L'esprit vagabond de la passagère arrière

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Je prends le pari de vous narrer une histoire humaine en une seconde. Impossible! Vous avez raison! Et pourtant...

Publié le : dimanche 19 juin 2011
Lecture(s) : 126
EAN13 : 9782748126365
Nombre de pages : 167
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L’esprit vagabond de la
passagère arrièreMuriel Lozac’h
L’esprit vagabond de la
passagère arrière
NOUVELLE












 ditions Le Manuscrit, 2004
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone : 01 48 07 50 00
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
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ISBN : 2-7481-2637-8 (fichier numØrique)
ISBN : 2-7481-2636-X (livre imprimØ) LA VILLA VINCENTE
Soleil luisant doux
Amer, toujours brillant
Cruel et éphémère
Pasunrire!Pasunseulbravo!Rien!
De la sale indifférence, des regards désolés, des
mines sombres, des attitudes railleuses.
De la pitié. Oui, de la pitié aussi. Des « Pauvre
clown ! » à la pelle, chuchotés ou hurlés. Des yeux
vides.
Vide, moi aussi.
La magie, les rires, la foi… j’ai tout perdu !
Ils s’en vont. Ils ne se retournent même pas. Ils
vont… faire leurs courses. Dans ce si vaste super-
marché. Dans cette galerie sinistre de cette si mer-
veilleuse station balnéaire, je remballe mes affaires,
mes guenilles, mes bibelots, ma carcasse.
Je m’en vais. Je n’ai rien donné aujourd’hui… La
preuve ! Je n’ai rien reçu. Ma petite coupelle de
porcelaine désespérément vide l’atteste.
Au loin, deux adolescents incrédules et moqueurs
suivent mes mouvements désordonnés, entravés.
J’ai mal…
« Pauvre clown ! » pensent-ils, je les entends d’ici.
Je lis en eux, je souffre plus encore. Mais comme ils
ont raison !
7L’esprit vagabond de la passagère arrière
Les petits enfants sont repartis bredouilles, de
sourires, de rires, d’éclats de rire, de larmes, de
tendresse, d’émotions. Bredouilles de bonheur.
Je ne sais plus. Je n’y arrive plus. Je me bats
de toutes mes forces, je cherche le souffle, je respire
profondément et je me lance. Mais rien. Plus rien.
Je me perds dans mes manigances tragi-comiques,
là où auparavant, je savais, d’un simple clin d’œil,
déclencher une saine et communicative hilarité.
Je lève le nez de mes casseroles, un enfant crie au
loin. C’est l’un de mes plus jeunes spectateurs. Il
semble très en colère. Il veut lâcher la main de son
père. Il gesticule. Le voilà qui revient vers moi. Il
court. Il doit avoir cinq ans, pas plus.
Il se plante devant mon stand de foire, me regarde
fixement, sans un mot. Je lui souris. Il ne me quitte
pas des yeux. Sur son visage, je lis une grande dou-
ceur, de la tendresse. Je ne bouge pas. Il pourrait
s’enfuir. Je souhaite que ce moment magique dure
toujours. Je range mes instruments de travail, mon
bandonéon de pacotille, ma trompette sans pistons,
mon violon sans cordes, mes gamelles sur lesquelles
je m’escrime à faire du bruit… pour les amuser − tu
parles !
Il est statufié. Je me rapproche de lui, lentement,
pour ne pas l’effrayer. Il pleure ! Les larmes de
ce petit garçon me font frissonner. Je ne sens plus
mes douleurs. Je suis encore capable d’émouvoir,
de toucher, de faire vibrer une âme.
Je me lance.
« Petit ! Je crois que ton papa t’attend.
« Vous êtes triste, Monsieur ?
- Petit ! Je t’en prie. Retourne vers ton papa.
- Tu sais, Monsieur, moi je t’aime bien.
-Ah?
8Muriel Lozac’h
- Oui. Même si mon grand frère a dit que tu étais
un zéro, et aussi une banane. Je ne sais pas ce que
ça veut dire, mais il est méchant mon grand frère
parfois. Et j’ai vu ses yeux. C’est sûr, il se moquait
de toi.
- Un zéro ! Tu veux que je te dise ce que cela veut
dire. C’est quelqu’un comme moi… »
Son visage change, que se passe t-il ? Il se durcit,
son regard devient hostile. Ne pas perdre la magie
de l’instant. Je dois me taire.
« Non, mon enfant ! Je ne suis pas un zéro. Tu
as raison. Un zéro, c’est quelqu’un qui n’est pas à
sa place, qui ne répond plus aux attentes des enfants.
Tu comprends ?
- Non !
- Cela ne fait rien. Tu as aimé alors ? Tu ne t’es
pas ennuyé ?
- Non !
-Mais … »
Il s’approche, il me tend la main. Je la prends,
la garde, la serre un peu trop fort sans doute, c’est
mon cadeau, cette main tendue. Dans un regard que
je sais ultime, nous échangeons toute la tendresse du
monde.
De l’autre main, il caresse ma joue.
« Je t’aime bien parce que tu es tout seul, voilà !
Et parce que c’est triste d’être tout seul. Et que tu es
triste.
- Moi aussi je t’aime bien, mon garçon. Et puis,
je ne suis pas triste, tu es là. Tu es revenu. Pour me
dire tout cela. Au fait, comment t’appelles-tu ?
- Je m’appelle Louis. Louis Capucine.
- Quel joli nom ! Allez mon enfant. Allez. Re-
garde, ton papa piétine. Il s’impatiente.
- Au revoir, Monsieur.
- Au revoir, Louis. »
9L’esprit vagabond de la passagère arrière
L’enfant a tourné les talons. L’enfant m’a fait un
ultime signe de la main. Voilà ce que je déclenche
désormais : la pitié d’un gamin de cinq ans !
Sa pitié simplement.
Je regarde autour de moi. Je n’oublie rien… Au
revoir à tous. Au revoir les petits enfants !
Les adieux sont rapides. Au bout de cinq minutes,
il n’y avait déjà plus personne pour me voir partir.
Cette fois-ci, je vais pouvoir me regarder en face.
Au moins, je n’aurais pas tout perdu dans ce super-
marché ! En sortant, j’étais si triste que j’ai traîné.
En passant devant la benne, un éblouissement m’a
fait stopper net. Un miroir. Magnifique. Qui avait
pu jeter une telle merveille ? Pas abîmé, mais an-
cien, comme ces miroirs à main des baronnes d’an-
tan. J’ignore comment il a pu atterrir ici ?
Je l’ai dégagé des cartons et je l’ai mis dans ma
valise.
Me regarder en face ! Cela fait des mois que je
refuse cette torture. Mais c’est complètement idiot.
Au point où j’en suis… si faible, si vide, si triste, rien
ne pourrait m’atteindre davantage.
J’attrape un morceau de coton. Je commence par
l’œil gauche. Un rite !
Le maquillage est un art, une mise en condition,
une sublimation, une entrée en scène, une seconde
peau.
Le démaquillage, c’est un adieu, une remise en
question, une renaissance à la vie sans magie, sans
artifices.
10Muriel Lozac’h
Je le regarde, je le détaille cet œil gauche.
Grand, trop grand, bleu, délavé, livide, cerné. Les
sourcils, épars. Je pourrais les compter. Les cils, si
courts, si fins, abîmés par trop de grimages.
L’œil droit ? Il est absolument aussi décrépi que
le gauche !
Je saisis un autre morceau de coton. Le nez.
Ah ! Ce nez. Une fois ôté l’appendice factice,
demeure un petit nez de fouine, retroussé au bout.
Le caoutchouc bleu est des plus indispensables !
Les autres choisissent souvent le rouge. Moi,
c’est le bleu que j’ai préféré… pour oublier les
clowns au nez rouge… pour ne plus jamais penser
à un clown au nez rouge… pour rétablir notre
honnêteté. Un jour, je m’expliquerai… peut-être ?
Considérons pour le moment qu’il s’agit-là d’une de
mes nombreuses manies.
La bouche. Sous les deux traits de peinture rouge,
trop accentués, de plus en plus d’ailleurs, je découvre
deux lèvres minces, sans couleur, presque invisibles.
Un cadavre ! Je ressemble à un cadavre.
J’ôte finalement le fard blanc, sur mes joues, mon
front, mon menton, mes oreilles.
Je ne quitte pas des yeux mon miroir baroque. Je
me fonds avec l’image décrépie qu’il me renvoie. Je
ne dispose pas de baume de jouvence magique dont
je l’enduirais pour me faire paraître plus jeune…
non… La réalité est bien cruelle : je suis sans au-
cun conteste, un cadavre sous une perruque jaune.
Ah ! oui. La perruque.
Je la fixe toujours avec une incroyable rigueur.
Des épingles la retiennent serrée, parfaitement ajus-
tée, on ne doit pas apercevoir un seul cheveu. Pour
être magique- ce que je ne suis plus- je dois cacher,
11L’esprit vagabond de la passagère arrière
que, sous le maquillage, vit un être de chair, de sang,
de poils !
Je retire une à une les épingles qui tiennent mon
filet de lin tressé dans lequel je camoufle mes che-
veux. Blancs ! Ils sont blancs. La dernière fois que
j’ai aperçu mon fugace reflet dans une vitrine, ils me
paraissaient être encore gris. Comme le temps passe
vite, malgré tout !
Je sens mes cheveux caresser ma nuque. Comme
ils sont longs ! Je retarde à l’infini le moment où je
me regarderai.
Moi, le clown au nez bleu et à la perruque jaune,
me voilà un être humain redevenu.
Passons au costume maintenant ! Les bretelles,
la salopette, les chaussures pointure 48, le tee-shirt à
rayures rouges.
J’avais oublié le miroir, pris de la distance avec
mon image. Par mégarde, mes yeux se posent sur
elle. L’affreuse chose ! deux espèces de petites
jambes décharnées. Un visage de cadavre et un corps
de squelette ! Fossile !
Voilà tout ce que je peux proposer à ces enfants !
Voilà ce que j’ose leur offrir. Mais c’est horrible. Je
me déteste, je me désole, je me dégoûte. C’est insup-
portable. Ce miroir d’opérette est une malédiction.
Mais quelle claque ! Je comprends. Je comprends
tout. Pourquoi ils ne rient plus, pourquoi ils ne tapent
plus dans leurs mains.
Je ne suis même pas un clown triste, nous le sa-
vons bien que les clowns tristes n’existent pas, c’est
une invention de critiques, de journalistes… Non,
pas triste, mais moche, sans âge, qui un sale matin, a
perdu sa magie. Son cœur aussi peut-être ?
12Muriel Lozac’h
Sans doute ! C’est un clown sans états d’âme qui
regarde, les yeux effarés, ces deux tristes guiboles !
Le maquillage et le déguisement ne font même
plus illusion. Ils ne suffisent même plus à gommer
les défauts de ma triste réalité.
Que verraient-ils, mes spectateurs, s’ils s’appro-
chaient, s’ils s’impliquaient, s’ils osaient, me fixer,
me scruter, me dévisager ? S’ils tentaient de mettre
leurs yeux désespérés dans mes yeux délavés ?
Hein !
Comment réagiraient-ils devant le spectacle que
ce miroir trouvé offre à mon regard amer ?
Ils verraient ce que je vois ! Des membres dislo-
qués, un bassin étroit…, un buste informe. Pouah !
Ce n’est plus de la pitié que je leur inspirerais. Ce
serait du dégoût !
Oui, assurément. Du dégoût !
De l’utilité d’un miroir ! De la douleur de son
utilisation ! De l’atrocité de la prise de conscience !
Je pourrais discourir des heures sur le sujet. « Thèse
du clown au nez bleu. Doctorant es décrépitude.
Dernière saison ! »
Je suis un clown qui se regarde en face, bien en
face, pour la première fois de sa trop longue vie.
Quatre-vingts ! Pas possible ! J’ai quatre-vingts
ans. Jamais les petits enfants ne le croiraient ! Et
pourtant… Ce clown du supermarché qui ne fait plus
rire personne a un âge canonique ! Je réalise à quel
point je suis pathétique, et qu’il est inhumain de leur
faire subir un tel spectacle.
Je regarde autour de moi. Tout est désuet et vieux
et moche et sans âme et pathétique et ennuyeux et…
13L’esprit vagabond de la passagère arrière
mortel. Un vieux fauteuil éventré, quelques tasses
sauvées du désastre traînent dans l’évier, le lit à une
place n’est même pas fait, mon ami le chat vagabond
a mis des poils partout sur la moquette, mon armoire
grande ouverte est désespérément vide.
Je n’ai plus d’habits, plus d’amis… Même le chat
ne reste pas avec moi.
Cela fait quatorze ans que je vis dans cette rou-
lotte. Plus précisément dans une vieille caravane,
prêtée, enfin, mise à ma disposition par le gérant du
Camping de la Belle Etoile.
Il est adorable, Jean-Louis… mais il vieillit lui
aussi, et bientôt, quand il rendra son tablier, quand
il fera valoir ses droits à la retraite, dans un an, deux
peut-être, je serai dehors, mais vraiment dehors, à
la rue, sur la plage, cette fois-ci, à la belle étoile, la
vraie, je dormirai !
Et pourtant, j’aime cet endroit. J’aime vivre au
borddelamer. Jetraverselarouteetmevoicià
courir dans le sable. Enfin, jadis, je courais… Je ve-
nais me reposer, deux fois par an, quand les tour-
nées se terminaient, quand il y avait relâche, quand
je n’avais pas de rôle à Paris.
Après, j’ai fait la rencontre de ma vie, une troupe
de comédiens ambulants et ma vie en roulotte « de
luxe » a commencé.
Des bons, des très bons ! Des très doués. Et
tréteaux après salles de classe, amphithéâtres après
conservatoires, huis clos chez des particuliers après
soirées récréatives chez des personnes fortunées, fins
de séminaires après inaugurations, j’ai fait mon mé-
tier avec passion, avec amour.
14Muriel Lozac’h
Quand je ne jouais pas, ce qui était rare, j’étais
là, sur cette plage que je contemple de ma roulotte.
J’avais acheté un bel appartement sur la corniche.
Mais un jour, nous venions de quitter Paris pour
notre tournée annuelle ; ce fut l’accident. Un caram-
bolage sur l’autoroute de Normandie. Le brouillard.
Il y avait des corps partout, projetés, écrasés, des
blessés légers qui couraient en hurlant, des blessés
graves, des morts…
Enfin, c’est ce que j’ai lu dans les journaux.
Pour moi, ce fut le grand plongeon ! Plusieurs se-
maines de coma, deux ans d’hospitalisation, des di-
zaines d’interventions, trois ans de fauteuil, et enfin
un ersatz de guérison.
Je marchais ! Oui, mais… je ne courais plus. Oui,
mais… je n’eus plus de propositions. Oui, mais…
je perdis mes amis. Et la mémoire aussi… des sé-
quelles de l’accident, du choc, des différents trau-
matismes.
Je ne pouvais plus retenir mes textes, et plus je
m’agaçais, moins je les retenais.
Je devais m’y résoudre. Je ne pouvais plus suivre,
je n’allais plus travailler.
Je vendis l’appartement et je tins ainsi dix ans. A
ressasser mon infortune - « Drame sur l’autoroute en
pleine gloire ! » -, à promener ma carcasse dégingan-
dée − « Un fauteuil roulant contre les tréteaux de la
gloire » -, à vivre chichement pour tenir le plus long-
temps possible −«Lacigaleafinidechanter… ». A
rencontrer mes anciens amis au hasard de leurs dé-
placements, à regretter amèrement mes rôles, à me
morfondre, à crever de ne rien faire.
Pas de famille, pas de retraite, à soixante-six ans
j’étais dehors, sans un sou.
Cela fait quatorze années que je suis à la rue, enfin
pas tout à fait, grâce à l’amitié de Jean-Louis, grâce
15L’esprit vagabond de la passagère arrière
à sa fidélité, à son admiration. C’est mon jeu qu’il
avait apprécié des années durant ; il ne voulut pas me
lâcher.
Mais quand il vendra, personne n’acceptera ma
présence sans contribution, aucun autre propriétaire
ne m’autorisera à demeurer ici, sans payer de loyer.
Pour vivre, pour manger, pour exister encore, au
jour le jour, je me produis. Ici et là, dans les su-
permarchés, les foires, les salons, les animations de
rues. C’est en été, quand les touristes étrangers ont
envahi la région, que je réussis à faire quelques éco-
nomies, pour ne pas avoir à trop sortir en hiver. Je
vieillis, mes membres sont affreusement douloureux,
le froid est insupportable.
Les touristes, je les aime bien. Ils paient le
plus souvent sans comprendre notre langue, ils se
moquent aussi sans doute, mais ils sont heureux, en
vacances, libres, ils paient des glaces à leurs enfants,
des tours de manège et donnent un « sucre » au
clown !
Et dans ces cas là, le clown n’est jamais avare de
mercis, le clown est reconnaissant.
Parfois encore, des écoles font appel à mes ser-
vices. Je suis bon marché ! Je suis à la disposition
de tous, mon emploi du temps n’est guère surchargé !
Je me sens bien plus à l’aise avec tous ces bambins
à l’école que dans le supermarché.
Ils participent - gaiement, ils ne se posent pas de
questions, ils rient - franchement, crient, me cha-
hutent sans honte, frappent des pieds, tapent dans
leurs mains, éclatent de rire sans craindre le juge-
ment de papa ou de maman.
C’est dans les écoles que je suis la plus heu-
reuse… desclowns!
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