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L'Epilogue

De
275 pages
Lorsque le corps de Napoléon fût exhumé de son trou sordide sur l'île de St Hélène, les témoins de la scène qui s'apprêtaient à ramener la dépouille vers la France furent frappés de stupeur. Le corps particulièrement bien conservé ne ressemblait en rien à l'Empereur déchu quelques décennies plus tôt. Aujourd'hui encore certains se posent la question : et si ce n'était pas le corps de Napoléon qui reposait sous le dôme des Invalides ? La réponse n'est qu'un simple problème scientifique, mais ses implications pourraient devenir une affaire politique. Le Président de la République sait qu'en faisant ouvrir le sarcophage il risque d'être pris dans un engrenage incontrôlable, mais pour cet ancien historien la tentation est insupportable.
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2

L'Épilogue

3
Didier Vinet
L'Épilogue

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9894-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748198942 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9895-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748198959 (livre numérique)

6 .

8
I
– Allo, Monsieur le Président ?… Les russes
ont envahi la Chine…
– Pardon ?… oh, bien sûr, Jean ! Tu n’en as
pas assez de tes blagues à deux balles ?
Il avait beau s’adresser au Président de la
République, Jean Ottavy, ne voyait en Charles
Drouant que son ami d’enfance, son copain de
classe devenu plus tard son collègue puisqu’ils
avaient choisis ensemble de poursuivre leur
passion pour l’histoire et d’en faire leur métier.
Jean assidu des recherches de terrain, les
bibliothèques du monde étant son territoire
privilégié, passait pour incollable sur la vie des
grands conquérants. Il s’était en outre bâti une
solide réputation d’empêcheur de penser en
rond au sein du CNRS, cherchant sans cesse à
remettre en cause les points d’histoire tenus
pour des certitudes, surtout les dates.
Charles plus attiré par les néons du star
system avait mis ses connaissances au service
des media, vulgarisant avec talent des épisodes
historiques à priori peu excitants, d’abord pour
9 L’épilogue
des magazines, puis pour la radio et enfin
réussite suprême, pour la télévision. Sa voix,
son visage étaient peu à peu devenus familiers à
des millions de téléspectateurs, au point qu’il
était apparu dans le top 50 des personnalités
préférées des français. Puis tout s’était accéléré,
une sollicitation pour se présenter à une
élection locale, un premier mandat de Maire
arraché aux adversaires du jour, un siège de
député dans un département qu’il n’avait
jusqu’alors jamais visité, un poste de Ministre
de la Culture où il avait brillé, bien aidé par une
médiatisation habile et puis ça, la Présidence…
il y a 3 ans et demi. Sûr, il faudrait un jour en
faire un livre de ce parcours, ne serait-ce que
pour comprendre comment il avait pu se
retrouver dans ce bureau du Palais de l’Élysée,
le cul sur un fauteuil Empire à répondre à son
ami de toujours sur une ligne sécurisée dont
moins de 10 personnes dans le monde
connaissaient le numéro.
Quand même il était rare que Jean l’appelle
sur ce téléphone, même pour une blague,
surtout aussi naze.
– Jean, la prochaine fois, essaie de faire un
peu plus crédible les chinois ont envahi la
Russie par exemple, là tu m’interpellais et puis
le coup du mouchoir sur le combiné pour
déguiser la voix, franchement, ça marchait
10 L’épilogue
quand on avait douze ans, faut évoluer mon
petit vieux.
– Ah, pourtant je t’ai senti un peu hésitant au
début, tu as mis du temps à percuter. Toi, tu
commences à ressentir le poids des ans. Tiens,
justement mon cher Charly, en parlant d’âge, tu
n’aurais pas oublié quelque chose ?
À cinquante ans passés tous les deux, Jean et
Charles s’amusaient de l’ironie de leur situation.
Quand l’un était perçu comme un vieux
professeur approchant la retraite, l’autre était
loué comme l’un des plus jeunes Président que
la France ait connu.
– Jeannot, ton anniversaire c’est dans plus de
trois mois, tu t’inquiètes déjà pour ton cadeau ?
– Par pour mon cadeau l’ami, pour notre
pari.
– Allons bon, pensa Charles, il s’était engagé
dans un pari dont il n’avait aucun souvenir. Ca
n’avait rien d’étonnant, le stress de sa fonction,
les multiples problèmes qu’il fallait résoudre
quotidiennement, tous à la fois, et les
interruptions incessantes d’un conseiller ayant
besoin d’un conseil, d’un député quémandant
une faveur, d’un ministre réclamant un
arbitrage, avaient rendu sa concentration pour
le moins inconstante.
– Ah, j’ai l’impression que je t’interpelle
comme il faut, alors tu as oublié notre serment
aussi ?
11 L’épilogue
– Charles marqua une hésitation, il ne savait
pas à quoi son ami faisait allusion mais ce qui
l’avait fait pâlir c’était le terme serment’. La
solennité du mot et les obligations qui
pouvaient y être liées se heurtaient à la réalité de
sa fonction. Une petite lumière rouge s’était
instinctivement allumée dans le coin de son
cerveau réservé aux embêtements potentiels. Il
réprima son sentiment d’alerte, le mettant sur le
compte d’une mauvaise habitude prise durant
ses années de politique à toujours s’attendre à
une catastrophe quand on venait lui annoncer
des nouvelles inattendues.
– Encore une de tes blagues, celle-là ne vaut
pas deux roubles, amigo.
– Je vois, Monsieur joue l’amnésie, je vais te
faire une petite piqûre de rappel tu vas voir ça
va aller mieux. Quel âge a-t-on ?
– Cinquante et un ans, mais moi je ne les fais
pas.
– Ha, tu écoutes trop les flatteries de ta
secrétaire. Bien, nous avons un ami commun
qui est mort à cet âge précis, tu vois de qui je
veux parler ?
La lumière rouge clignotait rapidement
pendant que Charles, sa mémoire soudain mise
au défi, focalisait son attention sur une liste
d’amis qu’il projetait mentalement et détaillait
comme un scaner. Pas d’amis morts à
cinquante et un ans, peut-être Jean avait-il
12 L’épilogue
utilisé ce terme ironiquement et voulait en fait
parler d’un ennemi… nouveau scanner, un peu
plus long, curieusement certains noms
apparaissaient dans les deux listes. Charles ne
parvenait à accrocher ni un nom ni un visage
plausible et la confusion prenait le pas sur la
réflexion. Il détestait cela, quand il n’avait pas le
contrôle. C’était un luxe auquel il n’avait plus
droit. Toujours tout maîtriser, le moindre
évènement, la moindre émotion, c’était contre
sa nature mais c’était sa vie désormais, pas de
relâchement possible, pas même en privé.
C’était une pression permanente, il savait la
gérer normalement, mais là son ami l’avait pris
par surprise, garde baissée.
– Si on arrêtait là ce petit jeu de devinette, j’ai
un métier tu sais… finit-il par lâcher d’une voix
trop plate pour paraître tout à fait sereine.
– Déjà ? Tu me déçois. Allez dernier indice :
tu es assis sur la réponse.
S’il avait eu un ami nommé Fesse, Moncul,
ou Trouduc, Charles ne l’aurait pas oublié, alors
quoi ? La petite lumière rouge s’éteignit soudain
quand une petite ampoule jaune pris sa place.
Évidemment, le fauteuil, l’Empire, Napoléon
Bonaparte décédé à 51 ans à St Hélène comme
tout le monde le sait, enfin comme la grande
majorité des historiens l’admet. Presque tous,
sauf… Jean.
13 L’épilogue
En bon corse qu’il est Jean Ottavy, né à
Porticcio se serait bien vu une filiation avec un
Empereur évadé de son île et revenu dans le
maquis finir sa vie où il l’avait commencée,
troussant ici et là les beautés insulaires. C’était
plus un fantasme qu’une véritable théorie, mais
un site Internet avait été développé sur ce
thème et les adeptes s’y rencontraient pour
donner libre cours à leur imagination. C’était
somme toute assez sympathique.
Charles se souvenait de ce pari, engagé à
l’université lorsqu’ils avaient vingt ans.
Ce n’était finalement que cela, un pari
d’étudiants sur le sort de Napoléon, dont
certains prétendaient qu’il n’était pas inhumé
sous le dôme des Invalides. Jean allait-il
apporter une de ses fameuses révélations, s’il en
était ainsi Charles lui concéderait volontiers la
victoire, ne serait-ce que pour récompenser son
obstination… et sa créativité.
– D’accord Jean, j’ai compris, tu as découvert
le corps de Napoléon dans la cave de sa maison
natale d’Ajaccio… et tu veux que je déclare
officiellement que tu as gagné notre pari. Quelle
était la mise ?
– Tu redeviens drôle, mais ce n’est pas tant le
pari qui compte que le serment.
– Encore ce mot, décidément il écorchait les
oreilles de Charles et lui démangeait les
neurones. Jean poursuivait :
14 L’épilogue
– Rappelle-toi nous nous étions juré de tout
faire pour trouver la réponse avant d’atteindre
52 ans.
– Euh oui, et tu as donc trouvé cette
réponse ?
– Oui et non
– Explique-toi Jeannot, ça devient
intéressant.
– Non je n’ai pas trouvé la réponse, mais oui
je sais comment l’obtenir.
– Allez je ne tiens plus, lâche le morceau.
– Monsieur le Président, en tant qu’homme
le plus puissant de ce pays, j’entends par là chef
de l’appareil exécutif… faîtes ouvrir le tombeau
des Invalides, puis faites procéder à une analyse
ADN, que l’on comparera avec la séquence
tirée d’un échantillon de cheveux officiel et
bingo, on saura pour de bon.
– Jean ! Tu as bu ou quoi ? Tu me vois jouer
les excavateurs, tu penses qu’il suffit de
soulever un couvercle et le tour est joué ? En
plus je crois me souvenir que cette possibilité a
déjà été évoquée par la presse de façon
récurrente au cours des vingt ou trente
dernières années. Aucun Président ne l’a jamais
autorisé’.
– Aucun Président n’avait fait le serment de
prouver où l’Empereur repose réellement… il
te reste environ cents jours, c’est rigolo non ? Il
15 L’épilogue
va falloir t’activer Charly. Remarque, si tu as
une meilleure solution…
– N’y a-t-il pas un morceau de cette
dépouille exposé aux Invalides de toute façon,
pourquoi vouloir ouvrir le tombeau ?
– Tu veux parler du prélèvement effectué à
l’époque par un certain Docteur Guillard, si
l’analyse de cet échantillon s’avérait négative il
faudrait de toute façon vérifier sur le corps
non ? Alors autant gagner du temps.
C’était ridicule, d’ailleurs Charles ne s’était
pas embarrassé pour le dire à son ami et avait,
un peu abruptement, mis un terme à leur
conversation. Décidemment quel âge mental
avait-il pour oser proposer ce genre de chose et
comment pouvait-il penser qu’un serment de
gamins fut-il solennel puisse interférer avec la
plus haute fonction de l’État.
Une semaine s’était passée depuis l’appel
téléphonique de Jean, et si les journées d’un
Président sont suffisamment remplies pour lui
occuper l’esprit à des tâches variant de
l’important au primordial, les nuits restent
propices aux divagations les plus saugrenues.
Les rêves ne s’embarrassent pas de
convenances ou d’interdits, pire ils semblent
prendre un malin plaisir à ramener à la surface
toutes ces petites contrariétés que l’on voudrait
oublier. C’est lors de ces répits nocturnes que
l’idée de Jean revenait à l’attaque.
16 L’épilogue
Une fois Charles s’était rêvé tout de noir
vêtu, il s’était vu s’introduisant en pleine nuit
par une des hautes fenêtres de la crypte des
Invalides, effectuer une descente en rappel non
sans mal, se mouvoir dans la pénombre avec
l’assurance d’un ninja d’opérette et planter un
pied de biche dans la jointure du sarcophage de
porphyre rouge. D’un mouvement de levier
d’une facilité déconcertante, il dégageait un
espace suffisamment large pour y glisser la main
puis le bras tâtant dans les entrailles du cercueil,
rencontrait un nez, une joue creuse, une bouche
fine. Soudain la bouche s’ouvrait et lui mordait
les doigts. Dans la panique le couvercle lui
retombait sur l’épaule lui arrachant un cri qui
résonnait en même temps que la douleur
s’amplifiait. Alors une grande lumière emplissait
les lieux, il reconnaissait tout autour de lui des
visages amis desquels se détachait celui de Jean
qui entonnait lascivement un « Happy Birthday
Mister President ».
Finalement Charles en était venu à se
demander si ce qui le gênait le plus ce n’était
pas, qu’au fond de lui, l’historien, le curieux,
l’homme de savoir avait diablement envie de
connaître la réponse et que le Président en
surface, ce vernis fraîchement ajouté, ne
parviendrait pas longtemps à s’y opposer. Après
tout c’est vrai il avait ce pouvoir de résoudre
une énigme, il y avait peut-être moyen de le
17 L’épilogue
faire intelligemment, c’est-à-dire comme il
l’avait appris, d’imaginer d’emblée toutes les
hypothèses pour éviter les mauvaises surprises
et ensuite d’agir en choisissant la meilleure
option. À cet effet il avait convoqué ce matin
Antoine Musitelli son conseiller personnel pour
toutes les affaires sensibles et autres dossiers
secrets. C’était décidé, il aborderait le sujet, ne
serait-ce que pour être convaincu de son
caractère irréaliste.
– Ah bonjour Antoine, comment allez-vous,
prenez un siège, vous avez des secrets à
partager avec moi aujourd’hui ?
– Monsieur le Président, vous m’avez
demandé de venir, je pensais que vous aviez des
questions à me poser. Notre réunion habituelle
n’est que vendredi.
Antoine avait gardé l’apparence de l’espion
qu’il avait été, parfaitement gris. On aurait eu
bien du mal à le décrire, taille moyenne,
cheveux courts bruns, corpulence moyenne, la
quarantaine, costume classique, gris moyen,
signes particuliers : aucun. Dans une foule il
était transparent. En tête à tête c’était une autre
histoire. Inutile de tourner autour du pot avec
lui, il savait déceler la moindre pensée cachée
dernière chaque phrase, chaque intonation, si
bien que lui parler était un peu comme s’injecter
une dose de sérum de vérité. Charles avait eu
besoin d’un temps d’adaptation au début de son
18 L’épilogue
mandat, pour bien appréhender le personnage
et tirer le maximum de bénéfices de leurs
entrevues hebdomadaires toujours chrono-
métrées à la minute.
– Musitelli c’est corse ça ?
– Non Monsieur le Président, c’est italien, de
mon grand père… on dirait que ça vous
rassure.
À chacune de leur réunion, Charles s’essayait
à un exercice particulier. Il tentait de rester
impassible en toute circonstance, comme un
joueur de poker, il minimisait ses gestes, le plus
dur était de supprimer ses mimiques
automatiques, un rictus, un froncement de
sourcil, le regard qui se décale sur le côté, les
gestes des mains. C’était impossible, mais il
faisait des progrès réguliers. Ca lui avait été utile
lors de sommets internationaux avec les chefs
d’états étrangers, quoique face au Premier
Ministre indien en juin dernier, il s’était
rapidement fait percer à jour au sujet des
livraisons d’armes vers le Pakistan. C’était à
Delhi, il faisait si chaud, il était fatigué… il
aurait sa revanche.
erAntoine, reprit-il, Napoléon 1 repose-t-il
aux Invalides ?
Pas le moindre petit tressaillement de
surprise ne parcourut le visage du conseiller, à
cette question pourtant incongrue et
volontairement provocatrice.
19 L’épilogue
– Oui Monsieur le Président.
– Vous en êtes certain ?
– Oui.
– J’admire votre certitude, cela signifie-t-il
que nous avons quelque part une preuve
irréfutable de cela ?
– Oui monsieur… dans le cercueil aux
Invalides.
– Vous voulez dire qu’il a déjà été procédé à
des tests scientifiques pour attester de l’origine
du corps… en secret ?
– Oui Monsieur le Président, par l’un de vos
prédécesseurs, mais ne me demandez pas son
nom. Ca vous semble si étonnant que cela ?
Mince, encore raté, pas assez concentré
Charles n’avait pu masquer sa réaction.
Pourtant Antoine avait raison, comment résister
à cette tentation du savoir quand on a le
pouvoir d’obtenir la réponse. Lui-même après
quelques jours à ressasser l’idée, n’était-il pas
sur le point d’y céder.
– Puis-je voir un rapport sur ce sujet, disons
dans 1 heure ?
– Bien Monsieur le Président, est-ce tout ?
– Oui Antoine, merci.
À peine la porte de son bureau refermée,
Charles se renversa dans son fauteuil, les yeux
au plafond, ses mains encore moites massant
doucement les accoudoirs. Il était bluffé, son
imagination s’était enflammée durant toute la
20 L’épilogue
semaine et en quelques minutes la réalité
imposait un froid constat. Il en était presque
déçu, mais en tout cas il allait rapidement
appeler Jean, et mettre un terme à leur légère
fâcherie autour d’un bon plateau de fruits de
mer dans leur restaurant préféré, ou pourquoi
e pas dans ce petit resto corse du 4
arrondissement.
– Hé oui Jean, une tempête dans un verre
d’eau comme on dit.
– Bah, c’est pas sympa de briser mon rêve.
Et ce rapport je pourrais le voir moi aussi ?
– Tu vas te faire du mal, mais bon je te
l’apporterai, je ne devrais plus tarder à le
recevoir, je peux te le lire en live si tu veux…
attends ne quittes on m’appelle sur une autre
ligne.
Charles coinça le premier combiné sous son
menton tandis qu’il saisissait le deuxième
téléphone du bout des doigts. Jean ne put
s’empêcher de tendre l’oreille moins par
indiscrétion que pour satisfaire son insatiable
curiosité, véritable déformation professionnelle
selon lui.
– Oui, Antoine… quoi vous êtes sûr ? Je
veux dire vous avez cherché partout…
évidemment… venez tout de suite, non
attendez, ce soir plutôt, rue du Roi de Sicile, oui
c’est ça le restaurant corse, vingt heures, trois
21 L’épilogue
couverts, faites le nécessaire, mais service
minimum, merci.
Jean entendit les profondes respirations que
prenait son ami avant de le reprendre.
– Jean tu es toujours là ? Bon ce soir au
Cyrnea, oui j’avance notre dîner, non je
t’expliquerai.
En ancien joueur de rugby qu’il était, Charles
connaissait bien ce sentiment, lorsqu’un
coéquipier vous adresse une passe facile, vous
savez que vous allez capter le ballon aisément et
vous pensez déjà à ce que vous allez en faire,
votre esprit est déjà focalisé sur l’action à suivre
et lorsque l’olive vous arrive dans les mains elle
vous échappe, bêtement. L’excès d’anticipation,
laissait toujours un sentiment amer, et cette
sensation, Charles la goûtait en cet instant
précis. Antoine Musitelli venait de lui annoncer
que le rapport avait été détruit ou perdu, ce qui
n’était pas tout à fait la même chose, étonnante
imprécision de la part d’un tel conseiller. Pour
l’heure Charles avait un emploi du temps à
respecter, il ne pouvait laisser cette affaire
entraver la bonne marche de l’État, il allait
devoir mettre cette histoire de côté jusqu’à ce
soir. Il avait l’habitude de compartimenter les
tâches à venir, son cerveau était organisé en
petites boîtes, il allait donc la ranger sous
l’étiquette « intérêt mineur » en espérant par
22 L’épilogue
cette feinte dérisoire qu’elle y resterait sagement
tout le reste de la journée.

« Pacce e salute », lança cérémonieusement
Jean, sa mauresque à la main. C’était
habituellement le signal d’une soirée passée
avec Charles à se ressasser les mêmes anecdotes
depuis le collège jusqu’à l’université. Cette fois-
ci il sentait bien que les débats s’annonçaient
d’un autre genre, ne serait-ce que par la
présence de ce troisième homme, véritable
caricature de l’employé de bureau moyen. Un
sentiment qui se démentait dès que l’on croisait
son regard, droit mais jamais insistant.
Chacun était arrivé de son côté. Antoine bien
avant les autres avec l’équipe du « service
minimum » qui allait sécuriser le périmètre du
restaurant, une routine cependant effectuée
avec toute l’application d’une première fois ;
puis Charles, escorté par son seul chauffeur, du
moins c’est ce que lui laissait croire la grande
discrétion des équipes chargées de le protéger
dans ses sorties privées ; enfin Jean, qui se
doutait que le portier de deux mètres qui l’avait
fait entrer n’était pas un employé ordinaire.
La place était pour eux seuls, Ange, le patron
avait congédié son personnel habituel, il s’était
installé aux fourneaux et faisait lui-même le
service. La pièce avait été dégagée pour ne
laisser en son centre qu’une table carrée,
23 L’épilogue
décorée d’une simple nappe à rayures blanches
et bleues. Les lumières étaient tamisées, en fond
sonore le fameux groupe I Muvrini interprétait
« Terra » qu’Ange présentait comme l’hymne
officieux de l’île de beauté. Ce n’était ni un acte
de défiance, ni une maladresse, la chanson était
belle et prenante, c’est tout.
– Jean, voici Antoine, un conseiller pour
toutes les affaires… délicates. Tu ne l’avais
jamais rencontré n’est-ce pas ?
– Non mais je ne me fais pas de soucis, lui
me connaît déjà, il doit avoir un dossier sur
mon compte, hein ?
– Sans vous offenser monsieur vous ne
représentez que quelques kilooctets sur mon
ordinateur, je vous avoue que certains individus
dépassent le mégaoctet.
– Quelle déception, j’imagine déjà le titre de
ma biographie Ma vie en quelques kilooctets
La soirée démarra en douceur par des
plaisanteries légères. Elles accompagnaient à
merveille le plat de charcuterie fumée qui faisait
office d’entrée. C’était comme si le menu
rythmait la teneur des discussions chacun
attendant le plat de résistance, en l’occurrence
du cabri rôti aux herbes et ses cannelloni au
bruccio et à la menthe, pour attaquer le
véritable sujet. Cela s’annonçait épicé. C’est
Jean qui s’y risqua le premier.
– Alors ce rapport je peux le voir, enfin ?
24 L’épilogue
Les regards se croisaient, les fourchettes
étaient suspendues en attendant une réponse.
– Eh bien Antoine, allez-y, répétez à Jean ce
que vous m’avez dit au téléphone ce matin.
Partager ce genre d’informations avec le
Président c’était son rôle, mais Antoine détestait
lorsqu’il fallait y mêler des étrangers, non que
l’ami d’enfance du Président lui soit inconnu,
mais il n’était pas officiellement de la maison.
Néanmoins, réunion privée ou non, il ne
pouvait refuser une telle demande, car si ça n’en
avait pas l’intonation ça n’en restait pas moins
un ordre. Il avala une bouchée de cabri qui avait
d’un coup perdu toute saveur.
– Il ne m’a pas été possible d’obtenir ce
rapport, il semble qu’un seul exemplaire ait été
produit et qu’il ait été remis au Président de
l’époque. Il n’a jamais été retrouvé. A-t-il été
détruit par son commanditaire, a-t-il été perdu,
nul ne le sait.
– Et pourquoi pas volé ? ’En disant cela,
Jean ne savait pas s’il voulait plaisanter, c’était
sorti tout seul.
– Monsieur, on ne cambriole pas le bureau
du chef de l’État comme une supérette de
quartier.
La réplique d’Antoine était plus qu’une une
affirmation, c’était une évidence. Mais de la
même façon, on imaginait mal un tel dossier se
perdre.
25 L’épilogue
– Plutôt que perdu, pourrait-on dire…
caché ? demanda Charles.
– Cela revient au même monsieur le
Président, lorsque la personne qui l’a caché
n’est plus là, on peut considérer le document
comme perdu.
Le regard de Charles s’éclaira, Antoine venait
de lui donner sans le savoir une clé importante,
le nom du Président qui avait organisé la
première recherche, puisqu’en effet un seul des
derniers chefs de l’État français était disparu. Il
regarda son conseiller l’air satisfait.
– Merci pour l’information sur mon
prédécesseur…
Antoine le coupa avant qu’il ne puisse
exposer toute sa satisfaction de l’avoir piégé.
– Content que vous ramassiez les petits
cailloux que je sème Monsieur. Je n’avais pas le
droit de vous dire son nom, mais rien ne
m’empêchait de vous le laisser deviner.
Le sourire de Charles se dissipa rapidement,
il se tourna vers son ami.
– Jean, tu as suivi ? Tu vois de qui on veut
parler ?
– J’avais mon idée, j’y réfléchissais depuis
quelques minutes. Mais j’avais pris une autre
route pour ma déduction.
– Laquelle ? lança Antoine avec un intérêt
amusé.
26 L’épilogue
– Eh bien, je me souviens qu’il y a une
dizaine d’année, la coupole des Invalides avait
été fermée pour une semaine à cause de travaux
de rénovations. Je pensais que c’était
l’opportunité rêvée pour procéder à l’ouverture
du tombeau et faire les prélèvements
nécessaires en toute discrétion.
À cette évocation le visage du conseiller en
sécurité s’assombrît imperceptiblement, Charles
s’en aperçût. Il se rappelait en effet ces travaux,
et plus encore la cause qui avait décidé de leur
mise en chantier. Un élément de décoration de
la coupole s’était détaché et avait mortellement
blessé un jeune garçon en visite avec sa classe
de CM2. Une polémique était née sur les
moyens financiers trop peu importants donnés
à l’entretien du musée des armées, relayée un
temps par les media, elle s’était dissipée lorsque
l’actualité internationale avait proposé des
évènements plus spectaculaires. Il n’avait
manqué à ce fait divers que les images d’un
vidéaste amateur pour qu’elle puisse durable-
ment capter l’attention du public. Connaissant
la cruauté du monde politique, il était bien
possible que ce dramatique épisode ait été
provoqué à dessein. Charles avait envie de s’en
assurer auprès d’Antoine mais la brève moue de
celui-ci laissait penser qu’il n’aimerait pas
forcément la réponse. Son conseiller le
27