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L'enfant de bohème

De
320 pages
Quatorze nouvelles de rythmes, d'éclairages et de tons divers. À travers de multiples personnages aux destins originaux, Daniel Boulanger nous dit comme toujours son amour un peu fou de la vie, son goût des choses et des êtres. Par ses traits aigus, ses raccourcis, il nous force à voir toutes les facettes du monde. Il souligne les paysages et les âmes, les plaisirs et les malheurs et toutes ces singularités passionnantes que nous prenions par mégarde pour la grisaille de la vie.
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couverture
 

Daniel Boulanger

de l'Académie Goncourt

 

 

L'enfant

de bohème

 

 

Gallimard

 

Daniel Boulanger est né à Compiègne en 1922. Poète et romancier, il écrit une centaine de films et remet en honneur la nouvelle.

C'est à lui que les deux Académies, Française et Goncourt, décernent en premier lieu le prix qu'elles fondent sur cet art.

En 1979 le prix Pierre de Monaco couronne son œuvre. En 1983 l'Académie Goncourt l'appelle à siéger parmi les Dix. Ses pièces commencent à paraître.

 

à toi, Janie.

 

Au carrefour de Glenmills

« Avant que l'amour s'efface, je veux encore nous voir. Je cherche le couple que nous avons fait courir sur toutes les routes du monde, que nous avons enfermé dans des chambres de toutes sortes, pour des nuits sages et folles. En ce moment que tu vis sans doute avec un autre, je reste de garde auprès de celle que nul ne peut connaître et qui fut mon reflet, parfois mon miroir, souvent cet être qui nous confondait tous deux.

« Aussitôt la phrase romantique s'élève, mêle les villes moins belles que leurs noms, fait de la terre une boulette de mie de pain dans ma paume. Aussitôt je suis le maître, de nouveau, et tu m'écoutes, et tout aussitôt je suis l'enfant suspendu à tes lèvres. Nous nous sommes tout appris, la mer et le ciel, la voix de tant d'hommes dont aucun ne nous paraissait étranger, les capitales et les hameaux, les livres que tour à tour nous nous lisions avec ferveur comme s'ils naissaient de nos têtes, de nos mains, les quatuors et les chœurs, le bruit et le silence. Avant que l'amour s'efface, mais non son souvenir, à moins qu'un jour la folie ne me frappe. »

Sally leva la tête. La pluie roulait d'étranges machines dans les champs, longues et courbes, brancards et volutes. Elle posa son livre et se versa une tasse de café. Elle appelait ainsi un breuvage brun et gras, à goût d'écorce, sans sucre, dont elle vidait en un après-midi un fort pot de terre. Les cinq chiens dormaient au pied du feu mourant entre de trop gros nœuds de chêne. L'eau soudain fouettait la vitre, gommait le paysage, les champs reprisés par les haies de mûriers, l'horizon qui moule les deux seins des collines en haut du domaine et, plus près, les toits d'un hangar et de la bergerie.

Je m'arrêtai au carrefour de Bartlemy et de Glenmills, sans savoir pourquoi, puis je pris la route de la ferme, passai les bas piliers qui n'avaient plus leur portail sur la route et par le petit chemin montant bordé de frênes – on aurait juré les concrétions de la pluie – j'arrivai à la porte des Flaherty, Georges et Sally.

Personne n'entendit que je frappais et je levai le loquet de la porte en bois au bout du couloir dallé de fortes pierres. Des cannes à pêche tapissent l'un des côtés à quoi répond une longue armurerie dont l'éclat de cire et d'argent jure avec la lèpre des murs.

Par la seconde porte je pénétrai dans la salle commune. Les chiens me firent fête, du danois qui leva une patte par-dessus ma tête au basset à poil raide, moins grand que la chaussure de Georges Flaherty, qui se déplia devant le feu. Sally me tournait toujours le dos, le regard perdu dans la pluie qui redoublait.

– Sale temps, dis-je, mais que le feu est bon par contrecoup.

– Oh, s'écria Sally en se retournant comme si elle ne m'avait pas vu depuis des siècles, c'est vous, Marc ! Avez-vous fait bonne route ?

Or, je l'avais quittée le matin même après avoir dormi au premier étage de la ferme dans la resserre à fleurs réservée aux amis. Un voilage ventru m'avait préservé des atteintes de la lune, mais non du froid.

– Georges, ajouta Sally, veux-tu prêter ton pantalon à Marc ? Nous allons faire sécher le sien.

Elle m'aidait déjà à dégrafer ma ceinture et je me retrouvai en caleçon entre le yorkshire et le lévrier, flanqué du danois et du basset. Le dogue plus ancien que les autres était resté derrière nous, en compagnie du chat persan, admirable, qui ressemblait à une énorme chenille d'où sort une face presque humaine.

Georges Flaherty m'offrit aussitôt son pantalon et vint se mettre à son tour devant le feu.

– Vous portez les mêmes fleurs, dit Sally. J'aime ces dessous beaucoup plus parlants que ceux des femmes.

– Si j'enfile le pantalon de Georges, dis-je, Georges peut risquer de prendre froid. A moins, Georges, que vous n'alliez en chercher un autre dans votre chambre ?

– L'escalier a un vent coulis fatal, dit Georges. J'attendrai que le vôtre soit sec.

– Georges connaît les lois de l'hospitalité, dit Sally. De plus, avoue, mon chéri, que tu n'aimes que ce seul pantalon ? Et c'est pour cela qu'il vous le prête, ajouta-t-elle en me le tendant.

Son visage redevint grave et anguleux sous l'abondante rousse gonflée chevelure et je m'aperçus au nombre d'adjectifs que je mettais inconsciemment sur son portrait que Sally n'était pas une personne simple.

– Nous n'avons pas encore parlé, dit-elle, de l'essentiel, mais je pense que le moment est venu. Comment va Margot, depuis sa chute ?

– Elle a repris son numéro de fildefériste, dis-je, mais le fil désormais est à terre, posé sur un miroir qui lui a coûté une fortune. Avec un jeu de lumière, le cirque plongé dans l'ombre, l'effet est fantastique, et elle ne peut plus craindre de se briser.

– Et Lionel, toujours ses serins ?

– Toujours. Il en sort une quarantaine de sa bouche. Sa poche à air s'est encore agrandie.

– Tant mieux pour ces petites bêtes, dit Sally. Je lui en ai voulu longtemps, vous savez ! Il m'a avoué que pendant l'entraînement il a consommé des centaines d'oiseaux qui ne pouvaient pas supporter l'exercice. Je lui disais : Lionel, vous avez commencé par avaler des boules de billard et des grenouilles, n'était-ce pas suffisant et sans danger ?

– L'artiste exige de se surpasser, dit d'une voix grave Georges, et quand je dis artiste, le mot est faible. J'y glisse une pointe de sainteté, le sentez-vous ?

Il y eut un silence, accablé par la pluie et le chuintement du feu, pendant lequel je me posai une nouvelle fois la question : pourquoi les Flaherty qui prédisaient l'avenir sur les pistes du cirque, en frac et lamé d'or, en sont-ils venus à s'occuper d'une ferme, du jour au lendemain ? J'avais enfilé le pantalon de Georges, trop étroit pour moi, et je m'étais approché de la fenêtre. Des bœufs front à front composaient une marguerite sous le hangar ouvert à tout vent. Sally versait de nouvelles tasses de café.

– Le pain brûle, dit Georges avec tranquillité.

Sally me prit par la main et m'entraîna dans la cuisine ornée de bouquets de fleurs sèches. Elle retira du feu un long plat enveloppé de papier d'argent.

– Georges m'inquiète, dit-elle. On ne peut improviser le travail de la terre. Cette ferme est l'héritage que lui a laissé son oncle. Imaginez qu'il lui ait légué une locomotive ? Voyez-vous Georges sur les rails, devant toutes ces manettes ?

– Vous ne l'avez pas découragé ? demandai-je.

– Brebis et bœufs sont tellement excitants, dit-elle. Sans parler des oies qui nous ont rapporté une médaille à la foire de Ballyduff, mais depuis quelque temps...

Sally mit un doigt sur sa bouche et je crus qu'elle avait avalé ses dents. Elle me poussa vers la porte et montra du doigt Georges toujours devant le feu avec les chiens et qui nous tournait le dos.

– ... il ne sait plus, murmura-t-elle. Je fais moi-même les litières, je porte l'eau, je gave, j'enfourche, je fais tout, et il ne mange plus. Regardez, il n'a plus de cuisses.

– Je vais lui rendre son pantalon, dis-je à voix aussi basse.

Le teckel vint déposer un os à mes semelles et regarda d'un œil malin. D'un coup de pied j'envoyai l'os à l'autre bout de la pièce et tous les chiens se ruèrent dans une joyeuse mêlée.

– Alors, me dit Georges en posant son énorme pied sur un chenet, vous êtes toujours chez Maxwell ? Bien payé ? Une roulante confortable ? On m'a dit que le chapiteau n'avait plus qu'une piste ?

– Le monde se rétrécit ! s'écria Sally. J'ai rêvé qu'il finissait pas plus gros qu'une noisette.

Elle éclata d'un tel rire que le danois lâcha le basset qu'il tenait dans sa gueule, mais Georges se retourna doucement.

– Sally, dit-il d'une voix grave, comment peux-tu plaisanter ainsi ?

– Ce sont mes rêves, répondit-elle en redevenant sérieuse. J'espère qu'il est encore permis de s'amuser avec ses rêves ? Oh, Marc ! Rendez-lui son pantalon. Georges m'inquiète.

J'ôtai le pantalon et le rendis à Georges qui l'enfila. Le mien était toujours aussi trempé et Sally se proposa de le repasser. Elle mit un fer sur le feu et retourna à la fenêtre. Georges s'était assis dans l'unique fauteuil en paille. Je tins un instant mon pantalon devant le feu. Une buée s'éleva sous la hotte. Sally me regarda.

– A droite l'eau tombe, à gauche elle monte, dit-elle sans donner à ces constatations une importance particulière. Maxwell vous écoute-il toujours ?

– Bien sûr, dis-je, je pourrais lui suggérer de vous reprendre, mais il a vu d'un mauvais œil votre départ.

– La mort de mon oncle fut un réel chagrin, dit Georges. Et quand l'homme de loi me lut le testament je me sentis obligé.

– Il y a trois ans déjà, dis-je.

– Le temps n'est rien, reprit Sally.

– Une noisette, ajouta Georges.

Le silence revint, et l'os du teckel près de ma chaussure. D'un coup de pied je l'envoyai à l'autre bout de la salle et les chiens se ruèrent en une mêlée joyeuse.

– Je prendrais bien un peu de café, dit Georges. Ah, mon cher Marc !

– Mais vous allez prendre froid !

Il défit son pantalon aussi difficilement que la première fois, à cause de sa pointure de pied, et il me le tendit. Je restai un moment avant de le passer, saisi par le vacarme de la pluie sur la fenêtre. Puis je l'enfilai avec douceur, comme dans un songe, comme si je n'étais pas de ce coin d'Irlande, comme si plutôt j'étais dans un enfer insoupçonné, plein de choses faciles mais sauvages, et d'appels au secours lancés par des personnages souriants.

L'os était revenu à mes pieds, mais c'était le danois qui me regardait de haut, car je m'étais assis sans le savoir sur la pierre du foyer. Je pris l'os avec la main et le jetai dans le feu. Je ne ferai plus jamais cela, qui était un réflexe sans méchanceté de ma part, plutôt une lassitude. Je ne le ferai plus jamais car tous les chiens me regardaient avec une telle tristesse que ma voix s'éleva pitoyable :

– Sally, dis-je, vous n'auriez pas un os ?

– Elle n'a que ça, dit Georges. Sally ? Marc te demande un os.

Mais Sally n'entendit pas tout de suite car elle avait repris son livre.

« Avouons-le. Nous formions un couple. La plus rare chose sur cette terre où tout va par bandes quand chacun ne titube pas en solitaire ! Maintenant, peut-être, qui sait, penses-tu à moi en regardant cet inconnu qui m'est si contraire ? Il a l'œil marron et tu murmures que je les ai verts. Il est pensif et tu songes au moment où tu me voyais ainsi, où je sursautais quand tu me demandais : à quoi penses-tu ? A toi. Alors, tu l'interroges et il te dit : à toi, lui aussi. Il me copie et tu lui assènes le coup fatal : j'ai déjà entendu cela quelque part ! Hélas, cet homme que tu as pris à ma place a les mêmes réflexes que moi. Il se dresse. Il crie. Il fait la lippe et te prie de prendre la porte, si tu ne te contentes pas de lui. Et tu pars. Et maintenant tu me recherches sur toutes les routes. Aux carrefours, tu cries mon nom. J'entends mon nom dans les rues, les corridors. Je cours. Autant courir après les oiseaux. Mon nom sur toutes les branches ! »

– Tu n'aurais pas un os ? redemanda Georges.

Plus rien ne m'étonnait. Sally sortit de sa poche un osselet et le tendit à Georges qui me l'offrit, le bras tendu en pivotant dans sa paille. Je le déposai à mes pieds et les chiens se couchèrent un à un, en rond, devant le feu. Il y avait de la déception dans l'air.

– Si Maxwell nous reprend, il faudra réajuster mon frac, dit Georges. Vous voyez, Marc, à quel point j'ai maigri.

Il se leva et je revis ses cuisses tomber en filet du caleçon à fleurs.

– Le fer doit être chaud, dis-je, le cœur retourné, car je pensais aussi que je pouvais échouer dans ma tentative auprès de Maxwell.

L'amour-propre des chefs est plus qu'un autre exquis. N'appelle-t-on pas exquise la douleur la plus haute ?

Aussi pour rompre avec l'incertitude j'allai retirer les tasses de la table, et le livre, et les couteaux qui s'y trouvaient ainsi qu'un coquetier. Lequel des deux ne mangeait pas d'œuf ? Sally ou Georges ? J'imaginai le bruit d'ailes des drames nés de cet œuf unique. J'étendis mon pantalon trempé sur le beau chêne à rides, pareil aux planches des lessiveuses que je voyais dans mon enfance, au nord de Galway. Sally, en somnambule, se saisit du fer et l'on entendit, au-dessus de la respiration diverse des chiens et des griffures de la pluie, les soupirs et sifflements de mon pantalon sous la fonte brûlante. Soudain une hirondelle, je pense plutôt que c'était un martinet et très jeune, se jeta dans l'angle de la fenêtre et donna du bec dans la vitre. Malgré la buée du repassage et celle des carreaux de la salle froide où le feu avait l'air de se mettre lui-même au chaud sous les bûches sans se soucier de nous, la petite masse folle du passereau lançait des éclairs noirs et blancs.

– Pauvre bonhomme, s'écria Georges.

Il ouvrit la fenêtre pour sauver l'oiseau fou et le réchauffer, mais le martinet dans sa peur se rejeta à terre après avoir heurté une dernière fois la vitre. Une rafale de pluie entra dans la pièce et Georges sauta dehors pour s'agenouiller à terre et prendre l'oiseau, mais la minuscule boule hérissée reprit ses ailes d'un trait et fit un bond vers le milieu de la cour. Sally et moi nous eûmes l'impression quelques instants d'être dans un autre monde. La pluie tordait ses drapeaux flasques et gris, l'armée coulant entre les seins des collines qui se montrèrent dans une éclaircie, Georges, pitoyable enseigne, seul survivant du désastre, courait après l'aigle défunte tombée de son étendard, et l'aigle n'était plus que ce misérable passereau qui rebondissait vers le mur de la bergerie, revenait rouler sous la marguerite immobile des bœufs butés, dans le tintamarre de l'averse sur le toit de tôle. Un drap d'eau tomba soudain raide et nous cacha l'étendue. Sally ferma la fenêtre. Les chiens s'étaient couchés encore plus près du feu, pelotonnés à l'intérieur du danois immense qui leur servait de canapé. Sally reprit le repassage, mais mon pantalon ne chuintait plus. Il fallait remettre le fer au chaud. Après tout, c'était assez sec, et je le renfilai. En quelques minutes la fraîcheur qui restait aurait disparu.

– Pensez-vous que Georges reviendra ? me demanda Sally.

– J'admire l'aisance amusée, dis-je, avec laquelle vous prenez les choses.

– J'ai toujours pensé, dit Sally, qu'un jour Georges s'en irait d'une façon inattendue de lui et de moi.

– Il ne vous aimerait pas ? dis-je, étonné.

– L'amour ! soupira Sally. Tout le monde en parle ou en écrit, précisément pour le cerner, pour savoir au juste de quoi il retourne, mais il reste insaisissable.

– Croyez-vous que Georges ramènera pauvre bonhomme ? dis-je, mais Sally poursuivait son discours :

– Georges et moi ne faisons qu'un. Je suis certaine qu'en ce moment il appelle par mon nom le malheureux oiseau qui lui échappe. Sally, Sally, viens, mon moineau, viens, je vais calmer ce cœur qui bat trop vite, je vais te mettre au chaud. Et le volatile affolé fait un nouveau bond. Georges plonge à nouveau vers lui. La tempête redouble, masque la proie, égare le chasseur. Tous deux s'en vont dans des voies opposées. Georges s'éloigne, disparaît et cette fois crie mon nom. Mais d'où, de quel inaccessible, inatteignable lieu ?

Je regardai Sally qui s'était levée sur la pointe des pieds, les yeux fermés, les mains ouvertes des reines folles ! Me revint avec une force incroyable sa silhouette de tomahawk, or et roux, à tête tranchante, qui dans la nuit du cirque répondait en captive aux questions lancées par Georges Flaherty : « Sally, dites-moi le numéro de la montre de ce monsieur, numéro que je lis sur le couvercle du boîtier. » Dans le silence retenu par des milliers de spectateurs sans souffle, Sally semblait remonter des profondeurs, serrant douloureusement contre elle le bijou qu'elle avait tiré de l'abîme et reprenait l'air avec violence, rejetant sa chevelure en feu : 8193 ! Mais dans la seconde même où je la voyais se décompresser, acclamée par la foule des gradins, Sally perdit ses mains de tragédienne et les mit, amicales, sur mes épaules.

– Marc, j'en suis certaine : où que soit Georges à cette heure, où qu'il aille un jour, il crie mon nom.

Et en effet, nous entendîmes Georges crier :

– Sally !

En même temps la porte s'ouvrit dans le bruit du loquet de fer. Flaherty aux anges tenait dans ses paumes le petit oiseau. Sally se précipita, tablier tendu, et commença de sécher la créature céleste. Georges, trempé, restait immobile dans la flaque d'eau qui s'agrandissait à ses pieds, dont les rigoles descendaient sur les dalles, vers le feu, réveillaient les chiens, les remettaient debout. Sally vint leur présenter le nouveau pensionnaire et tous firent le beau.

– Georges, dis-je, ne restez pas ainsi. Prenez mon pantalon, le vôtre est à tordre.

– Georges, souligna Sally, tu entends ce que dit Marc ?

Je me retrouvai donc en caleçon et nous vidâmes un nouveau pot de café. Cette fois, je me décidai à m'occuper du feu. Un chapeau d'été me servit de soufflet. Bientôt les flammes s'élevèrent, et mon moral suivit leur claire ascension. Sally avait mis l'oiseau dans une cage avec du grain, du sel, un biscuit, un peu d'eau relevée de whisky et une poignée de duvet qu'elle était allée tirer d'une couette dans sa chambre. Elle m'avait demandé de la suivre tandis que Georges se tenait devant le feu, long et fin, immense paire de pincettes.

C'était la première fois depuis bien des années que je me retrouvais en tenue galante dans la chambre d'une épouse qui n'était pas la mienne. Il m'était difficile de faire autrement d'ailleurs, puisque je n'ai jamais été marié. Je vis Sally ouvrir l'édredon d'un coup de canif et en tirer quelques fines plumes. Pourquoi jetai-je un œil sur les fleurs de mon caleçon ? Pourquoi frisonnai-je à la pensée de voir Sally robe relevée, jambes au plafond, sur ce lit ouvert qui ne devait être fait qu'une fois par mois, à la nouvelle lune ? Notre nature aime à se jouer des farces. Je détournai mon attention vers le Christ qui pendait au mur entre les photographies des Flaherty en frac et lamé. D'autres portraits de dieux de la piste complétaient la famille : Lionel dont nous venions de parler, Margot l'antipodiste, King Glass qui commençait son numéro en avalant une douzaine de verres à pied, Mac Mara qui déchirait ses vêtements en public et les recousait sur lui avec une pointe d'acier qui le traversait de part en part, le cou d'abord, les poignets, les chevilles, puis l'estomac. Il usait ainsi d'un jeu d'aiguilles que lui présentait sa femme, veuve depuis que Mac Mara mourut d'une piqûre de guêpe, un matin d'avril, à Donegal.

– Nous allons le sauver, dit Sally avec ferveur. Nous allons sauver cette vie. Tant d'hommes meurent à cette minute même dans le monde, et de tant de méchantes façons ! Faisons au mieux avec ce que la Providence nous envoie. Georges est fait pour ces oiseaux uniques qui viennent à bout de souffle heurter sa fenêtre de temps en temps. Les bœufs, les brebis, les oies ne lui valent rien. Il a toujours souffert de travailler pour la boucherie.

– Sally...

– Il faut voir les choses en face. Cette ferme est le vestibule de l'abattoir.

Sally qui serrait le duvet dans sa main eut un sanglot et s'approcha de moi. Elle mit la tête sur mon épaule et une nouvelle fois je baissai les yeux sur les fleurs qui étoilaient de bleu ma cotonnade intime. J'avais peur, comme sans doute avait eu peur le premier homme devant la première femme, cette peur qui nous différencie des bêtes, mais c'était toutefois une peur particulière qui tenait de l'obligation où je m'imaginais que j'allais être de me plier à quelque désir sauvage de Sally Flaherty. Justement...

– Vous n'êtes pas comme Georges, murmura-t-elle.

... elle posa les lèvres sur mon épaule. La chambre un instant bascula, mais je me retrouvai seul et debout à regarder le Christ et les photographies.

– Marc, venez ! lança Sally déjà dans l'escalier.

A peine fus-je redescendu que le teckel déposa l'osselet devant mon pied gauche. Du droit, je l'envoyai à l'autre bout de la salle. L'osselet et les chiens heurtèrent presque ensemble la porte. La vie normale était revenue. La pluie tombait de plus en plus dense et Georges donna de la lumière.

– Je parlerai à Maxwell, dis-je. Il n'y a aucune raison que vous ne repreniez pas votre numéro.

– Nous non, dit Georges, mais lui ?

– Marc aurait dû être ambassadeur, dit Sally, comme on l'a été plusieurs fois dans sa famille. Il réussira.

Ma famille un instant fut autour de la table en chêne et but une tasse de café. Oui, j'étais l'exception, le mauvais enfant, mais on m'aimait toujours, chez moi. Le ciel avait voulu que je préférasse le métier de dompteur et les vrais fauves aux hommes qui les singent. Personne ne m'en voulait dans ma famille. C'était ainsi. On accepte le fou que le ciel glisse dans votre jeu. Ils roulaient tous en voitures princières, mais j'ai plus de chauffeurs qu'eux, puisque je me déplace en autobus, cars, convois et trains.

– Dès que mon pantalon sera sec je regagnerai la halte, dis-je. Ce soir Dublin. Demain matin Londres. Maxwell dans l'après-midi. Je réponds de sa réponse.

– Il faut que je vous dise, Marc, dit Sally dont la laideur s'oublie si vite qu'on se demande si l'on ne passerait pas sa vie avec elle, et elle me paraissait même désirable, tout à coup, si différente de celle que j'avais craint dans la chambre, Georges ne voulait pas que je vous écrive.

– Quel sentiment vous retenait ? demandai-je à Georges dont les cuisses décidément me mettaient mal à l'aise, et je me demandai comment une femme peut envisager de les garder pour pincettes à vie.

– Je ne voulais pas que l'on me crût un homme qui change d'idées comme de pantalon, répondit-il sans l'ombre d'humour, ou plutôt sans chercher l'humour, tellement il lui était naturel. Savez-vous, Marc, que j'ai repris cette ferme par honneur, sentiment, pureté, enfin tout ce que vous voulez qui est dans le code normal ? Or, il n'y a qu'un code pour finir : notre sens profond, notre disposition définitive et particulière à quoi l'on revient toujours et qui est la seule fidélité possible. La pierre qui devient un Michel-Ange reste toujours de la pierre, vous saisissez ? Sally et moi n'avons jamais cessé de correspondre à notre destin qui est de voir les yeux bandés.

– Vous étiez surprenants ! m'écriai-je.

– Nous le sommes toujours, dit Sally avec simplicité.

Elle se tourna et alla poser le front sur la fenêtre que la pluie maintenant comblait.

– Georges, je suis prête, dit-elle.

Georges respira profondément et me prit la main.

– Sally, dit-il d'une voix profonde comme seuls en ont ces hommes maigres aussi durs que des racines. Sally, voyez-vous monsieur ?

– Je le vois.

– Pouvez-vous me dire combien de fleurs ornent son sous-vêtement ?

Le silence fut soudain d'une telle qualité que les chiens le respectèrent, bien que l'osselet vînt d'être déposé par le teckel à mes pieds, mais personne n'eût osé broncher. Je regardai mon caleçon.

– Cent cinquante-trois, dit Sally d'une voix céleste.

– Voulez-vous compter ? me demanda Georges. Passez dans la cuisine et dites-nous si c'est exact.

J'allai dans la cuisine, mis ma nature le plus près possible du poêle qui commençait à faiblir. Je comptai, mais dus m'y reprendre à plusieurs fois, car c'est un exercice difficile à cause des plis, coutures et surjets.

– Et quand les fleurs sont cousues à demi par le dessin ? lancai-je à voix forte.

– Une demie et une demie font une entière, cria Sally.

Je recommençai une nouvelle fois le décompte, me recouvris et passai dans la salle commune.

– Cent cinquante-trois, dis-je.

– Exact ? fit Georges.

– Exact. Je ferai, ajoutai-je, cette démarche auprès de Maxwell, c'est évident, je vous l'ai dit, mais elle me semble inutile. Si Georges allait saisir la main de notre cher directeur et demander à Sally combien de fleurs sont imprimées sur son caleçon, devant une telle exactitude, il vous reprendrait sur-le-champ.

– Votre intercession est de pure forme, en effet, mon cher Marc, avoua Georges, mais le cérémonial n'est jamais à dédaigner. Il est une des composantes de ma vie et de toute vie humaine digne de ce nom.

Je regardai l'heure à la pendule carillon. Elle marquait midi ou minuit, ce ne pouvait être ni l'un ni l'autre.

– Elle est arrêtée, dit Georges qui venait de surprendre mon regard. Je dois la remonter depuis une semaine et j'oublie. Sally ? Notre ami voudrait savoir l'heure exacte.

Sally ferma les yeux de dessus le livre qu'elle avait repris.

– 17 h 28, dit-elle.

– Exact ? demanda Georges. Je désire l'heure exacte. Le car de notre ami s'arrête au carrefour de Bartlemy et de Glenmils à 18 heures. Avec ce temps de chien, Marc va courir jusqu'au chêne qui sert d'abri aux voyageurs en attente, mais il aura beau courir il faut quand même un certain temps.

– Il est maintenant 17 h 29, dit Sally les yeux au plafond.

En effet, il était temps. J'allai vivement baiser la main de Sally et serrer celle de Georges.

– Georges, dit Sally, redonnez son pantalon à notre ami.

– Où avais-je la tête ? dit Georges qui me prenait ainsi la phrase que j'allais lancer, mais après tout c'était son rôle de toujours devancer la pensée des autres, c'est son avenir de dévoiler les secrets que nous portons en nous, aussi visibles qu'une montre que l'on a dans son gilet, quand on a la manie de porter montre ou gilet, ce qui n'est pas dans ma nature, trésors que notre indifférence laisse à l'état de secrets, et nous mourrons sans avoir tout su de nos richesses ! Enfin. Enfin prêt, j'acceptai une dernière tasse de café et j'allai poser la main sur le bras de Sally. Je jetai un œil sur la lecture qu'elle avait reprise sans plus se soucier de moi qui avais fini mon office. La femme est d'un égoïsme que seul celui de l'homme dépasse. J'envoyai d'abord un coup de pied à l'osselet pour expédier la meute à l'autre bout de la salle et je m'accordai le temps de lire par-dessus l'épaule de mon hôtesse le passage qui avait l'air de la fasciner. J'en serais quitte pour courir un peu plus vite jusqu'à l'arbre du carrefour. La pluie d'ailleurs diminuait et je devinais de nouveau les seins charmants de l'horizon, les deux collines qui me parurent être là ensemble pour la fin des temps, comme le sont, il me semble, Georges et Sally Flaherty. Ensemble, de la même terre, mais posés l'un à côté de l'autre, avec cette vague de ciel entre eux qui passe par toutes les couleurs.

« Je n'aurais jamais dû te montrer la porte, ni te dire : va-t'en ! Je devrais savoir que tu m'écoutes toujours. Je m'en veux tellement que j'ai ôté toutes les portes de leurs gonds et que je les ai brûlées. Un rideau de perles masque l'entrée. C'est bien suffisant et je n'attends que toi. Il faut de temps en temps tout ramener au pari. D'illustres têtes l'ont bien employé pour Dieu ! Je parie sur ton retour, ma lointaine désirée, je me suis souvent jeté à genoux depuis ton départ et tu riras des prières qui me viennent. Est-ce la reconnaissance du ventre ou l'admiration pour tes talents ? Je me mets à réciter les recettes de cuisine que tu m'as apprises : par personne cent grammes de farine, œuf, cannelle, lait, hareng cru, servir avec une endive cuite au chester. Ou ton fameux lard frit à la crème montée. Tout à coup, tu es là, je salive, je sors dans la rue. Les gens répondent timidement à cet homme qui leur sourit. Aucune, je dis bien, aucune table n'égale la tienne, la nôtre, même aux jours où nous avons connu la faim. Je rentre. Tu n'es pas là. Le bruit du rideau de perles a quelque chose d'indien. Le lit au bord duquel je m'arrête s'éloigne jusqu'au bout du monde et il m'arrive de me réveiller, à terre dans un nouveau matin. Qui m'appelle ? J'ai dévalé l'escalier, c'était le facteur. Pourquoi m'avoir annoncé par lettre recommandée que tu penses toujours à moi avec en post-scriptum : “J'aimerais que tu me rendes la bague que tu portes, mais qui est à moi, celle où il y a un coq en minuscule mosaïque et que tu m'avais offerte quand nous sommes allés à Paris ?” J'ai fait un délicat mais solide emballage pour ce coq révolutionnaire, et me ravisant au moment de le poster, je suis allé le porter moi-même à l'adresse indiquée. Pourquoi mon cœur a-t-il résisté, à tant battre ? Qui allais-je trouver en compagnie de l'infidèle ? Quelles rides ou quel éclat pouvait avoir pris son visage ? Le boulevard était comme tous les boulevards, avec des arbres, mais la maison un hôtel blanc avec des lettres noires et l'amour que dans mon inconscience j'avais traité, comme disent les Français, par-dessous la jambe, l'amour que j'allais à jamais caresser m'attendait. »

 

Une ombre dans le paysage

Du jardin public une haie de buis encadre l'allée qui descend dans le verger vers le golfe où relâchent les navires. Le roux de la fontaine et du gravier, tous les verts des feuillages, les bleus et gris de la mer varient à peine pendant le jour et quand la nuit est claire il reste toujours un peu de ces contours, tant le paysage est franc. La lune même les avive par en dessous, dans leur essence, et quand le noir ne garde que le collier d'ampoules du boulevard Maritime les odeurs restent un peu mouillées et revêches dans le jardin, entre l'obélisque et la fontaine, acides et insidieuses au-dessous des orangers, molles sur la mer étranglée par la barrière des îles. C'est là dans ce paradis qu'Achille Nieppe et sa femme ont pris leur retraite, dans la maison de leur fille, à flanc de colline. Pour aller faire les courses, Achille passe la grille du jardin, une demi-heure pour gagner le port et les ruelles commerçantes, mais près d'une heure pour revenir, parce que cela monte et que l'on est chargé des nourritures de la semaine. Le reste du temps, Nieppe songe, les yeux sur la mer. Julienne, son épouse, boit et écoute des chanteurs rock. Elle les cherche tout le long du jour sur toutes les ondes et met toute la puissance de son récepteur. Le couple est étonné d'être là, Achille moins dépaysé que Julienne dont la vue se brouille dès le lever et retrouve son ancien horizon, Marverie, la ville picarde au milieu des champs de betteraves et de blé, l'église au clocher trop haut pour son corps étroit – on dirait que cette flèche vient traduire l'étouffement général, l'envie de fuir après un long cri – mais ce n'est exact que pour les âmes difficiles.

– La mer me donne envie de pisser, grogne-t-elle de sa voix râpeuse.

A côté d'elle la radio beugle : « Je te veux, je te prends. »

Achille ne répond pas et lave la chaussette du café, une vraie chaussette tant reprisée, qui connaît sa millième décoction. Trois par jour, il n'y a qu'à faire le calcul : voici un an qu'ils sont arrivés sur la côte.

– Tout cela parce que Sylviane t'a proposé sa maison ! dit Julienne.

– Sylviane est ta fille, répond Achille, et c'est toi qui as dit oui. Tu n'as jamais tenu en place, malgré ta jambe de bois !

– Laisse ma jambe ! murmure Julienne. Elle t'a quand même bien amusé.

Le dialogue tombe. C'est tout pour aujourd'hui, mais c'est une goutte de plus, un durcissement d'Achille sous la fontaine pétrifiante. Il n'ouvre pour ainsi dire plus la bouche. Il se voudrait caillou, bien rond, à poser sur le seuil. La jambe de bois l'enverrait bouler jusqu'au dernier caniveau du port, ce serait l'idéal. Près du débarcadère, Achille reprendrait sa forme de vieil homme goutteux et quelques pas plus loin retrouverait les amis qu'il s'est faits, avec lesquels il joue aux cartes, mais qu'il n'a pas le droit d'inviter là-haut. Pourtant, tout ce qu'il souhaite c'est que Julienne l'oublie en s'intéressant à l'un d'eux. Sa jambe de bois en a tant fait rêver !

Etrange nature qui fait d'une vierge folle une sage, sans crier gare, d'un jour à l'autre.

– La coupe est pleine, ajoute Achille qui parle par formules, en domestique.