L'enfant de l'espoir

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Enthousiasmé par la cause vendéenne, Antoine ne veut pas rester passif face aux grands bouleversements qui naissent dans sa région. Il prend donc les armes, et de batailles en déroutes, il va connaître la guerre, ses horreurs et ses joies. Adulé et craint par ses hommes, le paisible paysan va se transformer en un lieutenant apprécié des grands généraux vendéens. Au milieu des fumées des combats, il rencontrera l'amour auprès de Renée. Cet amour portera bientôt ses fruits et tandis que les guerres de Vendée continuent et qu'Antoine poursuit la guérilla, elle donnera naissance à un fils : l'enfant de l'espoir.
Publié le : lundi 13 juin 2011
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EAN13 : 9782748192766
Nombre de pages : 345
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2 Titre

L’enfant de l’espoir

3Titre
Marc Terrade
L’enfant de l’espoir

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9276-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748192766 (livre imprimé)
IS-9277-X (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748192773 (livre numérique)

6 .

8 L’enfant de l’espoir
1
Vendée 05 juin 1794 – Région de Saint-Gilles-Croix-
de-Vie.
Le début d’été est pluvieux. Le ciel est
désespérément bas. De gros nuages sombres
enlaidissent toute la région et leur chape de
plomb écrase le paysage. La pluie ne va pas
tarder à noyer les formes de ses flèches ténues,
escamoter les maigres reliefs de cette zone
maritime, obscurcir un peu plus les ruelles et les
maisons, imbriquer étroitement la terre et la
mer jusqu’à ne plus pouvoir distinguer l’une et
l’autre. Seul le bruit incessant du ressac permet
de situer la masse liquide noyée dans la brume
de cette fin de printemps. Tout est sinistre,
perdu, égaré, anéanti, irréel, fantasmagorique,
grandiose et insignifiant. Le mauvais temps et le
vent qui s’est levé font se terrer les gens au
cœur de leurs maisons. Il n’y a pas âme qui vive
dans ce pays de Vie. Au loin, étouffé par la
ouateur du ciel, seul, le tintement de la cloche
de l’église de Saint-Gilles témoigne d’une
9 L’enfant de l’espoir
existence humaine dans ce lieu à l’apparence
déserte.
Les maisons basses se blottissent les unes
contre les autres comme pour se préserver du
temps exécrable, des bourrasques et des
trombes de pluie qui se sont décidées à tomber
sur ce petit coin de Vendée. Les habitations
sont humbles dans leurs dimensions. Les toits
ne culminent qu’à hauteur d’homme et le seuil
ne peut être franchi qu’en courbant l’échine
comme si toute personne entrant devait faire
preuve d’humilité face au maître des lieux. C’est
un peuple fier qui vit dans cette région, un
peuple de géants, un peuple de titans au
caractère trempé dans leur terre, volontaire,
déterminé, croyant en Dieu, mais ne se fiant
qu’à lui-même, combatif à l’extrême, habitué à
braver les éléments et leurs semblables quand
leurs biens ou leurs croyances sont menacés.
Dans ce décor ruisselant, la cloche de Saint-
Gilles sonne l’angélus du soir. Tout est
recueillement. Dans la moindre chaumière, les
esprits et les cœurs sont en communion avec le
Tout Puissant. Seule au cœur de cette nuit qui
tombe inexorablement sur le pays vendéen, une
lumière brille à travers une fenêtre comme jadis
l’étoile du berger éclairait de sa pâle lueur
l’étable où naissait le sauveur des hommes.
Sur sa maigre paillasse, Renée connaît les
affres de l’enfantement. Luttant contre les
10 L’enfant de l’espoir
douleurs qui lui fouaillent les entrailles, elle lutte
de toutes ses forces pour donner une âme
nouvelle à ce pays qui en a tant besoin. La sueur
lui perlant au front, les yeux ouverts sur un
monde inconnu qui lui fait peur, elle se sent
bien seule en cette année 1794. Pourtant très
entourée par les femmes des maisons voisines,
elle vogue sur des flots inhospitaliers où les
douleurs se font plus présentes, plus fortes, plus
rapprochées. Un grand feu brûle dans l’âtre et
pourtant elle grelotte. Les attentions des
femmes lui sont indifférentes. Elle fixe son
attention sur ce qui va se produire. Elle va
donner la vie. Une nouvelle vie pour ce pays
dévasté. La vie d’un homme. Jamais elle n’a
pensé un seul instant que cette vie qui prenait
corps en elle soit celle d’une fille. Il ne peut
s’agir que d’un garçon et elle l’appellera
Antoine, comme son père, cet homme qu’elle a
passionnément aimé au plus fort des épreuves
que leur infligeaient la vie et leurs
déterminations réciproques.
Une ultime douleur lui déchire le ventre et
dans un cri libérateur, cet enfant qu’elle avait
jalousement protégé au creux de son corps
pendant de longs mois emplit pour la première
fois ses poumons de l’air de cette Vendée à
laquelle elle est si attachée. Son intuition ne
l’avait pas trompée. Elle a maintenant un fils.
Oubliant d’un seul coup les douleurs de
11 L’enfant de l’espoir
l’accouchement, elle le prend dans ses bras et
lui sourit tendrement.
– Bienvenu mon fils dans ce monde
tourmenté. Tu seras l’avenir de la Vendée.
Prends bien soin de ce pays, il te le rendra
toujours. Aime-le comme nous l’avons aimé,
ton père et moi ! Tu seras vendéen, mon fils !
Qu’aura-t-elle à offrir à ce nouveau-né ? De
l’amour, elle n’en manquera pas pour conduire
sur les chemins tortueux et imprévisibles de la
vie cet enfant que la guerre lui a offert. Elle fera
tout ce qui sera en son pouvoir pour élever
dignement la chair de sa chair. Matériellement,
ce sera plus difficile. Le pays tente de se relever
avec peine de plusieurs années de révolte. La
bataille n’est pas terminée. Renée le sent bien,
là-haut dans les Mauges, son homme continue
la lutte et ils sont encore des milliers à prendre
le même chemin. Et il en viendra d’autres, elle
en est persuadée. Mais pour l’heure, elle serre
contre elle ce bambin qui restera pour elle,
quoiqu’il arrive, l’enfant de l’amour, l’enfant de
l’espoir.
.
12
2
Environ deux mois plus tôt, à Nantes
Antoine avait passé du temps à se préparer.
C’était un grand jour pour lui et il tenait à
apparaître, pour la circonstance, sous son
meilleur aspect. Il était pourtant désespérément
seul depuis ce maudit 27 mars 1794 où il fut
capturé dans la forêt de Vezins. Depuis
quelques mois, sa troupe forte d’une bonne
centaine d’hommes, se livrait à une guérilla sans
merci contre les troupes républicaines en poste
dans cette zone. Il voulait leur faire payer les
défaites de Nantes et de Cholet, les nombreuses
blessures qu’il avait subies sur tout le corps, la
mort de ses compagnons et celles de ses chefs
valeureux. Sa hargne n’avait d’égal que son
ardeur à détruire les armées « Bleues » afin de
venger Sylvain, Cathelineau, Bonchamps et tous
ces anonymes qui un temps ont cru en leur
cause face à un ennemi autant déterminé et
supérieur en nombre que mieux organisé.
Vengés, également les blessures de d’Elbée et
13 L’enfant de l’espoir
les massacres d’innocents par les colonnes
infernales de Thureau. Vengées les noyades
organisées sur la Loire par l’immonde Carrier.
Vengés ces jours et ces jours de marche forcée
sous un soleil brûlant ou des averses
diluviennes, ces nuits sans sommeil et ces
ventres vides par manque de nourriture. Vengé
cet oubli dans lequel la Convention avait voulu
faire sombrer la Vendée et la Bretagne mais qui,
par ces mois d’intenses combats et de victoires
éclatantes, avaient réussi à inscrire leurs noms
dans le grand livre de l’Histoire. Au seuil de son
trépas, son seul regret restait de n’avoir pas pu
terminer sa vie de combattant, d’insurgé, en
compagnie de celui qu’il avait servi, épaulé,
admiré depuis tant de jours et de mois
d’insécurité. Il avait connu nombre d’autres
chefs mais celui-ci demeurait dans son cœur
jusqu’à ses derniers jours. Il avait ressenti le
besoin d’un dévouement sans bornes pour ce
Jacques Cathelineau. Ensemble, ils avaient
mené la vie dure aux troupes républicaines, les
« Bleus » comme ils les surnommaient par la
couleur de leurs uniformes. Ensemble, ils
avaient guerroyé sans relâche, enflammant les
esprits de leurs troupes, tendant des
embuscades aux ennemis, perdant de nombreux
compagnons dans les échauffourées sanglantes
mais toujours côte à côte, le sabre au poing,
galvanisant leurs combattants. Mais Jacques
14 L’enfant de l’espoir
n’avait pas pu l’accompagner jusqu’au bout. La
guerre et le hasard en avaient décidé autrement.
Et puis, il y eut les autres, les successeurs :
d’Elbée et puis de La Rochejaquelein.
Avec ce dernier, il avait cherché son salut
dans la grande Virée de Galerne. Combien de
batailles et d’assauts avait-il livrés sous ses
ordres ? Il aurait été, aujourd’hui, bien incapable
de les chiffrer. Ce dont il se souvenait, c’était
cet entrain, ce dynamisme que le jeune général
savait insuffler à ses hommes fatigués et usés.
Sous ses ordres, Antoine avait redoublé de
hardiesse. Admiratif de tant de bravoure, de La
Rochejaquelein l’avait promu au grade de
lieutenant et cet honneur avait décuplé l’audace
et la fidélité d’Antoine vis-à-vis de ce jeune
chef. Que de chemin parcouru en si peu
d’années ! De La Rochejaquelein était reparti en
Vendée. Qu’était-il devenu ? Antoine n’en avait
jamais rien su. Lui-même avait été
sommairement jugé par un tribunal caricaturé.
La cause était entendue et le verdict connu
d’avance. Aucun chef vendéen ne se faisait
d’illusion sur son destin en cas de capture. La
mort était toujours au rendez-vous. Antoine ne
l’ignorait pas non plus. Sa détention avait été
brève et son sort était identique à celui des
autres chefs insurgés déjà repris par l’ennemi.
Ce matin donc, il avait mis une grande
attention à son aspect. Sa redingote était certes
15 L’enfant de l’espoir
un peu froissée et son pantalon blanc accusait
de grandes traînées de boue et de terre dues à
l’humidité de la geôle où il avait séjourné
pendant ces dix derniers jours. Il avait lustré ses
bottes à revers en crachant dessus. Il avait ceint
son écharpe blanche autour de la taille, enroulé
son foulard de dentelle autour de son cou avec
attention et peigné entre ses doigts sa longue
chevelure.
Dans le petit matin de ce jour naissant, alors
que le soleil pointait au-dessus de Nantes,
essayant tant bien que mal de percer les brumes
de ce printemps hésitant, il prit à la main son
chapeau orné de plumes blanches et suivit ses
geôliers. Il ne ressentait aucune peur. Une
sérénité qu’il ne connaissait pas jusqu’alors avait
envahi tout son être et c’est détendu, presque
libéré, qu’il marchait vers ce qu’il savait être ses
derniers instants sur cette terre qu’il avait
défendue avec courage. L’histoire retiendrait-
elle ces faits d’armes ? Ces révoltes sporadiques,
morcelées allaient-elles tomber dans un oubli
d’où nul ne les tirerait jamais ? Qu’étaient
devenus ses amis ? Il connaissait la mort de
certains d’entre eux, mais ignorait tout des
autres. Morts aussi ? Vivants encore ? Prêts à
reprendre le combat sous une autre forme ? Et
sa Renée, qu’était-elle devenue ? Avait-elle
réussi à rejoindre la Vendée ? Son enfant était-il
né ? Il se souvint comme elle maniait la
16 L’enfant de l’espoir
hachette avec tant d’adresse. Où était-elle ? Il
l’avait souvent perdue de vue au cœur des
batailles mais l’avait toujours retrouvée à ses
côtés. Ils s’étaient aimés avec désespoir, avec
hargne, avec empressement comme si le temps
leur était compté. L’avait-elle recherché ? Était-
elle morte ou seulement emprisonnée ?
Le cheminement de ses pensées avait conduit
ses pas hors des bâtiments, toujours encadré
par ses gardiens. Son sabre battait son flanc. Il
avait tenu à l’avoir au côté. Le choc du fourreau
contre sa cuisse le rassurait à chaque pas. Les
soldats avaient d’abord hésité avant d’accéder à
sa demande, jugeant qu’il ne pouvait plus tenter
quoi que se soit.
La cour dans laquelle il venait de pénétrer
n’avait rien de grandiose pour la fin d’un
combattant. Plutôt minuscule, elle était
encadrée par un haut mur dont le faîte
supportait par-ci, par-là des ramures de lierre
qui retombaient en cascade, cachant les lézardes
et les tavelures du temps. Vestige des combats
qui avaient du se dérouler tout près, un
effondrement de l’enceinte laissait entrevoir une
église toute proche dont la flèche altière
semblait défier les nuages qui couraient et se
poursuivaient dans un ciel morne. Perdu dans
ses pensées, Antoine ne voyait rien. Son esprit
vagabondait vers sa Vendée natale, sa famille,
ses parents, ses amis, ses compagnons de
17 L’enfant de l’espoir
bataille et des sentiments de haine mêlés à un
découragement grandissant l’envahissaient peu
à peu. Son équipée et celle de ses compagnons
d’armes aurait-elle un jour un aboutissement
heureux pour les générations à venir ? S’il fallait
le refaire aujourd’hui, aurait-il le courage de tout
recommencer ? Qu’allait-il advenir de sa
province ? Verrait-elle un jour le soleil se lever
sur un monde apaisé ? Faudrait-il encore du
sang et des larmes ? Combien de lieues avait-il
parcourues, d’ennemis tués, d’embuscades
tendues, de guet-apens fomentés, combien de
nuits à guetter dans le froid et la pluie ?
Sans y avoir vraiment réfléchi, il s’était dirigé
vers le fond de la cour et s’était machinalement
adossé au mur face au cordon de soldats qui,
arme au pied attendait les ordres d’un gradé en
tenue bleue impeccable, le bicorne bien enfoncé
sur des cheveux blanc retenus sur la nuque par
un nœud de velours noir. La moustache
abondante, relevée sur les joues, peignée et
taillée avec soin ornait un visage qui se voulait
inexpressif. Il demeurait pour l’instant
immobile. D’un seul coup d’œil, Antoine avait
balayé tout le décor de cette funeste tragédie et
le silence lourd qui régnait ajoutait encore au
dramatique de l’instant. C’est ce moment que
choisit le soleil pour percer, à force
d’acharnement, les nues qui se déchirèrent
silencieusement. La lumière jaillit d’un seul
18 L’enfant de l’espoir
coup. Alors Antoine se redressa, décolla le dos
du mur et fit trois pas en direction du peloton
d’exécution, son regard bleu perçant un à un les
soldats alignés devant lui. Instinctivement, ces
derniers firent deux pas en arrière tant la
détermination de ce jeune homme était
impressionnante. L’abattement qui paraissait
l’avoir anéanti quelques instants auparavant
avait soudain fait place à un sentiment de fierté
qui le poussait à défier ses vainqueurs. Son
regard s’éleva vers le ciel et une immense joie
envahit tout son être.
Le sergent commandant le peloton, d’un
éclat de voix bien appuyé, rétablit l’ordre, un
instant défait, de son détachement, mais au
moment où il fit glisser son sabre hors du
fourreau, une voix claire et calme lui parvint :
– Sergent, sabre au fourreau ! Soldats,
regardez comment meurt un lieutenant de
Vendée. Vous pensez nous avoir vaincus, vous
êtes persuadés d’avoir asservi ce pays, mais
vous ne le comprenez pas mon pays, vous ne le
comprendrez jamais. Il ne sera jamais à vous,
totalement. Il y aura toujours dans un recoin de
cette terre une étincelle qui ne demandera qu’à
se rallumer. Et elle se rallumera, soyez-en
persuadés !
Interloqués les soldats jetèrent un regard
interrogateur vers le sergent qui avait
machinalement remis son arme dans son étui et
19 L’enfant de l’espoir
s’interrogeait sur la conduite à tenir, lorsqu’un
nouveau commandement fusa dans l’air
silencieux. Antoine, bien planté sur ses jambes,
le regard au fond de celui des soldats lui faisant
face, le chapeau à la main gauche et les bras
bien écartés comme pour faciliter la visée
dirigeait à nouveau sa propre mort :
– Soldats, arme à l’épaule, en joue, feu !
Devant autant d’autorité, aucun des militaires
du peloton, ne s’était dérobé, et un seul coup de
feu partant de six canons claqua dans le petit
matin. Le sergent resta bouche bée,
décontenancé. Les soldats comme un seul
homme, avait remis l’arme à leur pied et
attendaient de nouveaux ordres.
Antoine perçut la fumée jaillissant des fusils
en même temps qu’une forte douleur lui coupa
le souffle. La secousse des balles le projeta
contre le mur. Il sentit ses jambes se dérober
sous lui et tomba à genoux. Lui, à genoux
devant un détachement de « Bleus » ? Non
jamais ! Il ne pouvait finir ainsi après avoir
bravé tant et tant de fois ces mêmes « Bleus »
par le passé. D’un effort intense, il se redressa
en s’appuyant au mur, lâcha son chapeau,
agrippa la garde de son sabre, lutta contre la
douleur qui l’envahissait et tira l’arme hors du
fourreau. En face de lui, aucun soldat n’avait
bougé. Il contempla un instant la fleur de sang
qui ouvrait une corolle de plus en plus large sur
20 L’enfant de l’espoir
sa chemise en dentelle, leva les yeux une
nouvelle fois vers le soleil, tourna la tête vers
l’église proche, esquissa deux pas incertains,
leva son bras armé et retomba à terre, inanimé.
La vie lui échappait en un mince filet écarlate. Il
lutta un instant, un instant seulement… et
mourut sans un soupir.

21
3
Environ deux années plus tôt, en Vendée – Région de
Saint-Gilles-Croix-de-Vie
Ce matin-là, le pays de Vie se réveillait sous
un soleil voilé d’une fin d’automne humide. Il
avait plu la veille et la terre séchait lentement,
libérant des nappes de brouillard opaque à
travers lesquelles les rayons de l’astre du jour
avaient peine à percer. L’océan tout proche
mugissait comme un fauve blessé et son haleine
parvenait jusqu’à l’intérieur des terres, rendant
l’atmosphère encore plus lourde.
Depuis quelques mois, ce pays apparemment
si calme était en émoi. Des bruits de
provenances diverses faisaient état de révoltes
sporadiques mais qui prenaient de plus en plus
d’ampleur dans les campagnes.
Antoine Borchoux se contentait depuis son
plus jeune âge de cultiver de maigres lopins de
terre en compagnie de ses parents. Fils unique
de cette famille laborieuse, il n’avait d’autre
horizon que ces quelques arpents où il
23 L’enfant de l’espoir
s’échinait la majeure partie de l’année. Devant
leur misère et leur infortune, ses parents
n’avaient jamais voulu d’autre enfant. A quoi
bon donner un frère ou une sœur à leur
Antoine alors que la terre qu’ils cultivaient, mais
qui ne leur appartenait pas, leur assurait à peine
un ordinaire fait de choux, de betteraves et
topinambours dans les années fastes mais qui,
dans les périodes de disette n’était constitué que
de racines que la mère savait cependant si bien
faire cuire avec le peu d’ingrédients dont elle
disposait. Ils vivaient tous les trois dans une
masure basse, isolée dans une campagne
sournoise et inhospitalière pour qui ne savait
pas apprécier sa beauté. Mais pour eux, ce pays
restait et resterait ce qu’ils avaient de plus cher.
C’était leur pays. Ils étaient nés ici, ils y
termineraient leur vie, mais d’ici là, ils le
défendraient bec et ongle quel que soit le
nombre et la provenance de qui voudrait le leur
reprendre.
Antoine avait maintenant dix neuf ans en
cette fin d’année 1792. Malgré l’insouciance de
son âge, il était attentif à tout ce qui se passait
autour de lui et depuis quelques mois, des
rumeurs alarmistes circulaient à travers la
province quant au remplacement des prêtres qui
avaient refusé de prêter serment à la
constitution civile du clergé. Après avoir
emprisonné leur roi, voilà que la révolution et la
24 L’enfant de l’espoir
Convention voulaient leur prendre leurs prêtres.
La petite église de Saint-Gilles-Croix-de-Vie
leur était chère et ils ne manquaient jamais de
s’y rendre pour assister à l’office. Le trajet
s’effectuait à travers la campagne, à pied et en
groupe. On se rassemblait entre hameaux ou
masures isolées et c’est tous ensemble que l’on
se rendait dans la maison de Dieu qui pouvait
tout aussi bien servir de lieu d’office, de salle de
réunion et où on venait chercher aussi bien du
réconfort spirituel que moral ou physique. Le
prêtre devenait selon le cas un représentant du
Seigneur, un ami, un confident ou une aide
appréciée notamment dans le domaine de
l’écriture. Dans cette Vendée de 1792, aucune
école digne de ce nom. On ne savait ni lire, ni
écrire. Alors, on faisait appel au seigneur mais
plus aisément au prêtre, celui ci étant d’un
abord plus facile.
Et c’était cet homme là que l’on voulait leur
retirer sous prétexte qu’il ne voulait pas prêter
serment à cette constitution civile du clergé que
le pape lui-même avait condamnée. C’est du
moins ce que leur avait dit leur homme d’église
dans un de ces sermons enflammés dont lui
seul avait le secret.
Antoine était aux aguets de toutes ces
rumeurs circulant à travers le pays de Vie. Il
avait dans un coin de sa tête une idée très
précise de sa position et de ce qu’il se sentait
25 L’enfant de l’espoir
capable de faire. Il était bien décidé à ne pas
rester passif face à ces événements. Déjà, en
Anjou et en Poitou, une contre-révolution avait
vu le jour au milieu de l’année 1791. Le baron
Robert de Lézardière et trente trois complices
avaient été arrêtés pour avoir tenté de
l’organiser et en octobre à Paris, un rapport sur
les tensions religieuses en Vendée avait été
présenté devant l’Assemblée. Toutes ces
informations étaient colportées par des
chemineaux ou des voyageurs et la plupart du
temps confirmées par le seigneur ou le prêtre.
Tout ce peuple vendéen, apparemment ignare,
se tenait au courant des nouvelles, attentif au
moindre fait.
Antoine bouillait intérieurement. Il rêvait de
batailles, d’embuscades et de combats jetant
hors de sa province les représentants de ce
gouvernement qu’il n’avait pas choisi,
rétablissant son roi bien-aimé et laissant en
place les hommes du culte avec qui il faisait bon
s’entretenir du Tout-puissant, du royaume des
cieux et de cette autre vie après la mort. La
perspective d’un Eden plaisait à ces cœurs
vendéens opprimés. Cet avenir, après leur
propre avenir terrestre, leur permettait de
surmonter les épreuves ici-bas et d’entrevoir
une issue heureuse à leur vie laborieuse et
misérable.
26 L’enfant de l’espoir
La mi-décembre arriva. Le temps s’écoulait
lentement vers une fin d’année qui avait
conforté le jeune homme dans ses prises de
position. Il n’abordait pas trop la question avec
ses parents pour éviter qu’une inquiétude
encore plus grande ne vienne leur obscurcir un
peu plus la vie déjà ténébreuse qu’ils menaient
péniblement. Mais dans son for intérieur, il
savait qu’il partirait à la première occasion qui
se présenterait à lui. Déjà une révolte
commencée dans l’île d’Yeu avait été réfrénée
par l’envoi d’un détachement de troupes de
ligne en janvier. En mars, presque tous les
prêtres réfractaires avaient été expulsés du
département. En août, l’hôtel de district de
Châtillon-sur-Sèvre avait été saccagé par huit
mille paysans et en septembre, les prêtres
réfractaires prisonniers avaient embarqué pour
un très long exil en Espagne.
Antoine savait que son heure viendrait où il
quitterait sa demeure, laissant ses parents
éplorés, encore plus inquiets mais fiers de leur
fils.
Pour l’heure, il continuait à ronger son frein.
La fin de l’année s’annonçait dans le froid. La
neige avait recouvert la campagne vendéenne,
supprimant les maigres reliefs de cette région
maritime. Dans le ciel uniformément gris de
lourdes bandes de corbeaux tournoyaient à la
recherche de nourriture ou prenaient
27 L’enfant de l’espoir
possession des champs picorant et grattant la
neige durcie par le gel pour subsister. Les
spectres des arbres dénudés rendaient
l’atmosphère encore plus lugubre et l’approche
de Noël n’était pas signe de joie et de liesse
collective. Les feux brûlaient chichement dans
les foyers et les esprits, tout comme les corps,
étaient torturés par les événements qui se
déroulaient dans les régions proches. L’humeur
générale n’était pas aux amusements et aux
joies. Tout le pays de Vie subissait de plein
fouet les affres d’un régime dont personne ne
voulait ici-bas. Après leur bon roi, leur prêtre
risquait de se voir destitué et exilé loin de sa
paroisse et de ses paroissiens.
Pour Antoine, le soir de Noël avait des
résonances particulières. Tout enfant, il voyait
ses parents se mettre en quatre pour donner un
petit air de fête à cette soirée. Avec leurs
maigres ressources, ils arrivaient à la rendre
festive. Plusieurs jours avant ce grand soir de la
Nativité, son père et sa mère parcouraient les
bois pour en ramener des brindilles et des
bûches et constituer ainsi une réserve suffisante.
Le soir du vingt quatre décembre, une bonne
flambée illuminait le pauvre logis faisant
apparaître un peu plus les blessures des murs en
torchis et luire d’humidité le sol en terre battue.
A l’heure prévue, Antoine était emmitouflé de
pauvres hardes et se rendait avec ses parents,
28 L’enfant de l’espoir
sous la neige, à travers la campagne métallique,
vers l’église où leur bon curé les attendait pour
un office apaisant. En chemin, ils rencontraient
les habitants d’autres maisons qui, sans
s’attarder, marchaient à grands pas vers la
maison du Bon Dieu, courbés sous le vent qui
cinglait les visages, rougissait les oreilles, les nez
et les mains. Après un rapide bonsoir, tout ce
peuple opprimé s’engouffrait dans l’église dont
l’atmosphère tiède semblait douce malgré le
froid qui passait par toutes les ouvertures
béantes.
Ce soir de décembre 1792, Antoine, après
avoir ramassé du bois mort en compagnie de
son père, avait allumé dans l’âtre un feu de
circonstance qui fuma tout d’abord envahissant
de son odeur âcre et de ses vapeurs toute la
masure, puis s’enhardit de plus en plus pour
devenir un agréable foyer où les flammes firent
craquer le bois et suinter les bûches qui
séchaient doucement avant de s’enflammer à
leur tour. Sa mère avait, comme dans ses
souvenirs, fait merveille pour accommoder un
repas hors de l’ordinaire. Comment faisait-elle ?
Il n’aurait su le dire. Toujours est-il que
l’habituelle soupe de choux, de navets et de
topinambours était agrémentée de tranches de
lard bien juteuses. Ce délice qui donnait l’eau à
la bouche par un seul regard serait dégusté au
retour de la messe que pour rien au monde
29 L’enfant de l’espoir
personne n’aurait manquée, surtout en cette
période d’incertitude, agitée par les soubresauts
d’une révolte que tous sentaient sous-jacente,
latente, prête à exploser à la moindre occasion.
Et c’est à travers une campagne ouatée, feutrée,
à l’air rendu d’acier par le gel qui durcissait la
neige en une croûte sonore sous les pas,
qu’Antoine et ses parents vieillissants se
rendirent à l’église dont le clocher appelait déjà
ses brebis d’un tintement timide et plaintif. A
peine entrés dans l’édifice, ils se mêlèrent aux
autres vendéens et pendant une heure, tout ce
monde de paysans goûta au bien-être, à la paix
intérieure et à la félicité, oubliant pour un
instant tous ses malheurs et ses craintes, toutes
ses peurs et ses rancœurs. Une telle ferveur se
dégageait de cette assistance, une telle force
émanait de ces chants religieux qu’il était aisé de
se rendre compte de la détermination et de
l’esprit de cohésion de ce peuple et d’envisager
sa réaction face à quiconque essaierait de lui
porter atteinte.
Antoine ne dénotait pas dans cette assistance
recueillie. Sa haute stature, son regard bleu,
perçant et volontaire qui fouillait ses
interlocuteurs allant jusqu’à les rendre mal à
l’aise, son aisance à se déplacer sans bruit d’une
allure de fauve, en imposaient et d’aucuns
voyaient en lui un homme sur qui on pouvait
compter. Sa franchise et sa droiture faisaient la
30 L’enfant de l’espoir
fierté de ses parents qui avaient su le mener
jusqu’à l’orée de la vie en lui inculquant des
principes qu’eux-mêmes avaient toujours essayé
d’appliquer au mieux. Et puis, il ne cachait pas
son ressentiment envers les événements de ces
derniers mois et sa sympathie pour les révoltes
naissant un peu partout en Anjou, en Bretagne
et en pays nantais inspirait confiance et respect.
Ce soir, le sermon du prêtre était axé sur les
éventualités qui se dessinaient dans le « pays ».
Jamais les mots révolte ou contre-révolution ne
furent prononcés mais chacun n’avait en tête
que ces idées de guérilla. Tôt ou tard, il faudrait
bien en passer par-là !
L’office terminé, chacun regagna rapidement
son logis dans un froid qui devenait de plus en
plus mordant. Dans la masure des Bourchoux,
le feu s’était un peu assagi dans la cheminée
mais les cendres avaient su garder intactes les
braises qui ranimèrent bien vite une bonne
flambée. La soupe au lard maintenue chaude
par l’âtre exhala bientôt une odeur appétissante
qui emplit l’intérieur de la chaumière. Tous les
trois contemplaient avec envie le chaudron qui
contenait le festin, n’attendant qu’un signal de la
mère pour remplir les écuelles de bonne soupe
et savourer comme il se devait ces bons
morceaux qui donnaient un fumet et un goût
inhabituel au plat amoureusement préparé.
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Personne ne dit mot en dégustant ce mets de
fête mais tous pensaient intérieurement à un
avenir qui s’annonçait sombre. Antoine lui, se
demandait où il serait l’année prochaine et que
seraient devenus son pays, ses parents et ses
amis. La perspective du soulèvement général
qui prenait corps un peu partout entamait le
bonheur qu’il ressentait d’être près du feu
craquant, au milieu de sa famille. Mais il était
bien décidé à ne pas être seulement un
spectateur de cette page d’histoire qui se
préparait. Il en ferait partie et, à son humble
niveau, en serait un acteur.
Noël passa ainsi, sans nouvelles ni alarmistes,
ni rassurantes. La vie reprit doucement et quand
le Jour de l’An 1793 arriva, le général hiver
emprisonnait encore tout le pays dans les replis
de son lourd manteau blanc. Le froid était
devenu plus vif et les paysans ne sortaient dans
les champs que par nécessité absolue.

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Janvier s’étirait doucement en ce début
d’année. Antoine et son père décidèrent d’aller
dans la forêt toute proche quérir du bois mort
afin d’alimenter la cheminée de la chaumière
familiale. Soudain, le son des cloches de leur
église leur parvint. S’arrêtant net dans leur
travail, ils se relevèrent et écoutèrent plus
attentivement. Qu’avait donc leur curé pour
ameuter ainsi la population ? Aucune nouvelle
particulière ne leur étant parvenu depuis
quelques semaines, ils se mirent à imaginer le
pire. Leur prêtre allait-il être arrêté lui aussi
comme tant de prélats réfractaires ? Il avait
toujours refusé de prêter serment à la
constitution civile du clergé. Jusqu’à ce jour, il
n’avait pas été inquiété mais, tant lui-même que
ses ouailles, savaient bien que ce n’était que
temporaire. Un jour ou l’autre, on viendrait lui
demander des comptes, l’arrêter et l’exiler.
L’église serait alors fermée après avoir été
dépouillée des ses vases sacrés. Les cloches
seraient descendues et brisées comme dans
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nombre d’autres paroisses. Ils ne leur
resteraient rien à quoi se rattacher.
Qu’adviendra-t-il d’eux ? Ils n’auraient plus ni
leur maison de prière, ni leur confesseur, ni leur
ami, ni leur conseiller.
Les cloches continuaient de carillonner.
Alors, devant tant d’incertitude et de crainte, ils
se mirent à courir vers leur église dont le
clocher veillait comme une sentinelle rassurante
sur la campagne alentour. Ils sortirent de la
forêt, dépassèrent leur épouse et mère qui,
animée par la même peur, se dirigeait également
vers l’église. Partout, de par les champs et les
chemins creux, les gens couraient vers des
nouvelles dont la seule perspective taraudait les
esprits. Antoine, plus vif et plus rapide, se
retrouva bien vite en tête de cette troupe
hétéroclite qui criait des questions, émettait des
supputations mais n’apportait aucune réponse à
ses angoisses. Antoine était loin devant et
s’apprêtait déjà à entrer dans Saint-Gilles quand
il vit son prêtre venir à sa rencontre.
– Que se passe-t-il, mon père ? Est-ce la
guerre ? Vient-on vous arrêter pour vous mener
en exil ? S’il s’agit de cela, il faut vous cacher, les
« Bleus » ne vous trouveront pas. Tout le
monde va vous aider. Vous resterez notre curé
malgré les oppositions. Je vous défendrai
personnellement, je prendrai les armes si c’est
nécessaire !
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