
renferme de plus en plus sur lui-même, il est
triste et Jeanne craint qu’il ne finisse par
abandonner le travail. Ses productions se
délitent. Je propose à Jeanne d’organiser une
séance ou je pourrais intervenir. Cela me
permettra peut-être de lui donner un avis, ou de
me mettre en retrait pour une meilleure
position d’observation. Ce sera aussi l’occasion
d’un nouveau partage. Nous concluons d’une
date, dans trois semaines.

Je quitte Jeanne à la nuit tombante. Dans la
voiture qui me ramène au Havre, Pierre
s’insinue dans mes pensées, comme s’il m’était
familier. Elle l’a évoquée à plusieurs reprises
dans la journée et j’ai appris depuis longtemps
18 L’Empreinte de l’ombre
qu’il n’y a jamais de hasard avec Jeanne. Les
événements s’imposent à nous et changent
notre vie avant même que nous nous en
apercevions.
19 l’empreinte de l’ombre






Dans la moiteur de la sueur
Les corps s’étreignent et se cherchent
Chute

L’arrivée au Havre me prend à la gorge
comme à chaque fois. Si on peut s’habituer au
spectacle dantesque du métal érigé, du
labyrinthe de tuyaux enlacés qui se déploient sur
des kilomètres carrés qui longent l’autoroute,
on ne s’habitue jamais à l’émanation acre des
fumées rejetées, qui semblent toujours un peu
plus abondantes le dimanche après une journée
à la campagne. Cette odeur d’huile chaude et de
soufre qui se colle aux cheveux et à la peau,
bouche les pores d’une humeur graisseuse, une
odeur qui racle autant la gorge qu’une brune
sans filtre fumée à jeun, le parfum de l’enfer.
Pourtant, je garde une image onirique de ces
endroits que j’ai fréquentés. Surtout la nuit. Des
petites villes désertées où je circulais à vélo pour
aller déposer un échantillon, vérifier un
manomètre, ouvrir une vanne, en fermer une
autre. Chacune des unités de production,
disséminées dans l’usine, s’étendait en toile
d’araignée tridimensionnelle. Des jungles aux
21 L’Empreinte de l’ombre
arbres de métal diffusant une lumière froide,
réchauffée de nuages de vapeur pétaradants.
Les pompes acheminaient les liquides d’un bac
à un autre en ronflant. Des petites villes
assourdissantes de torchères et de compresseurs
qui vrombissent. Des petites villes de nuit entre
hommes, pétris de foot, de télé, de femmes
putes et d’étrangers sales et indésirables. Des
petites villes à la conscience étriquée que j’ai
quittées sans un regret.

Sans réfléchir, j’oblique vers le « Quai
Ouest ». Un bar d’étreintes viriles et de baisers
furtifs, un bar aux rencontres improbables. Un
prêt à consommer où l’on choisit, où l’on est
choisi. Cela ne tarde pas. Il est entré si
discrètement que je ne l’ai pas vu d’abord, un
fauve. Quelques instants plus tard, une lame
agile se glisse entre mes deux omoplates. Je me
retourne pour affronter le regard de celui que je
découvre. Il est beau, doit avoir mon âge, les
cheveux coupés courts sans être ras, vêtu d’un
simple tee-shirt gris qui ne masque rien de ses
pectoraux dessinés et de son ventre plat, des
muscles longs, pas trop gros, naturels sans
ostentation, un sourire éclairé et engageant,
accroché au visage. Il a un regard incisif, qu’il
ne prend même pas la peine de détourner, un
regard sans pudeur. Il n’attend pas cinq minutes
pour venir à ma table. Un simple frémissement
22 L’Empreinte de l’ombre
des lèvres est pour lui une invitation. C’est un
prédateur aux canines acérées. Le ton badin de
la conversation ne dissimule pas le désir qui le
traverse. Son corps imperceptiblement
s’approche et fait des tentatives. La console
nous sépare encore. Profitant d’un déplacement
accessoire, je donne le premier baiser qu’il avale
aussitôt. Sa bouche entrouverte laisse pointer
une langue agile au goût sucré. Exploration.
Domination, abandon, surprise. Je chute
lentement sans m’en apercevoir et mes doigts
s’accrochent aux poils soyeux pour ne pas
glisser complètement.

Plus tard la conversation des corps se
poursuit dans la discrétion de la lumière et des
regards. Sa voix distille un bain sonore
enveloppant. Ses mots tissent un maillage serré
dans lequel je me perds. Des mots caresses, des
mots aiguilles. Certains consommateurs nous
regardent à la dérobée, avec envie, ne
présageant pas de l’orage qui monte et du
déchirement qui s’annonce déjà, ne voyant que
deux hommes étreints, dissous dans un
environnement qui n’existe plus pour eux. Ce
soir, nous irons chez moi.

Dans la voiture, il a un nom insensé et un
deuxième prénom que je devine plus
improbable encore. Un nom de chanteur pop et
23 L’Empreinte de l’ombre
un deuxième prénom composé de femme du
genre Marie-Chantal Un double. Janus. Nous
rions et je lui laisse entendre que je le crois.
Dans la chambre, les questions sont en quête,
entre deux étreintes, entre deux caresses. Je
fume pour me donner de la constance, mais je
fonds et m’effondre ; ouvert ! La soirée
s’allonge, car nos corps sont en nécessité
absolue. Je suis perdu. Déjà, il propose de
m’enlever dans son manoir. Il dit que je lui
appartiens et que nous serons amants. Les mots
me submergent et forent un passage profond.
Ce sont les mots du corps qui se laisse aller. Ses
paroles m’étreignent et n’autorisent aucune
issue. Il me quitte au milieu de la nuit, arrachant
au passage un morceau de chair épuisé.
24 l’empreinte de l’ombre






Recette aux saveurs amères
Les sentiments frémissent sur le feu
Piqûres des piments sur la langue

Comme prédit, je m’endors et me réveille
avec son image et son nom dans mes pensées.
Je sens encore sur moi les traces de ses lèvres,
les traces de ses mains, les traces de son corps.
L’empreinte de ses mots a creusé un vide
vertigineux dans lequel je m’abîme. Je ne veux
pas croire à ses promesses, ni à ses invitations,
mais la raison me fuit. Il a tendu un fil auquel je
me suis accroché. Il a promis de m’appeler.

Aujourd’hui est une journée d’attente. Mes
sentiments sont confus et mon travail : un
calvaire. L’écran de l’ordinateur est
constamment brouillé par son image. Mes
doigts qui courent sur le clavier, sont en réalité
sur sa peau et je découvre émerveillé toute la
sensualité de ma machine. Des frissons me
parcourent et le filet de ses humeurs absentes
m’immobilise. Tandis que la journée passe, le
silence de mon téléphone provoque une
douleur insidieuse qui augmente d’heure en
25 L’Empreinte de l’ombre
heure. C’est un plaisir masochiste, une torture
raffinée qui met mon corps en alerte, guettant la
moindre trace d’un baiser appuyé, cherchant le
reste d’une odeur prise au piège d’un recoin de
peau. Je m’endors seul, dans le silence et le vide
de l’espérance. Je flotte entre les heures.

Dérogeant à la règle que je m’étais fixée, je
laisse un message, puis un deuxième dans
l’après-midi en prenant garde de ne pas les
enflammer. Le temps s’est arrêté et je préfère ne
rien envisager dans un futur immédiat pour être
disponible. Je m’agite futilement au bout de
mon hameçon, les lèvres écorchées. Vers
16 heures, poussé par les mots qui enflent et se
bousculent, j’appelle Jeanne pour lui raconter.
Elle écoute longuement les détails de mon
désarroi et les paroles qu’elle distille de sa voix
enjouée me rassurent. Elle trouve heureux, ce
qui m’arrive. Elle viendra ce soir. « Prépare-moi
un plat de pâtes dont toi seul as le secret, et
nous pleurerons ensemble en tournant nos
spaghettis dans l’assiette ». À 18 h 30, le
téléphone sonne : c’est Paul !
– Allô, Lapin ?
– Oui, dis-je bêtement, c’est toi Paul ?
– Comment vas-tu ? Excuse mon silence,
mais j’étais débordé. On a commencé à décoller
le papier peint dans la salle à manger. Il a fallu
26 L’Empreinte de l’ombre
faire des enduits et j’étais dans la poussière. Au
bureau, on croule sous le boulot.
– Tu m’as manqué, je suis resté à côté de
mon téléphone en attendant ton appel.
– Il ne faut pas, Lapin, j’étais avec mon ami.
– Je sais. Je t’ai écrit, mais je n’ai pas
d’adresse où envoyer la lettre. Quand se voit-
on ?
– Je ne sais pas. Je n’ai pas beaucoup de
temps, peut-être vendredi, ou en début de
semaine prochaine, si je peux me libérer.
– Tu me rappelles, alors ?
– Oui, bientôt. Je bande, j’ai envie de toi.
– Ah !
– J’aimerais m’endormir avec toi pour me
réveiller à tes côtés. Ah, j’arrive à la maison, il
faut que je te laisse.
– Tu m’appelles, alors ?
– Oui, à bientôt Lapin.
– Paul ?
– Oui ?
– Non, rien, à bientôt.
– …

Lapin, c’est ridicule, mais je trouve ça
mignon. Un petit nom, c’est tellement familier.
Je reste un moment dans le silence, à bander, le
téléphone à la main, résigné à attendre
l’improbable, goûtant mes fantasmes incertains.
Je me souviens de ses mots. Il a dit que nous
27 L’Empreinte de l’ombre
serions amants, une légèreté que j’ai oubliée
dans la nuit. Amant, c’est aimant sans le I aimer
sans I, c’est amer et je sens déjà le goût tissé de
l’absence. Être amant, c’est donc accepter ce
goût d’amertume inévitable : L’amertume.

Le timbre de la porte me ramène
soudainement à la réalité et Jeanne entre, une
bouteille de vin à la main pour noyer mon
bonheur. Je n’ai de mon côté, rien encore
préparé, trop épris des rêves à venir. Jeanne
s’assoit dans la cuisine pour m’écouter tandis
que je coupe l’ail, les oignons et le poivron pour
la sauce. Un filet d’huile d’olive et c’est parti.
J’émiette les plus belles parties des instants
passés avec Paul ; les mots échangés avec un
soupçon de caresses, les regards épicés à la
cannelle, au gingembre ou au piment selon les
moments, sa bouche framboise fraîche et
carnassière qui m’a dévoré tout cru. J’évite
soigneusement l’intime pour ne pas gâter le
goût et je garde les doutes pour relever
l’ensemble au dernier moment. J’émiette le thon
dans la sauteuse où frémissent les oignons,
quelques tomates coupées en quartier, un filet
de coulis de tomates, du curcuma et du paprika.
Il n’y a plus qu’à laisser mijoter. Je propose à
Jeanne un verre de vin et un pull pour aller
goûter la fraîcheur du soir qui tombe sur la
terrasse. La conversation s’étire autour de Paul :
28 L’Empreinte de l’ombre
– Que vas-tu faire ?
– Je ne sais pas
– Il vit avec quelqu’un apparemment, non ?
– Oui, je sais, mais je crois que je m’en fous,
enfin pour l’instant.
– Je ne te crois pas.
– Tu as raison, je suis accroc comme un
animal en chaleur. Je n’arrive plus à raisonner. Il
habite toutes mes pensées. C’est devenu une
véritable obsession.
– Hum… Fais tout de même attention, je ne
tiens pas à te ramasser à la petite cuillère. Je ne
veux pas jouer les oiseaux de mauvais augure,
mais tu risques de tomber de haut. Et puis, tu
ne l’as vu qu’une fois. Attends un peu pour
tomber amoureux !
– C’est déjà trop tard. J’ai passé trois jours
horribles à attendre son coup de fil, un vrai
zombie. Et puis, ça ne m’était pas arrivé depuis
si longtemps. Je me demande même si j’ai
ressenti cela aussi fort.
– Et le précédent ?
– Ça n’avait rien à voir. De toute façon, je
n’aime pas ce genre de mecs. Ils m’ennuient dès
qu’ils ouvrent la bouche. Ils n’ont rien à dire.
Paul, c’est autre chose. Quoi qu’il arrive, j’ai
décidé de me laisser porter par les événements.
Ça ne mènera sans doute à rien, mais les
sensations sont trop fortes pour que je m’en
29 L’Empreinte de l’ombre
prive. Il est d’une telle sensualité. Cela dit, je ne
le reverrais peut-être jamais.
– Allons, ne sois pas défaitiste !
– Bon, allons manger et essayons de parler
d’autre chose, car je vais finir par t’ennuyer.
– Tu ne m’ennuies jamais. Tu sais quoi, ce
n’est pas un cœur d’artichaut que tu as, c’est un
champ complet.
– C’est malin de dire ça

Toute la maison s’est embaumée du parfum
des cigales sans les « cri-cri » et je mets les
spaghettis à cuire pour une cuisson al dente. Je
laisse le cours de la discussion revenir à Jeanne
qui me reparle de Pierre et qui n’est pas venu
aujourd’hui. Elle s’inquiète, car il prévient
toujours ses absences.
– L’as-tu appelé ?
– Non, et puis, je ne sais pas si c’est une
bonne idée.
– Pourquoi pas ? Ça te rassurera et ça lui
montrera peut-être qu’il a une place importante
dans ton atelier.
– Hum…
– D’ailleurs, tu m’en parles d’une façon
bizarre, tu ne m’as jamais parlé de quelqu’un
comme ça.
– Ah, oui, tu trouves ? C’est vrai que je l’aime
bien et que j’ai vraiment envie de l’aider. Il a eu
30 L’Empreinte de l’ombre
une vie très riche, il a beaucoup voyagé, je crois,
mais elle n’a pas toujours été simple.
– Ah bon ?
– Il me semble qu’il a perdu l’un de ses
enfants, mais il n’en a parlé qu’une fois. Je
pense que c’est quelque chose de très
douloureux pour lui.
– Il ne doit rien y avoir de pire.
– D’une certaine manière, il te ressemble,
vous avez des points communs, des histoires
parallèles.
– Tiens donc ! tu ne serais pas un peu
amoureuse, des fois ? Attention de ne pas trop
t’attacher à quelqu’un que tu es censée
accompagner. Il vit seul non ?
– Quelle drôle d’idée ! Il a vingt ans de plus
que moi. Tu racontes n’importe quoi !
– Je te taquine !
– Ça ne m’amuse pas ! Je veux simplement
l’aider. Il me touche sans que je sache pourquoi.
– OK, n’en parlons plus, mais tiens-moi au
courant de la suite.
– Veux-tu dormir ici ? Ce serait plus prudent.
– Pourquoi pas, si cela ne te dérange pas, j’ai
un peu trop bu et j’ai la flemme de prendre la
route.
– OK, tu n’auras qu’à claquer la porte
demain.

31 L’Empreinte de l’ombre
Je dresse rapidement un lit pour Jeanne avant
de la quitter discrètement pour ma chambre
avec un soupçon de gêne. Malgré les années,
l’heure du coucher et celle du réveil laissent
encore un drôle de trouble entre nous. Est-ce
parce que cela renforce l’illusion du couple que
nous pourrions former ou tout simplement
parce que ce sont des moments de nudité crue ?
L’instant où chacun d’entre nous abandonne sa
peau diurne pour retrouver l’intimité de son
jardin ; l’instant où les rêves et les cauchemars
hantent encore l’esprit et marquent le corps
d’une trace diffuse ; l’instant où l’on est soi,
sans vêtements de conscience, l’instant ou
quelque chose pourrait encore basculer entre
nous. Un simple geste pour entrer dans une
autre histoire.
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Un pour Un
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