L'enfant qui maudit Dieu

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Un enfant observe sa drôle de famille : le grand-père, protestant à tendance orgueilleuse; 1a mère, protestante à tendance hystérique; le père, juif polonais à tendance Français universaliste. Chacun cultive à sa façon le douloureux souvenir d'une barbarie historique et tente d'en tirer une preuve de l'existence de Dieu ou une raison de ne pas y croire.

?Dans cette Babel miniature des rives de la Dordogne, le regard enfantin révèle l'absurdité des croyances. S'en mêlent un pasteur camerounais, des immigrés italiens, des francs-maçons athées, un instituteur tortionnaire, le fantôme de Trotsky et un pauvre cochon que l'on sacrifie sans pitié.

?Puis l'ambiance tourne à l'aigre-doux. Accablé par les « devoirs de mémoire », l'enfant regarde de haut un monde d'adultes décidément bien petits, chez lesquels le prétendu souci du bien n'inspire que mépris et révolte. Alors l'enfant maudit Dieu, responsable de tout, dans l'espoir hasardeux de se réconcilier avec les hommes.
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Publié le : mercredi 16 août 2006
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213673578
Nombre de pages : 242
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© Librairie Arthème Fayard, 2006.
978-2-213-67357-8
Aux victimes de la mémoire…
Odeur de sainteté
La porte est verte. Entre vert bouteille et vert wagon. Vert bouteille, c’est pour Pépé, l’homme au béret qui est revenu de la guerre de 14-18, qui prêche au temple le dimanche et boit tous les jours du « supérieur de la cave » mouillé d’eau dans un verre à moutarde « givre et or ». Vert wagon, c’est pour Papa, qui est arrivé de Pologne à la gare du Nord et dont la famille a pris les trains de la mort ; le Juif patriote plus français que les Français parce qu’il a choisi la France en s’engageant dans la Légion. S’il le pouvait, il boirait son vin pur, mais Pépé le surveille.
Au milieu de la porte, une petite main en fer tenant une boule sert de heurtoir. Nous avons aussi une sonnette électrique sertie dans un cadre métallique. Ceux qui s’annoncent avec le heurtoir sont des gens de la campagne, de l’ancien temps, qui font partie du monde de Pépé. Ceux qui sonnent sont les gens modernes qui font partie du monde de Papa.
Sous le heurtoir, une plaque en cuivre de la dimension d’une carte de visite est vissée dans la porte. On ne l’a jamais fait reluire parce qu’elle ne sert plus à rien. Personne n’y prend garde tant elle est oxydée. Pourtant, si la porte reste fermée, ou si l’on met du temps à venir ouvrir, le visiteur a le temps de lire le nom de Pépé et son métier : géomètre-expert. Mais nous n’y faisons plus attention. Car géomètre, ou arpenteur, ou agent d’affaires, ou ancien maire de Sangville, ou ancien combattant de la guerre de 14-18, puis de celle de 39-40, ou prédicateur laïque, ou trésorier du consistoire de l’église réformée de la vallée de la Dordogne, ou greffier de justice de paix, ou vice-président de la cave coopérative, ou administrateur de la caisse du Crédit agricole mutuel, ou ancien président du Comité de libération de Sangville, ou Pépé, c’est pareil pour nous. Il n’y a pas de plaque au nom de Papa, car la maison est à Pépé, qui nous héberge sans demander de loyer.
 
Émilie la voisine, qui est catholique, confectionne de délicieuses merveilles parfumées à l’écorce d’orange, carde la laine des matelas et fait la toilette des morts du quartier, entre sans frapper. De temps en temps, elle vient aider Maman, toujours fatiguée, à coudre ou à faire des conserves.
Elles s’installent dans la cuisine, puis parlent de l’actualité.
« Ce pape, c’était un brave homme, commente Émilie à propos du chef de l’Église catholique, qui vient de mourir. Sur le parcours du catafalque, ça sentait la fleur d’oranger. C’est toujours ainsi quand les morts vont directement au paradis, ils sentent la fleur d’oranger. Mais je ne l’ai encore jamais sentie. Ceux qui vont au purgatoire sentent l’eau de Javel. Les autres, je ne vous dis pas l’odeur ! »
Maman, qui a lu les journaux, se met à hurler :
« Menteuse, menteuse, ce n’est pas vrai, les gens qui passaient devant le cercueil du pape, à Rome, se sont évanouis tellement ça puait. Ils respiraient à travers un mouchoir imprégné d’eau de Cologne pour ne pas sentir l’horrible odeur de la mort. Non, ce pape n’était pas un saint, d’ailleurs les saints n’existent pas. Nous sommes tous égaux sous le regard de Dieu. »
Face à la diatribe de Maman, Amélie ne se démonte pas. Elle sait bien que Maman est malade des nerfs depuis son enfance. Depuis le temps où, petite fille, elle devait s’occuper de sa mère agonisant d’un cancer du sein que celle-ci attribuait au malheur d’avoir découvert sa propre mère accrochée à une poutre.
Comme elle tient à garder des relations de bon voisinage, Amélie feint de ne pas entendre et poursuit :
« Oh, vous savez, de toute manière, quand on agit bien, on est toujours en odeur de sainteté. Tenez, moi par exemple, je ne sais pas si j’irai au paradis, mais j’ai sacrifié toute ma vie à mes enfants. C’est le plus important. »
Maman ne répond rien et baisse la tête. Je suis bien content qu’Amélie lui ait cloué le bec, car je sais que pour Maman ce ne sont pas ses enfants qui comptent le plus, mais Jésus.
Dieu et Maman n’aiment pas le civet
L’oncle Hubert entre aussi dans la maison sans sonner ni frapper. Après qu’il a ouvert la porte et pénétré dans le couloir, il hurle avec la voix de celui qui se sent partout chez lui : « Rolande ! » Depuis le lit où elle est, comme toujours, allongée en train de lire la Bible, Maman me crie à son tour d’aller voir ce qui se passe.
L’oncle de Maman se tient campé dans ses bottes en caoutchouc. Il brandit par les pattes un énorme lièvre dont la tête est enveloppée dans une page de Sud-Ouest sanguinolente.
« Dis à ta mère de descendre », m’ordonne-t-il sans prendre la peine de m’embrasser, me toisant de ses yeux d’acier.
Je grimpe les escaliers en quatre enjambées.
« Maman, l’oncle Hubert est en bas avec un lièvre. »
Mais Maman est trop abîmée dans la lecture de la parole de Dieu pour s’intéresser à un lièvre mort. D’autant que c’est une bête impure. N’est-il pas écrit dans le Lévitique : « Vous tiendrez pour impur le lièvre parce que, bien que ruminant, il n’a pas le sabot fourchu ? » Maman, qui n’est pas juive mais protestante, respecte cependant les préceptes du Lévitique, car elle connaît par cœur la parole du Christ citée au chapitre 5 de l’Évangile de Matthieu : « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les prophètes : je ne suis pas venu abolir mais accomplir. Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un , pas un point sur le , ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé. Celui donc qui violera l’un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux ; au contraire, celui qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux. »ii
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