L'Estivant

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Emmanuelle revient sur les lieux de son enfance, au bord de l'Atlantique. Orpheline de mère, elle a été élevée par un père indifférent et une grand-mère aimante mais débordée. Avec ses frères, elle a passé des vacances à courir dans les dunes et s'inventer des histoires comme autant d'aventures à vivre.

Mais le passage de l'enfance à l'adolescence est marqué par un drame, que la jeune femme avait oublié, enfoui dans sa vie adulte.

Lors d'une visite à son père vieillissant, Emmanuelle retrouve une photo et tout lui revient.

Une histoire dure mais poétique, qui entraîne le lecteur au pays de l'enfance et de ses traumatismes.


Publié le : vendredi 8 avril 2016
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EAN13 : 9782334110662
Nombre de pages : 228
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ISBN numérique : 978-2-334-11064-8

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

A mes frères mousquetaires……

Prologue

Cet été là, un des plus chauds gravés dans ma mémoire, cet été là, j’ai renoncé à mes rêves.

Je ne l’ai pas su tout de suite, mais c’était le début. Le ressac qui m’éloignait de l’enfance doucement, par à-coups douloureux, m’emmenait à la marée montante vers une adolescence tourmentée.

Bien plus tard, après des années-lumière de navigation solitaire, j’ai enfin abordé le rivage des adultes. J’avais peu à peu noyé mes utopies, mes enthousiasmes excessifs, j’avais appris la résignation raisonnable et le deuil sage des chimères.

Et surtout, je m’étais efforcée d’oublier.

Ces blessures qui deviennent des cicatrices à peine sensibles avec le temps, les serments que nous échangions, enfants, mes frères et moi, pour nous convaincre qu’un monde magique existait, pour allier nos peurs et nos angoisses devant l’adversité qui en ce temps-là, se nommait respectueusement « les grandes personnes ».

Tu ne peux pas comprendre encore, me répétait-on à l’envi… Mais les enfants ont des presciences, ils comprennent tout. Simplement, ils ne peuvent pas l’admettre, leurs désaccords fougueux les heurtent à l’orée de cet âge que l’on prétend ingrat. Ce sont les adultes qui sont ingrats avec eux-mêmes. Ils trahissent vite l’enfant qu’ils ont été, et les plus beaux coquillages ne chantent plus jamais la mer à leur oreille. L’été devient une saison comme une autre et cesse à tout jamais de ressembler à un pays merveilleux.

Nous devenons adultes et clonons nos vies à l’infini, travail, famille, soucis en tous genres. Des épreuves qui cimentent de raisonnable une existence. Et les amarres de l’enfance sont larguées comme tombent une à une les prétentions à une vie meilleure. Nos premières années deviennent simplement le début d’une histoire que l’on s’emploie à écrire correctement. La personnalité se lisse, s’efface pour ressembler à ce que l’on attend de nous. Et le désir d’être conforme l’emporte sur la passion et l’enthousiasme. On finit par se perdre de vue soi-même.

Le passé devient un fantôme, jusqu’à s’évanouir dans le gouffre d’une vie morose.

Un jour pourtant, les fantômes se sont matérialisés brusquement. Au moment où ma vie s’enlisait dans un confort routinier, ils ont surgi devant moi, comme au détour d’une porte longtemps claquemurée. Ils ressemblaient à l’enfance oubliée, ils étaient inquiétants et pourtant familiers. Ils ont envahi ma tête et les questions se sont imposées, obsessionnelles, sans réponse. Mais je savais que ces réponses étaient quelque part en moi. Je devais juste en retrouver l’accès. J’ai compris que j’avais abandonné une petite fille, là-bas, au bout d’une lande sauvage et salée, j’ai réalisé qu’il manquait un épisode à mon histoire. Ma vie ne pouvait pas être sereine amputée d’une partie de sa genèse. Je devais tout reprendre au début.

Pendant longtemps, j’ai voulu être un garçon. Pour être comme mes frères, pour avoir ce qui me paraissait une liberté plus large. Les femmes de ma famille restaient à la maison, épouses et mères au destin tout tracé. Mon père sortait, lui, il allait travailler, il parcourait le monde et le monde venait à lui. Je ne savais rien de son métier alors et je n’en sais guère plus aujourd’hui. D’ailleurs maintenant, il est retraité. On dit rarement d’une femme qu’elle est retraitée. Comme si la sphère de la maison pouvait la définir toute entière, même si elle a toute sa vie exercé une profession. Une femme retrouve sa place au sein du foyer, elle s’occupe, dit-on, donne vie à mille choses, le jardin, le potager, les rideaux, les petits-enfants. Elle s’étale et reprend sa forme initiale. Telle une huile essentielle dans l’eau de l’existence. Une épouse, une mère… Un homme est totalement désemparé bien souvent quand le travail, sa colonne vertébrale, ne le soutient plus. Quand ce qu’il a fait toute sa vie a façonné d’un bloc ce à quoi il tente de ressembler. Trop tard pour être père. Trop vieux pour devenir un époux acceptable. Empreint de tendresse parfois pour des petits-enfants de passage et qu’il peine à connaître.

Tel fut le cas de mon père. Remarié sur le tard, il n’a plus su quoi faire de lui quand il a enfin eu droit à cette retraite que ma belle-mère attendait pourtant avec tant d’impatience. Mais cet homme d’affaires si actif, qui partait dix jours par mois à l’étranger, s’est tout d’abord consumé d’ennui dans sa trop belle maison.

Puis, petit à petit, il a trouvé ses marques. Crée de nouvelles habitudes. Et surtout il s’est souvenu qu’il avait des enfants. Quatre. Dont une fille aînée, cause de tant de déceptions, qu’il ne voyait jamais.

Mon père d’ailleurs, voulait des fils. Non pas qu’il se soit plus occupé, voire intéressé à mes frères. Mais les filles restaient pour lui une énigme, de petites créatures étranges, qui, en devenant des femmes, s’éloigneraient totalement de son monde. Il respectait sa mère, il avait, dit-on, aimé notre mère, seules survivantes d’un continent qu’il ne devait plus approcher durant de longues années. Il était resté figé à l’époque des contes de fées. Les femmes donnaient des fils, il leur donnait son nom.

Etant l’aînée, il avait pensé à me prénommer Emmanuel. Comme son père. Malchance, je suis arrivée, il a rajouté une consonne et une voyelle. Emmanuelle. Ma mère, paraît-il aimait bien. Ou ne détestait pas. Ou encore n’a pas eu voix au chapitre. Je ne saurai pas.

Je sais tellement peu de choses sur ma mère. Une artiste, elle jouait du piano. Elle donnait des cours et parfois des concerts, dans les salles du quartier. Ils se sont rencontrés sur le trottoir, à la sortie d’un de ces concerts justement. Elle avait garé sa voiture tout contre celle de mon père qui attendait son arrivée avec agacement.

Il n’a pas été agacé bien longtemps puisqu’ils se sont mariés moins d’un an plus tard et que je suis née neuf mois après. C’est tout ce que je saurai de leur histoire. Même si aujourd’hui encore j’ai du mal à imaginer mon père allant à un concert. Ou à tout autre loisir. S’amusant.

Bref, je sais qu’il a imposé Emmanuelle.

Mais finalement, jusqu’à mes vingt ans bien sonnés, on m’a appelée Manu. Je préférais.

Ensuite, j’ai opté pour Emma, plus moderne.

Aujourd’hui, seul mon père m’appelle Emmanuelle. Par un brusque retour de mémoire, il s’est souvenu un jour que c’est lui qui m’avait choisi ce prénom.

Il a téléphoné, timidement. Essayé de s’intéresser à mon travail :

– Tu es toujours reporter ? à la radio ?

– Oui papa, je suis reporter, dans un journal maintenant… (ça fait quinze ans, j’ai effectivement commencé dans une radio locale et son curseur est resté fixé là)

– Ah…

De quoi parler avec un père qui sait à peine ce que je fais dans la vie ? Une fille qui n’est pas mariée et n’a pas d’enfants ? Pire, qui revendique à près de quarante ans le droit à vivre seule et sans attache… Non, mon père ne peut pas vraiment me comprendre. Mes frères ont des métiers plus valorisants, mieux cernables, dentiste, professeur de français, avocat… Des vrais métiers que l’on retient. Des professions utiles, disait mon père quand je lui ai fait part de mon désir d’entamer des études de journalisme. Je revois son sourcil levé, son air étonné, pas méprisant, pire, interloqué :

– Des études de journalisme ? Il faut faire des études pour être journaliste ?…

Plus tard, je lui enverrai mes articles, je l’abonnerai à mon journal, je devins chef de rubrique, j’étais dans « l’ours », il ne savait pas ce que c’était :

– Tu vois papa, cette colonne où l’on inscrit tout l’organigramme du journal, le nom des journalistes, c’est ça l’ours…

Il jetait un coup d’œil rapide et hochait la tête :

– Tu gagnes ta vie avec ça quand même ?

Des années plus tard, avant de partir dans le midi, acheter sa belle maison, il me demanda :

– C’est quoi ces journaux « Voyages », j’en ai toute une pile, c’est toi qui me les as donnés ? pourquoi donc ? je ne vais pas les garder si ?

J’avais envie de soupirer, de dire mais papa je t’ai apporté ces journaux parce que j’écris dedans, il y a mes reportages, tu ne les as jamais lus ?

Non il ne les avait sans doute jamais lus. Ou peut-être vaguement, le jour où je lui ai ouvert à la page indiquée, en soulignant de l’ongle mon nom apposé à la fin de ma chronique. Ce qui faisait ma fierté à mes débuts, n’avait jamais engendré chez mon père plus qu’une concentration de lecture de quelques minutes. Il n’émettait jamais d’avis sur mes écrits. Tout au plus un « bien, bien » qui semblait suggérer que, précisément, ce n’était pas très bien.

Ou tout du moins insignifiant. Personne ne lisait les journaux chez nous. Mon père n’avait pas le temps, il disait « je n’ai pas le temps » dès qu’une activité le détournait de son travail.

Combien de fois ai-je eu envie de hurler devant sa mimique condescendante, son ennui à parcourir un article de deux pages sans intérêt pour lui ? J’avais envie de lui faire avaler le journal. Alors quand il me demandait, en toute bonne foi, ce qu’il fallait en faire maintenant, de ces papiers entassés, encore plus inutiles qu’au premier jour, j’avais envie, là encore, de l’étrangler.

Mais je n’ai rien dit, comme toujours.

Petite, je ne disais rien, par crainte d’une gifle, que mon père donnait pourtant rarement. Plus tard, je redoutais son jugement sans appel. Aujourd’hui, je n’avais plus à craindre ni gifle ni jugement mais le pli était pris. En présence de mon père, je me taisais et avalais ma rancœur.

Mon père a fait du tri, a jeté pas mal de souvenirs, nous a donné ce qui avait appartenu à notre mère, et ils ont emménagé ensemble, avec ma belle-mère. C’était il y a dix ans, nous étions tous adultes, nous avons été contents pour lui et aimables avec elle. Aujourd’hui, mes frères et moi, nous y allons deux fois par an, à noël, et un week-end l’été.

Je pensais que cette situation lui convenait, comme elle avait fini par nous satisfaire. Petits, nous étions un fardeau. Grands, nous sommes devenus des étrangers. A la mort de Mamie, ma grand-mère maternelle qui nous avait élevés tant bien que mal, la vie nous a dispersés tous les 4. C’était Mamie qui rassemblait tout le monde à Noël et aux anniversaires, nous allions tous la voir, pour lui raconter notre vie, nos malheurs. Elle était restée à l’écoute et bienveillante, même si elle ne parlait pas beaucoup. Sa mort a brisé le bloc familial, plus sûrement que celle de ma mère, trop précoce. Elle était le fil qui nous reliait les uns aux autres, le lien ténu qui nous amenait vers notre père si distant.

Elle m’a dit sur son lit de mort :

– Prends soin de ton père Manu… Il ne le sait pas mais il a besoin de toi… de vous…

Je n’ai pas compris, à l’époque, mon père vivait déjà loin de nous, et il n’était déjà plus seul. Mais j’ai gardé cette injonction dans un coin de mon esprit. Mamie avait souvent raison et elle connaissait son gendre.

Elle qui avait laissé sa vie en Vendée, où elle aurait pu passer une retraite tranquille, pour venir s’occuper de nous à la mort de sa fille unique. Elle qui, comme moi, n’aimait que la lande et les paysages marins, avait accepté de tenir la maison de son gendre, en région parisienne, pour assurer à ses petits-enfants, une relative stabilité. Oui, on peut dire qu’elle le connaissait mieux que nous avec qui il n’échangeait jamais plus de trois mots, souvent sous forme de réprimande.

Quand elle nous disait qu’il n’avait pas voulu se remarier « pour ne pas nous infliger une belle-mère », je pensais sans oser le dire qu’une femme à ses côtés aurait peut-être été un plus. Pourquoi penser d’abord qu’elle nous aurait été néfaste ? Même Mamie se défiait des femmes en général, tout en se désolant paradoxalement de me voir si peu féminine…… Et puis elle ne voulait pas penser que sa fille était remplacée.

Je crois que mon père s’était accommodé de cette situation, même si, avec les années, il avait tendance à faire plus d’efforts, pour nous parler, pour nous appeler.

Aussi, quand il m’a téléphoné un soir, je n’ai pas été finalement si surprise. J’ai senti la solitude filtrer, courir le long de sa voix qui s’éraille, j’ai su qu’il fallait y aller.

J’ai pris le train et je suis allée passer un week-end avec lui, avec eux. Ma belle-mère, comme toujours gentille et inexistante a fait à manger pour un régiment. Pour elle, le comble de la prévenance est de cuisiner. Si le frigo est plein et les menus prévus, on la sent heureuse. Mon père a toujours plus ou moins vécu comme un ascète, sans se préoccuper de son assiette mais à présent, il trouvait des mots gentils pour louer la cuisine de sa femme. Excellente d’ailleurs.

Mais hormis ce changement minime, je retrouvais à chaque visite le même homme, lointain, distant, un peu empêtré dans ses émotions, ses sentiments.

C’est mon père et je l’aime, bien sûr, mais j’imagine, nous n’avons pas vraiment besoin l’un de l’autre. C’est du moins ce que je pensais.

Je me demandais pourquoi j’étais venue. Son appel sentait l’urgence et le désarroi. Or je trouvais pourtant un homme apaisé, un peu ennuyeux, égal à lui-même.

Mon père fumait depuis toujours. Sur ce point il n’avait pas changé. Nous avons passé un moment sur la terrasse et, je ne sais pas pourquoi, nous avons reparlé de cet été-là. A ma grande surprise, il en savait plus que ce que j’en savais moi-même.

Il regrettait finalement de ne pas avoir acheté en Vendée, mais c’était le pays de ma mère, pas le sien. Pourtant, je l’ai senti ému en évoquant cet endroit. Mon père, qui ne parlait jamais de maman, et encore moins depuis son remariage, a livré quelques bribes du passé :

– Tu ressembles tant à ta mère, Emmanuelle… elle t’aurait sûrement mieux comprise, votre grand-mère a fait de son mieux bien sûr, et moi, j’ai fait ce que j’ai pu…

Je ne comprenais pas très bien où il voulait en venir, Mamie avait été le socle de mon enfance, l’attachement sécure qui m’avait servi de rempart contre l’existence, que pouvait-on lui reprocher ? Comme d’habitude, je choisis le silence, pour une fois que mon père me parlait.

– Vous auriez dû avoir des amis, plus d’amis, j’ai toujours senti que vous viviez de façon tellement clanique, tes frères et toi, cela me rassurait autrefois mais je vois bien maintenant que cela vous coupait du monde, d’une certaine réalité… Mamie avait ses idées, on ne pouvait pas s’y opposer… Je l’ai trop laissée faire d’ailleurs…

– Nous adorions Mamie, ai-je dit avec prudence…

Il soupira :

– 4 gamins, c’était trop pour elle…

Puis, sans transition :

– Tu te souviens des voisins, les Delarue ?

– Vaguement…

C’était vrai, le nom ne me disait rien. Les enfants se souviennent plutôt des prénoms. Mon père avait le regard vague, il évoquait ces voisins, la conversation ne menait à rien et je baillais discrètement. J’étais fatiguée, je reprenais le train pour Paris demain à l’aube.

Il fouilla soudain dans la bibliothèque et retrouva un cadre, une petite aquarelle plutôt :

– Regarde, ça ne te rappelle rien ?

Jolie, cette peinture… un frêle esquif sur une mer déchaînée, avec au premier plan, une faille rocheuse impressionnante. Bien sûr, c’était le fameux puits d’enfer, dieu sait que je reconnaissais cet endroit !

– Où as-tu trouvé ce cadre ? c’est à nous ?

– C’était chez Mamie, quand on a vidé la maison, dans une enveloppe, même pas décachetée… Et elle était à ton nom…

– Bizarre… pourquoi Mamie ne me l’a pas donnée ? Qui me l’a envoyée ?

Mon père haussa les épaules, il n’en savait rien. Je retournai l’aquarelle, puis la reposait sur un guéridon.

– Emporte là, elle est à toi…

Encore un fouillis qui va m’encombrer, je pensais en moi-même mais je voulais surtout monter me coucher.

Comme je lui souhaitais bonne nuit, il me retint par le cou et chuchota :

– Tu sais Emmanuelle, tu n’as rien à te reprocher… Tu n’étais qu’une enfant…

J’étais totalement désemparée. De quoi parlait-il mon dieu ? Il me regardait fixement comme si je pouvais comprendre. Jamais je ne m’étais sentie moins en phase avec mon père. Je me dégageais un peu brusquement. Il se détourna et pris une enveloppe jaunie sur le guéridon.

– Tiens, j’ai retrouvé ces photos en rangeant, si tu veux les garder aussi…

J’emportais l’enveloppe dans ma chambre et la fourrais dans mon sac.

En montant me coucher, je pensais avec un peu d’inquiétude que mon père devenait gâteux. Pourquoi ressasser ce passé, ces vacances au cours desquelles il ne faisait que passer, tellement pris par son travail et ennuyé dès qu’il devait nous côtoyer plus de deux heures d’affilée ?

Que voulait-il dire en me parlant des voisins, qu’il connaissait à peine et, c’est vrai nous avions peu d’amis ?…

Et il osait critiquer Mamie, notre grand-mère qui avait eu pourtant la tâche difficile, ardue, plus de son âge, de nous élever ! Sans elle, nous aurions été livrés aux mains des bonnes diverses qui se succédaient sans jamais trouver grâce auprès de Mamie… Sans elle, aurions-nous passé des vacances au bord de la mer ? Franchement il exagérait !

Je m’endormis énervée, avec une seule envie, rentrer chez moi.

Le lendemain, je repris mon train, soulagée, comme à chaque fois que je quittais mon père et un peu coupable. J’avais coché la case, c’était bon, j’y étais allée, ouf ! J’envoyais brièvement un texto à mes frères, pour leur dire que papa allait bien. C’était l’habitude, celui ou celle qui passait le voir donnait des nouvelles aux autres. Brèves et laconiques. Le sentiment du devoir accompli.

Encore trois heures de voyage à tirer. Finalement, désœuvrée, dans ce wagon impersonnel, je regardais les photos. Mes frères et moi sur la plage, avec d’autres gamins, autour d’une vieille barque… La maison de Mamie avec les volets en bois vermoulus… rien de bien nouveau et je n’étais pas une passionnée des albums. Qu’est-ce que j’allais faire de ces papiers jaunis ?

Et soudain, le flash ! Sur une photo, un garçon blond d’une douzaine d’années devant une coque en bois fraîchement repeinte. Comme une houle insistante fait claquer au vent les portes et les volets, le souvenir a fait irruption dans ma vie, entraînant dans son sillage les émotions oubliées.

Les paroles de mon père ont pris tout leur sens.

Sauf que, contrairement à ce qu’il pensait, j’étais coupable.

Totalement responsable de ce qui était arrivée.

J’avais tout enfoui, tourné la page de l’enfance pour survivre dans le monde des adultes auquel j’appartenais désormais. Dix minutes auparavant, avant de regarder ces photos, j’étais une autre personne, une journaliste en vacances qui revenait tranquillement de chez son père.

En ouvrant cette enveloppe, j’avais repris le cours d’une histoire que je croyais évaporée dans les limbes de l’enfance. Je ne savais plus ce qui était du domaine du souvenir ou du ressenti.

L’histoire reprenait sa place, comme un tableau impressionniste à regarder de loin pour en saisir tous les aspects. En fermant les yeux, dans le balancement du train, je voyais défiler des images, une vie qui concernait une fillette et cette enfant faisait partie de moi. Je m’en étais éloignée mais en me concentrant, je savais bien qu’elle était encore là, au fond de mon cœur.

Cette histoire d’autrefois s’était évaporée au fil des années jusqu’à disparaître de mes souvenirs. J’avais mis un couvercle sur la boîte du passé et la vie, d’un simple cahot, l’avait déverrouillé. L’histoire me rattrapait, brutalement, moi qui pourtant avait fait table rase d’un passé douloureux.

Mais je devais y revenir. Pour avancer, pour me rassembler.

Ma vie venait de subir une secousse. D’amorcer un tournant malgré moi. Je ne savais plus où j’en étais.

La veille, je n’avais pas compris les paroles de mon père, en revoyant les photos, tout s’éclairait d’un seul coup et je sentais une boule se former, insidieuse, au creux de mon ventre.

Le mouvement du train me donnait une légère nausée, j’avais la tête qui tournait, j’avais, pour la première fois depuis des années, envie de questionner mon père.

Si Mamie avait vécu, c’est vers elle bien sûr, que je serais allée. Je n’avais pas l’habitude de me tourner vers mon père pour quoi que ce soit. Il fallait d’abord que je me concentre sur mon passé, tant bien que mal.

Je fermai les yeux, adossée au siège du TGV et je convoquai mon enfance.

Et, je me suis souvenue de ces années. De cet été, en particulier.

J’ai su ce qu’il fallait faire, de toute urgence.

Revenir sur les lieux de mon enfance, regarder sans effroi ces heures oubliées, comme un vieil album jauni, pour pouvoir, sans indulgence, mais avec tendresse, tendre la main à cette petite fille malheureuse et cruelle, cette Manu qui vivait encore au fond de moi.

Chapitre 1

Depuis quinze jours, nous sommes à La Chaume : la vie reprend comme chaque année en vacances, abolissant neuf mois de scolarité morose. Le bonheur pour moi commence sur le sable de la grève fin juin et s’évanouit en octobre quand le train nous éloigne de la mer, mes frères et moi.

A l’époque, dans les années70, les vacances duraient presque trois mois et dès la fin de l’école, nous partions profiter de l’air de l’océan.

Presqu’île de la côte de Lumière, attenante aux Sables d’Olonne par un pont, à l’époque jeté en travers du port, La Chaume a été nommée « berceau de la cité ».

De la tour d’Arundel, majestueuse dame de pierre brune, vestige de l’envahisseur anglais qui l’a voulue « d’Arendel », au phare des Barges qui clignote depuis deux cents ans le soir, en face d’Eden roc, le café des pêcheurs, les Chaumois sont très fiers. Une poignée de villageois, vivent de la pêche au thon l’hiver tandis que les jeunes préfèrent de plus en plus travailler aux Sables, à la poste ou dans une administration. Mais dès avril, la « saison » démarre, les touristes arrivent en bandes incessantes, chaque vendredi par le train, pour déferler à la marée montante du quatorze juillet au quinze août. Les commerces prospèrent, la plage revit, peuplée de CRS, de parasols à louer et de clubs Mickey.

Dans les années 1970, on dit encore La Chaume, pour parler de ce quartier à l’époque peu connu et peu fréquenté, même en saison. On y a construit un grand phare, tout blanc, qui lance de son doigt illuminé un feu plus visible pour les bateaux qui tentent de rentrer dans le chenal. La côte sauvage est caillouteuse, rocheuse et trop d’esquifs ont été malmenés et se sont échoués sur les rochers, hérissés de moules, qui barrent l’accès au port. C’est pour guider les bateaux que ce grand phare, que l’on appelle encore aujourd’hui le phare neuf, a été construit.

Le temps du Vendée Globe n’est pas encore venu mais déjà, la navigation dite « de plaisance » prend son essor et grignote les anneaux autrefois destinés aux chalutiers. En ce temps-là, la pêche à la sardine fait du port des sables un des plus importants d’Europe.

D’ailleurs, le père de notre mère était saulnier. Un des derniers récoltants de cet or blanc, le sel, qui abonde dans les marais salants. On visite encore aujourd’hui sa petite maison devenue musée pour les touristes l’été. Il y a même une visite guidée, en barque, à travers les marais.

Pour nous, La Chaume, c’est d’abord le paradis, les vacances en toute liberté, sans contrainte. C’est un lieu rassurant dans le tumulte de notre vie car c’est le seul endroit qui nous ramène, chaque année aux jours heureux. Et c’est aussi, pour moi en tout cas, le souvenir de ma mère, dans chaque pièce, fugace et imprécis tel un fantôme bien réel.

C’est au fond du jardin, près du vieux tamaris ourlé de rose qu’elle posait son pliant et lisait, des heures durant. Avec de petites lunettes d’écaille. Et sur la véranda, je la revois tournoyer avec sa jupe plissée soleil et son chemisier indien. Elle tient un bébé dans ses bras, peut-être un de mes frères.

Ce sont des souvenirs qui n’existent qu’ici, je les attends avec ferveur chaque année et ils s’évaporent à la rentrée des classes. Ailleurs, je n’ai aucun souvenir d’elle. Elle est morte d’un cancer foudroyant, peu après la naissance de mon petit frère et c’est ici qu’elle a voulu passer ses derniers instants. J’avais presque sept ans quand elle est partie emportée disait-on « par une longue maladie », l’âge de raison et pourtant je ne me souviens de rien. Mamie l’a soignée jusqu’au bout, on nous a éloignés un temps, quand nous sommes revenus, Mamie m’a conduite au petit cimetière marin, moi seule, les garçons ont été jugés trop jeunes.

– Ta mère est là maintenant avait soupiré Mamie, elle veille sur toi…

Je ne voyais pas très bien comment mais j’avais une confiance aveugle en ma grand-mère. J’ai d’abord oublié sa voix, son sourire, et puis rapidement, l’ombre de l’oubli est venue s’étendre sur le souvenir de ma mère. Elle était partie, j’ai comblé le vide en y mettant un voile opaque et protecteur. Mais ici, dans ce qui avait été sa maison d’enfance, il y avait des photos et sa présence flottait certains soirs près de la balancelle usée.

Nous sommes arrivés hier, blancs comme des parisiens et, en deux jours, il a fallu reconquérir le quartier. Nous sommes tous nés ici, notre mère était une Lanqueteau, de ce patronyme en « eau » qui signe le vendéen pure souche. Nous ne sommes pas des estivants, comme disent ici les gamins avec mépris. En général, quelques bonnes bagarres règlent vite le débat sur nos origines. Nous reformons une bande… et les vacances commencent avec les blagues aux adultes en bloc, et aux fameux estivants en particulier.

Dès notre arrivée, nous avons tôt fait de nous disséminer au fond du terrain vague qui nous sert de jardin. Les chardons ont poussé, le sable est jonché de brindilles et il y a des cadavres de mulots qui marquent le début d’une jungle qu’il nous faudra apprivoiser. Cette maison, ouverte deux mois par an, est un peu à l’abandon, comme le jardin. Pourtant, nous avons deux salles de bains avec des baignoires sabots, et un gros poêle qui permettrait de chauffer l’hiver.

Mais nous venons peu l’hiver.

Depuis peu, papa a même acheté une machine à laver semi-automatique, branchée sur le robinet de la cuisine. Le luxe !

Peu nous importe l’humidité entre les draps que Mamie nous chauffe les premiers soirs avec des bouteilles de limonade remplies d’eau chaude. Les draps en coton sont rêches mais sentent encore la lavande disséminée entre les piles de linge, le lino craquèle par endroits. Nous vivons dehors, les repas sont pris dès que possible sur la terrasse, à l’ombre du parasol délavé, qui sert également de parapluie à l’occasion.

Deux arbres, le tamaris qui sert de support pour escalader le mur à l’aide des branches basses. Et un immense pin parasol qui permet de belles escalades. Chaque année, nous y suspendons la balançoire.

Mes frères et moi ne nous en servons plus, mais j’aime, comme un rituel, sortir la balançoire et l’accrocher, marquant ainsi le début des vacances. Et sur cette balançoire légère, je vois aussi le fantôme de ma mère, s’envolant vers le ciel, riant, poussée par qui ? Mon père ? Souvenir d’une réalité si improbable qu’elle me parait sacrilège !

Christophe et Stéphane, mes frères jumeaux affûtent les flèches des arcs neufs qu’ils achèvent de confectionner. Pieds-nus dans le sable semé d’immortelles, ces petites fleurs jaune paille, en short délavé, bronzés, ils ont les mêmes yeux dorés que Maman, des yeux de soleil couchant. Comme leurs cheveux ocre et blond qui éclaircissent ici de jour en jour. Mes cheveux à moi, tirent sur l’acajou, et quand on ose me traiter de rousse, je sors les griffes.

– Regarde Manu, regarde nos armes !

– Avec des flèches pareilles, Pierrot et les autres vont filer doux !

A dix ans, les jumeaux sont mes meilleurs lieutenants. Ils m’obéissent aveuglément, sans jamais discuter. Ils sont pareils et dissemblables comme ces fleurs des champs que l’on croit identiques mais, mises ensemble, révèlent toutes leurs nuances propres. Stéphane et Christophe, les gens les confondent, quand je dis les gens, je veux dire les autres, ceux qui ne sont pas de la famille. D’ailleurs, mon père les confond souvent, quand il les voit séparément.

Stéphane est un peu plus petit et Christophe a plus de taches de rousseur sur le nez. Et puis Stéphane a une mèche rétive qui se dresse à la première occasion, tandis que Christophe a les cheveux un peu plus foncés.

Mais vus ensemble, la ressemblance est frappante, quand j’étais petite, je les appelais « les pareils ».

Pourtant aujourd’hui, je les distingue au premier coup d’œil. Leur voix n’a pas la même musicalité et je sais que, si je peux attendrir Stéph, il me faut guerroyer parfois avec Christophe pour le faire céder. Il finit toujours par céder.

J’ai douze ans, bientôt treize, je suis le chef, l’aînée. Ils me suivent, y compris pour les bêtises. Seul Vivien, mon petit frère, encore tout blondinet, renâcle devant des jeux qu’il comprend à peine.

– Vivien, si tu ne sautes pas du neuvième rocher, tu ne fais plus partie de la bande…

Le petit, au bord des larmes, tremble au bout de son plongeoir, les cheveux roides de sel, seul son épi blond en l’air.

– Mais, je ne sais pas nager… renifle-t-il.

– J’irai te chercher, saute…

L’enfant hésite, je vois la petite silhouette dans le soleil, puis gravement, il ferme les yeux et bascule en avant.

Je plonge et je l’attrape sous les bras. Chaque fois il se laisse faire confiant, abandonné, rendant ainsi son « sauvetage » plus facile. Je réussis toujours, grâce au calme avec lequel il se laisse mener, à le hisser sur les rochers. Chaque fois, il finit par rire nerveusement, tandis que les jumeaux applaudissent.

– Ben tu vois, tu es cap’ ! Bravo !

Pâle sous son bronzage, Vivien essuie une larme puis sourit. Debout devant l’océan je lève la main droite à hauteur du front :

– Vivien, pour ton courage et ta témérité, je te sacre Mousquetaire, Palefroi d’or !

Sautant sur leurs pieds, les jumeaux lèvent pareillement la main droite en criant :

– Honneur et Fidélité !

Fidèle lectrice de la bibliothèque verte, j’avais emprunté cette formule à Jacques Rogy, le célèbre détective. J’enrichissais mes connaissances avec les romans de cape et d’épée et rajoutais au passage quelques inventions puisées au tréfonds de mon imagination.

Chaque année, un rituel nous rassemble, tous les quatre, après une ordalie dont je décide le scénario. L’an dernier, il fallait sauter de la falaise à marée haute et nager à contre-courant. Cette année, je promets de réfléchir à un acte au moins aussi héroïque. Peut-être partir en expédition dès le matin, sans que personne ne le sache à la maison ?

La vie m’effraie encore et je préfère l’inventer. Je mets en scène des épreuves, des plans d’attaque et des aventures imaginaires auxquelles je finis par croire. Les dunes sont notre terrain de jeux, âprement disputé aux gamins du voisinage qui finalement, aiment autant que nous ces jeux guerriers. Nous finissons en général par nous réconcilier autour d’un feu de camp improvisé sur la petite plage.

Stéphane ramasse le bois, Christophe râle toujours car il veut allumer le feu. Je ne veux pas, c’est dangereux, c’est moi seule qui approche l’allumette dérobée à la cuisine. Pour le consoler, et le valoriser, je le laisse souffler sur les braises avec une vieille sandale trouvée sur la grève.

Je passe quelques jours à réfléchir au plan. Il faut innover, surprendre, même si, en raison de leur jeune âge, mes frères ne se souviennent plus de...

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