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L'Engrenage

De
297 pages
A l’aube du 21eme siècle, un fléau touche de nombreux Africains diplômés vivant en occident : celui de ne jamais exercer un emploi dans le domaine de leurs compétences. Cet ouvrage intitulé : ‘L’engrenage’ retrace le parcours des trois étudiants ambitieux, qui partent d’Afrique pour faire des études universitaires en France, avec un seul rêve en tête réussir leurs études et faire carrière. Cependant, à la fin de leurs études, ils réalisent que comme de nombreux autres avant eux, ils sont tombés dans un système sans retour : ‘L’engrenage’.
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L'engrenage


Stella Samba dia Ndela
L’engrenage





ROMAN










Éditions Le Manuscrit













© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7017-2 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748170177 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-7016-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748170160 (livre imprimé)








A toutes les victimes de l’engrenage
9
10







1

DÉSIR DE RÉUSSIR


Il est un peu plus de midi à Pointe-Noire, la capitale
économique du Congo-Brazzaville. Le soleil éclatant et
brûlant, habituel en cette période de saison de pluies, est
à son apogée. Claude Kouanga, un jeune homme de
corpulence mince et de taille au dessus de la moyenne,
attend un moyen de transport pour rentrer chez lui. Sa
peau est de couleur claire et ses traits sont fins pour un
bantou, la population majoritaire de l’Afrique centrale.
Il revient du lycée, et est en classe de terminale en
série scientifique. C’est mercredi, le jour ayant l’emploi
du temps le plus chargé, et consacré aux matières
scientifiques. Il a eu deux heures de mathématiques,
deux heures de physique et chimie et une heure de
biologie. Il est assidu au lycée, comme il l’avait été au
collège et à l’école primaire, car il est très désireux de
réussir ses études pour s’assurer un bel avenir. C’est
pourquoi il n’a jamais redoublé une classe.
Il est également très désireux de réussir ses études
pour donner un bon exemple à ses cinq petites sœurs,
11
qui le considèrent comme leur héros et leur défenseur.
En effet, lorsqu’elles ont des litiges à l’école ou dans le
quartier, elles lui font toujours appel. Claude, qui est très
protecteur, se sent responsable d’elles, en dépit du fait
qu’il soit encore dépendant de ses parents sur le plan
financier. Si bien qu’il porte déjà tout le poids de leur
avenir sur ses jeunes épaules. Il porte ce poids depuis
l’âge de dix ans, lorsque sa mère, qui est une femme au
foyer, avait commencé à lui répéter sans cesse :
– Claude, tu es l’aîné, et de surcroît, le seul garçon de
la famille. Tu dois réussir tes études afin que tes petites
sœurs suivent ton exemple, tu dois réussir ta vie afin de
prendre soins d’elles.
Fier de constater que sa mère mettait tout son espoir
en lui, mais cependant un peu inquiet par l’importance
de ses propos, Claude lui répondait souvent :
– Maman, je fais de mon mieux pour réussir mes
études, afin de m’assurer un bel avenir et subvenir aux
besoins de mes petites sœurs. Je souhaite de tout mon
cœur qu’elles suivront mon exemple.
Claude n’avait que trop souvent entendu cette litanie
à laquelle, il répondait systématiquement de la même
manière. Finalement, il s’était fait une raison, il fallait à
tout prix réussir ses études pour lui tout d’abord, mais
aussi pour sa famille, notamment pour sa mère. Cette
brave femme qui a tout sacrifié pour permettre à ses
enfants de faire leurs études. Elle a toujours été très
dévouée à sa famille, aussi bien sur le plan affectif,
ménager que matériel.
Elle tient un petit commerce de divers articles en
face de son domicile, qui lui permet de contribuer aux
besoins de sa famille. En tant que ménagère, elle fait le
manger, elle lave et repasse le linge de ses enfants et de
12
son mari. Elle lave et repasse systématiquement le linge
de tout le monde, même celui de son premier fils
Claude qui a dix neuf ans. Néanmoins, ce dernier
culpabilise un peu de la voir travailler autant.
Un jour, il lui avait fait la remarque. C’était un
dimanche, elle avait fait la lessive durant une bonne
partie de la matinée, et dans l’après-midi, elle s’était mise
à repasser le linge qui avait déjà séché. Comme elle
utilisait le fer à repasser aux charbons, parce qu’il y avait
pas d’électricité à leur domicile, elle s’était mise à
transpirer à grosses gouttes. Pris de pitié, Claude lui
avait dit avec un brin de reproche dans la voix :
– Pourquoi te tues-tu ainsi aux travaux ménagers,
maman ?
– Il faut bien que je travaille, mon fils !
– Oui, mais tu travailles trop, maman ! Es-tu obligée
de repasser tout ce linge aujourd’hui ?
– Oui, mon fils. Si je ne le fais pas, qui le fera à ma
place ?
– Je comprends que tu veuilles tout faire dans cette
maison, et le fais très bien. Cependant, tu peux tout de
même te reposer un peu non !
– Je préfère me reposer lorsque j’aurais fini de faire
toutes les tâches ménagères qui m’incombent.
– Maman ! Je pense que tu devrais apprendre à te
reposer entre deux tâches. Tu travailles du matin au soir
sans arrêt comme un robot. Le soir venu, tu es si
fatiguée que tu t’endors déjà à 20 heures. Aujourd’hui
par exemple, tu as commencé par faire une très grande
lessive, en lavant les habits de toute la famille très tôt
matin. Puis, aux alentours de midi, tu as préparé le
repas. Maintenant moins d’une heure après le déjeuner,
alors qu’il fait extrêmement chaud, tu repasses le linge
13
qui a déjà séché. Ne penses-tu pas que tu en fais trop ?
Et tu me parles des charges ménagères qui t’incombent !
Combien de fois ne t’ai-je pas dit de ne plus laver mon
linge, ni celui de mes petites sœurs d’ailleurs ?
– Je sais que tu me l’as déjà demandé de nombreuses
fois, mais je ne veux que tu laves ton linge.
– Et pourquoi ?
– Je ne veux pas que tu perdes le temps à faire la
lessive car tu dois étudier. Je veux que tu réussisses tes
études, mon fils. Voilà pourquoi, je lave et repasse
volontiers ton linge, afin de te permettre d’avoir plus de
temps pour tes études.
– Je veux bien croire que tu agisses ainsi, afin de
permettre d’avoir plus de temps pour étudier. Qu’on
est-il pour mes petites sœurs ? Je parle de celles qui sont
assez grandes, donc des trois premières. Pourquoi ne les
laisses-tu pas laver et repasser leurs linges ?
– Tu sais bien qu’elles ne le lavent pas correctement,
et ne savent pas bien le repasser.
– Comment veux-tu qu’elles sachent laver et repasser
leurs linges, lorsque tu le fais à leurs places sous prétexte
que tu le fais mieux ? Ne réalises-tu pas que tu les rends
paresseuses en agissant ainsi ? Laisse-les donc laver et
repasser leur linge, maman ! Tu verras que même si elles
le font mal au début, elles s’y feront, et apprendront à
bien le faire à la longue.
– Bon assez tergiverser, mon fils ! Laisse-moi finir
mon repassage afin que je me repose après. Je le mérite
bien, non ?
Impuissant, Claude s’était tu. Que pouvait-il bien
faire ou dire de plus ? Sa mère était têtue. Lorsqu’elle
avait une idée dans la tête, il était très difficile, voir
impossible de la lui ôter. Claude le savait très bien, mais
14
il avait voulu raisonner sa mère une fois de plus. Très
sensible, Claude souffre de la voir travailler aussi dur, et
se sent mal de ne pouvoir l’en empêcher. Si bien que,
non seulement il se fait du souci pour l’avenir de ses
petites sœurs, mais aussi pour la santé et le bien-être de
sa mère.
Le père de Claude est très différent de cette dernière,
et ne se préoccupe pas du tout de ce qui se passe dans
son foyer. On peut même dire qu’il est indifférent ou
insensible à tout. Il ne s’occupe pas de la scolarité de ses
enfants, et encore moins des problèmes qui
préoccupent sa femme. La complicité qui existe très
souvent entre le père et le fils, n’existe pas entre lui et
son fils Claude. Si bien que ce dernier se demande
souvent, pourquoi il a fallu qu’il ait un père aussi
indifférent et si différent de ceux des autres. Alain son
meilleur copain par exemple, a un père qui lui est très
proche, il parle et converse souvent avec lui, et le
considère comme un ami. Le père d’Alain surveille de
très près la scolarité de son fils et, lorsque son emploi
du temps le lui permet, organise des activités avec ce
dernier.
Un jour, Alain lui avait parlé du week-end qu’il avait
passé avec celui-ci :
– Claude, j’ai passé des bons moments avec mon
père ce week-end.
L’interpellé avait regardé son copain avec envie avant
de lui demander d’une voix calme :
– Qu’avez-vous fait exactement ?
– Le samedi matin, toute la famille était partie dans le
village de mon père à Diosso, à quelques kilomètres de
Pointe-Noire. Il y avait une manifestation familiale à
laquelle nous étions tous conviés. Mes sœurs avaient été
15
happées dans le camp des femmes, parce qu’en tant que
filles, elles devaient aider à préparer le repas. Quant à
moi, j’avais été naturellement dans le camp des
hommes, ceux qui ne travaillent pas beaucoup, mais qui
mangent souvent plus gros que les femmes qui
préparent le repas. Le lendemain matin, j’avais
accompagné mon père à la pêche. Après celle-ci, nous
avions cueilli les mangues, et étions rentrés au village.
– Je vois que tu as eu beaucoup d’activités ce week-
end. Quand êtes-vous rentrés de Diosso ?
– Le dimanche en fin d’après-midi. Sais-tu ce qui
m’avait le plus plût ?
– Quoi donc ?
– Que mon père m’ait appris la manière dont il
pêchait lorsqu’il était enfant. J’ai vraiment beaucoup
aimé. Il m’a même raconté des tas d’anecdotes qu’ils se
racontaient ses cousins et lui, lorsqu’ils étaient enfants.
De plus, il y avait aussi l’un de ses cousins, qui habite
Brazzaville qui était présent. Si bien qu’il y avait une
belle ambiance.
– Tu as la chance de partager de merveilleux
moments avec ton père, Alain. Je t’envie pour cela. Non
seulement, tu passes beaucoup de temps avec lui, mais
en plus, il se préoccupe de tes études.
– Oui, j’ai beaucoup de chance d’avoir un père qui
me soit proche. Au cours du dernier week-end que nous
avons passé ensemble, j’ai constaté qu’il peut se
comporter comme un enfant, lorsqu’il est avec son
cousin. Néanmoins, dès que nous étions rentrés à
Pointe-Noire, il avait repris son attitude habituelle à
mon encontre, c’est-à-dire ouverte et accessible mais
teintée de rigueur. Hier dans la nuit, nous avions même
travaillé sur un problème de physique que je ne
16
comprenais pas. Sais-tu qu’il tient à ce que j’obtienne
des bonnes notes en physique ?
– C’est normal, il est professeur de physique.
– Ce n’est pas seulement parce qu’il est professeur de
physique, mais aussi parce que c’est sa discipline
préférée. Il aimerait aussi qu’il en soit de même pour
moi. Pas de chance pour lui, ma discipline préférée reste
les mathématiques. Pas question d’aimer la physique,
qui me donne les maux de tête et le vertige.
Claude n’avait rien ajouté. Que pouvait-il bien dire ?
Sinon qu’il aurait voulu être à la place de son collègue
de classe. Claude se demande souvent si Alain réalise la
chance qu’il a d’avoir un père comme le sien. Il est
presque convaincu que non. D’ailleurs, son collègue est
moins brillant en classe que lui. Il en déduit que, c’est
parce que son père surveille de très près ses études, qu’il
n’est pas médiocre. En effet, son père l’encadre en lui
donnant des cours supplémentaires en permanence à
domicile.
Lorsque Claude compare le comportement de son
père à celui du père de son collègue de classe, il est
malheureux. Néanmoins, il comprend aussi que
l’indifférence et l’insouciance de son père vis à vis de ses
études, sont en partie dues à son bas niveau
d’instruction. Son père n’avait pu finir son collège, il n’a
que le certificat d’études primaires comme diplôme, et
travaille en tant que vendeur dans un grand
supermarché de la ville de Pointe-Noire. Par contre, le
père d’Alain détient un brevet d’études de premier cycle,
et est enseignant dans l’un des plus grands lycées de la
ville. C’est la raison pour laquelle, il est plus en mesure
de suivre les études de son fils. Cela avait beaucoup
blessé Claude au début. Si bien qu’il avait cherché à ce
17
que son père se comporte comme celui de son collègue
de classe.
Un jour, il avait cherché à susciter son intérêt en lui
parlant de ses prouesses scolaires :
– Papa, tu peux être fier de moi, je suis le premier de
ma classe !
Son père l’avait regardé comme s’il venait de lui dire
que la terre est ronde. Il n’avait manifesté aucun
contentement ou exprimer de la joie. Il n’avait même
pas fait semblant d’être enchanté, ne fût ce que pour
faire plaisir à son fils, qui était très heureux de lui
partager ses prouesses scolaires. Puis, il avait dit sans
grand enthousiasme :
– Comme c’est bien, Claude ! Sais-tu que durant tout
le temps de mes études, je n’avais jamais su qui était le
premier de ma classe ? A vrai dire, cela ne m’avait
vraiment jamais intéressé, car je n’en voyais pas
l’importance.
Ebahi, Claude l’avait regardé comme s’il revenait de
mars. Attristé, il s’était demandé si son père avait
conscience de tout le mal qu’il se donnait pour être le
premier de sa classe. Comprenant que ses résultats
scolaires, ne susciteront jamais l’intérêt de son père, il
en avait parlé à sa mère, auprès de qui il savait trouver le
réconfort. Il lui avait dit :
– Maman, tu peux être fière de moi, je suis le premier
de ma classe !
– Félicitations, mon fils ! Ainsi, tu as réussi à
détrôner la personne qui occupait cette place la dernière
fois, hein ?
– Oui, maman j’y suis arrivé.
– C’est bien que tu ne sois plus le second de la classe,
mais le premier. Il faudra annoncer cette bonne
18
nouvelle à tes sœurs, afin qu’elles sachent qu’elles
doivent faire des efforts pour être parmi les meilleurs, et
pourquoi pas être les meilleures !
– Merci maman. Ton enthousiasme me va droit au
cœur. Par contre la nouvelle a laissé papa de marbre.
Tout ce qu’il a trouvé à me dire, c’est que cela lui était
égal de savoir qui était le premier de sa classe, lorsqu’il
était à l’école. C’est une manière détournée de me dire
que le fait que je sois premier de la classe, lui importe
peu.
– Ne te fais pas du souci pour si peu, Claude ! Tu
sais bien que ton père n’a pas fait de longues études. Il
ne voit pas l’intérêt de faire de brillantes et longues
études, comme il a pu trouver un travail avec son
certificat. Il en déduit qu’il en sera de même pour ses
enfants.
Claude a fini par comprendre que l’indifférence de
son père n’est due qu’à son ignorance. Depuis lors, il est
devenu plus tolérant et compréhensible.

De plus, il y avait eu un incident qui l’avait beaucoup
marqué, et après lequel il était resté longtemps perplexe.
En rentrant du lycée un jour, il avait voulu partager un
événement heureux. Il lui avait dit à sa mère avec
enthousiasme :
– Maman, tu ne peux savoir la joie que j’ai éprouvée
lorsque le professeur m’a remis ma copie de
mathématiques avec la meilleure note de la classe.
Très attentive à l’évolution des études de son fils, elle
avait dit avec une satisfaction et une fierté évidentes :
– C’est merveilleux mon fils. Je suis fière de toi.
– Merci, maman.
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– Continue ainsi, fiston ! Je constate que j’ai raison de
placer tout mon espoir en toi. Je suis sûre que tu
deviendras un haut cadre du pays un jour.
Assez timide de nature, Claude avait répliqué avec
gêne :
– Maman, arrête donc tes histoires de haut cadre du
pays ! Tu n’arrêtes pas de me complimenter tout le
temps, comme si j’étais un génie, alors que je n’en suis
pas un ! Je fais de mon mieux pour être parmi les
meilleurs de ma classe, mais de grâce, ne me prends pas
pour un génie !
Sa mère avait rétorqué :
– Bien sûr que tu es un génie, mon fils ! Tu ne saurais
jamais à quel point je suis fière de toi. Je n’arrête pas de
te complimenter devant mes copines en disant : ‘J’ai un
super fils. Il est calme réfléchi et très studieux. Il n’a jamais
redoublé une classe’. Je pense qu’il n’y a personne qui soit
aussi fière de toi que moi.
A ce moment la voix du père de Claude avait retenti
derrière les deux interlocuteurs. Ces derniers se
trouvaient dans la petite cabane en bois qui servait de
cuisine. La mère de Claude était assise sur une petite
chaise en rotin en face la porte d’entrée, tandis que le
jeune homme était debout en face d’elle, et sur le seuil
de la porte. Sa position empêchait sa mère de voir
l’entrée de la cabane, et n’avait pas pu voir arriver son
mari. Claude, qui était très occupé à lui parler, n’avait
pas entendu les pas de son père dans son dos.
– Détrompes-toi, ma chère ! Moi aussi, je suis fier de
mon fils ! Je le suis certainement plus que toi. Ce n’est
pas parce que je ne le clame pas sur les toits comme toi,
que je ne le suis pas !
20
Très surprise par cette intrusion inattendue, la mère
de Claude s’était levée de sa chaise. En effet, le père de
Claude ne venait que très rarement dans la cuisine, qu’il
considérait comme un lieu réservé à sa femme et à ses
filles. Il se faisait servir ses repas dans la grande maison,
qui comprenait trois chambres à coucher et une salle de
séjour, la cuisine, les toilettes et la douche se trouvant à
extérieur de la maison principale. La maîtresse de
maison n’avait pas apprécié l’intervention de son mari,
et avait dit avec agacement :
– Dieu seul peut le sait. Comment peux-tu être aussi
sûr que tu es plus fier de lui que moi ? De plus, je ne
monte pas sur les toits pour complimenter mon fils. J’en
parle discrètement à mes proches. Je ne suis pas comme
toi, qui es indifférent à ses études. Je m’intéresse à ses
études depuis toujours, et suis très surprise de
t’entendre dire que tu es fier de lui.
Le père de Claude avait maugrée :
– Je suis très fier de lui, et certainement plus que toi !
Ce n’est pas en clamant qu’on a un fils intelligent, qu’on
est plus fier de lui qu’un autre qui n’en fait rien ! On
vous connaît vous les femmes, toujours prêtes à
raconter tout et n’importe quoi.
Cette phrase avait fait sortir la mère de Claude de ses
gants. Depuis quelques mois, elle le soupçonnait d’avoir
une maîtresse. Elle avait constaté qu’il rentrait de plus
en plus tard, et lui remettait de moins en moins d’argent
pour le manger. Elle avait donc saisi cette occasion pour
s’en prendre à lui :
– Ce que les hommes sont enclins à parler du mal
des femmes, hein ! Pourtant, cela ne les empêche pas de
leur courir après comme des petits chiens, dès qu’ils en
ont l’occasion. Ils courent derrière toutes celles qu’ils
21
rencontrent, et même derrière celles qui n’ont pas de
moralité. En tout cas, on a raison de dire que les
hommes sont des chiens.
Pour se défendre et intimider sa femme, le père de
Claude avait fait semblant de perdre son contrôle, en
disant d’une voix sévère et autoritaire :
– De quoi donc parles-tu ? Où est le rapport entre les
résultats scolaires de notre fils et les sottises que tu me
racontes ? Je t’interdis de me parler ainsi, surtout devant
mon fils, tu entends ? Tu as intérêt à maîtriser ta langue
avant de dire des paroles que tu vas regretter.
Gêné d’être témoin d’une dispute entre ses parents,
Claude s’était interposé en disant :
– Voyant Maman, Papa ! Vous ne pouvez pas vous
disputer pour si peu ! Allons voyons, arrêtez ces
enfantillages !
Honteux de s’être donnés en spectacle devant leur
fils aîné, les parents de Claude s’étaient tus. Sans un mot
de plus, le père de Claude était reparti vers la grande
maison. La mère avait continué à vaquer à ses
occupations pour apprêter le repas. Quant à Claude, il
avait quitté la cabane pour s’enfermer dans sa chambre.
Malgré le fait que ses parents s’étaient disputés devant
lui, ce qu’ils faisaient très rarement, Claude était bien
content et revigoré parce qu’il venait de découvrir que
son père était aussi fier de lui, malgré son indifférence et
son insouciance apparentes. Cela lui avait réchauffé le
cœur, il avait enfin compris que malgré son bas niveau
d’instruction, son père se préoccupait de ses études.
Il s’était étendu sur le petit lit de sa chambre, et un
sourire heureux s’était dessiné sur ses lèvres. Puis, il
s’était mis à réfléchir sur sa relation avec son père. Cet
incident lui avait apporté un nouveau dynamisme. Il
22
avait compris que, désormais il lui fallait réussir ses
études pour satisfaire, non seulement sa mère et ses
sœurs, mais aussi son père, qui était également fier de
lui, même s’il ne le montrait pas.

Cet incident avait eu lieu à quelques mois de
l’examen d’entrée à l’université, et avait augmenté la
motivation de Claude. Quatre mois plus tard, il réussit
brillamment son examen avec la mention “très bien”.
Cette performance lui permet d’être parmi les étudiants
sélectionnés pour poursuivre leurs études universitaires
en occident. Comme, il habite Pointe-Noire, la
deuxième ville du pays, il se rend à Brazzaville, la
capitale politique de son pays, pour effectuer les
différentes formalités au niveau du ministère de
l’éducation nationale.
Le départ prochain de Claude émeut toute la famille.
Tous sont très heureux de voir un membre de la famille
partir à l’étranger. En effet, Claude est le premier
membre de sa famille au sens large, à avoir l’opportunité
d’aller étudier en Europe. Sa mère est si fière, qu’elle lui
dit :
– Je n’arrive pas à croire que mon rêve se soit réalisé.
Mon fils a non seulement réussi à son examen d’entrée
à l’université, mais il va dorénavant vivre en Europe. Il
faut me pincer afin que je sache que je ne rêve pas.
Puis, elle se tourne vers ses filles, qui sont dans un
état second depuis qu’elles ont réalisé que leur frère
adoré, s’en ira bientôt vivre loin d’elles. Certes, elles
sont très fières d’avoir un frère qui voyage en Europe,
mais elles réalisent aussi qu’elles ne le verront plus. Leur
mère leur parle avec une fierté évidente dans la voix :
23
– Voyez-vous mes filles, j’aimerai que vous en fassiez
de même. Vous avez l’exemple de votre frère, c’est
votre modèle. Vous devriez faire de même pour me
faire plaisir. C’est la plus grande récompense que vous
pourriez me donner : voir tous mes enfants réussir leurs
études et devenir des haut cadres du pays.
Les sœurs de Claude regardent leur mère, mais ne
disent rien. Claude prend la parole pour dire avec
émotion :
– J’espère que tu auras ta récompense un jour,
maman. Je l’espère de tout mon cœur !
– Je l’espère aussi. De toutes les façons, je suis déjà à
moitié récompensée parce que tu voyages en occident,
et qu’à ton retour, tu seras un grand cadre dans notre
pays.
Encore une fois, Claude est très ému de constater
que sa mère fonde tous ses espoirs sur lui, en le
considérant déjà comme un futur grand cadre de son
pays. Il ne sait pas encore s’il faut qu’il fasse de son
mieux, pour que le souhait de sa mère soit exaucé, ou
qu’il suive ses propres inspirations. Pour l’instant, il ne
veut pas y réfléchir car il a beaucoup trop de choses en
tête. Il est très préoccupé par l’attitude de son père.
Celui-ci a changé de comportement depuis que son fils
a satisfait à son examen, et qu’il a été sélectionné pour
continuer ses études en France. Il croit rêver, et n’arrive
pas à croire que son fils aîné va le quitter pour s’en aller
très loin de lui.
Un jour, il tente de dévoiler ses sentiments à son fils.
C’est un soir où ils se retrouvent seuls, à près de deux
semaines du départ de Claude :
– Mon fils, je suis fier de toi, tu sais !
– Merci papa.
24
– Je n’ai jamais été très bavard parce que dans nos
coutumes, les hommes ne doivent pas dévoiler leurs
sentiments. Mais j’ai toujours été très fier de toi, plus
fier que tu ne peux t’en douter. Il est vrai que je n’en
parle pas autour de moi comme ta mère, mais je n’ai
jamais été moins fier de toi.
– Merci de me le dire, papa. Je me suis souvent
demandé pourquoi tu ne manifestais aucun intérêt pour
moi et mes études. Sais-tu que j’étais blessé lorsqu’un
jour, je t’avais annoncé que j’étais premier de la classe,
et que tu n’avais rien trouver d’autre à me dire que ‘Sais-
tu que durant tout le temps de mes études, je n’avais jamais su
qui était le premier de ma classe ?’ Cela m’avait choqué
d’autant plus qu’en annonçant la même nouvelle à
maman, elle avait sauté de joie.
– Je reviens à ce que je t’aie dit, je ne dévoile pas mes
sentiments, parce que dans nos coutumes un homme ne
doit pas se laisser émouvoir. L’expression des
sentiments est réservée aux femmes. Lorsque tu m’avais
annoncé cette nouvelle, j’avais été si fier de toi que
j’avais voulu te dire indirectement que, même si je ne
pouvais pas être le premier de ma classe, toi mon fils me
faisait l’honneur d’être le premier de la tienne.
– Merci papa, tu ne peux savoir quel beau cadeau tu
me fais en me faisant ces aveux. Je te jure que mes
sœurs, maman et toi, auriez de quoi être fier de moi
dans l’avenir. Je vais en Europe pour continuer mes
études et réussir ma vie. Je veux que vous soyez tous
très fier de moi.


Les deux semaines qui suivent s’écoulent dans une
atmosphère de plus en plus fiévreuse. Tous les
25
membres de la famille sont aux petits soins avec Claude.
Ses sœurs se disputent entre elles pour laver son linge
ou pour le repasser. Sa mère lui prépare ses plats
préférés. Quant à son père, il prend de plus en plus du
temps pour parler avec lui. Il va jusqu’à lui parler de son
enfance. Un soir, il prend la parole pour lui dire d’une
voix très émue :
– Sais-tu que je n’ai pas pu faire de plus longues
études, non pas par manque de volonté comme je
suppose que tu le penses, mais par manque de moyens
financiers.
– Je ne le savais pas, papa. Il est vrai que tu n’as
jamais été très loquace sur ton passé. Comment aurais-je
pu le savoir ?
– Mes parents étant morts tous deux, alors que je
n’avais que 5 ans. J’ai été élevé par mon oncle maternel.
Lorsqu’il m’avait envoyé à l’école avec ses enfants, l’un
d’eux ayant le même âge que moi, je m’étais dit que
j’avais beaucoup de chance. Mais je me trompais.
– Et pourquoi ?
– Mon oncle ne voulait pas payer mes droits
scolaires, et j’étais souvent mis à la porte. Lorsqu’il les
payait, il le faisait avec un si grand retard que je
manquais beaucoup de cours, si bien que j’avais
beaucoup de lacunes en classe. Au début, je faisais de
mon mieux pour rattraper le retard. Puis, avec le temps,
je m’étais lassé, et ne faisais plus d’efforts pour être au
même niveau que les autres. Si bien que j’étais souvent
parmi les derniers de ma classe, et ne voulais pas savoir
qui était le premier. Je n’avais donc plus d’intérêt pour
les études, et ne voulais plus aller à l’école. C’est
pourquoi, un beau jour, j’avais décidé d’arrêter mes
études après mon certificat. Lorsque j’en avais parlé à
26
mon oncle, il en avait été très soulagé parce que cela
allégeait ses charges.
– Quelle triste histoire ! Pourquoi m’en as-tu jamais
parlé, papa ? J’aurais compris ton attitude. Dis-moi ton
oncle payaient-ils les frais d’écolage de ses enfants ?
– Oui, toujours, il le faisait toujours à temps. Il ne le
faisait pas au même moment pour moi, parce que j’étais
une charge supplémentaire, et qu’il n’avait de l’argent
que pour les frais de ses enfants. Je devais attendre qu’il
décide de payer mes frais d’écolage. Cependant, aucun
de ses enfants n’a franchi le cap du brevet.
– Quelle méchanceté de sa part ! S’il avait été plus
juste tu aurais pu faire de plus longues études, et serais
un cadre aujourd’hui, qui sait ?
– Le monde n’est pas fait avec des suppositions, mon
fils. Oublions tout cela, et ne pensons qu’à la chance
que tu as d’aller étudier aux pays des blancs. Je ne me
plains plus sur mon sort, c’est du passé. Je t’en ai parlé
pour que tu saches ce qui a été en partie à l’origine de
mon échec scolaire. Mais, je ne veux pas que tu te
préoccupes de cela.
La nouvelle complicité que s’est installée entre eux,
lui a ouvert les yeux. Il a compris que son père n’est pas
aussi indifférent ni aussi insouciant qu’il le pensait. Il
culpabilise un peu de l’avoir mal juger. Il va jusqu’à en
parler avec Alain, son collègue de classe. Ce dernier a
également satisfait à son examen. Cependant, étant
donné qu’il n’avait pas d’aussi brillantes notes que lui, il
va faire ses études universitaires au Congo. Un jour,
Claude lui dit avec remords :
– Je me sens mal d’avoir si mal juger mon père
durant de longues années.
– Que s’est-il donc passé ?
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– Ces dernières semaines, nous sommes devenus très
proches. Nous avions eu à partager pas mal de choses.
Toi, tu sais ce que c’est parce que ton père a toujours
été très proche de toi. Mais moi, je ne le savais pas avant
maintenant. Mon père m’a avoué qu’il était très fier de
moi, même s’il ne me le montrait pas. Il m’a aussi
expliqué ce qui l’avait empêché de faire de longues
études.
– Je comprends que cela soit pénible de constater
que l’on a porté un faux jugement, surtout lorsqu’il
s’agit d’un jugement sur son propre père. Mais, ce
n’était pas de ta faute, car tu ignorais tout de son
enfance à ce moment. Tu ne le juges plus de la même
manière à présent que tu connais l’histoire de son
enfance et c’est tant mieux. Ne penses-tu pas hein ?
Arrêtes de te faire du mauvais sang, fais de ton mieux
pour passer des bons moments avec toute ta famille,
avant ton départ en Europe.
Claude suit les conseils d’Alain. Si bien qu’il passe les
derniers jours en conversant plus souvent avec ses
sœurs, sa mère et son père, comme s’il veut graver dans
sa mémoire les souvenirs des derniers moments passés
ensemble avec sa famille. Cependant, tout excité par son
voyage en Europe, il a l’impression que le temps ne
passe pas assez vite, et que la date d’échéance arrive à
pas de caméléon.

Un soir, deux mois exactement après l’obtention de
son baccalauréat, Claude prend le vol pour se rendre en
France. Le vol se passe relativement bien. Claude est
impressionné de se retrouver dans un cadre qui lui est
totalement étranger. Il est très dépaysé lorsqu’il arrive à
l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle. Heureusement
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qu’il avait pris le soin de connaître son itinéraire depuis
son pays natal. De l’aéroport, il prend le RER pour se
rendre à la gare du Nord, et il y fait la correspondance
pour la gare de l’Est. D’où, il prend le train qui le
conduit à Nancy dans la région de Lorraine, dans l’est
de la France. Après un voyage de près de deux heures, il
arrive à Nancy au cours d’un après-midi de la fin du
mois de septembre. Il ne connaît personne à Nancy. Il
ne connaît que le nom du campus universitaire dans
lequel, on lui a réservé une chambre, la cité Monplaisir,
située non loin de l’université Nancy I. A la descente du
train, il est dépaysé. Cependant, tenant sa valise à la
main, il se dirige vers un bureau de tabac, se trouvant
dans l’enceinte de la gare. En voyant son air perdu, le
vendeur du bureau tabac lui dit jovialement :
– Bonjour, désirez-vous quelque chose ?
– Bonjour monsieur. Je ne vais rien acheter mais j’ai
besoin des informations. Pourriez-vous me dire quel
bus devrais-je prendre pour me rendre à la cité
universitaire Monplaisir ?
Le vendeur le regarde avec amusement en se
demandant s’il ne réalise pas qu’il demande des
informations à un endroit non approprié. Puis, il lui
répond d’un air enjoué :
– Par votre air dépaysé et votre valise à la main, je
présume que vous êtes un nouvel arrivé dans la ville !
Bienvenu, alors ! Pour les informations, adressez vous
au bureau de l’agence de transports urbains. C’est à
votre gauche en sortant de la gare.
Claude le remercie chaleureusement, et se dirige vers
le bureau de l’agence des transports urbains en suivant
les indications du vendeur. Au bureau de l’agence de
transport, il obtient les renseignements nécessaires.
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