L'esclave de Virginie

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Courte nouvelle dénonçant l'esclavagisme aux Etats-Unis avant et pendant la guerre de sécession. Il s'agit de la deuxième nouvelle que j'écris, la première publiée sur le site, ainsi, j'attends vos commentaires. J'ai voulu à travers mon écrit rendre hommage aux persécutés des siècles et des siècles...
Publié le : vendredi 24 juin 2011
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Pauvre esclave noir, tu travailleras, pauvre esclave noir tu périras… Ainsi était la pensée de mon cœur, de mon esprit, de mon âme. Je n’en pouvais plus, épuisé par le travail forcé, la malnutrition, les mauvais traitements. Mais avant tout, laissez- moi vous raconter mon histoire. Le récit d’un pauvre homme persécuté par le régime américain… Ce fut le 29 août 1860 que j’arrivai à la plantation de coton de la famille McCain. Cette riche et célèbre famille de planteur était connue pour son immense plantation, ainsi que son organisation militarisée. Nombreux de mes amis avaient travaillé là-bas, quelques-uns m’avaient expliqué la gentillesse de leur contremaître, d’autres leur méchanceté. Je ne savais à quoi m’attendre, tant la différence des témoignages racontés était importante et surprenante. Toujours était-il que c’était mon tour, moi, Misimba N’Dyae, pauvre esclave noir débarqué depuis 1835 sur les côtes Est-Américaines, originaire du Sénégal. J’en avais connu des plantations, et avais parcouru de nombreux états, comme la Caroline du Nord ou la Géorgie, ou encore la Floride. Mais celle-là était très particulière. Plus grande, plus belle, plus volumineuse… Tout ce qu’un travailleur pouvait détester… Il faisait chaud. Chaud à en mourir. La ville de Richmond était d’ailleurs brûlante et croupissait sous la chaleur du soleil. Les enfants allaient se rafraîchir dans les quelques fontaines de la ville, les parents s’abriter dans les magasins, munis d’éventails. Quant à moi, pas de temps pour une quelconque détente : après un rapide passage dans l’agglomération, on me déposa en pleine campagne, devant une immense maison. On était arrivé. Une volumineuse pancarte nous faisait face. La plupart de mes confrères était analphabète, mais ce n’était pas mon   1   cas. En Afrique, alors que j’étais encore enfant, on m’avait appris à lire ces inscriptions. Cela avait toujours été pour moi un bénéfice. Je lus donc péniblement l’affiche : le terme « réception » était écris en gras, avec une flèche vers le haut. D’autres mots comme « section » suivis de lettres étaient également éparpillés sur la totalité de l’écrit. Des hommes blancs s’approchèrent de nous, nous rassemblèrent, puis nous conduisirent vers une immense pièce de marbre blanc. Une jeune femme me demanda rapidement mon nom, puis me donna un morceau de papier avec une simple lettre écrite dessus. Pour moi, c’était la lettre « D ». Plus tard je compris sa signification. En fait, la plantation était divisée en deux parties égales, dirigée chacune par un contremaître. Ensuite, chaque partie à leur tour était coupée en deux quartiers égaux nommés « section », dirigé chacun par un contremaître noir. Leur nom attribué était en fait une des quatre premières lettres de l’alphabet. Je devais donc travailler dans la section « D ». Le jour- même, on nous y emmena afin de faire une visite rapide des locaux, puis on nous obligea à travailler, bien qu’étant épuisés par le trajet précèdent. Nous étions nombreux, car le terrain était tout simplement gigantesque. Vous savez, il était vraiment nécessaire de faire connaissance avec les anciens, car ils pouvaient nous donner des conseils et des informations utiles. Tout en travaillant, je m’adressai au premier venu. Un mode de choix aléatoire mais qui allait s’avérer réussi… C’était un jeune homme d’une quarantaine d’années, venant lui aussi d’Afrique Noire, nommé Moussa. Il était là depuis environ trois ans, et connaissait bien les locaux. Il m’expliqua : - Ecoute Misimba, ici tu travailles dans ce qu’on appelle la section D. Tu es aux ordres de Mr. Wilson, le contremaître du quartier. C’est un noir.   2   J’esquissai un petit sourire discret, tant j’étais rassuré. Il me refroidit aussitôt : - Noir ne signifie pas gentil, loin de là. Tu as de la chance, ici, la formule est correcte, mais la section d’à-côté, c’est totalement faux, alors fait attention ! J’acquiesçai d’un hochement de tête. Néanmoins, je me risquai à poser une question : - Comment se fait-il que les témoignages venant de cette plantation soient très différents ? Il réfléchit un moment puis m’expliqua : - En fait, ici, les quartiers nommés « section » sont très indépendants les uns des autres. Ici, Mr. McCain applique un régime en quelque sorte de concurrence, afin de rentabiliser au mieux son exploitation. Ainsi, la section qui aura récolté le plus bénéficiera de meilleurs traitements, et inversement. Cependant, notre contremaître Mr. Wilson a réussi à nouer une amitié certaine avec le directeur, ce qui lui a permis d’enlever la section D de ce système. Nous sommes donc très chanceux. Voilà ce qui explique la différence des témoignages. J’étais rassuré. Avoir le sentiment d’être épargné me plaisait à vrai dire. Moussa se tut. En effet, un homme d’un certain âge s’était approché de nous et nous fixait. Son regard était étrange et suspect. Moussa se leva et discuta quelques minutes avec lui. Il s’agissait en fait de Mr. Wilson. Bien que son aspect soit peu encourageant, je vis tout de suite que c’était un homme de cœur et de gentillesse. D’ailleurs, je m’aperçus qu’il m’observait longuement, tout en parlant à mon ami.   3   Peut-être reconnaissait-il un membre de sa famille au travers de mon corps, de mes gestes et ma pensée… Le soir, nous dormions dans de sinistres cases en bois mal construites. A proximité se trouvaient de pauvres tinettes, avec quelques points d’eau. C’était l’enfer, mais j’en avais l’habitude. Chaque esclave possédait un châlit personnel, tous superposés en trois. La couchette de mon ami Moussa était en dessous de la mienne. Chaque case était parfaitement silencieuse, tant la journée avait été éprouvante. Ainsi commençait ma vie à la plantation de la famille McCain. J’eus la chance de me lier rapidement d’amitié avec Mr. Wilson, car j’eus l’impression qu’il m’aimait beaucoup. D’ailleurs, on s’était vite découvert une passion commune, la lecture. Et oui, aussi incroyable que cela puisse paraître, il me permettait souvent de me reposer une heure ou deux par semaine afin de se remémorer quelques bons vieux livres. Lui aussi savait lire, c’était une chance. Le travail était difficile et épuisant. En effet, nous étions au mois d’août, la période de récolte. Nous travaillions plus de 10 heures par jour, pas une de moins. J’étais épuisé, et j’avais du mal à croire que je demeurais dans la section apparemment la moins dure. De plus, un projet de plus en plus pittoresque germait dans ma tête. Confiant, j’en parlai à Moussa : - Ecoute mon ami, je viens d’avoir une idée. Comme la plupart des esclaves de cette plantation, je n’en peux plus. Je voudrais qu’ensemble on se révolte et qu’on aille voir le directeur Mr. McCain. Je voudrais même créer une sorte de ligue qui sera connue dans tous les Etats-Unis, qui s’appellera « Mouvement pour la Tolérance Noire ». Et puis aussi…   4   - Tu es complètement malade, me coupa-t-il, ahuri. Il est strictement impossible de rencontre un quelconque membre de la famille de planteurs. C’est impossible. Quand tu penses que je suis ici depuis maintenant trois ans, et que je n’ai toujours pas vu le contremaître de notre partie, Mr Royan, alors voir son supérieur, jamais ! Et puis, tu oublies l’essentiel : nous sommes noirs ! Personne ne nous écoutera ! - Je ne suis pas d’accord. La liberté doit être à la porte de tout le monde et ne doit pas être fermée à certains groupes d’individus. Il faut tenter notre chance ! - Tu risques de te faire punir. - Je m’en fiche. Au moins j’aurais essayé. Je vais de ce pas rencontrer ce terrible Mr. Royan et lui dire ce qu’il faut. - Non, malheureux, c’est strictement interdit ! En plus, cet homme est réputé comme quelqu’un de tortionnaire, m’avertit-il. - Encore un misérable blanc ! - Je te conseille d’aller en parler à Mr. Wilson. Il saura t’aider et te conseiller. - D’accord, je suivrai ton conseil ! Je quittai donc mon travail le plus discrètement possible afin de ne pas provoquer diverses jalousies de la part des autres travailleurs. Mr. Wilson m’accueillit dans sa case assez sommaire mais de taille plutôt importante. Il savait qu’il était privilégié par rapport à nous, donc il ne se plaignait pas. Je lui expliquai mon projet en quelques phrases simples, récapitulant en fait   5   ma conversation avec Moussa. Après quelques minutes de réflexion approfondie, il me dit : - Tu es totalement cinglé, mon pauvre, mais ce n’est pas impossible ! Je ne peux pas te permettre un rendez-vous c’est certain, mais lui parler de ton projet, pourquoi pas ? Il faut que tu me laisses faire, car Mr. Royan est quelqu’un de… comment dirais-je…euh… pas facile, enfin tu comprends ? - D’accord je reviendrai, demain. Merci beaucoup Mr. Wilson. - Allez, retourne au travail maintenant. Je repartis donc à ma besogne, satisfait de mon entrevue, afin de rapporter tout à Moussa. D’abord surpris, et pessimiste, il m’accorda tout de même un sourire de soutien. La liberté nous tendait déjà ses mains… Le soir je ne pus fermer l’œil de la nuit. J’étais stressé. Demain apporterait son verdict, mais j’étais néanmoins très optimiste, bien que je savais que le fouet était aussi à ma portée. J’étais fier de mon action car Moussa m’avait dit que j’étais un des premiers de la plantation à tenter une petite rébellion. Le lendemain matin, ce fut le choc. Rien ne se passa. Je ne pus voir Mr. Wilson car celui-ci avait demeuré la journée entière totalement absent. Les jours suivants ce fut la même histoire. Puis enfin, la durée du travail fut allongée, uniquement pour la section « D », la nourriture restreinte, le confort dégradé. A vrai dire, le terrain de l’ange s’était transformé en quartier du diable. Ce n’étais plus possible. Que voulaient-ils de nous ? La mort ? Je me mis alors à imaginer un nouveau stratagème, dans le but d’essayer de comprendre la situation.   6   En fin d’après-midi, Moussa et moi avions réussi à réunir tous les esclaves du coin dans la case principale. Je montai sur le plus haut châlit et annonça, à la façon d’un discours présidentiel : - Mes chers amis ! Comme vous l’avez constaté, nous ne sommes pas libres. Et nous, comme des chiens, nous assumons bêtement notre sort. Si nos descendants décident de réagir comme nous le faisons aujourd’hui, nous ne serons jamais libres ? Il est temps de montrer aux blancs qui nous sommes réellement, et ce, en allant frapper à la porte de leurs maisons, de leurs entreprises… - Et que voudrais-tu faire ? me coupa un de mes confrères. - Rencontrer Mr. Royan ! Lui seul pourra améliorer les choses. Il faut que l’on y aille. Tous ! Ensemble nous ne risquons rien ! Il est temps de faire comprendre à cet inconnu qui nous maltraite la valeur du mot « respect » Un long silence se fit ressentir. Mr. Royan faisait peur, car personne ne l’avait jamais vu. Moussa m’avait même raconté que des légendes sur ce mystérieux personnage étaient apparues. Il aurait brûlé vif des esclaves étant venus frapper à sa porte, ou encore abattu à la hache un contremaître désobéissant. Cela m’avait fait tressaillir, car j’avais peur pour Mr. Wilson. Si ces histoires s’avéraient vrai, c’était sûrement son amitié avec Mr. McCain qui l’avait épargné. Cependant, j’avais le sentiment de devoir faire quelque chose, d’agir. Ainsi, je pris une allure solennelle, et dis à vive voix : - Allons mes chers confrères, luttons ensemble pour la liberté. Créons ensemble un mouvement révolutionnaire, que j’ai personnellement baptisé Mouvement pour la Tolérance Noire. Ainsi, le monde entier entendra   7   parler de notre action. Il ne faut pas s’attendre à une victoire, non ! Mais notre action aura montré à l’ensemble de la planète que même dans une république démocratique, la persécution demeure présente et habituelle. Alors, mes frères, qui est avec moi ? Un nouveau silence se fit ressentir. Je n’avais peut-être pas été convaincant. Enfin, un premier homme leva le bras, puis un second, et un troisième, et bientôt, ce fut la foule entière qui levait les bras, et criaient « Liberté ». Alors, je leur annonçai, fièrement : - Eh bien, allons-y maintenant ! Nous sortîmes de la case et marchâmes en direction de la case de Mr. Royan. Les esclaves qui étaient restés travailler semblait bouches bée. Ils avaient l’impression d’assister à un véritable cortège militaire, bien que les uniformes étant manquants, celui du combat pour la liberté. Peu de temps après, nous arrivâmes enfin devant la case de notre tortionnaire. Ainsi, je forçai la porte avec l’aide de Moussa, puis nous entrâmes dans la maison. Je ne peux vous raconter avec exactitude ce moment, tellement la stupeur et l’étonnement avaient envahi mon esprit. Je n’arrivais plus à parler, ni même à penser. Cet homme qui nous faisait face, avait la peau aussi noire que la terre, aussi noire que le charbon, aussi noire que les Enfers elles-mêmes. Mr. Wilson était assis à côté de lui et me dévisagea. Enfin, l’homme inconnu, qui semblait effectivement être Mr. Royan se leva et nous dit, surpris : - Bienvenue messieurs ! Comme vous l’avez sûrement deviné, je suis Mr. Royan, le contremaître supérieur de Mr. Wilson. Eh bien, puis-je connaître la raison de votre venue ?   8   Je pris la parole, bien que choqué par son air hautain, et lui expliqua en quelques mots brefs notre projet et les objets de nos revendications. Néanmoins, il n’avait pas l’air surpris, ce qui m’étonna grandement. Enfin, son visage changea totalement d’expression, passant de la stupeur à la colère, et nous cria : - Des esclaves qui se révoltent, on a jamais vu ça. Quelle honte ! Et puis, avec quel argent voulez-vous financer votre projet si par la même occasion, vous désirez de meilleures conditions de travail ? La violence de son ton n’admettait aucune réponse. Il acheva : - Maintenant, retournez au travail, bande de fainéants ! Nous repartîmes donc, déçus, sans aucune contestation. De toute façon, que l’on soit noir, blanc ou métisse, tout être humain est prêt à tout pour goûter au pouvoir… Nous reprîmes le travail, destinés à remplir notre tâche pour le restant de notre vie…   9  
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