L'enfant au piano

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Le promeneur à l’imagination fertile, entend tout ce que ces gens disent, il voit même leur visage, celui du médecin, sans doute le docteur Mouliez qui soulèverait les paupières du mort.__ C’est un suicide, il n’y a aucun doute...__ Ca en a tout l’air.__ Quelqu’un le connaît ?__ C’est le parisien...__ Le parisien ?__ Oui, oui...C’est comment déjà...Oui, Rouvel, c’est ça, Joseph Rouvel...__ Il avait des problèmes ?__ On dit qu’il est venu dans la région parce que sa femme l’aurait plaqué , ou l’inverse, je sais plus...__ A oui ! !... Le peintre ?__ Oui ! C’est ça...Le peintre. On dit qu’il est bon...__ Ah les artistes... ***
Publié le : mercredi 15 juin 2011
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EAN13 : 9782748120745
Nombre de pages : 550
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L’enfant au pianoFrançois Cyriaque
L’enfant au piano
Tome II
ROMAN© manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2075-2 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-2074-4 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
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Monsieur Huguelin ne supportait pas que ses élèves
arrivent ne serait-ce qu’une seule minute en retard.
− Comment pouvez-vous comprendre et apprendre la
musique si vous n’avez pas la moindre notion de ce qu’est le
temps ! Disait-il en colère à celui qui se hasardait à montrer
sonnez endehors des horaires scrupuleusement
fixés.
C’estàcelaquepensaitSébastienquiarrivaitenvudeLavardin,àmicote,làoùl’oncommenceàapercevoirledonjon,
ilvenaitdepasserlecarrefourdelaFossePoudrière,oùlevent
de la plaine souffle en rafales désordonnées et furieuses, des
grosses gouttes d’eau commençaient à tomber.
Monsieur Huguelin ne supportait pas que ses élèves
arrivent en retard, certes,mais il supportait encore moins qu’ils
arrivent trempés à tordre. L’eau ruisselait de leurs vêtements
etvenaittombersurl’épaistapis duvestibulede cettemaison
si triste et si sombre qu’on pouvait s’attendre à tout moment
voirsurgirquelquesspectres. Illevaitsesbrasdécharnés,déjà
spectre lui-même, il éclatait rouge de colère
− Maudits faquins ! ! veuillez ressortir immédiatement,
vous n’aurez pas votre cours aujourd’hui, mais je vous
préviens, il me sera dû !
!
Ilclaquaitviolemmentlaported’entréeetterminaitsacolèresurlesautresélèvesayanteucejour-là,lachanced’arriver
à l’heure et secs.
Sébastien était désormais en retard, vingt heures venaient
de sonner à Saint Genest, même si il se mettait à courir, le
7L’enfant au piano
retard était prit et il arriverait trempé par la pluie, le
professeur allait être terrible !. Bien sûr, Sébastien était accoutumé,
réprimandes, avanies et brimades étaient de son pain
quotidien. A l’instant où il passait devant les portes du château,
unetrombed’eaus’abattitavecunfracasdetonnerre,comme
sileciel avaitexplosé. Les rares passantsqui étaient
là,s’enfuirent, chacun s’abritant ça et là. Certains pestant contre
le ciel, d’autres subissant docilement la tête enfouie dans les
épaules. Sébastienfaisaitpartiedesesderniers. Ilsecontenta
seulement de relever le col usé de son manteau et d’enfouir
ses mains gelées dans ses poches, il entra dans la Grand’rue.
La maison de monsieur Huguelin était à une cinquantaine de
mètres face au clocher carré
Sans ce maudit tracteur qui avait sournoisement choisit
cette heure pour se mettre en panne avec les roues avant
enfoncées jusqu’aux moyeux dans une ornière, il aurait pu être
ponctuel à son cours. Il était rare qu’il fut en retard, mais il
avaitfalluqu’ilresteavecGuillaume«pouraider»;bienque
son frère et les autres auraient pu se débrouiller sans lui, car,
pour sa part, il ne connaissait rien à la mécanique, il n’était
doté d’aucune force physique et puis, que ce tracteur fut en
panne, il s’en moquait éperdument. Guillaume et César en
avaient profité pour le retenir à la ferme, les coquins le
faisaient à chaque fois que l’occasion s’en présentait, avec leur
petitespritmalfaisantetperfide. Lasatisfactionqu’ilsavaient
tous de nuire gratuitement et sournoisement.
Le peu de liberté dont Sébastien disposait, trois fois par
semaine,etainsiquesonmaigresalaire,disparaissaitdansles
coursdepianoquedonnaitmonsieurHuguelin. Nonpointque
ce fût-là le meilleur professeur, mais c’était le plus proche.
Le temps gagné sur le déplacement était acquit sur le temps
de cours. Sébastien avait de très larges dispositions, ou bien
mêmeletalentd’êtreinstruitparunprofesseursupérieur,voire
êtreadmitdansungrandconservatoire.
L’élèveavaittrèsnettement dépassé le maître, mais il l’ignorait.
Aumêmemoment,monsieurHuguelintrépignait,illançait
des regards hargneux en direction du tabouret de piano
inoccupéetàlagrossependulerococosurlacheminée. Ilsemità
8François Cyriaque
arpenterlapièceenfoudroyantdesyeuxlestroisautresélèves
qui attendaient sans souffler mot.
− Vous voyez messieurs, éclata-t-il soudain, vous jugerez
par vous-mêmes l’ingrate incorrection de votre compagnon,
c’est…c’estintolérable!!...
Cemonsieur,àquij’aifaitl’honneur, que dis-je ! ? L’immense privilège de lui permettre de
jouer…
Il s’arrêta en manque de souffle, leva un index mauvais et
continua à vociférer.
− En public ! ! Et quel public ! ? Monsieur le Conseiller
Général, Monsieur le sénateur, Monsieur le sous-préfet et
madame… Une si pieuse femme… Monseigneur l’évêque
du Mans… Est-ce que vous vous rendez compte !
?
Legrouped’élèveshochagravementlatête,malheuràcelui qui n’aurait pas partagé cet avis.
− Et ce monsieur se permet d’arriver en retard pour l’une
de nos ultimes répétitions… En retard ou pas du tout, allez
savoir, rien ne me surprend plus de la part des ingrats.
Les dents du professeur grincèrent sous l’effet de la rage.
D’un geste teigneux, il frappa sa baguette sur le rebord du
pupitre.
− Reprenons, voulez-vous ! A la cinquième mesure, pour
le violoncelle… Et tâchez à que se soit parfait.
LejeuneJulienserral’archetentresesdoigtstremblantset
respiraprofondément. L’archetglissasurlacordedansunSol
profond dominé par le tintement aigre et faux de la cloche du
portaild’entrée. Leprofesseurseraiditsurlapointedespieds,
serra les dents, faillit briser sa baguette et, furieux, quitta la
pièce.
Sébastienn’osaitfaireunpas,ilrestaitfigésurleperron,le
visage ruisselant,les épaules tremblantes sous l’effetdufroid
et de l’eau qui le pénétrait sa maigre peau jusqu’à l’os, les
tripes tordues par l’angoisse.
−MonsieurJourdin,pourquoiprenez-vouscettemaison!?
Sébastien ne répondait pas.
− Qu’attendez-vous pour ôter votre manteau ! ? Je vous
prieraideleretirerdehorsetdelesuspendreàlabalustrade…
9L’enfant au piano
Ce n’est qu’une ridicule averse, il séchera bien… Si le
contraire était, alors, tant pis pour vous !
Puis il ricanait. Pour l’élève, tenter une excuse n’était que
peine perdue. Le ciel sembla compatir aux déboires du jeune
homme,lapluiecessa. Sébastienôtasonmanteauetledéposa
sur la rampe métallique.
− Vous allez aussi retirer vos chaussures ! Et puis
dépêchez-vous! Lefroidentre! Onvoitquecen’estpasvousqui
payez le chauffage !
Des entrailles de la maison, une voix grinçante leur
parvint :
−La porte ! ! va-t-onfermer cette satanée porte ! !
Comme si ce fut le diable lui-même qui parlait, Huguelin
entra la tête dans ses épaules et eut un regard terrorisé. Il
saisit son élève entre deux doigts, comme s’il s’agissait d’un
pestiféré et le tira à l’intérieur.
−Vousvoyezcequevousfaîtes! parvotrefaute,madame
Huguelin se met en colère ! Vous savez pourtant qu’elle est
gravement malade ; vous savez qu’un courant d’air mal prit
peuluiêtrefatal! Regardezaussivosmains! ellessontbleues
defroid! Commentallez-vousvousy
prendrepourjouercorrectement!? Allez lesréchauffer auprèsdupoêle comme ça,
voscompagnons et moi,allonsperdreencore plusde temps !
D’autres que Sébastien se seraient mis à pester
intérieurement, à maudire cet exécrable personnage. Mais lui, le doux,
l’humble, le soumit, alla sur la pointe des pieds se placer
devant le lourd poêle en fonte et posa ses mains au-dessus. Il
se mit à trembler sous l’effet du changement de
température,
sespommettess’enflammèrent,etlesverresdessespetiteslunettes rondes devinrent opaques de buée.
Monsieur Huguelin, planté près de la porte d’entrée, que
dissimulaitunépaisrideaudevelourscramoisi,s’impatientait.
Les bras croisés, les doigts tapotant nerveusement, la bouche
tremblante, maugréant mille rancunes. A ces moments-là, le
jeuneélèveauraitvouludisparaîtresousletapis. Iltournaitla
tête au hasard, un peu à la manière des aveugles, cherchant à
voir au travers de la buée.
10François Cyriaque
Quand ses mains furent suffisamment réchauffées, il
tira
desapocheunmouchoirdelinblanc,essuyaconsciencieusement ses verres et se dirigea vers le salon. Il salua d’unsigne
detêtelestroisautresélèvesets’installadevantlePleyel. Ses
doigts de virtuose parcoururent le clavier, provoquant un
silence d’admiration. Huguelin lui-même retint un instant sa
respiration. Insouciant de son talent, Sébastien ne se rendit
pas compte du ravissement qu’il provoquait quand il touchait
un piano.
Leprofesseurserepritsansfairedecommentaires. Ilsavait
cependant qu’il avait là, un élément doué d’un talent comme
il n’avait jamais rencontré durant ses quarante années de
carrière. Mais monsieur Huguelin était avare de tout, c’était son
élèveàluitoutseul,ilsavaitparfaitementquesiquelqu’undu
métier venait à entendre Sébastien, il lui serait enlevé séance
tenante, et ne le reverrait sans doute plus jamais. Le nom
d’Huguelin resterait dans l’ombre. Il leva sa baguette.
− Reprenons à la vingt-troisièmes mesure.
Rappelons-nous : le piano prend doucement le thème de base et
le violoncelle doit lui répondre sur le même thème, mais
attention, le piano doit s’imposer ! on doit ressentir une paix
immense à ce moment-là. Vous m’avez bien compris ?
Monsieur Huguelin, fit ce jour-là une action qu’il n’avait
jamais faite auparavant. Il prolongea son cours de plus de
vingtminutes. Autintementducarillon,lesélèvesauxcordes,
bientrophabitués auxrigueurs de leurprofesseur,déposèrent
leur archets.
Huguelin fronça les sourcils et grogna :
− Hé bien messieurs, ai-je dis que cela suffisait ! ?
Continuons, voulez-vous !
Il fit poursuivre le mouvement jusqu’à son terme. Après
un instant de silence, il dit d’un ton ironique :
− Vous supposez sans doute que vos prestations
d’aujourd’hui ont été satisfaisantes ? Voilà un sentiment bien
audacieux messieurs ! Suffisant même ! Non ! non
messieurs !... Toutefois ; toutefois, je noterai une légère tendance
à la progression, en comparaison des répétions précédentes
bien entendu… Vous, monsieur Charrault, monsieur votre
11L’enfant au piano
père a cru bon vous orienter vers la menuiserie, ce n’est pas
pour autant qu’il vous faut faire la confusion entre scie et
archet… Vous ne serez jamais un altiste ! Quant à vous,
monsieurdelaRouvière,jepuisdiresanscraindred’exagérer,
que ce fut excellent !
En disant cela, Huguelin grimaça un sourire en
s’accroupissant d’hypocrisie devant Jean-Marie de la Rouvière. En
réalité, cet élève s’évertuait depuis quatre ans à apprendre le
violon. Il n’était pas parvenu une seule fois à jouer une note
juste,maiscemirliflore,auxcheveuxbouclésartificiellement,
aux senteurs de parfum de luxe mal choisit, se trouvait être,
le fils unique et préféré de monsieur de la Rouvière,
sénateurricheetpuissant. Celui-ciattribuaità monsieurHuguelin
chaque année,une large et substantielle subvention. Laquelle
était destinée à promouvoir et éveiller l’intérêt musical dans
la région. Il était donc évident que son fils Jean-Marie, soit
un élève doué… Après chaque cours, le professeur ne
manquait pas de téléphoner au château, et y adressait ses
félicitations. Personne ne le croyait, mais tous s’en trouvaient
satisfaits. Huguelin se tourna ensuite vers le violoncelliste. Il
joignit les mains sous le menton, plissa les yeux.
− Et maintenant, que dire de vous monsieur Ronsac
?...
Contrainsparletemps,jedoisbienmerésoudreàvousconserverpourceconcert…
Julien Ronsac promena un regard gêné autour de lui, un
instant, il croisa celui de Sébastien, ce dernier lui adressa un
paisible et réconfortant sourire. Monsieur Huguelinne fit
aucun commentaire au sujet du pianiste, il l’ignora, Sébastien
s’entrouvanullementaffecté. Lesélèvesquittèrentunàunla
pièce tout en saluant, révérencieux, leur professeur. Comme
tous les gens dénudés de scrupules, Huguelin exigeait à son
endroit déférence et considération.
La nuit était noire, la pluie avait cessé mais un vent
glacials’engouffraitdanslarueenentonnoir. Julienavaitrejoint
Sébastien, les deux jeunes gens avaient l’habitude, après leur
cours, de faire un peu de chemin ensemble. Ils restaient tout
d’abord silencieux, marchant cote à cote, puis le sujet venait
surlaleçondujour.
12François Cyriaque
− C’est à cause de moi si nous avons fait un supplément
de temps, commença Sébastien, je suis désolé pour ce retard,
mais ce n’est vraiment pas de ma faute…
− Je suppose que tes frères y sont encore pour quelque
chose dans tout ça…
− Oui… Enfin oui et non, le vieux tracteur est de nouveau
tombé en panne, j’ai dû rester pour les aider…
Sébastiengarda uninstant le silence, puis continua :
−C’esttrèsennuyeux,jenesaisvraimentrienfairedemes
mains,àlaferme,jesuistotalementinutile…Ilsdisentqueje
suisunbonàrien,jecroisqu’ilsontraison…Ilssontsouvent
fâchés après moi, ils disent que je suis un fainéant, parce que
je suis comptable et non agriculteur…
−Cesontdesniais! coupaJulien,etdespestes,cesonttes
frèresettonpère! pardonne-moimaistoutdemême!... Ilfaut
les laisser dire, ils sont niais, méchants comme des teignes…
Mais toi…
−Moi!? Qu’est-cequej’aimoi? Ilsontraison,jenesuis
qu’unbonàrien! Je mesuisrefuséauxtravauxmanuelsafin
de préserver mes mains pour le piano… Je pense que c’est là
pur égoïsme.
Julien prit Sébastien par le bras et dit d’une voix que seul
unvéritableamisaitprendrequandilveutêtreréconfortantet
persuasif :
− Tu es un grand pianiste, Sébastien, tu as sans doute une
très brillante carrière devant toi ; tu ne vas pas la gâcher
stupidemententesacrifiantpourtafamilleàfairepousserquatre
épis de blé. Ils sont déjà cinq à la ferme ; ils peuvent se
débrouiller sans toi… Je te l’ai déjà proposé, viens habiter à la
maison, tu sais qu’il y a largement la place, mes parents sont
d’accord… Quand on se produira, lors du concert, je suis sûr
que cette fois, quelqu’un sera là ; quelqu’un qui remarquera
ton talent. A la fin du spectacle, il viendra te voir, il te
donnera sa carte de visite et te dira : « Monsieur Jourdin, venez
donc me voir ; je voudrais que quelques personnes puissent
vous entendre » Oubienquelque chose de semblable…
13L’enfant au piano
Pour dire cela Julien s’était arrêté de marcher, il
mouvait
lentementsesmainsdevantlui,lesyeuxplissésparlaconcentration, il eut un petit rire nerveuxet poursuivit
:
−C’esttoujourscommeçaqueçasepassequandcesmessieurs ; ces chasseurs de têtes, dénichent untalent.
Julien plaça ne nouveau ses deux mains en écran devant
lui, fronça les sourcils et dit d’une voix solennelle
e− Ce soir, salle Pleyel,2 concerto pour piano et orchestre
de Rachmaninov, au piano, en grosses lettres, SÉBASTIEN
JOURDIN. Hein ? Qu’est-ce que tu dis de ça ? Je sais que
t’en rêve… Bon, peut être pas tout de suite la salle Pleyel,
mais ailleurs…
Biensûr,Sébastienn’avaitjamaisosépenserqu’ilpouvait
unjourenarriverlà. Biensûr,ceseraitlegrandrêvedesavie
quiseréaliserait. Julienleconnaissaitbien,quesonamipuisse
jouer Rachmaninov en public, était le plus cher de ses désirs.
Sébastienfuttouchéaufondducœurparcesprédictions. Mais
les rêves… Il continua sa route sans répondre, les yeux fixés
aux pavés de la rue.
Julien, devinant le trouble et l’incertitude de son ami,
reprit :
− Je suis certain que ce vieux rat d’Huguelin est persuadé
de ton talent, de tes possibilités d’avenir… Mais il est
tellementmauvais,jalouxetmalfaisantqu’ilneteledirajamais…
Jesuissûrqu’ilaeu,etqu’ilasansdouteencore,sesrêvesde
gloire,maisiln’ajamaisétéqu’unpetitprofesseurdufinfond
de la France… Voir qu’un de ses élèves peut accéder à cette
la gloire, il ne le supporte pas… Alors, il te cache, comme
l’avarecachesonmagot,commelemarijalouxcachesabelle
épouse de crainte qu’onla luiprenne. Voilàqui estHuguelin,
bien entendu, si tu étais ce snobinard ahuri de Jean-Marie,

tupeuxcroirequ’ilauraitameutétoutelaprofessiondelamusique,avecl’espoird’obtenirpourlui-mêmeunpostedansun
conservatoire important… Ce paltoquet n’est pas capable de
tenirunarchetcorrectement,etaucuneremontranceneluiest
faite…«AttendezmonsieurdelaRouvière,jevaisvousaider,
voilà,voilà,c’estparfaitainsi,maispensezdonc,jesuisvotre
dévoué » et patati et patata… Je me demande comment son
14François Cyriaque
père peut croire toutes les singeries que lui raconte Huguelin.
Toutecettesérénademedonneenviedevomir…Donccomme
tudisaisc’està causede toi,oui; ouplutôtgrâceà toi,que le
cours a duré plus longtemps, Huguelin t’écoutait… Il
t’écoutait!! Ouiiii!! Tuasjouécommejamaistunel’asfais. Tuas
joué cet andante d’une façon remarquable, comme rarement
j’ai pu l’entendre, même par un maître. Il t’a écouté pour lui
tout seul. En croyant que tu es son œuvre, il croit qu’il t’a
créé !
− Oh! tuexagères unpeu Julien; quandmême pas…
Sébastien les pommettes rougies par la confusion, gardait
le silence, ces compliments, il aurait bien voulu les croire, il
aurait bien voulu que ces augures se réalisent mais il avait
hérité de l’esprit de la terre, cet entêtement à ne croire que
ce que l’on voit.
Julien Ronsac avait l’esprit jacobin et était en constante
révolution contre ce qu’il jugeait injuste, et surtout contre le
favoritisme déplacé. Lui aussi avait un certain talent, mais
comme Sébastien il était captif du fait que le professeur
actuelétait le plus proche,sontemps était aussitrès limité.
Faisantsesétudesdedroit,iltravaillaitcommeclerc chezmaître
Bonvallet, notaire à Montoire. Il partageait son salaire entre
unepetitepensiondonnéeàsesparentspoursonentretien,ses
cours de musique et sa déveine aux jeux de cartes. Malgré
cela, il parvenait, disait-il, à avoir un petit pécule. C’était un
garçon aux allures bourrues, court sur jambes avec un buste
massif et des épaules rondes. Le visage disgracieux avec des
yeux lourds surmontés d’épais sourcils noirs, comme l’était
aussi sa chevelure serrée, laissant un front étroit qui
accentuait ces aspects grincheux et boudeur.
A l’angle de la rue des Chevets et de la rue du Faubourg
lesdeuxjeunesgensseséparèrentaprèsunepoignéedemains.
Longtemps,Julienregardasonamicontinuersonchemin. Son
allure de pantin chétif et désarticulé se détachait
lamentablement, sous le halo terne des réverbères. La brume et la nuit
finirent par absorber totalement cette silhouette triste. Julien
hocha la tête d’un air consterné et pénétra dans la chaleur de
son logis.
15L’enfant au piano
Sébastien continuait son chemin, la tête abritée sous
son
écharpedelaine,grimpantlarudecotequifaisaitsortirduvillage. Ses précieuses mains enfouies au plus profond de ses
poches et le cœur tellement lourd que son buste penchait en
avant. Il avait une longue route à faire, près de quatre
kilomètres. Personne ne voulait venir le chercher quand il
terminait à cette heure-là le jeudi. Le père Jourdin interdisait à
quiconque de quitter la ferme.
A cette époque de l’année, la route était longue sous le
froid. Parfois,Sébastiensesentaittellementabattuqu’ilaurait
tout abandonné, mais son amour démesuré pour la musique
l’aidait à surmonter ces épreuves.
Pour son père et ses deux frères, rien n’avait plus
d’im-
portancequecesterresqu’ilscultivaientetquiavaitétécultivées par cinq générations auparavant. Elles se constituaient
dequelquesparcellesobtenuespetitàpetitparlessuccessions
etles héritages. C’étaitpourtantuneterre quiles avait si
souvent trahis en crachant trois fois rien, une misère ; mais ils
l’a pardonnait de sa traîtrise quand elle regorgeait. Rien ne
pouvait capter leur intérêt hormis cette terre. Tous ceux qui
ne partageaient pas cette opinion n’avaient pas lieu d’exister.
Tous ceux qui étaient autres que ouvriers agricoles n’étaient
que fainéants, des vauriens et inutiles. Sébastien était
considéré comme la tare de la famille.
Lamère,HortenseJourdin,avaitsuccombéilyatroisansà
uncancermalsoigné,prittroptard,etpuisharasséedelabeur
etdefatigue. C’étaitlaseuleàprendrecompassionpourcefils
dequinzeansplusjeunequelecadet,Guillaume,etvingt-deux
ans le séparaient de l’aîné, César. Enfant du hasard, les
fourberies religieuses avaient empêché le couple de s’en défaire
avant la naissance. Alors, le père faisait subir au fils indésiré
touteslesrancunesetlesbrimadesémanantdesalâchetéetsa
bêtise. Cette haine, ridicule, comme toutes les haines, le père
l’avait transmise à ses autres fils, et il fallait qu’elle s’exerce
à longueur de temps sur l’infortuné et paisible benjamin, qui
avait eu, il y a vingt ans, l’insolence de naître dans cette
famille.
16François Cyriaque
La pluie avait détrempé le chemin de terre qui conduisait
aux bâtiments de la ferme. Le noir profond de la nuit
l’empêchait de voir où il posait les pieds. C’était tantôt dans une
flaque,sonpieds’enfonçait brutalement dans la boue jusqu’à
lacheville,tantôtilglissait,ouilheurtaitdouloureusementune
pierreetsetordaitlajambe. Achacundesesinstantssoncœur
s’affolait dans sa poitrine. Quelque chose lui passa entre les
jambes,surprit,ilfaillithurlerdepeur.
Cen’étaitqu’Igor,ilne
l’avaitpasentenduarriver;leseulêtrevivantici,quiluimontraitunpeude tendresse,l’animal se mita tournoyer età
japperdesatisfaction. Parvenuàlaporte,Sébastienlevalesyeux
verslafenêtredelachambredeCésar. Ilétaitsûrquesonfrère
l’épiaitdansl’ombreenricanant,Césarnedormaitjamais.
La
nuit,ilpassaitsontempsàregarderautraversdesvitrespoussiéreuses,ilavaitl’acuitévisuelled’unchat,ouilvadrouillait
danslamaison,oubien,quandlesnuitssefaisaientdouces,il
traînait dehors, braconnait ou combinait quelques diableries.
Il se chuchotait sur lui comme sur son père des propos tant
qu’étranges que lugubres sur leurs activités qui ne pouvaient
qu’être murmurées.
Avantdesecoucher,Sébastiensefitchaufferungrandbol
de lait qu’il avala avec délices, son corps était transit par le
froid. Une sensation de bien-être l’envahit soudain, il plaça
sesmainsau-dessusdelacuisinièreàbois. Lafatigueprenant
le dessus, le sommeil s’empara de lui.
17DEUXIEMECHAPITRE
Lesgrandschênesdelaforêt,agitésparunventfortvenant
del’est,s’égrenaientdel’eauqu’ilsavaientaccumuléedurant
lanuit. Ilss’égouttaientencrépitantsuruntapisdefeuillesde
ronces. Ilpleuvaitdanslaforêtetfaisaitbeauàl’extérieur. Le
vent avait finitpar nettoyerle ciel et unfranc soleil redonnait
vieàlarégionaveclesodeurstendresetmouilléedelamousse
de l’humus et des feuilles mortes.
Lepromeneurtraînaitunpaslentlelongdel’alléeencette
matinée d’octobre. Il se ressentait mal à l’aise de sa nuit sans
sommeil. En réalité, voilà bien des nuits qu’il passait sans
pouvoir fermer l’œil. S’il le faisait, à de rares et brefs
instants,celadevenaittourmentsetdélires. Ilfitencorequelques
pas, puis s’arrêta, regarda autour de lui, écouta un instant la
conversation des oiseauxpuis continua son chemin. Cela
faisait plus d’une heure qu’il marchait, avec une seule et unique
pensée : celle qui mûrissait aux tréfonds de son âme depuis
longtemps. Il s’arrêta de nouveau et concentra son attention
sur l’arbre qui se trouvait devant lui. C’était un grand chêne
tout en hauteur, celui-ci était pourvu d’une grosse branche
située à environ trois mètres du sol. Près de lui, il y avait une
souche dontles formesfaisaientpenseràunanimalfabuleux,
ils’ys’asseyasansquitterlabranchedesyeux. Cettebranche,
il l’avait repérée, depuis longtemps, et venait la voir souvent,
la mesurait, évaluait sa résistance ; comme l’acrobate qui
vérifie et teste son matériel avant de lui confier sa vie et c’était
justement ce à quoi il destinait cette branche : lui confier sa
vie. Les yeux toujours en l’air il murmura :
19L’enfant au piano
−Ellevaenfaireunedrôledetête…Ilsvonttousd’ailleurs
en faire une drôle de tête…
Il eut un sourire et imagina la scène, comme il pensait
qu’elle allait se dérouler, l’homme avait une imagination
fertile qui se mettait en marche rapidement. Assis sur cette
souche, voilà ce qu’il voyait : Une femme à cheval, passe
près de l’endroit, stoppe sa monture, elle a le visage horrifié,
son cheval fait un écart, puis elle s’élance au galop sans se
retourner,fuitcettevisiond’horreur. Peudetempsaprès,ilya
unegrandeanimation,les pompiers et la gendarmerie sontlà.
Ilestsimpledeconstaterqu’iln’y aplusrienàfaire,onprend
desphotos,alors,unpompiertientle corps,unautrecoupela
corde, et on le dépose sur le sol, et vient ensuite le défilé de
tous ceux qui doivent constater,analyser, photographier.
Lepromeneuràl’imaginationfertile,entendtoutcequeces
gens disent, il voit même leur visage, celui du médecin, sans
doute le docteur Mouliez qui soulève les paupières dumort.
− C’est un suicide, il n’y a aucun doute…
− Ca en a tout l’air.
− Quelqu’un le connaît ?
− C’est le parisien…
− Le parisien ?
−Oui,oui… C’est commentdéjà… Oui, Rouvel,c’est ça,
Joseph Rouvel…
− Il avait des problèmes ?
− On dit qu’il est venu dans la région parce que sa femme
l’aurait plaqué ; ou l’inverse, je sais plus…
− A oui ! !... Le peintre ?
−Oui!C’estca… Le peintre. Ondit qu’il est bon…
− Ah les artistes…
Ensuite, le corps est emmené à la morgue, l’enquête
commence, elle commence sans doute par une visite à son
domicile pour trouver la lettre, ainsi que l’adresse de Monique et
desautres. C’estlàqu’ilvoudraitêtreprésent,quandlapolice
annoncera à Monique la « triste » nouvelle, il ne pourra pas
voir cette scène, étant donné qu’il sera mort. Mourir pour se
venger,etnepassavourersavengeance…Voilàcequigênait
20François Cyriaque
lepluscepromeneurmatinal!
C’estpourcetteraisonqueJoseph Rouvel imaginait cette situation depuis longtemps, tout
en retardant de jour en jour sa mise à exécution.
Ilfuttirédesvisions desadestinéeparlebruitmâtdutrot
d’un cheval. La cavalière qui devrait la première, découvrir
son corps pendu, arrivait cette fois dans la plus tangible des
réalités. Ellemitsonchevalaupasquandelleaperçul’homme
assis, puis stoppa à sa hauteur.
− Bonjour Joseph… Vous êtes bien matinal.
Le promeneur se leva et tendit une main que la cavalière
serraénergiquement. LevisagedeJosephs’éclairad’unlarge
sourire qui vint effacer toutes ces noires pensées.
− La pluie m’empêche de dormir, répondit-il.
− Moi au contraire, j’aime la pluie…
− Vous allez bien ?
−Amerveille…Aufait,pendantquejevoustiens,j’aiune
bonne nouvelle pour vous…
Un éclair de malice passa dans les yeux de la cavalière,
elle abusa d’un fin plaisir à le faire languir, mais Joseph était
de nature un patient. Elle se décida à poursuivre :
− Claude a vendu deux de vos toiles…
− Vraiment !! ? Deux toiles ?...
− Oui, et à une seule personne, un Allemand de passage,
venu avec sa fille qui voulait monter une heure ou deux. Il
parlait parfaitement bien le français.
−Maisc’estformidableça!!
− N’est-ce pas ? Et ce n’est pas tout, ce monsieur est
aussiunéditeurderevuesd’arts…Nousavonsessayédevous
joindre mais sans succès.
−Sic’estavant-hierjemesuisabsenté,onm’acommandé
une toile…
Lacavalièrerestauninstantpensive,commesiellemettait
en doute ce qu’on venait de lui dire.
−Ahoui? dit-elleenfin. C’esteffectivementavant-hier…
je crois… Nous nous sommes permis,Claude et moi de
communiquer à cet homme vos coordonnées. Il a quand même
discuté un peule prix, mais pour l’usage, sans trop insister…
21L’enfant au piano
Nous savons bien que vous n’aimez pas cela, c’est pourquoi
nous nous sommes montrés fermes.
En effet, il ne supportait pas les gens qui marchandaient
pour unouipourunnon,ilfronça les sourcils,prit
unairhargneux et dit entre les dents :
−Je nevends pas des tapis ! J’estimene pasexagérer mes
prix, il y a des barbouilleurs qui vendent leurs toiles dix fois
pluschèresquelesmiennes. Ilviendraitàpersonnel’idéed’en
discuter les prix… Enfin tant mieux, de toutes façons, je ne
vous en aurai pas tenu rigueur… Et qu’ont-ils ont choisit ces
Allemands ?
−LafilleachoisitLaJeuneFemmeauxLys,quandau
père il a longtemps hésité puis s’est décidé pour Le paysan
au Noyer.
L’œil dupeintre s’alluma, il prit unair superbe.
−Laquelledesdeuxaétélamieuxperçue? L’ont-ilsdis?
− Allons, allons, cessez de faire le modeste, dit-elle en
riant,c’estLaJeuneFemmeauxLys,vouslesavezbien…
Il ont même fait la réflexionqu’elle me ressemblait unpeu…
Nous ne l’avions pas remarqué Claude et moi mais
effectivement…
Troublé, Joseph Rouvel agita nerveusement ses mains et
détourna le regard.
−Mais je vous assure… Dit-il d’une voixembarrassée.
− Cette toile est remarquable, elle est d’un romantique…
Elle fait rêver.
Un courant de bien être envahi soudainement le peintre.
La cavalière, sensible au trouble qu’elle venait de provoquer,
appuyasamonture. Aprèsavoirparcouruquelquesmètreselle
se retourna :
−Passez àla maisoncherchez votre argent,cetaprès-midi
par
exemple…
Josephs’asseyadenouveausurlasoucheetregardas’éloi-
gnercellequieffectivementetensecret,luiavaitservidemodèle pour la Jeune Femme aux Lys. Avant qu’elle ne
disparaisse,là-bas,aubout du chemin, elle fit brièvement unsigne
de la main.
22François Cyriaque
Cela faisait dix-huit mois que Josephavait fait la
connais-
sancedececoupledontladiscordancedesâgeslesfaisaitparaître plus père et fille, que mari et femme. Elle, était de la
région, une enfant du pays. Elle y était née et y avait grandi.
Lui, venait du Bordelais et y avait eu une fabrique de
bouchons. Undivorcel’avaitcontraintàvendresonaffaire,onne
savaitpastrèsbiencommentilétaitvenuéchouerdansleLoir
etCher. Ilavaitcinquante-deuxans,elleenavaittrente-deux..
Il se leva, regarda encore une dernière fois la branche et
murmura avec un petit sourire :
− Patience, patience… Je viens.
Il y a trois ans, presque jour pour jour, Joseph Rouvel, en
prémonitiond’uneséparationd’avecsafemme,avaitachetéce
quiétaitalorsqu’unemasurequitraînaitsurlesbordsduLoir.
Une construction toute en long, aux murs de grosses pierres
deRoussardetdegranitdisjointes;auboutdelaquellevenait
s’ajouter un autre bâtiment dont le toit était surélevé par
rapport au reste. Dés la première visite, il avait pensé que cette
grange pourrait convenir parfaitement pour un atelier. Il
suffirait de transformer une partie de la couverture en une
verrière qui, exposée plein sud, apportera une lumière idéale. Il
parvint, après force discutions à l’acquérir pour un très bon
prix, car elle faisait partie d’un héritage lanternant et
indénouable. Poursedébarrasserhâtivementdudossier,lenotaire
avaitquelquepeuforcélamainauxhéritiers. Plusieursannées
durant,ilavaitréussit,grâcelaventedesestoiles,àmettrede
l’argentde coté à l’abri des griffesde sa femme. Quandil
estima que le bas de laine était suffisant, un matin du mois de
Mai, il été parti comme il le faisait d’habitude pour son
bureau, personne ne l’avait revu.
Habiledesesmains,Josephtransformaenquelquesmoisla
masure en une demeure agréable, comme prévu, de la grange
il en fit un atelier. Rares sont ceux qui avaient droit d’accès.
L’exceptionétaitmise pour Nicole, Nicole,la belle cavalière,
Nicole sa Muse… Celle que tout le monde dans la région
appelaitNanouche. Sa maintremblaitquandelle apparaissait et
quand elle partait, la toile en travaux restait imprégnée de sa
présence, et l’atelier de son parfum et l’esprit du peintre de
23L’enfant au piano
vapeurs enivrantes. Pourtant, depuis qu’ils se connaissaient,
ils n’étaient pas parvenus à se tutoyer, chose qui s’était fait
spontanémentavecClaude,sonmari. Joseph,contrairementà
beaucoup d’hommes, rencontrait des difficultés à tutoyer une
femme, il craignait cette familiarité. Pour Joseph, la tutoyer,
auraitétécommeunaveu,unedéclarationsurl’extraordinaire
attraction qu’elle provoquait sur lui. Mais il y avait en son
être la trace indélébile qu’avait laissée l’éducation rigoureuse
reçue dans sa jeunesse. Encore s’il avait été possible
d’appeler cette période de sa vie : Jeunesse ! L’austérité à la
limite de l’ascétisme, était loi chez les Rouvel. Le père,
Janséniste, dur et rigoriste, la mère catholique, passive et soumise
dût se convertir aux exigences des dogmes jansénistes et
patriarcaux. Il avait eu aussi une sœur, et l’avait toujours
espérait-il…Unmatin,elleavaitdisparu;s’enfuyantparlafenêtre
de sa chambre après une sévère correction à la verge de cuir.
L’ultimequ’elleavaitpusupporter: Onl’avaitsurprise,lisant
une revue interdite, elle avait dix-neuf ans.
Durant plusieurs années, Joseph avait tenté de retrouver
cettesœurmaisenvain. Lepèreavaiteffacédesamémoirele
faitqu’ilavaitunefille,etordonnaacequetoutelafamilleen
fasseautant. Sarahn’avaitjamaisexisté,plusjamaissonnom
ne fut prononcé. Joseph était son cadet de six ans, mais
chez
lesRouvel,iln’étaitpasquestiondedroitd’aînesse,nidemajorité,lepèreétaitseigneuretmaître. Ily adecela,vingt-sept
ans. Josephn’ajamaisput,lui,oubliercettesœuraveclaquelle
il y avait eutant d’affection,tant de tendres complicités.
Depuis, le père était décédé d’une embolie cérébrale. La
mère vivait encore, ou tout au moins, végétait dans une
clinique psychiatrique du côté de Poitiers. De temps en temps,
etdansdespériodesdeplusenplusespacées,Josephserendait
à son chevet, elle ne le reconnaissait pas. Certains médecins
prétendaient le contraire, mais lui, voyait dans les yeux de sa
mère que de nuit, suite à la longue souffrance qu’elle voulait
oublier. Il y allait toujours seul, Monique, sa femme se
refusait de l’accompagner.
24François Cyriaque
− C’est une vieille folle… Tuas de qui tenir,vas-y, et tant
mieux si un jour ils te garde ! Disait-elle avec son cynisme
habituel.
Alors, la rage au cœur, le ventre en feu, des larmes qu’il
retenait jusqu’à qu’il soit seul, il prenait le chemin de la
clinique. Durant le trajet, il lui arrivait souvent de penser à ce
jardin public, avec ses balançoires : des petites barques en
bois maintenues à des tringles de fer qu’un vieil homme petit
ettrapuavecunegrossemoustacheetunecasquetteàcarreau
poussait vigoureusement à la grande satisfaction des enfants
qui criaient leur joie. Sa mère l’y emmenait, quand elle le
pouvait, c’est-à-dire clandestinement, à l’insu du père, car il
disait que c’était là bien des futilités dont un enfant pouvait
se passer et qui conduisaient droit en enfer, elle le regardait
se balancerassis sur les petitsbancs verts. Ily avaitaussi des
tonnelles sous lesquelles on servait de la limonade fraîche et
desglaces.
Lekiosque,oùauxbeauxjours,desmusiciensvenaient jouer. Quand il était triste, et découragé, il fermait les
yeux et y pensait très fort, alors, il entendait les flonflons de
cette musique, Mozart, Strauss, Vivaldi ; il revoyait sa mère,
dutempsoùelleétaitbelle. Illarevoyaitquandellebalançait
sa tête au tempo de cette musique et qu’elle lui souriait. Le
reste du temps c’était le pensionnat.
Un jour, alors qu’il avait tout juste douze ans, le vieux
bibliothécaire auprès duquel il cherchait unconseil sur le choix
d’une lecture, le considéra d’un drôle d’air, comme si ce
garçonnetvenaitdeluidemanderlalune. C’étaitunhommesans
âge, un peu voûté dans une longue blouse grise. Il se cachait
presque derrière une épaisse moustache aux bords jaunis par
le tabac. Il avait des petits yeux bleus, tout ronds et tout vifs,
quireflétaientintelligenceetmalice. Ilavaitôtéseslunettesde
ferpourlesessuyersansquitterduregardl’enfantquivenaitle
questionner. C’étaitpourluiunévénementextraordinaire,car
laplupartdespensionnairesquivenaientlà,seservaientseuls,
mettaient le fouillis dans les rayons,inscrivaient illisiblement
leur nom sur le gros registre, ils se moquaient souvent de lui
et s’en allaient en le raillant. Devant le trouble de ce jeune
25L’enfant au piano
élève qu’il voyait pour la première fois et qui lui paraissait si
sincère, il se décida à dire :
− As-tu déjà lu les Trois Mousquetaires mon garçon ? Et
Vingtansaprès? EtleVicomtedeBragelone? EtlaDamede
Monsereau ?... Hé ; je vois bien que non, alors dans ce cas ;
tu n’as rien lu… Je me trompe ?
L’enfantavaitsecouénégativementlatête.
MonsieurFou-
quet,carlebibliothécaires’appelaitFouquet,continuaàconsidérersonvisiteurdurantuninstantquiparutinterminablepour
l’élève. L’homme en blouse grise, riant intérieurement fit un
choix d’autorité :
− Nous allons commencer par la Dame de Monsereau !
Ensuite, on passera aux Trois Mousquetaires et aux autres…
Tuaimeslireaumoins!?
− Oui monsieur… je crois…
Monsieur Fouquet s’était tu un moment, avait de nouveau
essuyésespetiteslunettesetrepritlaparoled’untondéférent:
− Vois-tu jeune homme, on dit que tous ces récits ne sont
que fiction, et bien moi, je dis non ! Tous les personnages
que décrit là Alexandre Dumas sont bien réels ; tu peux me
croire… Mais à cette époque…
Ileutungrandgestelarge. Encoreunefois,levieilhomme
observa un silence et s’enfonça en lui-même. Gêné, le jeune
Joseph détourna son regard, tortilla ses doigts, eut même
envie de s’enfuir. Enfin, le bibliothécaire sortit de son rêve et
poursuivit comme s’il était seul.
−Acetteépoqueonsavaitcequ’étaitl’honneur,lecourage,
la courtoisie,les belles dames,l’élégance raffinée,la
galanterieetautreschosesquetunemanqueraspasdedécouvrir…Et
jesuispersuadéquetunemanqueraspasnonplusdefaireles
confrontations qui s’imposent entre cette époque et la
misérableque nous vivons…Les usde notre temps sont l’essence
de notre décadence… Enfin passons…
Fouquetrevintsurterre,allachercherlelivrerecommandé,
le tendit à l’enfant et sans un mot, retourna errer comme un
fantôme dans ses rayons.
26François Cyriaque
Joseph fut fortement impressionné par cet étrange
personnage d’un autre siècle, et dont il n’en avait pas même
soupçonné l’existence dans ce pensionnat. Il se mit
immédiatementàlalecturedulivredontlerécitsemblaitsiprécieuxaux
yeux de cet homme étonnant. Le séducteur qu’était le comte
deBussy,luifutsympathique,attachant…Bienentendu,ilne
manqua pas de faire la comparaison, comme on le lui avait
recommandé avec les moeurs actuelles, si peu qu’il en savait
poursonâge,ilserenditcomptedecequevoulaitdire«
faire
lacour»àcetteépoque…Ilneremarquanullementl’hypocrisie,seullepanacheluiapparaissait. Celatantbienqu’ilavala
l’ouvrageentroissoirées. Quandilserenditàlabibliothèque,
Fouquet l’attendait.
− Alors ! ? Demanda l’homme sans préambule.
Cette seule et unique question en valait mille en soit. Peu
habitué aux discours, Joseph n’avait bredouillé que quelques
mots,expliquantlasatisfactionqueluiavaitprocurélalecture
de ce livre. Alors, le bibliothécaire eut un petit geste agacé
et se mit à lui faire un récit plus expressif, voire plus détaillé
quiauraitsurpritl’auteurlui-même. Commes’ilyavaitajouté
quelques chapitres. Cela dura si longtemps qu’unsurveillant,
inquiet de la disparitionde Joseph vint le retrouver.
−Ilvient!! Ilvient!! Vousvoyezbien,ilestlà!! répondit
Fouquet grognon.
Voyant en ce jeune garçon un auditeur insatiable, il
entreprit sans peine d’ouvrir chez lui, le même appétit du rêve et
de l’aventure romanesque. Par la suite, dans les jours, les
semaines et les mois quisuivirent, le maître et l’élève passaient
des heures entières à évoquer les personnages et le vécu
de
leursaventurescommes’ilss’entretenaientsurdesfaitsd’actualité. L’homme avait sans aucun doute lu la totalité des
ouvrages,dontlabibliothèquedesepensionnatpouvaitsevanter
deposséder.
Ilétaitrareeneffetdetrouverd’autresétablissementsdumêmeordrepourvussisomptueusement.
Quelqu’un
d’autrequeJoseph,unadulte,auraitpritcethommepourunaimablevieuxfourêveur,pourunquelconque excentriquehors
du temps. Mais pour Joseph, était celui qui avait réussit à
l’extirper de cet univers malheureux dans lequel il vivait. La
27L’enfant au piano
portedecettebibliothèqueétaitlaported’unparadiséphémère
dansunsens,etcelled’untourmentquotidienetconstantdans
l’autre. Contrairement aux autres enfants, il redoutait et
appréhendait les temps des vacances. Il allait devoir se séparer
de son ami pour retrouver ce père intolérant et cette mère
résignée, innocente et soumise. Il avait caché à son père cette
amitié, ses relations de rêveries qu’il avait avec Justin
Fouquet, il ne l’aurait pas toléré un instant, et serait plaint auprès
dudirecteur,endisantqu’unhommeessayaitdeperturberson
enfant. Seule la mère savait et consentait.
Et, un matin gris et froid d’un mois de Décembre, on
découvrit le vieux bibliothécaire étendu aux pieds de son
escabeau. Il tenait encore à la main un exemplaire du Comte de
Monté Cristo. Le profond et silencieux accablement qui
accabla le jeune Rouvel lui valu d’être interrogé par le
directeur qui était curieux de savoir, comment la mort de ce vieil
homme, quasi invisible, gardé ici par charité, que personne
ne fréquentait, dont on avait même oublié la présence,
pouvait ainsi affliger un enfant de quinze ans. Joseph se confiait
peu,ettoutlemondeici,ignoraitcetteliaisonquiavaitunices
deux être pendant trois ans. Le directeurmarqua une
certaine
émotiondevantlerécitdujeunegarçon,etcependant,ilfallait
bienplusqueleslarmesd’unenfantpourparveniràsensibilisercepète-secacrimonieux. Sanss’enrendrecompte,Joseph
avait, auprès de son ami, apprit à rêver. Le virus avait été
transmit,etilfaisaitsoneffet. Lesaspirationssecrètesetsans
doute inconscientes de ce vieil homme s’étaient accomplies.
Joseph parlait de lui comme s’il avait été un de ses
personnagesderomansquiavait,durantdelonguesannées,hantéles
allées de cette bibliothèque. Et, si il n’y avait pas eut ce
cercueil que l’on enfoui en terre, on aurait pu penser après
tout,
quecebibliothécairen’avaitétéqu’uneillusionquis’étaitenfuie d’entre les pages d’un livre. Cet homme était devenu
celui qui lui avait apprit à pénétrer dans les fibres même de
l’imaginaire. Beaucoupplus tard,Josephsetenta à l’écriture,
maissanssuccès,lespagesrestaientdésespérémentblanches,
malgréquedanssonespritgrouillaientquantitéinnombrables
28François Cyriaque
d’aventures. Alors, il se lança dans le droit et obtint sa
capacité d’avocat. Engagé par une compagnie d’assurance, il y
restadixans.Écrasésouslatyranniedesafemmeetsabelle
mère. Il rechercha un refuge et le trouva dans la peinture. Le
don était là, il fut enseigné par un maître qui lui reconnu de
surprenantes aptitudes. Il loua un petit local, bien exposé en
lumièreetnonloindesondomicile. Auboutdedeuxannées,
il réussità faire une exposition, puis une seconde,etune
troisième.
Les effets de contraste qu’il parvenait à produire, son jeu
avec la lumière, le rapprochait étonnement des plus grand
peintres. On disait même à mi-voix qu’il était en mesure
d’êtreundes meilleurs portraitistesdusiècle. Sestoiles
commençaient à se vendre, et il pensait que le talent seul suffirait
pour se faire notoriété. Il abandonna les assurances, où il
s’y ennuyait à mourir. L’événement déclencha le désastre
familial pour la perte d’un salaire régulier et confortable.
Sous la pressionet les menaces il retrouva unemploi dans un
cabinet d’avocats. Là, on lui confia les dossiers de toutes les
causes perdues et indéfendables qu’aucun de ses confrères
ne voulaient. Il traînait sa vie entre les prisons pour visiter
des délinquants minables, les audiences correctionnelles,
les divorces sans solutions. Pour « les autres », comme il
appelaitlerestedesafamille,celan’avaitaucuneimportance,
du moment où il rapportait un salaire, c’était suffisant, peu
importe ce qu’il devait endurer pour l’obtenir. Il en obtenait
cependant un avantage majeur, il avait la paix et pouvait
continuer à peindre et surtout à lire, et Monique sa femme
continuaitàletromper. Danssonentourage,onpensait«qu’il
savait » et fermait les yeux, mais il en était rien. Joseph ne
redescendait que rarement sur terre, de toutes manières, là, il
n’étaitattenduquepardessentimentsdouloureuxetamers. Il
se hâtait bien vite de se précipiter dans son univers à lui. Il
fit d’autres expositions, ces toiles plaisaient. Le propriétaire
de la galerie se nommait Francis Dercovieux. L’homme avait
sesentréeschezlesRouvel,tantbienqu’ileutdeplusenplus
de mal à en sortir, et il se prit dans les filets de Monique et
de sa mère.
29L’enfant au
piano
Unamidelafamille,unhommepleindecompassionscharitables,et de bonnes intentions, vint unjour informer Joseph
que, si par hasard, un jeudi après-midi, il venait à se
trouver devant le 18 de la rue Letourneur, il se rendrait très vite
compte des intérêts que portait Francis Dercovieux à l’égard
de sa femme. De prime abord, Josephfut réticent, puis se
décida pour la semaine prochaine. Ce jeudi, une fenêtre de
jardin,restéeentrebâilléeluiappritlavéritéetlefitretombersur
terrelevisageinondédelarmes.
Dansl’undesespériplesimaginaires, il aurait bondit, se serai saisit de l’amant et l’aurait
rossé. Mais là, on était dans la cruelle réalité, alors il pleura,
tout simplement et rentra chez lui.
− Je suis allé rue Letourneur cet après-midi… Je vous ai
vus par la fenêtre, toi et Francis…
Joseph ne pouvait pas garder cette chose pour lui dans
un
silencestratégique,laruminerouélaborerdesdesseinsdevengeance, le soir même il en parla.
Elle n’avait eu que le temps de s’asseoir, car jamais elle
aurait puenvisagerque Joseph, ce naïf,aurait pusavoir,qu’il
viendrait à découvrir… Avec le temps, on oubli la prudence,
on prend confiance, les précautions prisent au départ
s’estompent, les gardes se baissent, on se tranquillise, on évalue
moins les risques.
Ce jour-là, elle s’était redressée avec impudence et avait
déclaré la voixpresque claire et le cynisme lucide :
− Je fais cela pour toi !
Tant d’audace avait sidéré l’infortuné. Ensuite, elle avait
poursuivit avec l’indécence qu’ont ceux qui n’ont plus rien à
perdre :
−FrancisvafaireuneexpositionàLosAngelesetpeut-être
bienmêmeaTokyo !.. Tucomprends,ceseraformidableque
tu puisses être connulà-bas… Je l’ai convaincu, il emmènera
quatre des tes toiles. Joseph était resté longtemps en silence
devant cette femme dont il ne parvenait à mesurer l’étendue
de cruauté. A son tour il avait dû s’asseoir, ses jambes ne le
tenait plus.
− Tu as pensé que cette explication allait me paraître
suffisante ? Tu penses qu’elle revêt assez de valeur pour que
30François Cyriaque
je puisse comprendre et tolérer, même pardonner tout ce que
j’ai pu voir tout à l’heure, et que je te dise : mais ma chérie,
pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt, cela m’aurait évité de
découvrir la vérité par moi-même, me trouver dans une
pareille situation… Pardonne moi d’avoir douter de toi… Que
je m’en veux de t’avoir si injustement soupçonné… Toi qui ;
durant un temps que j’ignore ; te sacrifiait, et moi qui ne vois
quemonpetitégoïsmepersonnel,nemontrequ’unemesquine
jalousie… Toi qui allait jusqu’à compromettre ton honneur
d’épouse pour satisfaire mes misérables ambitions…
Joseph s’était tu un instant et reprit après avoir pu trouver
au fond de lui un résidu d’énergie.
−C’estsansdoutel’attitudequetuavaisescomptéevenant
de la part d’un pauvre imbécile comme moi ! ?
Elle s’était hasardé aux pleurnicheries.
− Mais je t’assure… Tu verras qu’il emmènera tes toiles
aux États Unis.
− Bien sur, ca, je n’en doute pas, et si elles se vendent je
devrai t’en être reconnaissant.
N’ayantaucunautreargumentàprésenter,elledépassales
limitesdelarépugnanceetdel’ignominieellesedéfenditavec
les restes de son venin. Telle une furie, les yeux hagards, les
poings aux hanches elle hurla :
− Se vendre ! ! ? Se vendre ! ! mais pour qui tu te pends
monpauvreJoseph!? Parcequetucroisquetesbarbouillages
se vendent tout seuls ! ? Mais tu es encore et encore en train
de rêver mon pauvre vieux ! ! Si certaines ont, pu être
achetées, c’est bien grâce à Francis, tu ne vas pas prétendre le
contraire !... Toutes tes barbouilleries sont passées par ‘’SA’’
galerie, c’est surtout pour l’excellente réputation dont il
dispose… Se vendre, tes machins ! ! ? Laisse moi rire. Tu te
crois encore au Moyen-Age… C’était bon à cette époque-là
ces peintures !
Elle avait rit, lui avait rit au nez, l’avais une fois de plus
cruellement humilié.
Oui, bien sur, Francis Dercovieux avait une excellente
réputation, ses conseils et sa parole faisaient foi en matière de
31L’enfant au piano
peinture… C’était bien grâce à lui s’il avait pu exposer et
vendre.
32TROISIEMECHAPITRE
La vente de ces deux toiles avait donné une goulée de vie
aupeintre.. Ilyavaitlongtempsquecelanes’étaitpasproduit.
Il faut dire qu’ilne faisait rienpour, seul unhasard
extraordinaire pouvait conduire des acheteurs dans ce coin retiré, et il
sembleraitque cehasardait bienvouluse souvenir
deJoseph
Rouvel.
Aladécouvertedesoninfortune,ilavaitabandonnélagalerieDercovieuxmalgrélecontrat qui le liait. Lagalerie et le
domicileconjugal. Unjourilavaitrassemblétoutessestoiles
etétaitvenuseperdredanscecoinduLoiretCher. Ilespérait
queceprovidentielacheteur,éditeurd’artdesurcroît,allaitde
nouveausemanifester.
Ilétaitauborddusuicideetsesurprenaità espérer,voilà biendutempsque se sentimentne l’avait
pas effleuré : L’espérance.
Dans son atelier, les toiles s’entassaient, certaines étaient
inachevées, d’autres bâclées. Celles qui étaient terminées, et
qu’il destinait à une hypothétique vente, avaient une place à
part. Elles étaient appuyées dansuncoin,séparées entre elles
par du kraft huileux. Il lui arrivait de les ressortir et passait
des heures à les palper des yeux, assis à califourchon sur une
vielle chaise en bois. Alors, là, les bras croisés appuyés sur
le dossier, le menton posé dessus, il regardait, il rêvait ;
tantôt qu’il était un peintre célèbre, et qu’il emmenait ses
visiteurs au travers d’une grande galerie toute blanche, en
commentantsesoeuvres,tantôtqu’ilétaitdansunegrandemaison
toute blanche aussi en compagnie de Nicole, sa belle
cavalière, tantôt que le vieux bibliothécaire de son enfance venait
33L’enfant au piano
le voir pendant qu’il travaillait, sa mère, sa sœur et des gens
sans visage. Toutes ces images s’enchevêtraient dans son
esprittorturé,tellementfort,qu’ilarrivaitàsesurprendre
àparler à haute voix, comme si tous cela était bien réel, si
personnages étaient présents. Quand il réalisait enfin sa solitude
et
sonobscurité,commelevoilesedéchiraitcruellement,iltom-
baitdansuneprofondemélancoliequil’enfonçaitdansdesténèbres comme l’enfer. L’alcool l’en ressortait, bien qu’il ne
sombrait pas totalement dans l’alcoolisme, ses vertus
éphémères lui donnaient l’illusion, et l’illusionlui suffisait.
Aucentredelapièce,étaitlechevalet,justesouslaverrière
principaleetfaceàlabaiedonnantsurlesud. Ilsupportaitune
toile en travaux, les contours du portrait d’une jeune fille
apparaissaient. Le sol était jonché de chiffons sales, de tube de
peinturesecs,debrosses cassées,de morceauxde bois,de
bidonsvides,ouquis’étaientrenversés. Quelquesbouteillesde
bières, et des mégots à foison comme s’il en avait plu. Il y
avait même des pièces de monnaie qu’il avait au fond de ses
poches et qui tombaient quand il en retirait les chiffons. On
ne pouvait pas faire un pas sans que le pied ne heurte un
objet quelconque. Cet espoir fraîchement né lui donna de la
vigueur,ilouvrittoutengrand,carenplusdudésordre,l’endroit
macéraitdansdesodeursâcresdelapeinture,dudiluant,dela
térébenthine,dutabacetdelasueur. Uneboufféebienfaisante
d’airfraiss’engouffracommesielleattendait,impatienteaux
ouvertures depuis bien longtemps, heureuse d’apporter le
salubre à la puanteur.
Surlegrandmurdufond,ilyavaituneseuletoileentourée
d’uncadresobre,accrochéeparuneficelle,ellen’étaitpasde
lui,lasignatureétaitabsente. Elleétaitlàquandilavaitacheté
la maison, s’ennuyant au mur de la salle de séjour. Le style,
les couleurs lui rappelaient quelque chose qu’il ne parvenait
pas à définir. L’auteur ne lui était pas inconnu mais
impossible de mettre un nom. Aux dires des héritiers vendeurs, le
propriétairel’auraitachetédirectementaupeintre. Ilpassaun
chiffon sur le cadre, puis sur la toile en une caresse, elle
représentait unjeune garçonassis devant un piano. Il paraissait
34François Cyriaque
dans une tristesse tranquille, on pouvait même aisément
imaginer qu’il avait montré de la résignation pour poser. Quand
Joseph avait vu cette toile pour la première fois, se fut une
rencontre,uncoupdefoudreetdepuis,ilétaitobsédéparune
chose : retrouver le modèle ; il ne devait pas être bien âgé,
la toile n’était pas ancienne, dix quinze ans de plus. Cet
enfantlefascinait,ilétaitdevenuuncomplice,unconfident,qui
semblaitluiaussi,portertantdemisères. Parfois,illuiparlait
à haute voix et entendait les réponses qu’il voulait entendre.
Tout en essuyant, Joseph déclara :
− Toi, je peuxte jurer que je ne te vendrai jamais…
L’airfraisremplaçaittoutdoucementlesmauvaisesodeurs.
Il se planta, les mains dans les poches devant son chevalet,
haussa les épaules, se saisit de la toile et l’envoya voler à
traversla pièce,ensuite,il passa danslamaisonet se glissasous
la douche.
Depuisqu’ilavaitvuNicole,labellecavalière,ilavaithâte
deserendreauxAubièrespourlavoirdenouveau. L’occasion
était là, il devait aller chercher l’argent provenant de la vente
de ses toiles. D’autant plus que ses ressources financières
étaient au plus bas, et l’économie qu’il avait en réserve était
aubordduzéro. Disonsqu’ill’avaitdépassé. Pourquelqu’un
quiadécidéderepousserl’heureetlejourdesonsuicide,cette
somme ne pouvait être que la bienvenue.
En empruntant un chemin pierreux coupant en oblique un
champ plat, pour le moment en jachère, on réduisait des trois
quarts la distance qui séparait la maison du peintre des
Aubières par rapport à la route, Joseph décida de s’y rendre à
pied,ilaimaitmarcheretle climats’y prêtait. Aumomentoù
ilquittaitlebitumepours’engagerdanslechemin,arrivaàsa
hauteur,sortitdenullepart,unjeunehomme.
L’œildel’artiste
s’allumaàlavuedecepersonnage,unefractiondesecondeJoseph se souvint avoir regardé la route, droite et plate dans un
sens comme dans l’autre, elle était déserte. D’où donc
pouvait bien sortir cet homme ? L’instinct du portraitiste s’était
aussitôt éveillé par l’extraordinaire beauté de cet inconnu. Il
ne devait pas être de la région, c’était évident, grand, mince,
les cheveux mi long, blonds et bouclés encadraient un visage
35L’enfant au piano
aux traits parfaits avec des yeux d’un bleu sombre d’une
infinie profondeur. Un instant, Joseph eut une pensée pour
Michel Ange. Le personnage devaitdépassertoutjuste les vingt
ans. Une autrechose surprit l’artiste : cetétrange
personnage
étaitvêtud’unesimplechemiseauxmancheslégèrementbouffantes d’unbleuclairetd’unpantalondetoilecoupé
àlaperfection,lespiedsétaientchaussésdemocassinsblancs;chose
excessivement surprenante par le froid qu’il faisait, l’homme
semblait tout à son aise, tout un chacun aurait grelotté ainsi
couvert, lui non. Un sourire donna une lumière
supplémentaire à son visage.
− Bonjour monsieur Rouvel, pourrais-je vous retenir
quelques instants… Je vois que vous alliez partir, cela vous
ennuie ?
Troublé par la soudaineté de l’événement, Joseph eut une
brève pensée pour Nicole, mais sa curiosité naturelle prit le
dessus ; que pouvait lui vouloir cet homme qui l’appelait
par
sonnomaveccettevoixquis’alliaitparfaitementavecsaphysionomie et qui avait surgit du néant ? Il répondit en
bafouillant :
−Heuoui.. Onva allerchez moi ;c’estlà,suivez-moi…
Le jeune homme s’inclina imperceptiblement, Joseph
demanda d’une voix fausse :
− Vous me connaissez ?...Il ne me semble pas…
−Vousnemeconnaissezpaseneffet,MonsieurRouvel…
Mais moi, je vous connais bien… et depuis longtemps.
« Depuis longtemps ! » pensa Joseph, « depuis
longtemps…Ilvientàpeined’avoirvingtans…»Enentrantdans
la maison, Joseph fut fort embarrassé par le désordre qui y
régnait, d’un geste vif, il dégagea un fauteuil et le proposa à
son invité
surprise.
−Excusezmoi,jenesuispastrèssoigneuxpasplusqu’ordonné d’ailleurs, et puis je vis seul.
Lejeune homme eut encoresonlargesourire ets’asseya.
− Je vous ai dit que je vous connaissais monsieur Rouvel,
alors ne vous excusez pas, on est comme on est…
Joseph se posa sur un tabouret et attendit.
36François Cyriaque
−Détendez-vous,monsieurRouvel,détendez-vous…Jene
vous veux aucun mal, bien au contraire et je ne vais pas vous
ennuyer longtemps, je sais que l’onvous attend…
− Comment savez-vous que l’on m’attend ! ? Et qui êtes
vous ?
Levisiteurneréponditpas,ilcontinuaàfixerJosephdeson
regard paisible. Il se décida enfin à parler. Sa voix avait une
vibration particulière avec une sorte d’écho, les lèvres
bougeaient à peine, c’était comme si elle ne traversait pas
l’espace. Une voix que l’on entend de l’intérieur.
−Que désirez-vousle plusaumonde,monsieur Rouvel?
De la vie, Joseph maintenant s’attendait à tout, mais pas
qu’aujourd’hui, un inconnu sortit de nulle part vienne lui
posercettequestion,tantbienqu’ilrestasanspouvoiryrépondre.
L’étrange visiteur attendait sans montrer de signes
d’impatience.
− Je ne vous comprends pas très bien, continua Joseph,
vous arrivez là… Je ne vous connais pas et vous me
demandez…
− Je vous demande,ceque vousdésirez le plus au monde,
reprit le jeune homme du même ton calme.
Après une pause, le visiteur reprit la parole.
− Vous voyez, depuis tout jeune, depuis cette rencontre
avec ce bibliothécaire, monsieur Fouquet, vous vous
imaginez souvent dans un monde extraordinaire,vous élaborez
des
chosesfantastiques,jevousdemandemaintenantdelesformuler,etvoilàquevousnesavezplus…Commec’estétrange…
Mais cependant, je comprends votre embarras.
Le visiteur avait dit sa dernièrephrase
enposantsonmenton sur le bout de ses mains jointes, son regard avait prit une
intensité remarquable dont on ne pouvait se détacher.
Joseph
sentitunfrissonleparcourir,dehautenbas,ilrespiraprofondément et demanda :
− Mais qui êtes vous ? Comment pouvez-vous savoir tout
cela ?
Comme il l’avait déjà fait auparavant, le visiteur marqua
un temps avant de répondre.
37L’enfant au piano
− Ma réponse vous paraîtra si étrange, si singulière… La
croirez-vous ?
Josephs’agitasursonsiège,haussalesépaulesetrépondit:
− Dites toujours… De toutes façons…
− Je suis un tout… Je suis un peu vous-même, je suis les
personnages que vous avez toujours imaginé être. Je suis le
reflet de vos désirs les plus profonds, je suis surtout là pour
vous aider, mais aussi, je peux aussi bien m’en aller et cela
aussi vite que je suis venu…Parcontresijem’envais,vous
ne me reverrez plus jamais.
Joseph tendit une main en avant.
−Attendez,attendez,vouscomprendrezquetoutcelapeut
être pour moi si surprenant ; si inattendu…
− C’est tout à fait naturel monsieur Rouvel, je vous
l’accorde volontiers… Je ne peux rester avec vous que peu de
temps, alors pouvons-nous allez dans votre atelier monsieur
Rouvel ?
−Oui;ouibiensûr…S’empressaderépondreJoseph,mais
là aussi c’est la pagaille…
− Cessez de vous rattacher sans cesse aux éléments
matériels et à leurs aspects, ce n’est pourtant pas les traits
essentiels de votre personnalité ; il y a la pagaille ? Unpeude
rangementviendrafacilementy remédier…Vousvoyez,celan’a
pasgrandeimportanceensoit,maisc’estdel’ordredansvotre
esprit que je vais vous aider à mettre… Voilà qui est moins
commode à réaliser ; soyez plus diligent à veiller sur ce coté
deschoses. Allonsdoncvoirensembleleportraitdecetenfant
que vous aimez tant, si vous le voulez bien.
Sidéré, Joseph entraîna son visiteur jusqu’à l’atelier. Il se
dit un moment, qu’il devait rêver, qu’il allait se réveiller et
sortir de cette aberration, cette absurdité. Dans les plus
extravagantesescapades imaginairesqu’ilavaiteu,iln’avait pu
concevoir ce qui lui arrivait aujourd’hui. Le visiteur l’avait
précédé comme un habitué des lieux, il alla devant la toile de
l’Enfant au Piano.
−Ilyalongtempsquevoussouhaitezensavoirplussurce
merveilleux petit personnage…
38François Cyriaque
Ilseretournaetplaçadenouveausonregarddansceluide
sonhôte. Tantdesérénitésedégageaitdesesyeux,etpourtant,
les propos qu’il tenait étaient inquiétants, effrayants même.
Commentcetinconnupouvait-ilavoiraccèsauxsecretsdeson
cœur. Unbrefinstant,Josephsuspectaquelquesmachinations
diaboliquesvenantdesafemmeetdesabellemèrequi,l’ayant
retrouvé, échafaudaient quelques sombres diableries… Mais,
c’était impossible, il n’avait jamais parlé à quiconque de ce
coin de jardin secret où était enfermé le vieux bibliothécaire
etdesquantitésd’autreschosesquel’étrangevisiteursemblait
savoir. Etpuisily
avaitcettetoile,qu’ilavaitbaptisée«l’Enfant au Piano ». Il semblait évident que le visiteur était en ce
moment même en train de lire ses pensées.
−Voulez-voustoujoursconnaîtrecetenfant,quivousvous
endouterezagrandit…Ilavingtdeuxansmaintenant…Cela
fait treize ans que cette toile a été peinte.
−Oui! réponditJosephsans réfléchir. Ilestdelarégion?
Le visiteur eut un rire amusé, c’était la première fois qu’il
riait vraiment.
− Oui, répondit-il, oui, et beaucoup plus proche que vous
ne le supposez.
La curiosité et le franc désir qu’avait Joseph de connaître
cet enfant lui redonnèrent force et aplomb.
− Où est-il ! ?
−Pastrèsloin,jevousl’aidit… Il y travaille et continu
d’étudier le piano…
− Le piano ? C’est donc véritablement un musicien…
Un
pianiste…
−Oui…Etilestpossiblequ’ilendevienneunexcellent…
Celadépendunpeudevous…Mespropospourronsvousparaître étranges mais le destin de ce jeune homme est
étroitementliéauvotre.
Le visiteur s’arrêta à cette réponse, comme quelqu’un qui
s’aperçois en avoir trop dit.
− Étranges ! ? le mot est faible… Vous dites qu’il vingt
deux ans ? Reprit Joseph Et que… son avenir dépendrait de
moi ?
− Oui.
39L’enfant au piano
Joseph avala péniblement sa salive. « Ca y est, pensa-t-il,
Monique avait raison, je suis devenu fou ! »
− Qui est l’auteur de cette toile ? Demanda-t-il.
− Vous le savez… Seulement, le nom de ce peintre vous
échappe…
− Et je pourrais le connaître ce garçon ?...
−Jepeuxvousdiresimplementquevousallezlerencontrer
dans un temps très proche… C’est à vous de le vouloir
vraiment…Commetoutcequiconcernetousvosautresdésirs,ils
seréaliserontaussi;maisceciaccompagnéd’unecondition…
− Une condition ! ? Mais une condition à quoi ? Et
laquelle ! ?
Josephne réfléchissait plus,ilrépondait spontanément.
− Vous allez avoir une certaine quantité de vos désirs qui
vont se réaliser, il vous suffira de le vouloir tout
simplement,
maisaprèsenavoirmesurélepouretlecontre,n’oubliezsurtout pas de faire cela, car quand unsouhait se réalisera il sera
accompagné de tous ses avantages et aussi de tous ses
inconvénients etil va falloir que vous les assumiez entotalité.
Le visiteur arrêta là un instant ces extraordinaires
révélations. Joseph s’était figé, les yeux écarquillés, persuadé qu’il
rêvait ilécoutait sans comprendre,le visiteur poursuivit :
− La condition est que cela aura une fin… Toute chose à
unefin,n’est-cepasmonsieurRouvel? Donc,vousdisposerez
d’unecertainequantitédesouhaitsquiseréaliseronsUncrédit
en quelque sorte, mais un crédit limité…
Josephposaleboutdesesdoigtsdechaquecotédesatête
etarpentalapièce,puisilallumanerveusementunecigarette.
−Écoutez…Quiquevoussoyez,toutcelaestdépourvude
sens, c’est ridicule… Crédit quel crédit, crédit de quoi ? Et
par qui ! ? Je n’ai rien demandé à personne moi ! !
− Par qui ? Je ne suis pas autorisé de répondre à
cette
question…Maisquevousn’ayezjamaisriendemandé…Êtesvous certain de cela !
?
−Bon,bonadmettons…Sij’aibiencompris,quandjedésirerai quelque chose il me suffira de le vouloir pour que je
l’obtienne…
40François Cyriaque
Le visiteur émit à nouveau le rire qu’il avait eu tout à
l’heure.
− Ce n’est pas tout à fait cela. Ce que vous appelez le
hasard, le destin, les coïncidences, la fatalité, enfin tous ces
termes que vous utilisez et qui vous permettent d’expliquer
l’inexplicablevousmettronsenprésenced’élémentsquivous
permettrons d’accéder à vos désirs, vous n’aurez qu’a laissé
faire ce destin, mais vous pourrez l’accepter, ou le refuser…
Voilà,quelquepeuschématiquement,lamanièreoùleschoses
vont se passer…
− Et en échange ? Je dois signer un pacte de mon
sang ?...C’est tellement invraisemblable tout ca…
− Invraisemblable ! Voilà le mot de tous les incrédules…
Que veut dire ce mot : invraisemblable ? Pourquoi
invraisemblable? Souvenez-vous,n’avez-vouspasdéjàmaintefois
rêvé, que vous détenez ce pouvoir ?
Joseph ne répondit pas, il savait que c’était vrai, il
enchaîna,
−Quedois-jefaire?
− Je me dois de vous dire aussi les autres conditions
attachéesàcecontrat.
Lepremierdevossouhaitquipourraseréa-
liserestunerencontreaveccejeunehomme,déslors,lamécanique,pardonnez-moileterme,seralancéeetvousnepourrez
plus revenir en arrière, vous serez investi de ces pouvoirs ;
vous ne pourrez que vous soustraire à certaines de vos
tentations. N’oublier pas qu’il faut parfois beaucoup plus de force
et de volonté pour refuser que pour céder… Comme je vous
ledisais aussi,unnombrebiendéfinid’exaucementsvousest
donné,sivousfranchissezcettebarrière,toutcequevousavez
obtenu se transformera en sonopposé, le bien deviendra
mal,
leplaisirdeladouleur,lajoielatristesse,larichesselamisère… Et la lumière deviendra ténèbres.
Joseph se sentit parcouru d’un courant froid, il ne se
réveillaittoujourspas,parcequ’ilnedormaitpas,ildemandala
voix engourdie :
− Si j’ai bien compris, je ne saurais pas quand prendra fin
ce… contrat… Une peaude chagrin en quelque sorte…
41L’enfant au piano
−Onpourraitappelercelaainsi,maisnoussommeslàdans
la réalité… Vous saurez que ce contrat à prit fin quand tout
basculera… Mais soyez prudent,soyez modeste, sachez vous
contenter de ce que vous aurez obtenu… Bannissez cette
ambition,cedésirdeconstanteinsatisfactionqu’onlaplupartdes
hommes… Toujours plus ! et encore plus ! sans jamais être
rassasié… Je sais que vous pourrez y parvenir. Mais
cependant, vous pouvez encore refuser ma proposition, vous
pouvez le faire tant que vous n’aurez pas engagé avec ce jeune
homme des relations dépassant la simple rencontre… Je vais
devoir vous laisser, vous êtes le seul à pouvoir prendre la
décision.
− Et si… Enfin supposons, que je refuse ?
− Alors, quand vous rencontrerez ce jeune homme, car
vous le rencontrerez très rapidement… Faîtes comme si vous
n’avezjamaisdésiréleconnaître,ignorezle,àjamais…Mais
sachez aussi que grâce à vous il peut aussi avoir une
grande
destinéeetcelaneseferaseulementsivousentamezdesrelations avec lui.
−Mais,pourquoimoi? Pourquoivousmeproposezcelaà
moi ?
Le visiteur souriait pour la dernière fois et répondit :
− Parce que cela ne fait que concrétiser ce que vous avez
toujours désiré, et que vous avez souhaité qu’un personnage
comme moi vous rende visite unjour… Je me trompe ?
− Heu… Non… enfin oui… Je veux dire oui, j’ai souvent
rêvé cela…
− Je vous salut monsieur Rouvel, heureux de vous avoir
rencontré.
Le visiteur franchit le seuil, Joseph l’interpella
−Attendez ! ! attendez ! ! si j’ai besoinde vous ! ?
En disant cela il s’était précipité vers la porte, dehors, la
cour était déserte, il couru vers la route, à droite comme a
gaucheiln’yavaitpersonne. Uneboufféedepaniqueluisaisit
la gorge, le visiteur avait disparu. Pendent un laps de temps
indéfini, Joseph fut envahi dans un état de profonde solitude
tel qu’il n’en avait eu de toute sa vie, la terre toute entière
lui sembla vide de l’intérieur et l’aspirait dans ses entrailles.
42François Cyriaque
C’était comme si il venait de mourir et qu’il n’y avait rien de
l’autre coté. Il aimait pourtant la solitude, mais celle à
laquelle il se trouvait confronté en ce moment le glaça de
terreur. Ilvenaitde vivre lachose laplus insensée qui puisse lui
arriver, et pourtant, ce qu’avait dit cet homme était vrai, il en
avait rêvé des situations insensée. Il venait de rencontrer, en
chair et en os l’entité de ses rêves qui se matérialisait, à force
de penser, d’imaginer de désirer, de briguer, une
concrétisation s’était faite de cet ensemble. Ne serait-ce qu’un rêve ?
une chimère ?... L’ectoplasme de ses fantasmes ? Non ! cet
étrange visiteur, cet homme était bienréel ! Il avait tellement
l’habitude de forcer son imaginaire, qu’il en arrivait parfois à
enavoir des visions,mais jamais de la sorte,soncorps se mit
à trembler comme transis de froid.
43QUATRIEMECHAPITRE
Réveilléensursaut,Josephseredressalevisagecouvertde
sueur.
− Que voulez-vous ! ! ? S’écria-t-il.
Levisiteurétaitlà,àleregarder…Non! lapièceétaitvide,
il avait rêvé.
Un fin soleil pénétrait par la baie vitrée, il jeta un regard
vers la pendule : onze heures trente. Il se massa le visage de
ses deux mains pour se forcer à émaner de ce profond
sommeil qui l’avait inconsciemment engloutit. Il y avait
longtemps qu’il n’avait pas dormi aussi profondément, il se
souvenait s’être assis sur le canapé et, plus rien. Cette fatigue
intense que l’on ressent parfois à la suite d’événements
extraordinaires. Il y avait une énorme confusion autour de lui,
il se demandait s’il n’avait pas purement et simplement rêvé.
Riennepouvaitaffirmerouinfirmerlepassagedecethomme
étrange. Son accoutumance à la fantaisie, aux rêves éveillés
dans les labyrinthes impénétrables de son esprit,
l’empêchait
souventdefaireunedistinctionexacteentrelaréalitéetlafiction. Il alla se préparer ducafé, alluma une cigarette.
− Ce n’est pas possible, dit-il soudain à haute voix, j’ai
encorerêvé! Toutçaunjour,vamejouerunvilaintour…La
Moniquedevaitavoirraison…Ilyaquelquechosequinedoit
pas tourner rond en moi.
Machinalement,ilsedirigea,latassedacaféàlamain,vers
letableaudel’EnfantauPiano,lesourirepâleétaittoujoursle
même, lui était au moins était bien réel.
− J’suis fouhein ! ? Tu crois que je suis foutoi ! ?
45L’enfant au piano
Il eut une pensée pour Nicole, cette image le ramena sur
terre,accompagnéed’uncertainréconfort.
Ilbutsoncafé,alluma une nouvelle cigarette et prit le chemin des Aubières.
A l’embranchement du chemin de terre, il s’arrêta ; c’était là
qu’il avait rencontré l’étrange visiteur, plutôt là où l’étrange
visiteur lui était apparu. Il fit un effort violent pour que cette
image disparaisse. Il se força à conclure que ce n’était qu’un
tour que luiavaitjouésonabusiveimagination,quecette
histoire était invraisemblable, digne des conte des Mille et une
nuits.
Nicoleétaitdansunenclos,travaillantunjeuneétalonàla
longe,sonmari,appuyéàlaclôturelaregardaitentrépignant,
donnant des conseils, rouscaillant comme à l’accoutumé. Il
aperçu le nouveau venu.
−Joseph!! VoilànotrecopainJoseph,Nanouche!!
Commentva!?
Claude enchaîna, sans attendre la réponse, Claude posait
des questions mais ne laissait jamais aux autres le temps d’y
répondre.
− Tiens au fait, tu tombes bien !... Tu ne sais pas ? Non,
tu ne sais pas ! comment tu pourrais savoir… De toutes
manières,tunesais jamais rien… J’aivendudeuxdetestoiles…
Qu’est-ce qu’on dit à son copain Claude ! ? On dit merci
Claude !
La réponse était faite, Joseph tendit une main en silence.
Claude la serra sans le regarder, il cria vers sa femme :
−Onvaenavoirpouruneéternitéaveccettebête,onn’est
pasprêtsdelamonter! Jetel’aiditdésquejel’aivu,maistu
en fais qu’à ta tête !.. Bon on est au bureau ! Regarde-le ! Il
est là à me regarder ahuri, je suis sûr qu’il ne croit pas ce que
je lui dis ! !
JosephcroisafurtivementleregarddeNicole,visiblement,
elle n’avait pas parlé de leur rencontre matinale. Dans ce
re-
gard,ilcrutdécelercettelueurdecomplicitédontilavaitsouvent aussi rêvé.
− Allez, viens ! enjoignit Claude, viens jusqu’au bureau,
viens prendre ton pognon. Nanouche s’est entichée de cette
46François Cyriaque
bêteaupremiercoupd’œil,onvamettreuntempsfoupourle
dresser… Enfin… Toi tu t’en fou !
Illevaunemainetclignadel’œilensefrottantlepouceet
l’index.
−Tonclient,ildoitpeserlourd! ilapayécommeça,boum,
boum,encedoitpasêtreunfauché…Ilestéditeurd’unerevue
d’art…
Il leva un doigt et ajouta :
− A oui, je t’ai pas dit, c’est un Allemand, rien du
touristedepassage…Ilétaitavecsafifille,quivoulaitmonterun
peu… Bonne cavalière en tous cas… Le temps qu’elle était
partie avec Nicole, le papa Chulz et moi on a discuté… Un
sacré bonhomme ! !
Claudefitdesesmainsungrandgestecirculairedevantlui.
Le bureau était une pièce toute en longueur, les murs et le
plafondrecouvertsdelattesdeboisverniesenchêneclair. Elle
étaitprofondecommeuntunnel,construiteenboutdesbox,il
servaitégalementdesalled’exposition.
Ilyavaitaccrochéles
toilesdeJoseph,cellesd’unjeunepeintrepaysagisteauxcouleurs claires et criardes, les oeuvres d’un vannier et quelques
instruments de musique anciens. Des spots allogènes
éclairaient les oeuvres d’une lumière blanchâtre. Un panneau
informait que les instruments pouvaient se voir en plus grande
quantité au musée de
Montoire.
−C’estrichecommeCrésusetçaveutquandmêmediscuter le prix… J’ai pas cédé… Reprit Claude après s’être laissé
tomber dans le fauteuil derrière la table.
Joseph n’écoutait que distraitement ce que lui disait
Claude, le regard que lui avait adressé Nicole l’avait
transportédansununiversdoré. Uninstant,ilpensaque,peut-être:
tous ses désirs pouvaient se réaliser. Nicole était l’un de ses
désirs les plus chers, non pas un désir bassement charnel,
celui du mâle en quête d’aventure, non, cela allait bien au
delà. Il portait cette jeune femme jusqu’à l’adulation. Jamais
il n’avait eu la tentation d’enlever une femme à un autre
homme, il n’avait que trop connu ce supplice et savait la
douleurqu’ilpouvaitprovoquer. Maislà,ilétaitprêtàbannir
toutes les convenances, tous les tabous, tous les scrupules et,
47L’enfant au piano
quelques en seraient les aboutissants, il aurait bravé pour elle
tous les périls. Les grands amours ne rendent pas seulement
idiot, ils rendent audacieux et téméraire ! Joseph n’était
pas exactement ce que l’on pouvait appeler un séducteur, il
avait un charme, discret mais présent. De bonne taille, les
épaules larges et un peu voûtées, peut-être par soumission,
ou la résignation. Par sa démarche un peu traînante, on ne
pouvait pas très bien définir s’il emmenait sa vie ou si c’était
sa vie qui le tirait, considérons plutôt que ce n’était que pure
nonchalance. Il avait un visage aux traits réguliers, malgré
un nez un peu empâté. Dans ses yeux légèrement écartés et
d’unmarronsombre,prédominaient la tendresse,surunfront
large et droit, des sourcils noirs et épais qui se rejoignaient.
Sescheveuxétaientbrunslégèrementbouclés,qu’ilavaittrès
souvent en broussaille. Depuis longtemps, ils ne les avaient
pasfaitcoupésetcommençaientàluieffleurélesépaules. S’il
avait agi ainsi, avant, il se serait fait traiter de tous les noms.
Ce coté pileux très sombre, il l’avait hérité de son père. Une
bouche large, généreuse, le menton épais, un peu proéminent
quipartaitens’élargissantmarquaituneapparencevolontaire
etdéterminée; mais à vraidire,Josephétaitplutôtunpassif.
La jeune femme entra, souriante, au passage elle effleura
Josephendégageant une odeur suave, oùse mêlaient les
senteursd’unparfumchaudetdiscretàcellesducuiretducheval.
Elle s’installaà califourchonsurunbancs’appuyant enavant
de ses bras, ce qui eut pour effet de compresser sa poitrine et
de la placer en évidence au regard de Joseph dont le cerveau
commençait à s’embuer de vapeurs voluptueuses.
Inaccoutumé à ce genre de situation il soutint, avec efforts, le regard
deNicole,bienqu’ilauraitvoulufuiràtoutesjambes. Claude,
lui, continuait à parler.
− Hé ! ! tu m’entends ou tu dors ! ! ? S’écria-t-il soudain,
C’est vrai pour toi ça aussi…
− Ah ? Et quoi donc ? répondit Joseph surprit.
− Voilà, tu lui parle et il n’écoute pas ! ! Le ministre des
loisirs et la culture, c’est ta branche à toi aussi non ! ?
48François Cyriaque
Claude devait parler de politique tandis que Joseph rêvait
deNicole.
Ilsfurentinterrompusparlepétaradant,d’unfourgon qui entrait dans la cour. Claude se dressa en grommelant
quelquesmotsincompréhensibles,puissortit. Ceprovidentiel
nouveau venu permit à Joseph de se retrouver seul avec
Nicole. Ilsl’avaientétébiensdesfois,seuls,maisaujourd’huiil
yavaitquelquechosededifférent. Ilsrestèrentunmomentles
yeuxdanslesyeux,aucombledel’embarras,Josephcherchait
désespérément les mots que l’on pouvait bien dire, à ces
moments-là, ceux que certains hommes savent dire aux
femmes
qu’ilsdésirent,lui,nelessavaitpas,quandbienmêmelesaurait-il su, il aurait été incapable de les prononcer. Elle,
semblait s’amuser de la situation. Elle se leva et, après avoir jeté
un rapide coup d’œil par la fenêtre, s’assurant que son
mari
s’étaitéloigné,vintseplanterdevantJoseph,arrogante,provoquantesonodeurencoreplusenivrante.
Levisagepourpre,Jo-
sephseredressasursesjambestremblantes,leurvisageseretrouvèrentàquelquescentimètresl’undel’autre. Unechaleur
intense monta en lui, mille pensées, mille désirs, lui
traversèrent l’esprit. Elle restait là, sans bouger, les yeux rieurs, la
bouche légèrement entre ouverte, il sentait son haleine douce
lui glisser sur le visage.
Dehors, le fourgon pétarada à nouveau, le bruit s’éloigna,
ils’empressades’asseoiretNicolederegagner sonbanc.
Josephvenait à l’instant de bondir dans unautre monde.
− C’est quelqu’un, qui veut du fumier, il est envoyé par
Frédéric,onvaallerluividerlecontainer,ilestpleinjecrois?
− Oui, il est plein, répondit Nicole.
Puis, s’adressant à Joseph :
− Se débarrasser du fumier est un sacré problème, surtout
lefrais,onarienpourlestokerici,etilfautaumoinsunan
pourqu’ilsoitutilisableencultureenfin…Detempsentemps,
heureusement on trouve preneur… Tiens, au fait, tu tombes
bien, je n’aurai la porte benne que demain matin, tu peux me
donneruncoupdemain,Nanoucheneserapaslà,onprendla
benne et on l’emmène chez… Heu…
Ilfouilla ses poches,sortit unmorceaude papieret lu:
49L’enfant au piano
− Jourdin, chez les Jourdin, un ferme de l’autre côté de
Lavardin, Les Louvettes, connaît pas ! on trouvera bien…
C’est O K ?
Josephse moquaitéperdumentdesproblèmes que
rencontrait Claude avec le fumier. Une seule chose occupait sa
pensée : ce qu’il venait de se passer avec Nicole, ce visage qu’il
avaiteu,ilyauninstant,àdeuxdoigtsdusien. Ilacceptasans
réfléchir.
− Bon, tout ça c’est pas tout, reprit Claude, nous il faut
qu’on ailles à Blois cet après-midi.
Il fouilla dans untiroir et tenditune enveloppe brune.
−Voilàtessousgrand! Ilm’adonnéunchèque…J’aifait
du liquide…
− T’as pris ta comm ? Demanda Joseph.
−Dixpourcent! RéponditClaudelesdeuxmainsenl’air.
− On avait dit ça !
Joseph quitta à contre cœur les Aubières. Avant de partir,
il tenta à maintes reprises de rencontrer à nouveau le regard
deNicole,maiscelle-cisemontrasoudainementdistante,elle
sortit du bureau sans un mot, sans même le saluer. Il regarda
Claude qui fouillait dans un tiroir, quelque chose lui tordait
le cœur, ce sentiment ressemblait étrangement à celui qu’il
avait éprouvé le jour où il avait surprit sa femme au travers
de cette fenêtre entrouverte. Cependant il avait maintenant
l’autrerôle. IlsepersuadadecroirequeNicoleavaitvouluse
montrerprudentedanssesagissements,qu’ellenevoulaitpas
éveiller les soupçons chez son mari.
Tandis qu’il marchait lentement sur le chemin du retour,
il ne put s’empêcher de penser à son étrange visiteur de tout
à l’heure. Cette intrusion mirifique tenait tellement de
l’ab-
surde,delafoliemême,qu’ilnepouvaitlapartageravecpersonneaurisquedepasserimmédiatementpourunilluminé. Si
quelqu’un venait lui conter qu’une pareille aventure lui était
arrivée, bien qu’il fût lui-même, le plus candide auditeur de
la terre, il ne l’aurait pas cru ; aurait pensé qu’il s’agissait là,
d’unbraveinnocentenquêted’audienceetd’intérêt. Ilfallait
donc,pourlemoment,qu’ilgardecetévénementpourluitout
seul… Dans la mesure où tout cela était réel biensûr.
50François Cyriaque
Il passa le reste de l’après-midi à travailler au portrait de
sa jeune cliente qui venait poser. Une écervelée de vingt ans,
écerveléemaisbelle commeunedéesse, quandellecessaitde
s’agiteretdejacassercommeunepie,elleavaitunairpudique
et angélique, mais elle était riche, ou plutôt ses parents. Les
trèsrespectablesgensavaientsouhaitéavoirleportraitdeleur
fifille, comme il était bien céans de le faire dans une société
auxmoeurs démodées. La toile avaitdéjà sa place de prévue,
parmid’autresportraits,auxmursd’unegrandepiècetristeet
sombreauplafondpeintetvoûté,danslademeureancestrale.
− Il devra être accroché là, avait dit le père lorsqu’il avait
fait venir Joseph pour lui passer commande.
Il s’en voulait d’avoir accepté ce travail que lui avaient
confiésesaristocrates,vestigesd’unebourgeoisiesoporifique
etsurannée. Rienàvoiraveccettenoblessequ’ilavaitconnue
aux travers des livres qu’il avait lus, avec et après le vieux
bibliothécaire.
Pourenreveniràcettetoile,celafaisaitlatroisième fois qu’il recommençait, une fois, elle était trop triste,
une autre fois elle manquait de dignité. Ladignité…
Onpouvaitenparler,si lesparentsvoyaient leurs fifille endehorsde
leurs intoxicante présence, ils en avaleraient leur blasons. A
plusieurs reprises Joseph dut repousser les avances
intempestives et libertines de la jeune obsédée. Mais, vu l’état de ses
finances,ilnepouvaitpas sepermettred’être délicatd’autant
plus que soncommanditaire n’avait pas discuté le prix.
− Vous nous avez été chaudement recommandé, avait-il le
digne client.
Aujourd’hui,iltâtonnait,hésitaitsans tropprêterattention
àcequ’ilfaisait.
Sespenséesétaientdansunvéritableimbroglio, le visage du visiteur s’entrelaçait avec celui de Nicole,
venait aussi se mettre en filigrane celui de l’Enfant au Piano.
Ilabandonnasontravail,s’installadansunfauteuil et pensaà
son vieil ami le bibliothécaire, monsieur Fouquet. Lui aurait
pu,s’ilétaitencorelà,luidonnerconseil. Toutaufonddeson
cœur il s’entendait dire : « Va ! Va mon garçon !...Offre-toi
du rêve autant que tu le pourras… Réalise tes désirs les plus
51L’enfant au piano
féeriques… Mais soit honnête avec toi-même ! Trouve la
limite qu’il y a entre le rêve et la folie, entre le besoin et la
sagesse,l’utileetlesuperflu»Mais,iln’étaitpluslà;ilétaitau
fond de son tombeau, ou bien alors, si tout était vrai, quelque
part dans cet autre monde, auprès d’anges, où règne un Dieu
d’amouretdepaix,oùlasouffrancen’existepas,oùparaît-il,
tous les hommes sont frères. Lui aussi avait peut-être reçu la
visited’unange,encepersonnageétrange. Ilavaitdésormais
lechoixentre,voirseconcrétisertoussesvoeuxenselaissant
aller à ce rêve,oubien continuer à s’enfoncer lentementdans
une vie de misère, qui se terminera irrémédiablement
accrochée à la branche de cet arbre, là-bas dans la forêt. Le choix
n’était pas difficile, il n’était pas nécessaire d’avoir recours à
lacasuistiquepourrésoudreleproblème,lecasdeconscience,
s’ildevaitêtre,devaitserésumeràunchoix,àcequ’ildésirait
vraiment,et qui étaitbonpour lui. Il se caladanssonfauteuil
etsemitàclasserleschosesqu’ilsouhaitaitleplus. Ily eneu
deux, puis trois et quatre, il en arrivait en peu de temps à six,
puis à dix.
−Se sera tout, après je m’arrêterai là ! Dit-il à haute voix.
Je ne suis tout de même pas avec ça dans l’extravagance!
Il avait l’habitude, quand il était confronté à une ou
plusieursquestions,deconverseraveclui-mêmeàvoixhaute.
Ce
monologueluipermettaitunecertaineobjectivitédanslesdécisions à prendre, il réfléchit un instant et reprit :
−Commentvais-jefairepourrencontrercejeunepianiste,
il est la clé de départ de ce jeu ridicule ; jeu dangereux…
Dangereux si je vais trop loin… Moi, après tout, je n’ai
pas besoin de grand-chose, la fortune ?...La gloire ?...Le
pouvoir ?... Qui peut dire qu’il refusera ces choses si elles
se présentent ?...C’est l’usage qu’on en fait qui devient
dangereux. Jevaisfairecommeça;melimiteràl’essentiel…
La décision était prise, il acceptait déjà les propositions du
visiteur, sans même savoir si elles étaient réelles ni comment
elles allaient pouvoir se concrétiser.
52CINQUIEMECHAPITRE
SébastienJourdinpassaitlesamedimatindanssachambre,
c’était une chose convenue avec son père et ses frères, il
travaillaitavecassiduité surlescoursfournisparla Chambredu
Commerce. Le diplôme obtenu, d’une part, cela viendrait à
aider à la gestion de l’exploitation familiale et d’autre part, il
aurait un métier qui lui permettra de vivre en autonome. Les
chiffresluiplaisaient,ilsétaientcommelamusique: logiques.
Ilétaitautermedesesdeuxannéesd’études,ilpasserabientôt
le concours qui le qualifiera dans la profession. Pour l’heure,
il travaillait dans le cabinet Deschardins. Monsieur
Deschardinsluigarantissaitunposte s’ilobtenaitsondiplôme.
Lesalaire était bon, l’employé consciencieux et le patron honnête,
tout pour constituer les éléments d’une carrière bien tracée.
Ce qui lui faisait plus chaud au cœur c’était que par la suite,
il allait pouvoir obtenir un prêt par une banque pour
s’acheter un piano, pour lui tout seul ; son piano ! C’était là son
secret, il n’avait parlé de ce projet, ni au père, ni à aucun de
ses frères. On le lui aurait interdit, et ils se seraient, comme
à l’accoutumée moqué de lui. Seul, Julien Ronsac le savait,
celui-ci l’avait emmené à plusieurs reprises dans un magasin
spécialisé de Blois et avait choisit l’instrument. Bien sûr, il
n’auraitpaslesmoyensdes’offrirlerêve:
unSteinway,mais
sonchoixs’étaitportésurunepiècedontlasonoritéluiconvenaitparfaitement. Toutétaitdéjàcalculé,ilmettraitquatreans
pour le payer. Sonamiluiavait répété pour l’énième fois :
−TuasdutalentSébastien,tuverras,unjourtul’auraston
Steinway, un beau, tout noir un immense queue.
53L’enfant au piano
IlfuttirédesontravailparlavoixdeCésarquihurlaitsous
la fenêtre.
− Alors ! ! ? s’impatienta le frère, tu es sourd ou quoi ! ?
Ca faitune heure qu’ont’appelle ! Descends nous aider! !
Un camion porteur d’une benne remplie de fumier venait
d’enterdanslacour. Césarrejoignitlesoccupantsduvéhicule,
il leur désigna un endroit de l’autre côté des hangars, et leur
parlaensecouantlatêteetenmontrantlafenêtredeSébastien,
les hommes se mirent à rire.
− Secoue-toi un peu, s’énerva César à l’adresse de
Sébastien, ces messieurs ont la gentillesse de nous apporter
du fumier, ils n’ont pas que ça à faire, amène-toi avec deux
fourches !
− Ohça va se décharger tout seul, dit le chauffeur.
César cligna sournoisement de l’œil.
−Fauty fairetravaillél’gamin! V’zalezvoir;onvarire!
Sébastien s’exécuta en silence, un instant, il croisa le
regard de l’un des deux hommes qui étaient là. Une
étrange
lueurbrillaitdanslesyeuxdecepersonnagequ’ilneconnaissaitpas,qu’ilvoyaitpourlapremièrefoisdesavie. Bienqu’il
lui tournait le dos, il sentait la pression de ce regard qui ne le
quittait pas,iln’osait se retourner.
Aprèss’êtremunitdesoutilslesdeuxfrèressemitentchacund’uncôtédelabennequi,
manoeuvrée par Claude commença à basculer et se
décharger. Joseph avait du mal à contrôler sa respiration, son
cœur
battaitàserompre,unedétressel’envahit,commedansunmirage,le visage duVisiteur lui apparuun court instant, ensuite
passadevantsesyeuxleportraitdel’enfantaupiano. Cejeune
homme-là ; pataugeant sur le fumier qui s’amoncelait et qui
magnaitsigauchementla fourche,était
cetenfantduportrait.
Iln’avaitpaschangé,sinonquesoncorpss’étaitconsidérablement allongé, il avait gardé ces yeux sombres et tristes, cette
souffrance cachée que révélait la toile, était la même. C’était
lui ! Quelque chose avait hurlé au fond de son être comme
si
unprojecteurseserait,enpleinenuit,braquésurcejeunegarçonet avait crié : « C’est lui ! ! » La torpeur était telle que sa
vuesetroubla,ils’appuyacontrelecamion.
54François Cyriaque
− Oh ! ! Joseph ! ! Ca ne va pas, s’avança Claude, tu es
tout pâle d’un seul coup, qu’est-ce qui t’arrive ! ? C’est les
odeurs ou quoi ! ? Ca sent bon le fumier de cheval ! !
Assied
toidanslecamion,jet’assurequetuesblanccommeunmort.
Lesdeuxfrèresnes’étaientrenducomptederien,ilscontinuaient à pousser le fumier, César gueulait après Sébastien le
traitant de bon à rin et de maladroit.
Son destin pouvait dés cet instant basculer, il lui suffisait
d’engagerunerelationaveccejeunehommeàl’allurepresque
burlesquepourqu’uneexistencenouvelleprennevie,pourque
les augures du Visiteur se matérialisent. Ce garçon était loin
de s’imaginer ce qui était en train de se passer dans la vie de
cet homme comme dans la sienne. La benne était vide et des
nuagesdevapeursmontaientdel’amasendessenteursfortes,
les deux frères sautèrent sur le sol.
− La fourche est plus lourde que le stylo hein gamin ? Se
moqua César en ricanant vers Sébastien. Il essaya de rendre
Claude et Joseph complice de ses sarcasmes. Son rire
grelottantdévoila une rangée de dents jaunies et ébréchées. Voyant
qu’il n’obtenaitpasunécho de
connivenceilseravisaetproposa de boire un verre. A l’intérieur de la maison, il se traîna
vers un buffet et dit sans se retourner :
− Une petite prune ?
Le père Jourdin sortit d’une pièce sombre dont la porte
basse, presque invisible, dissimulée par l’angle d’un buffet,
se découpaitdans unmurd’une épaisseurde forteresse.
Ilregarda le groupe aux travers des ses sourcils enfouis sous la
visière d’une casquette crasseuse. Il avait dans les yeux cette
sournoise suspiciondu paysanvis-à-vis de l’étranger.
−Cesontlesmessieursquej’aiétévoirhieretquiviennent
nous apporter le fumier de cheval expliqua César, la voix
liquoreuse.
Simon Jourdin grogna quelques mots en portant deux
doigts à sa casquette puis, après une hésitation, serra les
mains.
− Ouqu’il est l’autre fainéant ? Demanda-t-il asonfils.
− Y vient de nous aider à décharger, il est sans doute
remonté dans sa chambre avec ses satanés bouquins.
55

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