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L'Enfer du décor

De
296 pages
Sans recul, c’est la vie qui nous mène et non pas nous qui menons notre vie. Ainsi, nous portons nos angoisses qui sont autant de moments ou d’événements que nous n’avons pas pris le temps d’analyser. Et puis, quand le moment se présente, nos ratés surgissent, et, si nous ne parvenons pas à les intégrer, ils prennent le dessus et nous laminent, nous empêchant de nous relever et d’accomplir notre parcours d’être humain. Dans l’Enfer du décor, à travers un parcours imaginatif et inattendu, le héros, Jérôme, va être rejoint par sa faute. Le moment s’est présenté. Il comprend alors que c’est sa faute qui l’a guidé jusqu’ici. Il comprend pourquoi il s’est lancé dans un challenge insensé. Chacun d’entre nous attend que le moment se présente. Mais vaut-il mieux vivre malade ou mourir guéri?
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L’Enfer du décorJean-Marie Langlois
L’Enfer du décor
ROMAN© Editions Le Manuscrit, 2003
ISBN: 2-7481-3175-4 (pourlefichiernumérique)
ISBN: 2-3174-6 (pour le livreimprimé)CHAPITRE1LAFIN
Pierre dévala comme un dératé l’escalier qui me-
naitaugrenier. Lesmarchesenboisrésonnaientsous
ses pas.
“Bonsang, c’estpaspossible,c’estpaspossible”
Des têtes ensommeillées apparaissaient par l’en-
trebâillement des portes de chambres del’étage.
“Qu’est ce qui se passe ?”
demanda Nadine, la tête ébouriffée, à une autre
têtequidépassait depuis lachambre qui jouxtait.”
“Sais pas… comprendspas…”
Visiblement la tête émergeait à peine d’un som-
meil profond.”
“Bonsang,mais c’estpasvrai, c’est pasvrai…”
Pierre semblait lutter contre les larmes, sa voix
était nouée.
Karim, secoué par les derniers événements de la
nuitnedormaitpasencoreetétaitrestédanslesalon
en bas, à feuilleter des revues pendant que la télé
diffusait un feuilleton américain de série B.
Dans la cheminée, les bûches de la flambée de
la dernière soirée achevaient de se consumer, lan-
çant des escarbilles sur le sol de tomettes. Sur les
murs lambrissés, étaient suspendus des décorations
désuètes composées essentiellement des anciens ac-
cessoires des skieurs : skis en bois sans semelle,
raquettes de marche en cuir et en bois. Sur le sol,
éloigné de quelques mètresdela cheminée, un tapis
7L’Enfer du décor
en peau de mouton beige, lieu de lecture privilégié
deSylvie,compagnedeBernardetamiedePascale,
femmedeKarim. Ilsavaientdécidédelouerlecha-
letentreamisafindepasserunesemainedevacances
d’hiver ensemble.
Lorsque Sylvie et Pascale en avaient le loisir,
après une journée sportive sur les pistes, elles s’al-
longeaient sur le tapis, les coudes à terre entourant
le livre, les mains soutenant la tête, le ventre sur la
laine et les pieds caressant lesboucles laineuses.
AlertéparleramdamdePierre,Karimavaitsurgi
du fauteuil où il se tenait affalé, les pieds sur un
tabouret, le journal "Le Point" entre les mains.
Pierrefaillitlerenverserenarrivantdanslesalon.
“C’est pas vrai, mais c’est pas vrai”
répétait Pierre en se dirigeant vers le téléphone
sans jeter un regard sur Karim.
Karim posa fermement sa main sur l’épaule de
Pierre et l’attira à lui.
“Pierre, regarde-moi !”
Pierreconservaitsonairperdu,lesyeuxsurKarim
mais son regard au-delà. Enfin, sortant de son état
hébété,il prisconsciencedelaprésencede Karim.
“Karim… là-haut… au grenier… va voir”
“Maisquoi,quoi,qu’estcequ’ilyaaugrenier?”
Après le début de soirée qu’ils avaient passé à la
cave,ilsesentaitpeulecouragedemonterdanscette
pièce sombre et, dans son esprit, mystérieuse.
“J’étais montévoirlà-haut, commençaPierre”
“Comment ?, l’interrompit Karim”
“mais pour quoi faire ?”
“Tusais,repritPierre,j’aivraimentétésecouépar
la séance de spiritisme, alors je suis devenu atten-
tif à tous les bruits de la maison. Dans ces vieilles
baraques il ne se passe pas un moment sans qu’on
entende des souffles ou des craquements. J’ai com-
mencé à m’endormir mais j’ai entendu un bruit de
paspuisdesmeublesquitombentau-dessusdemoi.
8Jean-Marie Langlois
J’ai voulu vous réveiller mais finalement je me suis
levé… pour aller voir.”
Pierre arrêta son récit et il commença à se perdre
dans son souvenir, l’air visiblement choqué.
“Et qu’est ce que tu as vu ? Enfin ?”
Pouvant juger de l’état courant de Pierre, Karim
craignait confusément sa réponse.
“Bon sang, mais va voir toi.”
Comprenant qu’il serait inutile de questionner
Pierredavantage,Karimdécidademonteràsontour
au grenier.
Il pénétra dans le couloir d’où partait l’escalier
qui conduisait vers les chambres à l’étage avant de
conduire au grenier.
“C’est pas dangereux, au moins”
dit Karim en se ravisant.
“Non, non, c’est pas dangereux”
dit Pierre d’une voix presque inaudible.
Commeil arrivait aupremierétage,il croisaPas-
cale, sa femme, qui s’était sommairement habillée
pour aller aux nouvelles.
“Qu’est cequisepasse, Pierre s’est blessé ?”
Pascaleavaitunregardinquietetsedemandaitce
qu’elle pourrait faire pour aider.
Karim la trouva belle avec son air perdu.
Il la prit dans ses bras pour la calmer.
“Je ne sais pas ce qui se passe. Pierre a vu au
grenierquelquechosequil’avraimentsecoué. Iln’a
pasréussiàmedirequoi. Vucommeilaréagicesoir
àlacave,ilapeut-êtresimplementétévictimedeson
imagination.”
“Peut-être”
répéta simplement Pascale, la tête appuyée sur
l’épaule de Karim.
“Je monte voir”
dit doucement Karim en repoussant gentiment sa
compagne.
“Je viens avec toi”
9L’Enfer du décor
dit fermement Pascale qui se doutait que son ami
essaierait de la retenir.
Il la regarda dans les yeux et comprit qu’il serait
inutiled’essayerdelaconvaincrederestericiàl’at-
tendre.
“Comme tu veux, suis-moi”
L’escalier qui menait sous le toit finissait par un
quartdetour,empêchantdedistinguerlaported’en-
tréedugrenier. Cependant,lalumièrequisereflétait
surlesmurspermettaitdeconclurequelaporteétait
ouvertealorsqu’elle était habituellement close pour
empêcher la chaleur de s’échapper. C’était Pierre
qui, dans son affolement, avaitdu la laisser ainsi.
Commeilscommençaientleurascension,Nadine
les interpella.
“Attendez, dit-elle de sa voix haut-perchée, je
monte avec vous”
Nadine sautillait à cloche-pied en essayant d’en-
filersadeuxièmechaussuretoutensedirigeantvers
eux.
“J’aientendudubruitlà-haut,j’aipenséàunchat-
huant. Après, une porte s’est ouverte et quelqu’un
est monté.”
raconta Nadine.
“C’est Pierre qui est monté”
intervint alors Pascale.
“Il est monté ? mais pour quoi faire”
demanda-t-elle alors.
Karim reprit sa marche vers le grenier en répon-
dant à Nadine.
“Non, mais il veut que quelqu’un aille voir ce
qu’il a vu.”
Lesmarchesgrognaientàchaquepressiondeleur
pieds.
Quand Karim se présenta devant l’entrée du gre-
nier, la salle lui était camouflée par la porte entre-
bâillée. Cette dernière grinçait doucement, soumise
10Jean-Marie Langlois
aux courants d’air continus, conséquences de l’af-
frontement entre l’air froid du grenier et l’air chaud
qui montait.
Il poussa la porte et pénétra dans la salle pous-
siéreuse et glacée. Il avala sa salive. Son regard se
porta d’abord sur la charpente impressionnante du
sous-toit.
Untraitverticalquihappasonregards’enéchap-
pait en son milieu.
Le corps de Bernard se balançait au bout d’une
corde qui avait été fixée sur la poutre transversale.
Sesyeuxétaientexorbitésetsalanguependaitenune
grimaceridicule. Soussespieds,unechaisebasculée
laissaitcomprendredequellemanièreilavaitopéré.
“Bordel, quelle connerie”
proféra Karim.
IlseprécipitaverslaportepourempêcherPascale
de voir ce spectacle.
“Reste là Pascale, c’est pas beau à voir”
“Quoi, qu’est ce qu’il y a ?”
Pascale essayait de saisir la scène par-dessus
l’épaule de Karim.
“C’est Bernard,.... il s’est pendu”
Nadine, aussi grande que Karim avait, elle, pu
saisir toute la scène.
“Mon dieu !”
Nadine se serra la tête entre les mains puis se re-
tourna en regardant le plancher.
“Allah akhbar”
compléta Karim.
“Après la séance de spiritisme, j’avais bien vu
qu’il n’allait pas fort, mais jamaisj’auraiscru…”
“Descendons, iln’ya plusrien àfaireici. Jevais
téléphoner aux keufs…”
“Tu ne te débarrasseras donc jamais de ta ban-
lieue.”
dit alors Pascale sur un ton agacé.
“Tu es sur qu’il est mort ?”
11L’Enfer du décor
Demanda Nadine.
“Ca fait combien de temps que tu as entendu un
meuble tomber au-dessus de toi ?”
répondit Karim.
“Ca fait bien quinze minutes”
répondit-elle,enattendanttoujourslaréponseàsa
question.
“Hé bien, ça fait quinze minutes qu’il pend. Le
meuble que tu as entendu tomber, c’était la chaise
qu’il avait sous les pieds.”
“Maisenfin,onpeutpaslelaisserpendrecomme
ça ?”
Nadine se disait qu’il fallait faire quelque chose
mais son cerveau tournait en rond sans lui suggérer
quoi que ce soit.
“Ontouchesurtoutàrienetonattendlesfli…euh,
la police”
Malgré les circonstances, Pascale ne put s’empê-
cher d’esquisser un sourire qu’elle réprima presque
aussitôt. Yann les attendait à l’étage.
“Tuesvraimentsûrqu’ilestmort?”
demanda encore Nadine qui acceptait mal qu’on
abandonne Bernard dans cet état.
“OuiNadine,oui. Etjeterépètequ’ilnefautsur-
tout toucher à rien ou alors on va s’attirer un maxi-
mum d’ennuis.”
On sentait que Karim avaitduavoirquelques dé-
mêléesaveclesforcesdel’ordredanssonpassé.
“Y’a un problème ?”
questionna alors Yann.
“Une tuile, une affreuse tuile”
répondit Karim.
“Bernard s’est suicidé en se pendant”
précisa Pascale.
Nadine s’appuyaitsurlarampede l’escalieravec
ses deux mains. Yann se précipita sur elle.
“Nadine, ça va pas ?, tu es blanche comme un
linge”
12Jean-Marie Langlois
Nadine passa de la rampe à Yann et s’appuya
contre lui.
“Viensdansmachambre,tuvast’allongerunpeu
sur le lit”
“Non,... pas ici, on va en bas dans le salon”
“Vous allez y arriver ?”
leur demanda Karim.
“C’est bon, merci.”
“Alors je descends téléphoner”
Karims’engageadansl’escalieretdescenditpres-
tement les marches qui menaient au salon.
Pascaleentamasadescentemaisenrestantproche
de Yann et de Nadine pour parer à une chute éven-
tuelle.
Quand Karim entra dans le salon, Pierre était af-
falésurunfauteuil,faceàlacheminée,lesyeuxrivés
sur les flammes, les jambes légèrement écartées. Il
s’était manifestement apaisé depuis son arrivée fré-
nétique de tout à l’heure. Sans rien dire Karim dé-
crocha le combiné.
“Ca n’est pas la peine”
intervint Pierre,
“j’ai déjà prévenu le commissariat, ils seront là
dans dix minutes et ils emmèneront le SAMU avec
eux.”
Il reposa le combiné.
Pascale,NadineetYannentraientàleurtourdans
lapièce. Pierretournalatêtepourvoirquiarrivaitet
se leva pour laisser sa place à Nadine.
“Quelqu’un savait que Bernard en était à ce
point ?”
questionna Nadine.
“Onavaittousremarquéqu’ils’étaitmalremisde
la mort de deux amis”
dit Karim
“après je ne sais plus quel pari idiot, il y a une
dizaine de jours.”
13L’Enfer du décor
“Unseulestmort,intervint Yann,l’autrea seule-
ment disparu”
“Tu sais, reprit Karim, après plus de dix jours et
vues les circonstances de sa disparition, on peut le
compter comme mort.”
“Aucun des deux n’était vraiment ami avec Ber-
nard”
intervint alors Pierre
“juste des relations rencontrées sur des pistes de
ski.”
“Cequiest sur,dit alors Pascale,c’est que ladis-
parition d’un certain Jérôme l’a complètement per-
turbé. C’estencoreceJérômequ’ilacruvoirlorsde
la séance de spiritisme ce soir.”
“Quelle séance de spiritisme ?? ”
demanda Nadine.
“Et bien, celle qu’on a faite tous les cinq, Ber-
nard, Sylvie, Pierre, Karim et moi. On l’avait aussi
proposéàYannmaisilarefusé. Jepensaisqu’ilt’en
avait parlé”
Karim posa son regard sur Yann.
“Je suis monté pour le faire mais Nadine dormait
déjà. Tu aurais voulu que jete réveille,Nadine?”
“Non, non, tu as bien fait. Mais que s’est il donc
passé durant cette séance ?”
“Hébien,commençaPascale,ons’estmistousles
six autour d’une table ovale qu’il y a àla cave”
“A la cave ?, interrompit Nadine, c’est plutôt in-
attendu”
“Ce sont les propriétaires qui nous ont parlé de
hurlements inquiétants régulièrement à cet endroit,
moinsmaintenantparait-il,maisdescrislangoureux
de jeune femme juste après ladisparition d’unefille
du pays, dansun torrent, dans lesannées trente.”
intervint Pierre alors qu’il rajoutait des bûches
dans la cheminée pour ranimer le feu.
14Jean-Marie Langlois
“C’estvrai-intervintalorsNadine-c’estunehis-
toirequicourtdanslepaysausujetd’unejeunema-
riéequis’estnoyéelejourdesonmariageetdonton
n’a jamais retrouvé le corps. On aurait entendu des
joursdurantdeshurlementslugubresrépétés,appro-
fondisparl’écho,quisemblaientvenirdesparoisde
lacave. Atelpointquepluspersonnen’aoséydes-
cendre.”
“Oui, c’est bien cette histoire-là, de cette jeune
mariéequiauraithantéceslieux. Ons’estdoncassis
touslessix,nousavonsposénosmainssurlatableen
écartant les doigts pour établir un contact circulaire
et nous avons fermé les yeux pour nous concentrer,
mais…”
Pascale regarda l’intéressé d’un regard pincé,
“...Pierre n’arrêtait de faire l’idiot”
“Je t’avoue qu’au départ je nous trouvais plutôt
ridiculetousbêtementassisàinvoquerlesfantômes”
“Dis plutôt que tu n’étais pas rassuré et que tu
faisais lemariolle pourtedonnerune contenance”
“Mais, pas du tout”
répondit-il l’air gêné.
“De toutes façons, tu n’avais qu’à pas venir si ça
ne te plaisait pas”
conclut Pascale en haussant les épaules.
“Ne revenez pas là-dessus”
intervint Karim
“vous avez déjà été assez chiants pendant la
séance”
“Au bout d’un moment - reprit Pascale - Pierre
s’étant calmé”
elle jeta un coup d’œil en coin sur ce dernier qui
ne réagit pas,
“j’ai appelé les esprits”
“Comment ça”
demanda Yann
“J’ai simplement dit :
15L’Enfer du décor
Jeune femme arrachée trop tôt du monde des vi-
vants, es tu là”
“Et alors ?”
“Hébien,rien,ilnes’estrienpasséàcemoment,
ouplutôtsi,onaentenduungrattementsouslatable
qui s’est ensuite agitée de légers soubresauts”
“Et tu dis qu’il ne s’est rien passé ?”
s’étonna Nadine.
“C’était cet imbécile de Pierre qui faisait l’idiot
avec ses genoux”
“Je vois”
commentèrentsimultanémentYannetNadinequi
s’échangèrent alors un regard attendri.
“Quand je m’en suis rendu compte, ça m’a mis
dans une fureur noire. Alors que nous essayions de
faire de notre mieux et de nous concentrer, Pierre
n’arrêtait pas de tout remettre en cause”
dit Pascale.
“SurtoutqueSylviemarchaitàfondetprenaitles
mouvements de genoux pour des vraies manifesta-
tions de l’au-delà”
ajouta Karim.
“Je me suis levée et j’ai prié Pierre de sortir du
cercle”
continua Pascale.
“Pas tout à fait. Tu m’as exactement dit : Casse-
toi connard”
dit Pierre.
“C’est l’influence de Karim”
, Karim eut une moue amusée
“etje reconnais quej’étaisénervée. Mais… c’est
à ce moment qu’il s’est réellement passé quelque
chose”
“Oui ?”
dirent encore en chœur Yann et Nadine.
“On a entendu des grattements bien distincts,
puiscarrémentdescoupsdansl’armoirequireposait
contre la paroi de la cave”
16Jean-Marie Langlois
“C’était Pierre ?”
demanda Yann.
“C’estévidemmentcequej’aitoutdesuitepensé,
moiaussi,maisc’étaitimpossible. Pierresetrouvait
alors tout proche de l’escalier qui remontait vers la
cuisineetl’armoiresetrouvaitcontrelemurquifai-
saitfaceàlaporte,séparéedel’escalierparaumoins
six mètres, avec nous et notretable au milieu.”
Pascale marqua un temps d’arrêt.
“Oui, ensuite”
L’attention de Nadine était toute entière tournée
versles mots quisortaient delabouche dePascale.
“Je t’avoue que nous avons tous eu peur. Nous
sommes restés figés à contempler l’armoire qui vi-
brait. D’abord, sous les coups, ce furent les deux
battants de l’armoire qui commencèrent à s’écarter.
Elle était vide, vide à part quelques bricoles qui en
jonchaient le plancher. Sous l’effet des chocs répé-
tés, les objets sursautaient. Nous avons d’abord cru
quec’étaitlesobjetsquisemanifestaient. Mais,non,
carl’armoireacommencéàsebalancer,sepenchant
versl’avant. Etpuis,elleareprisd’uncoupsaposi-
tion verticale en venant heurterle mur et puis…”
la respiration de Pascale s’accélérait comme elle
racontait les événements.
“Et puis quoi ?”
dit Nadine pour lapousserà continuerson récit.
“Et puis l’armoire s’est penchée à nouveau, de
plusenplus…Elleesttombéeviolemmentsurlesol.
Tous nous avons suivi sa chute des yeux. Et quand
nous avons relevéla tête, il était là, sur la paroi”
Pascaleavaitleregardfixeencontemplantlevide.
“Un visage émacié,j’aicruuncourtmoment que
nousétionsentréencontactaveclajeunemariéedis-
parue avant que je ne remarque sa barbe. La face
était suspendu dans les airs, rien en dessous. Juste
ce visage. Quelqu’un a hurlé "JEROME", et le vi-
sage s’est tourné vers Bernard, le fixant de ses yeux
17L’Enfer du décor
immenses. Labouches’estouverte,lesdentsétaient
ébréchées et ensanglantées. Bernard a paniqué. Il a
ramassé des boulets de charbon qui étaient stockés
là et les a lancés en direction du visage. Je crois
que nous étions tous terrifiés, oui, tous. Nous avons
alors commencé à imiter Bernard et nous avons la-
pidé cette grimace à coups de boulets de charbon.
Lafaceestalorsrestéesansréaction,puislabouche
s’est fermée. Une grimace de douleur, non, pas de
douleur,onauraitpresquedit,detristesse,mais,hor-
rible, a fait place au visage fixe. Et le visage a dis-
paru,d’unseulcoup. Sansnousconcerter,nousnous
sommes rués sur l’armoire et nous l’avons basculée
pour qu’elle reprenne sa place. Et puis, tout s’est
calmé. Plusrien. Nicoups,nigrattements,lesilence
total. C’estKarimquiaréagilepremierennoussug-
gérant de ne pas rester là.”
“C’est vraiment incroyable”
dit Nadine.
“C’est la vérité - dit Pierre - c’est exactement ce
qui s’est passé”
Nadine restait bouche bée, continuant de digérer
l’histoirequePascalevenaitderaconter,cherchantla
failleoul’explicationlogiqueàcerécitqu’elleavait
du mal à accepter.
Unbruitderouessefitentendredanslacour. Puis
des portières claquèrent. Moins d’une minute plus
tard, on frappait à la porte.
“Bonsoir. Inspecteur Leloup, brigadier Bonnard.
Sale temps, hein ?”
Lescheveuxdesdeuxhommesquivenaientd’en-
trerétaientaplatisparlapluie. Lepremier,l’inspec-
teur, était grand, plutôt sec, avec une moustache qui
avaitduêtrenoire,maisquimaintenantgrisonnait. Il
était revêtu d’un costume sombre et portait une cra-
vate. Celui qui l’accompagnait était de taille un peu
18Jean-Marie Langlois
plus faible que la moyenne, légèrement bedonnant.
Il portait un costume bleu de brigadier et tenait son
képi à la main en signe de condoléances.
“Où se trouve le cadavre ?”
demanda l’homme au costume gris.
LadésinvolturedupersonnageagaçaitKarim. Le
ton avec lequel il parlait du mort, avec banalité,
commed’unobjetdesaroutinequotidiennen’arran-
geait pas les choses.
“Le SAMU n’est pas avec vous ?”
demanda Karim.
“Un accident grave dans la vallée. Comme on
leur a assuré que la personne ici était morte, ils in-
terviennent d’abord là-bas. Bon, où est-il ?”
“Il se trouve au grenier”
répondit Pascale,sentant l’hostilité en Karim.
“C’est de quel côté le grenier,”
demanda l’inspecteur.
“Suivez-moi, c’est par là”
Les deux hommes s’engagèrent à la suite de Pas-
cale. Karim leur emboîta le pas tandis que Nadine,
Yann et Pierre restaient dans le salon.
En arrivant au grenier, l’inspecteur soufflait fort
à cause du rythme rapide imposé par Pascale. Le
brigadier avait marqué une pause à l’étage et Karim
était passé devant lui. Ce dernier réalisa alors que
Pascaleallaitassisterauspectacledontilavaitvoulu
la protéger tout-à-l’heure.
En entrant dans le grenier, Pascale contempla le
corpsquisebalançaitdansuntotalabandoncomme
pour mépriser ceux qui le regardaient.
Ellerestaimmobileainsiquelquessecondes,puis,
sansquesonvisagenetrahisseaucuneémotion,elle
se retourna vers l’inspecteur.
Celui-ci avait posé les mains sur ses cuisses. Il
resta ainsi, plié légèrement pour reprendre sa respi-
ration. Quand il se releva, le pendu lui faisait face.
Il avait bleui et son visage avait bouffi. Les yeux
19L’Enfer du décor
étaient basculés vers l’arrière et la langue, noire à
force d’être violette,avait un volumeeffrayant.
“Ha, ça, il est bien mort”
dit l’inspecteur sur un ton presque enjoué.
Lesilencequisuivitsaremarqueetlesyeuxfixés
sur lui par Pascale, Karim et le brigadier lui rappe-
lèrent la gravité du moment.
“Hum, hum”
reprenantunaspectplussolennell’inspecteuren-
treprit de débuter son enquête.
“Bon, à quelle heure est-ce arrivé ?”
demanda-t-il en regardant le pendu.
C’estPascalequipritlaparole pourlui répondre.
“Il y a environ une heure. Tu sais quelle heure il
était, toi, Karim ?”
“Quand j’ai entendu Pierre débouler dans l’esca-
lier,unfeuilletondébilevenaitdecommencersurla
Cinq,iln’yaqu’àregarderle journal pour savoir.”
L’inspecteur jeta un regard rapide sur Karim.
“De toutes façons, le médecin-légiste nous don-
nera l’heure exacte du décès”
continua l’inspecteur comme s’il n’avait pas en-
tendu la remarque.
“C’est vous qui voyez”
ditKarimenhaussantlesépaulesetendétournant
la tête.
“Lependu, euh.. cet hommeétaitdépressif ?”
demandal’inspecteurensetournantversPascale.
“Ca faisait une dizaine de jours qu’il n’avait pas
l’air dans son assiette, mais personne ne se doutait
qu’il en serait arrivé là.”
“Mais, intervint Karim, c’est probable que sans
notre séance de ce soir, il n’aurait pas commis cet
acte”
“Séance?,... cesoir…?,ha,vousvoulezdire,hier
soir”
Karimregardasamontreetserenditcomptequ’il
était quatre heures du matin.
20Jean-Marie Langlois
“avec les chaînes de télé qui diffusent des pro-
grammes vingt quatre heures sur vingt quatre main-
tenant, on perd ses repères”
“Et bien, qu’est ce que vous voulez dire par la
séance d’hier soir ?”
“Hé bien, nous avons fait tourner les tables avec
quelques amis, dit Pascale…dont Bernard.”
“Bernard ?”
fit l’inspecteur endésignantle pendu du doigt.
“Oui”
“Et pourquoipensezvous qu’ily aitun lienentre
votre séance et le suicide de cet homme ?”
“Ilacruvoirdansuneapparitionunamiàluiqui
est mort il y a à peu près dix jours. Vous devez être
au courant. L’épreuve que quatre touristes s’étaient
imposés il ya onze jours, etquiavaitsi mal fini.”
“Vous voulez parler du rendez-vous de la "goule
noire" ?”
C’étaitlapremièrefoisquelebrigadierouvraitla
bouche depuis son arrivée.
“C’est comme ça que les journaux l’ont baptisé,
du nom du lieu, oui”
“c’est quoi ça ?”
demanda l’inspecteur à son subordonné.
“vousétiezsuruneaffaireàGrenoble,inspecteur.
Ce sont trois touristes…”
“Quatre”
coupa Pascale.
Le brigadier reprit en la regardant
“troistouristesetlepatrondel’hôtelenfacedela
mairie”
il se tourna alors vers l’inspecteur.
“Ilssesontlancésundéfienplancheàvoilequia
abouti à la mort de deux hommes, à un blessé et un
rescapé”
S’adressant alors à Pascale
“c’était cet homme le rescapé ?”
“Oui”
21L’Enfer du décor
dit Pascale en baissant les yeux, malheureuse de
penserqueBernardquiétaitleseulàavoirtraverser
cette épreuve, avait gâché cette chance.
“Hé bien, ça fera une victime de plus”
commenta alors l’inspecteur.
“Mais,parlez-moiunpeuplusdevotresoiréepa-
ranormale.”
“Hé bien notre propriétaire nous avait parlé de
hurlements dans la cave…”
Pascale reprit le récit qu’elle avait déjà fait à Na-
dine.
...
L’inspecteur ponctuait le récit de moues dubita-
tives, mais, à aucun moment il n’interrompit Pas-
cale. Le brigadier, lui, ouvrait de grands yeux éton-
nés et semblait vivre l’histoire qu’il entendait. Une
grimace de peur se forma même sur son visage au
momentoùPascaledécrivitlesgrimacesdu"crâne".
“Quand nous sommes tous sortis de la cave, Syl-
vie, la compagne de Bernard…”
“Ils n’étaient pas mariés”
interrompit l’inspecteur.
“Non, ils ne sortaient ensemble que depuis
quelques semaines. Mais ils devaient se connaître
depuis longtemps puisqu’ils travaillaient dans la
même entreprise”
“Sylvie donc s’était disputée avec Bernard. Je
croisqueçafaisaitplusieursjoursqueçan’allaitplus
au mieux entre eux.”
“Bernard ne parlaitpresque plus,Sylvie le soute-
naitàboutdebrassansarrêt-intervintKarim-Elle
a fait des efforts pour le faire sourire mais en retour
elle n’était payé que de grimaces. L’apparition ef-
frayante de la soirée, et surtout le comportement de
Bernardquiapaniquéontduacheverdeconsommer
soncourageetsapatience. Sibienqu’aprèslesévé-
nements elle a préféré aller dormir à l’hôtel.”
22Jean-Marie Langlois
“Jecomprendstout-à-fait-ditPascale-qu’elleait
eu besoin d’air frais au moins ce soir.”
“Montrez-moi l’endroit où votre séance s’est te-
nue.”
Pascale guida les deux hommes vers la cave. Ce
fut elle qui y pénétra d’abord.
Avant qu’elle ne dise un mot, l’inspecteur com-
mença ses commentaires.
“Donc,voilàla table oùvousvoustenieztous.”
Ill’examinadessusetdessous,ainsiquetoutesles
chaises, puis sedirigeaversl’armoire. Celle-ciétait
massive, manifestement très lourde.
“Etvousmeditesquecemastodontedeboisapu
se mettre en branle tout seul.”
dit-il sur un ton et avec une moue qui montraient
bienqu’ilmettaitendoutelaversiondesfaitsquilui
avaient été rapportés.
Pascales’énervadelasuffisancedel’inspecteur.
“Nous sommes six à pouvoir témoigner de ces
faits.”
“Je ne mets pas en doute votre bonne foi, made-
moiselle.”
Pascale ne releva pas que l’inspecteur l’appelle
mademoiselle. En fait, elleétaitplussurprisequand
on l’appelait madame.
L’inspecteur fouina sous la table, déplaça les
chaises, la table puis revint vers l’armoire.
Lesdeuxbattantsétaientclos. Illesséparadélica-
tement en regardant l’état des gonds. Il fit jouer les
deuxportesquigrincèrent,leslaissagrandeouvertes
etexaminalesobjetsquientapissaientlefond. Ilen
souleva plusieurs, accordant à certains un regard de
connaisseuren les retournantsoustousles angles.
C’est en reposant une de ces babioles que son re-
gard s’illumina.
23L’Enfer du décor
IlsaisitunobjetqueniKarimniPascalenepurent
distinguer. Il le mit dans sa main droite puis recom-
mença plus fébrilement à fouiller dans le fond de
l’armoire. Il sortit encore deux objets, trois, quatre
qu’il posa devant l’armoire et, enfin, sourire aux
lèvres, il se dirigea vers Karim.
Illuidésignauneboulenoirâtrequ’ilserraitentre
le pouce et l’index.
“Regardez”
et, toujours le même sourire aux lèvres
“qu’est ce que c’est ?”
Karimpritlaboulequeluitendaitl’inspecteur. Sa
nature évidente lui fit se demander où l’inspecteur
voulait en venir en lui posant cette question. Il prit
quand même son temps pour répondre.
“Un boulet de charbon”
“çan’est pas surprenantpuisqu’onvousa dit que
nous en avons tous lancé sur la face.”
“Oui, oui, j’ai bien compris l’histoire que made-
moiselle.. ”
il désigna Pascale des deux mains
“... a raconté.”
“Mais, continua l’inspecteur, si je me remémore
bienlesfaitscommevousmelesavezrapportés,l’ar-
moire a commencé à basculer, elle est tombée face
contre terre, votre… ectoplasme est apparu, vous
avez paniqué et vous vous êtes rebellés à coup de
boulet de charbon, c’est bien ça ?”
“C’estbiença,accordaPascale,leschosessesont
déroulées ainsi”
“Hé bien, rien ne vous surprend ?”
PascaleetKarimseregardèrentsanscomprendre.
“Hé bien dans ce cas…”
l’inspecteur reprit lentement sa respiration pour
ménager son effet
“dans ce cas, disais-je, comment expliquez-vous
que des boulets de charbon aient pu atterrir à l’inté-
rieur de l’armoire ?”
24Jean-Marie Langlois
L’inspecteur leur tendit les boulets qu’il avait ra-
massés dans le fondement de l’armoire.
Pascale prit un des boulets que l’inspecteur exhi-
bait. Il le contempla quelquesinstants puisdit :
“Peut-être s’y trouvait-il déjà avant notre soirée.
Dans le fond il y avait tout et n’importe quoi dans
cette armoire.”
“J’yaipensé,réponditl’inspecteursuruntonma-
licieux,maisvenezdoncjeteruncoupd’œilparici”
Il entraîna Pascale au pied de l’armoire.
“Regardez les objets”
“Oui et bien, qu’est ce qu’ils ont ?”
Pascale cherchait à comprendre où il voulait en
venir. Ilregardaitavecattentionlesobjetsetsones-
prittournaitdanslevideàessayerdesaisiruneindi-
cation quile guiderait. Il prit undes objets entre ses
doigts, c’était un petit pot de terre cuite quelconque
qu’il reposa aussitôt. Il s’essuya machinalement la
main sur son blue-jean pour ôter la poussière de ses
doigts.
La poussière !.
Tous les objets étaient poussiéreux et gris, mais
pas les boulets de charbon qui étaient d’un noir
d’encre.
“Effectivement, les boulets sont bien ceux que
nous avons lancés”
“Tout-à-fait, monsieur - reprit l’inspecteur - ce
sont les seuls objets de l’armoire à ne pas être cou-
verts de poussière. Ce sont exactement les boulets
que vous avez voulu projeter sur votre apparition.
Or, comment auraient-ils pu atterrir à l’intérieur de
l’armoirealorsquecelle-ciétaitplaquéeavecsonou-
verture CONTRE le sol. Le charbon ne pouvait lo-
giquement pas y pénétrer”
Pascale et Karim étaient troublés par cette affir-
mation. En effetl’explicationfournieétaitlogique.
“Et qu’en concluez-vous ?”
demanda Karim, soudain plus humble.
25L’Enfer du décor
“Et bien j’en conclus que cette armoire n’est ja-
mais tombée. Au pire les battants s’en sont-ils ou-
verts,parexempleàcausedesvibrationsprovoquées
par les coups de genoux de votre compagnon sur la
table,etquetoutleresten’aétéqu’uneinventionde
votreimagination,ouplutôtnon,pasdevotreimagi-
nationcollective,maisdel’imaginationdevotreami
perturbé, celui qui s’est donné la mort et qui, mani-
festementnes’est jamaisremisde sonépreuve…”
“Mais enfin, intervint Pascale, vous laissez en-
tendre que nous avons déliré alors que tous, nous
avons vu la cette horrible tête qui se tenait en l’air
à deux mètres du sol”
“Je comprends, je comprends, reprit l’inspecteur,
mais je vais vous parler d’une expérience qui avait
été réalisée sur les tables tournantes.”
Il s’arrêta quelques secondes pour chercher ses
mots.
“Voilà. Afin de déterminer la véracité de cette
expérience si souvent répétée des tables ou tabou-
rets tournants, des scientifiques ont demandé à ce
qu’une séance de spiritisme soit filmée. Il est pro-
bable que les chercheurs qui s’intéressaient à ces
manifestations soient eux-mêmes des convaincus et
qu’ilsespéraientmettreenévidencedesphénomènes
qui pourraient ouvrir une porte vers des recherches
ultérieures.
Donc, après avoir sélectionné des volontaires ac-
ceptant d’être filmés, des caméras ont été placées
pour garder toute trace possible de la séance. Les
personnessesontinstalléesetontcommencéàinvo-
quer les esprits, comme vous l’avez fait ici.”
Pascale et Karim s’échangèrent un soupir, pour
se signifier mutuellement qu’ils trouvaient le ton et
lesexplicationsdel’inspecteurparticulièrementfas-
tidieux.
26Jean-Marie Langlois
L’inspecteur surprit leur échange mais continua
son histoire avec toutefois une nuance de mépris
dans son attitude. Néanmoins, il parlait maintenant
un peu plus vite.
“A la fin de la séance, les volontaires ont décrit
ce qu’ils avaient vus. D’abord, la table s’est agitée,
ensuite des objets se sont mis à voler en travers de
la pièce, une cruche, un cendrier, un parapluie. La
table s’est mise à se déplacer de plus en plus, et, les
mains toujours bien disposées, ils ont suivi les dé-
placementsduguéridonquis’estdirigésurl’escalier
et a commencé à l’escalader. Ils ont posé des ques-
tions à la table qui leur répondait par des bruits de
coup sur lebois. Des questions classiquesdugenre,
"es-tu l’esprit de mon oncle Benjamin, ou de ma
grand-mère Margot, si c’est oui, frappe trois fois".
Enfin, rien que de très classique. Et lorsque le film
captéparlescaméras aétévisionné,quepouvait-on
voiràl’écran?,etbien: RIEN.Rienquequatreindi-
vidusimmobilesautourd’unetableetquisontrestés
ainsi pendant toute la durée de la séance.. ”
“ Donc, vous pensez que nous avons simplement
rêvés ce que nous avons tous vu”
dit alors Pascale.
“Hé bien, je n’ai pas dit cela”
réponditl’inspecteuravecun sourire satisfait…
“mais vous le pensez tellement fort”
dit alors Karim.
Encore une fois l’inspecteur ne releva pas la re-
marque de Karim.
“Il restait, néanmoins quelque chose d’extraordi-
naire à cette expérience - continua ce dernier - c’est
quechacunaracontélemêmerécit,cequiprouverait
qu’ils’agitd’hypnosecollectivequirestetoujoursun
grand mystère pour les scientifiques.”
“Onnevousapasdemandédelotdeconsolation”
dit alors Karim.
27L’Enfer du décor
L’inspecteur se dressa en relevant son nez, l’air
effarouché, pendant que le gendarme réprimait un
sourire.
“Il est probable que de vous tous, la source des
événements ait été, heu… le suicidé.”
L’inspecteur savourait l’attention des autres tour-
née vers lui.
“Ilvousatransmissonangoisseetvousaveztous
vu ce qu’il craignait le plus de voir. Je pense que
pour une raison, valable ou non, cet homme s’est
cru responsable de la disparition de l’individu que
personnen’aretrouvé. Soncerveauautilisélaporte
quevotreséancedespiritismeaouvertepourprojeter
cette angoisse et vous la faire partager. Qui sait ce
qui se passe dans de tels moments. Peut-être a-t-il
toutsimplementracontéàvoixhautecequ’ilcroyait
voir et que, sous l’effet de votre hypnose collective,
vous avez chacun mis en image ce qu’il exposait de
vive voix. Ceci explique que vous ayez tous décrit
la même chose lorsque, par la suite, vous vous êtes
remémorés votre expérience.”
Pascale et Karim acquiesçaient au fur et à me-
sure que l’inspecteur étalait les faits tels que sa lo-
giqueavaitpulesreconstituer. Ilssesentaientmain-
tenantunpeustupidesdes’êtrelaissésemporterpar
les événements d’où toute logique semblait exclue.
La manière dont s’enchaînaient en toute simplicité
les éléments repris par l’inspecteur achevait de les
convaincre de cette version des faits.
“Vous avez probablement raison”
dit Pascale.
L’homme jubilait de son exposé, le brigadier le
regardait avec une admiration non dissimulée.
L’autosatisfactionainsiaffichéeénervaitsinguliè-
rement Pascale.
“Ca tient la route”
commenta-t-il cependant.
28Jean-Marie Langlois
“Maintenant il faudrait faire quelque chose pour
le cadavre. Ce n’est pas décent de le laisser ainsi
pendouiller”
“Et oui,ça nedevraitarriverqu’auxgens bêtes.”
Toutàsoneuphoried’avoirimpressionnélagale-
rie, l’inspecteur n’avait pu s’empêcher de lâcher un
jeu de mot particulièrement mal placé.
Pascale songea à quel point intelligence logique
et intelligence humaine sont séparées. Cet homme
capablederemettredel’ordredanslechaosdela
soiréespiritismeétaitincapabledecomprendreetde
gérer les relations humaines les plus élémentaires.
Alors que tous étaient choqués ou tristes de la mort
deBernarddansdescirconstancesd’autantplushor-
ribles qu’ils en avaient quelque part été les acteurs,
ils étaient en plus sollicités par une plaisanterie de
bas niveau qui ne pourrait faire sourire au mieux,
qu’avec une complicité consentie de chacun. Com-
plicité que personne ne se sentait en humeur de res-
sentir,encoremoinsavecuninconnuaussimaladroit
et déplaisant.
Pascale et le brigadier regardaient maintenant
l’inspecteur comme un martien.
Un crissement de pneus sur le gravier de la cour
devant lechaletles libéra delatension quirégnait.
Le bruit des voix et des individus qui sautaient
hors de leur véhicule créa une agitation qui obligea
chacun à sortir de ses pensées.
Deuxvoixse firent entendredepuisl’extérieur.
“Tu es sur que c’est bien là ?”
“Mais oui. D’ailleurs tu vois bien que c’est la
voiture de la police qui est là”
Les deux voix se turent et on n’entendit plus que
lespassurlegravierquiserapprochaientdelaporte
d’entrée.
Deux coups résonnèrent.
29