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L'éphémère masculin

De
191 pages
Un quadra en costume cravate, fraîchement expulsé de son couple familial, se fait recruter par hasard par une agence d'escortes. La patronne lance un nouveau produit destiné à la clientèle des riches étrangères : le compagnon d'âge mûr, à louer pour une soirée parisienne ou une apparition en public. L'ingénu à la dérive aborde alors le rivage des fantasmes féminins, qu'il explore, tel Robinson, comme un nouveau territoire excitant. De mise en scène en passage à l'acte, de fétiche en symbole, les clientes livrent leurs secrets les plus obscurs à ce témoin muet qui butine sans joie des fleurs sans parfum. Protégé un temps derrière les miroirs menteurs qu'il tend à ces femmes, le voyage devient initiation où le voyeur perd son innocence.
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L’éphémère masculin
Marc Page
L’éphémère masculin





ROMAN
























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7433-X (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748174335 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-7432-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748174328 (livre imprimé)










A Jean-Lou et Françoise, sans la patience de qui ce livre
n’aurait jamais trouvé son chemin
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NAUFRAGE


Une heure que je tourne en rond dans ce quartier
chic de Paris, à la recherche d’une adresse impossible à
trouver. Pas de numéro, pas de rue mais un nom de villa
ou d’impasse. Sur ce trottoir je déambule comme un
aveugle, le nez en l’air, abruti par l’insomnie.
Mari briseur de rêve, fidèle jusqu’à l’ennui, je me suis
retrouvé progressivement mari trompé, puis plus mari
du tout. A plus de quarante ans. Comme beaucoup
d’hommes, je n’ai rien vu, rien entendu, incapable
d’imaginer qu’il lui manquait quelque chose puisque je
ne manquais de rien. Depuis plusieurs années, elle avait
organisé, loin de toute culpabilité, une piste de signes
comme un fil d’Ariane susceptible de me conduire à une
vérité dont elle ne parvenait sans doute plus à se
dépêtrer toute seule. Ce lent chemin de croix s’est
terminé sans originalité, par la séparation. Quand elle a
claqué la porte de notre appartement, sous l’os de mon
crâne, a résonné loin derrière les racines du nerf
optique, un terrible fracas de cristal brisé.
Depuis, pour moi, c’est la nuit en plein jour, la nuit
américaine. Si les femmes sont cruelles, elles ne le sont
jamais tant que par leur absence.
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Deux enfants à guider hors de l’adolescence me
tiennent à flot comme un bouchon à la surface de l’eau.
Intérieurement, je coule à pic. Comme tout mammifère
en manque d’air, je déconne complètement.
Pour tromper le silence qui s’installe après le vacarme
du bonheur, je me divertis avec Internet. Merveilleux
ersatz du jardin du Luxembourg pour rencontrer des
femmes lorsqu’on est un cadre surbooké. J’y ai fait la
connaissance de plusieurs amies que je n’aurais jamais
eu l’occasion de côtoyer autrement. Beaucoup de
visiteuses des cyberespaces de rencontre sont des
créatures touchantes et courageuses qui ont fait un
effort sur elle-mêmes, pour se convaincre d’utiliser cet
outil frustrant et antipoétique.
Je ne cherche que des femmes mûres, les jeunesses
me fatiguent. J’ai développé, au fur et à mesure de mes
fréquentations, un flair aigu pour dépister sur un mot,
les vierges moches, les provinciales esseulées et les
vendeuses de plaisir indépendantes ou enrôlées dans des
trafics divers. Je les élimine systématiquement, ramenant
le flux d’entrée d’une dizaine à environ un message
intéressant par semaine. Les femmes qui s’inscrivent sur
un site, m’a confié une amie, affrontent des dizaines
d’agressions écrites et c’est à la louche qu’elles doivent
éliminer les messages ! Mes cyber-rencontres sont
souvent des femmes usées par la vie à des degrés divers,
parfois simplement patinées, adoucies, voire satinées,
tantôt abrasées, érodées, voire carrément ravagées.
Nostalgiques du prince charmant, elles n’autorisent les
caresses qu’après un jeu de promesses convenues et de
préliminaires hypocrites qui ne conviennent pas à mon
état de manque. Le temps de la conversation, c’est un
luxe de nantis sexuels, croit-on quand on vient d’être
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plaqué. ll faudra du temps pour réaliser qu’au milieu
d’un désert de silence la moindre parole est un oasis. En
attendant, frais exilé dans la part d’ombre, je déambule
sans boussole dans la série des matins tristes,
confondant marche d’approche et temps perdu, espoir
et fébrilité, deuil et vengeance, culpabilité et nostalgie,
confondant tout.
Aujourd’hui, j’ai franchi un pas de plus en direction
de l’ombre. J’ai décidé de prendre, pour un soir, une
compagne féminine tarifée dans une agence d’escortes.
Toute honte bue, sans peur du ridicule. C’est l’affaire
que je viens conclure dans ce foutu immeuble, si je le
trouve.
La publicité était sur Internet. Sans adresse,
naturellement. Je me suis fait balader toute la journée de
fax en répondeur téléphonique, et vice-versa. Un vrai
jeu de pistes. Ce n’est pas pour me déplaire, tête vide,
sexe en berne, j’aime structurer le temps par des
occupations compliquées, voire inquiétantes, et ne pas
ressasser.
Enfin, je trouve l’immeuble. J’apprendrai plus tard
que cela ne se fait pas, le client ne se déplace jamais. Peu
importe, quelque chose débute, c’est déjà beaucoup.
Un jeune homme distingué me conduit à Marianne
dans un salon élégant. Souriante, elle ausculte mon
regard. S’apercevant de ma gêne, elle détourne les yeux
et m’invite à m’asseoir paisiblement. Elle passe la main
dans sa chevelure, blonde et ondoyante, dévoilant une
grâce de danseuse. Cette belle femme dans la
quarantaine épanouie aurait pu exercer mille métiers. Je
l’imagine diplomate, peintre ou directrice de magazine.
Elle fait partie de ces femmes qu’un seul accessoire
habille et situe dans la société.
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Elle s’interrompt de ce qu’elle n’a pas commencé, fait
quelques pas, me tourne le dos et fixe je ne sais quoi par
la fenêtre. Je me calme. Rompant le silence, d’une voix
douce, elle m’invite à bavarder. Que cherchez-vous au
juste ?… Vous habitez Paris depuis longtemps ?… Quel
genre de femmes n’aimez-vous pas ?… Que souhaitez-
vous faire le soir ?… A mes réponses évasives,
Marianne diagnostique sans peine que je suis naïf
comme l’oiseau tombé du nid. Le cas typique du
divorcé récent, mari fidèle et trompé, qui se demande
s’il est encore capable de bander ferme avec une
inconnue. J’apprendrai aussi que dans ce milieu, on dit
les choses telles qu’elles sont. Les périphrases et les
métaphores sont sources de malentendus dans les
affaires, y compris dans les affaires de pulsions. Mon cas
relève du type numéro trois. Elle m’ouvre un dossier. La
routine, quoi.
Elle me prescrit un remontant affectif sous forme
d’une soirée avec une fille patiente et revigorante. Elle
traite ensuite la culpabilité par un sermon : l’amateur
d’escorte ne doit pas se prendre pour un perdant, mais
au contraire affirmer son indépendance vis-à-vis des
codes sociaux et revendiquer sa liberté de mouvements.
Elle m’explique que je vais apprendre mille choses sur
les femmes et la barrière de sortilèges qui me sépare
d’elles. Cela me sera très utile pour comprendre leurs
désirs intimes et retrouver une compagne de vie.
J’écoute attentivement la leçon sans y soupçonner le
baratin habituel servi au nouveau client.
Je suis ragaillardi. Merci docteur.
L’entretien est terminé, pourtant elle continue de me
poser beaucoup de questions : profession, langues
parlées, enfants, sports, temps libre.
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– Rappelez-moi dans une semaine, j’aurais à vous
parler ! conclut-elle, sûre d’elle.
– Oui madame.
Pourquoi ce ton servile ? C’est moi le client, tout de
même.
La soirée prescrite par Marianne commence dans
deux heures. J’ai juste le temps de passer chez moi pour
me changer.

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LESLIE


Le rendez-vous est fixé dans un bar de grand hôtel.
Atmosphère ouatée de piano bar où dollars et bas fins
circulent dans les conversations à l’abri d’une musique
suave qui flotte au-dessus des fauteuils de velours.
Bruits feutrés, pas étouffés, tapis aux couleurs chaudes,
lumières rares qui embellissent le teint des femmes.
Univers chics des rencontres anonymes.
Grande et fine, elle approche du fond du hall d’une
démarche élégante. Il émane d’elle une hautaine
lascivité, mélange de chair et d’inaccessible, faite pour
exaspérer le désir. Provocation dédaigneuse, son tailleur
de soie noire d’une coupe sobre, s’ouvre sur un haut
blanc dont le décolleté plongeant jusqu’à la naissance
des seins, laisse nues les blancheurs d’une gorge
diaphane. La jupe découvre jusqu’à mi-cuisse le fuselé
de ses jambes. Son visage ovale aux pommettes hautes,
révèle trois taches de couleurs qui lui donnent séduction
et caractère : celles des yeux, immenses, mélange de
clarté, de pâleur, de gris et de bleu, et celle de la bouche,
grande et ourlée, d’une sensualité crue qui fait naître
dans l’esprit une idée fixe, certes triviale, mais qui
affecte cette belle statue d’une dose d’humanité. Sa
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chevelure blonde, longue et dense, tombe en boucles
sur ses épaules.
– Bonsoir… vous êtes Marc ? Je m’appelle Leslie.
– Bonsoir, asseyez-vous. Vous buvez quelque
chose ?
– Porto, merci. Vous permettez ?
Leslie exécute alors un petit cérémonial : l’émission
discrète d’un SMS à l’agence, comme le veut la
procédure.
– Parlez-moi de vous, vous êtes consultant ! Comme
cela doit être passionnant !
Je soupire.
– Je vous en prie, n’en faites pas trop.
Ma remarque lui ferme le visage. Elle esquisse alors
un sourire carnassier.
– Vous savez, dans l’agressivité, je ne crains
personne !
– Je ne suis pas agressif.
– En tout cas, vous n’êtes pas détendu… pardonnez-
moi, mais… c’est la première fois ?
– Cela se voit tant que cela ?
– A moins que vous ne vous rongiez toujours les
ongles avant de rencontrer une femme.
C’est malin, Marc, ne joue pas au plus fin ! Pour cet
indice avoué, c’est cent détails qu’elle a déjà dû
remarquer sur tes infirmités intimes. Je lui déballe alors
ma petite histoire. Elle se détend, me sourit en signe
d’armistice puis lance sur un ton professionnel :
– Quel est le dernier film qui vous a plu ?
– Faut-il vraiment parler ?
– Non, bien sûr, je peux m’allonger là tout de suite
sur la table basse !
– Et si je vous prenais au mot ?
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Elle s’approche.
– Je n’ai pas l’impression que vous soyez de ces
brutes qui se jettent sur les femmes dès qu’elles
apparaissent !
– Ecoutez, vous êtes très belle, mais pourriez-vous
être aussi sympa que vous êtes belle ?
– Enfin un mot gentil, vous savez, même les filles
comme moi apprécient !
– Pardonnez-moi, je m’y prends mal…
– C’est oublié, parlez-moi de vous.
Je lui raconte le scénario de ma vie de gendre idéal,
repeinte à neuf, comme pour la vendre à un producteur
de mauvais clip.
« Marc, le héros du clip, n’a rien incarné d’autre
qu’une longue série de trajectoires aussi droites qu’une
ligne d’horizon. Il a accompli le cycle scolaire idéal des
enfants adaptés, pour arriver bien sagement là où il avait
toujours été évident qu’il atterrisse un jour : dans un
poste réconfortant et valorisant de cadre dans une
grande société. Consultant en management dans un
cabinet international. Son nom sur la porte du bureau et
sur les cartes de visites le rassurent chaque matin quant
au bien fondé du non-choix qu’a été sa vie
professionnelle. La très belle alliance en or blanc autour
de son doigt pâle le rassure sur sa vie amoureuse. Mais
que personne ne s’y trompe : Marc est très heureux.
Vraiment heureux. Il se lève chaque matin sans ressentir
la moindre fatigue, embrasse doucement sa femme sur
la nuque et disparaît à l’assaut d’une journée qui sera
identique à la précédente, c’est à dire belle. Il passe la
journée à faire des diagnostics d’entreprise, à rédiger des
propositions d’intervention, à encadrer des jeunes
consultants, à animer des réunions chez ses clients. Il
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