L'été en pente douce

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Quand on est 'différent', un petit village de province n'est pas exactement le meilleur endroit pour être heureux.
Fane ne demande pourtant qu'une chose : qu'on lui fiche la paix. Il veut vivre tranquillement, en buvant de la bière, entre son frère un peu simple et sa jolie petite amie. Mais c'est sans compter avec la morale, la jalousie et la haine... jusqu'à l'explosion finale.
Publié le : mardi 26 novembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072471223
Nombre de pages : 256
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Pierre Pelot
L'été en pente douce
Gallimard
en 1945, Pierre Pelot publie son premier roman vingt ans plus tard – un western,La piste du Dakota, aux Éditions Marabout. Depuis, 170 titres environ ont suivi, dans de nombreux genres : romans noirs (La nuit sur terre, Le bonheur des sardines), fantastique (Une autre saison comme le printemps), romans de science-fiction (La guerre olympique, Les hommes sans futur), romans publiés dans des collections pour la jeunesse (La passante), romans « ordinaires » (Ce soir, les souris sont bleues)... Traduit dans une quinzaine de langues, adapté à la télévision (Fou comme l'oiseau) et au cinéma (L'été en pente douce), il a écrit pour le théâtreLes caïmans sont des gens comme les autres. Depuis une dizaine d'années, il travaille à la rédaction de la saga romanesqueSous le vent du mondequi retrace l'évolution de l'homme sur tout le paléolithique, et comportera cinq volumes, avec la collaboration scientifique d'Yves Coppens. Il vit toujours dans les Vosges.
CHAPITREPREMIER
Il n'était pas du genre à se laisser impressionner facilement – du moins en apparence –, mais tout de même, la lecture du journal, rubrique « avis de décès », semblait lui avoir porté un coup. Il avait juré, grommelé des choses, et Lilas avait compris le principal. Pour confirmation, elle s'était reportée au journal. Depuis, Fane n'avait pas desserré les dents. Ou presque. Juste pour des banalités. Et pour enguirlander Lilas qui n'en finissait pas de se préparer. Lui, il s'était vaguement passé un coup de peigne dans les cheveux, c'est tout. Il n'avait pas mangé. Fane transpirait. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front ridé, coulaient dans ses yeux, le long de son gros nez, puis se décrochaient n'importe comment et tombaient un peu partout, sur sa chemise, son pantalon, sur ses mains – la droite gantée et la gauche nue – sur le volant. La sueur mouillait son front et le côté gauche de son visage, le droit était intact – c'est-à-dire qu'il y avait seulement les cicatrice entrecroisées, roses et violacées, la peau luisante mais sèche sur laquelle ne poussait pas un poil de barbe. C'était bizarre. Lilas ne s'y était pas encore habituée. Une autre chose qui avait étonné Lilas (mais elle avait ravalé tout commentaire à ce propos), c'était la façon qu'avait Fane de conduire la voiture avec sa main intacte et l'autre amputée de quatre doigts. Le moignon avait une drôle d'allure, avec juste le pouce qui émergeait comme une espèce de crochet incongru, les quatre doigts sectionnés au ras de la paume. Il portait un gant à cette main-là et il avait une manière toute particulière d'envelopper le volant avec les doigts vides, pour les pincer sous le pouce. Lilas trouvait Fane fascinant. Elle ne le lui avait pas dit – ni à lui, ni à personne d'autre, d'ailleurs – mais cela se lisait dans ses yeux quand elle le regardait. Les entrelacs de cicatrices qui recouvraient la partie droite du visage de Fane ne la dérangeaient pas. On pouvait le trouver hideux, à cause de cela, mais cela pouvait également lui donner un certain charme... Sa main droite aux doigts sectionnés également. Il ne portait pas ces marques dures honteusement, au contraire, il avait tendance à la provocation. C'était peut-être à cause de cela. En fait, Lilas était rudement contente d'être avec Fane – particulièrement en ces moments difficiles. Elle le connaissait depuis un mois, environ. Depuis le début marqué des grosses chaleurs de l'été. Elle vivait alors avec ce salaud de Claude Shawenhick, dans un logement de trois pièces des anciennes cités ouvrières (des logements que les patrons en faillite des tissages louaient maintenant à n'importe qui et ne réservaient pas, comme avant, aux ouvriers des usines en priorité ; la preuve : ce salaud de Claude Shawenhick travaillait pour un entrepreneur de travaux publics, et Fane était employé dans le magasin à grande surface de la sortie de la ville). Elle était avec ce salaud de Shawenhick, et Fane avait emménagé dans le logement d'en face. Ils avaient tout de suite sympathisé. Une fois, pas longtemps après la première cuite prise en commun, Fane avait dit, tout en frottant doucement ses cicatrices faciales du bout des doigts de sa main gauche, comme il le faisait quand un problème le turlupinait (et on sentait généralement que c'était du sérieux), Fane avait dit : « J'ai entendu gueuler Lilas, cette nuit. Tu trouves utile de lui foutre des trempes ? » Ce salaud de Shawenhick avait répliqué que « les femmes, ça se dresse » – une fois sur deux, il ouvrait sa grande gueule pour proférer ce genre de sentence. Fane avait hoché la tête, sans rien dire, en avalant une gorgée de bière tiède. Il avait jeté un coup d'œil à Lilas, et celle-ci avait compris qu'elle comptait pour lui. Elle s'était sentie toute regonflée. Maintenant, c'était fait : elle avait changé de logement. Fait sa valise, ramassé ses revues de cinéma pour émigrer de l'autre côté du palier. Elle vivait avec Fane. Depuis cette nuit de mercredi à jeudi. Fane l'avait achetée à Claude Shawenhick pour une caisse de vin, un lapin et cinquante francs. Ils avaient bu la caisse
de vin ensemble, tous les trois, et mangé le lapin ; le lendemain matin, Fane avait donné les cinquante francs à Claude qui, dessoûlé, avait fait mine de vouloir revenir sur sa décision, mais c'était trop tard. On était vendredi. Lilas était assise, bien droite, sur le siège défoncé de la 2 CV, à côté de Fane, la poitrine tendue et les mains posées sur ses cuisses. Elle portait d'énormes lunettes noires, les mêmes que Jane Fonda sur les photos du dernier reportage qui lui était consacré dansCiné-Stars. Le dernier cadeau de ce salaud de Claude Shawenhick, qui remontait au lundi précédent, laissait encore une trace jaunâtre sur la peau de la pommette droite, débordant sous le verre de lunette. De temps en temps ses lèvres s'étiraient dans un sourire rapide, vite effacé car ce n'était pas le moment : mais de toute évidence Lilas ne pouvait pas s'empêcher d'être contente. Elle était là, avec Fane, dans la voiture de Fane. Elle était sa compagne, régulièrement, et il l'avait payée cinquante francs, une caisse de vin et un lapin. C'était un tournant dans la vie de Lilas. Un tournant de plus. Mais le bon.
*
La route qu'ils suivaient depuis une heure environ dévidait ses virages les uns après les autres, sans fin. Fane connaissait le trajet sur le bout de la mémoire, il aurait pu le parcourir les yeux fermés. C'était d'ailleurs ce qu'il avait presque fait, et plus d'une fois, dans un état d'ébriété à ce point avancé que cela correspondait quasiment à fermer les yeux... Une heure, sous le soleil droit, brûlant. S'il avait possédé une voiture plus puissante (disons une voiture normale, au lieu de cette 2 CV bricolée et poussive), et si la circulation avait été un rien plus fluide, il aurait avalé ce parcours en moitié moins de temps. Mais bon : la 2 CV était ce qu'elle était ; toute ferraillante qu'elle fût, elle roulait. C'était mieux que prendre le train ou marcher à pied. Il grogna quelques jurons à l'adresse du camion puant qui les précédait et qu'il n'osait doubler dans cette succession de lacets, puis il dit : – On va arriver. Bientôt. Jetant un coup d'œil rapide en direction de Lilas. Celle-ci ouvrit la bouche, toute prête à se jeter sur ces quelques mots pour engager une conversation qui casserait le silence installé entre Fane et elle... mais elle ne trouva rien à dire, prise de court, et referma les lèvres. Elle se borna à acquiescer, se tortilla un peu sur le siège grinçant, remonta, du bout d'un doigt, ses lunettes qui glissaient sur son nez. Le courant d'air permanent, même pas frais, simplement nauséabond, qui ronflait à l'intérieur de la voiture et faisait claquer la toile du toit, embrouillait joliment les cheveux noirs de Lilas, sur le pourtour du foulard qu'elle avait noué sur sa tête. – Nom de Dieu, dit encore Fane, lourdement. Ce qu'il peut faire chaud ! Il avait l'air de vouloir se remettre à parler. Quand il s'y mettait, il n'en finissait pas. Il était capable de raconter et de discuter des heures durant. Et pas comme le premier bavard venu. Les mots, c'était son affaire. Il en connaissait des tas. Des savants. Spécialement quand il avait un peu bu. – C'est le mois d'août, dit Lilas. – Merde ! sourit Fane, en coin. Et quel mois d'août. Ça, tu peux le dire ! À droite et à gauche de la route, c'était la montagne ronde, couverte de forêts embrumées de chaleur. Le vert dominait à perte de vue ; non pas ce vert cru, acide, qui vous ferait presque mal au ventre et aux yeux, quand par exemple il a plu, mais un vert fané, un vert tassé, un vert lamentable et tremblant que les taches éparses des arbres brûlés net par le soleil assassin rendaient galeux. Le ciel était à la fois très haut, fluide, vaporeux, et d'une lourdeur fantastique, au ras du sol. L'air vibrait de partout.
Sur le bord de la route, les gens étaient assis dehors, dans l'ombre des maisons. Ils ne faisaient rien d'autre que discuter en regardant passer les voitures, des choses comme ça. Ils donnaient envie de s'arrêter et de se joindre à eux, un verre rempli de liquide glacé à la main. Ils avaient la peau rouge et les tricots de peau moites. Des enragés jouaient aux boules. Des filles en maillots de bain se devinaient au fond des jardins clos, derrière les murs de pierres sèches ou les haies de troènes. Fane se mit à parler de la chaleur, de l'été. Il disait que le soleil le tuait et lui coupait tous ses moyens, que c'était inhumain de demander à un homme de travailler pour un patron, par ce temps, alors que tous ces cons, sur les routes de France, défilent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en vacances jusqu'aux yeux. Il dit qu'il préférait le froid, et que tout ça allait changer – sans préciser si « tout ça » avait un rapport avec le climat ou avec sa situation de travailleur défavorisé. Par intermittence, il engueulait le chauffeur invisible du camion, devant. À l'entrée du village, il quitta la nationale pour s'engager sur la portion de route en demi-cercle, de deux cents mètres de diamètre, vestige toujours présent de l'ancien tracé. Quand ils avaient refait la route, ils avaient coupé ce virage-là (et d'autres aussi) sans pour autant abandonner l'utilisation du tronçon amputé. En bordure du ruban d'asphalte crevassé, il y avait une épicerie-café. Fane s'arrêta devant la terrasse. Il dit : – On va se rafraîchir, allez ! – C'est ici ton village ? demanda Lilas. Elle pinça le col ras de son tee-shirt noir et l'agita pour aérer ses seins ronds. – Ouais, c'est ici, dit Fane. Il descendit de la voiture, claqua brutalement la portière. La terrasse était vide. Les parasols repliés, sur les tables circulaires de métal peint en rouge. Il regarda Lilas qui s'extrayait de la voiture en se tortillant, donnant un coup de hanche dans sa portière pour la refermer. L'œil de Fane brilla. Il avait quarante-sept ans et pour la première fois de sa vie l'occasion lui était donnée de promener dans sa voiture une fille comme Lilas. Rien à voir avec les pauvres lamentables qui avaient, ici et là, jalonné le parcours de son existence sentimentale et sexuelle. Elle avait vingt-deux ans, Lilas. Une jeunesse, propre, la peau lisse, pas de moustache ni de verrues, ni de bedaine croulante, ni de varices. Non. Au contraire. Une liane. Des seins épanouis qui dégageaient une odeur de poison délicieux, un cul bien rond, ferme, des jambes... Nom de Dieu, tout cela dans un petit tee-shirt de rien, un blue-jean dont la couture se perdait avec une précision spectaculaire dans la raie de ses fesses étroitement comprimées... Lilas se dandina sur ses hauts talons, gravit, avec un mouvement délicieux des hanches, les trois marches de la terrasse. Elle tira la première chaise venue et s'installa dessus. Fane avait l'œil voilé en s'asseyant à son tour sur une chaise en face de la jeune femme. Il sourit à son double reflet, un peu déformé, dans les verres de lunettes de Lilas. – Tu vas voir la gueule du patron, dit-il à mi-voix. – Pourquoi ? – Je veux dire quand il te verra. Quand il te verra avec moi. Lilas sourit largement. Elle avait des dents superbes. Il lui manquait la canine supérieure gauche, mais c'était presque plus joli encore que si la dent s'était trouvée à sa place – allez savoir pourquoi. Fane ne savait pas si cette extraction était signée Shawenhick, ou un autre du même style – ou, plus normalement, si elle était le fait d'une pince de dentiste. Il n'avait jamais demandé. Mais il vivait depuis si peu de temps avec Lilas (et ce peu de temps était encore réduit si l'on soustrayait les périodes de flou dues à l'alcool : par cette chaleur, on boit sans y prendre garde et il est trop tard avant même de songer à se ralentir un peu...). Ce qui était sûr, c'est qu'il était encore tout étourdi de se retrouver en compagnie de cette sacrée fille, qui en avait connu pas mal avant lui, et probablement des mieux, c'était certain. Et sous le choc, aussi, de ce qu'il avait lu dans le journal ce jour-là. Mais c'était tout de même Lilas qui détenait le flambeau. À la
manière qu'il avait de plisser les paupières, parfois, en frottant ses cicatrices, on voyait bien que Fane se demandait par quel miracle une fille jeune et à ce point splendide avait bien pu choisir de partager son lit. Peut-être qu'elle avait quelque chose derrière la tête. Mais quoi ? Elle n'était pas du genre à avoir quoi que ce soit derrière la tête. Ni devant. Ni au milieu. Quand il s'y mettait, on aurait pu lire toutes ces déductions sur le visage de Fane, aussi clairement que s'il s'était confié à haute voix. Il était transparent. Il avait toujours été comme ça. – Alors, tu es content que je sois avec toi ? dit Lilas. – Nom de Dieu, sans quoi je ne t'aurais pas demandé de venir ! – Mais je veux dire, en ce moment... C'est pas des circonstances... – Écoute ! dit Fane. (Il retira son gant, le posa devant lui, sur le plateau métallique de la table, et l'aplatit sous son moignon au pouce dressé. La cicatrice large d'un centimètre qui zébrait le fouillis de marbrures et de stries de sa joue droite avait viré au violet franc. Il avait les yeux à demi fermés, la voix sourde.) Les circonstances, c'est comme ça, et tant pis. C'est comme ça. Je m'étais dit que je t'amènerais ici, dans ma maison, chez moi. Ici. Parce que c'est ici que je suis né et c'est ici que j'ai ma maison. La vraie. Je m'étais dit ça, et que tu viendrais avec moi, et que je leur dirais : « Voilà, c'est Lilas et c'est ma poule, elle est avec moi. » C'est ce que j'aurais dit. J'aurais dit : « Vous banderez cent ans dans le vide, les gars, avant de vous trouver une fille comme ça. Le vieux Fane, le mal bâti, le manchot et la gueule cassée, hein ? Qu'est-ce que vous en dites ? »... Voilà... J'aurais peut-être pas employé les mots, mais je leur aurais fait comprendre... Et même pas. Il aurait suffi qu'ils te voient. Alors, c'est comme ça. Pas autrement. Circonstances ou pas, c'est comme ça. Je m'amène avec toi, et c'est tout. Lilas laissa passer un peu de silence, puis elle sourit encore. Elle dit : – Je suis bien, avec toi. Je crois que ça ira bien. Fane acquiesça deux ou trois fois en silence. Il dit : – Attends seulement un peu. Attends un peu, et tu verras. Tu verras de quoi je suis capable. Attends que tout ça se tasse. Il faut que je réfléchisse. J'arrête pas de réfléchir, depuis ce matin. Tu vas voir... Il cligna de l'œil. La porte du café s'ouvrit et le patron, en tablier bleu, s'approcha. – Salut, Fane, dit-il – mais il regardait Lilas. – C'est Lilas, une copine, dit Fane. Il avait pris un air détaché, naturel, mais le patron du café regardait toujours Lilas. Elle était assise gentiment sur sa chaise, et elle bougeait juste un peu les cuisses, une jambe après l'autre, à cause de la chaleur dégagée par les barreaux métalliques du siège. Bien tranquille, souriante. On avait aussitôt envie de lui sauter dessus et de la déshabiller. – Mademoiselle, dit le patron, en tendant la main. Lilas dit « Monsieur » et serra brièvement la main potelée. Le patron du café-épicerie sur le bord de la vieille route s'appelait Jean Vilain (tout le monde a fait depuis longtemps toutes les plaisanteries possibles avec ce nom). Il était petit et rond, la bouche un peu tordue du côté gauche. Sa femme passait sa vie derrière la caisse. C'eût été parfaitement surnaturel de la rencontrer ailleurs. Elle était probablement scellée dans le plancher, à vie. Condamnée aux sourires forcés et à la sonnerie du tiroir-caisse. Vilain se tourna vers Fane et lui serra la main à lui aussi. Il dit : – Je suis désolé pour ce qui est arrivé, Fane. Sincèrement. – On n'y peut rien, dit Fane. – C'est vrai. Qu'est-ce que je vous sers ? – De la bière. C'est de circonstance. Vilain le regarda un moment, sans trop savoir quelle attitude adopter – d'autant que l'œil de Fane n'était pas spécialement amusé. Il finit par hocher la tête et s'éloigna.
– C'est le premier douché, dit Fane dans un hoquet joyeux. Ce salaud ne m'avait pas serré la main depuis au moins vingt ans. Le patron revint avec trois canettes et trois verres. Il fit sauter les capsules en tenant les bouteilles l'une après l'autre entre ses genoux. Puis il ouvrit le parasol, tira une chaise pour lui, s'installa et dit : – C'est ma tournée. À la vôtre. Il n'en finissait pas de jeter des coups d'œil en direction de Lilas, l'air de ne pas y toucher. – Tu vas revenir ici, Fane ? dit-il. – Peut-être. Fane avait un regard vague très étudié tout en sirotant sa bière. – C'est un malheur, oui... dit Vilain. – Que je revienne ? – Non, couillon ! Je veux dire, ce qui est arrivé... Tu as la maison pour toi, maintenant. Pour toi, avec Mo. – Je pense que oui, dit Fane. – Oui, bien entendu... (Il vida la moitié de son verre d'un seul trait, essuya la mousse sur ses lèvres, d'un revers de son bras nu.) Ça fait du temps, maintenant, que je ne t'avais pas vu. Hein ? – J'étais ici tous les trimestres. Pour ma pension. – Et autrement ? Tu travailles où ? – Supermarché de Saint-Miehl, dit Fane. Je travaillais... À présent, ça va changer. Avec la maison, tout ça. Il faut que je réfléchisse. – Évidemment, dit le patron, en regardant Lilas, comme s'il attendait qu'elle lui donne son avis. – J'ai dans l'idée d'écrire des livres, dit Fane. Depuis longtemps. – C'est vrai ! dit le patron – et il sourit à Lilas, qui lui découvrit ses dents, avec le trou charmant au niveau de la canine supérieure gauche. – C'est que j'en ai à raconter, dit Fane. Il faut que je réfléchisse à tout ça. – Évidemment... Et te voilà, avec une... amie. Tu vas t'installer dans la maison, avec cette charmante personne. Bon Dieu, Fane, je ne savais pas que tu étais marié. – J'y suis pas, dit Fane. Lilas et moi, on vit ensemble, c'est tout. Ce fut sur ce ton-là pendant une bonne demi-heure. Puis Fane dit : – Bon. Faut y aller. – Mes condoléances, dit Vilain. Il resta sur la terrasse et les regarda s'éloigner, puis monter dans la voiture. Il regarda surtout Lilas qui avait sa démarche des grandes occasions. – Quel con ! dit Fane, en passant une vitesse. Lilas roucoula sur deux notes. Elle pinça le col du tee-shirt et le secoua pour se faire de l'air.
CHAPITREII
Lilas laissa tomber entre ses pieds le sac à main dans lequel elle venait de fouiller pendant une bonne minute et elle dit : – J'ai plus de cigarettes, Fane. Fane souriait dans le vide, songeant peut-être encore à tout ce cinéma qu'avait fait le patron du café, et il hocha la tête. – Ce foin puant que tu fumes, avec ces filtres de carton jaune, dit-il. Puis il poussa un juron lourd, le visage transformé, et freina brutalement. Lilas fut projetée en avant, se protégeant du choc in extremis en plaquant ses mains sur le pare-brise. Elle poussa un petit cri de surprise effrayée, qui se noya dans le hurlement des freins. – Nom de Dieu ! souffla encore Fane, les yeux écarquillés. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Ils étaient entrés dans le village depuis quelques instants (étaient passés, trois minutes plus tôt, à hauteur du panneau indicateur qui signalait :VIZENTINE 2 000 habitants. Messes à 7 h 30 et 11 h), roulaient le long de la rue principale qui était à la fois la route nationale en direction de l'Alsace. La 2 CV s'immobilisa devant le petit muret de la cour de la maison étranglée entre les deux garages et leurs pompes à essence. Juste derrière la voiture grise du corbillard. De l'autre côté de la route, il y avait la place de la gare et quelques personnes endimanchées, plantées ici et là, par groupes de deux ou trois, sur le bitume fondant. Il y avait également des gens dans la cour de la maison. Principalement des femmes, vêtues de noir, avec des chapeaux ou des foulards noués sur leurs têtes pour se protéger du soleil – et parce que les femmes ne vont pas à l'enterrement tête nue. Les portières arrière de la voiture du corbillard étaient ouvertes. On apercevait un bout du cercueil recouvert du drap noir et argent, et les quatre, et maigres, fleurs de plastique d'une minable couronne. Fane posa sur Lilas son regard écarquillé. Il dit : – Putain, c'était pas demain, l'enterrement ? – C'est ta maison,? souffla Lilas. Elle regardait la maison, le corbillard, les gens dans la cour, les arbres derrière le bâtiment – elle regardait ce petit espace tranquille enfoncé comme un coin entre les deux masses impressionnantes des garages – et elle en oubliait de respirer. Elle dit : – C'esttamaison, Fane ? – Nom de Dieu de nom de Dieu de merde ! grommela Fane, et moi je croyais qu'ils l'enterraient demain! Elle est morte hier, et ils... Tu crois que ce connard de Vilain, tout à l'heure, me l'aurait dit ? Tu crois ça ? Penses-tu ! Il était là à se rincer l'œil et à boire sa bière de merde, à regarder tes nichons et à se faire des idées, c'est tout, et pendant ce temps-là, ils enterrent ma mère ! Lilas déglutit lentement, passa sur ses lèvres un petit bout de langue rose. Elle dit : – Je ne savais pas que c'était une vraie maison. Je pensais... Oh, Fane, qu'est-ce qu'on va faire ? – Ce qu'on va faire ? On va aller à l'enterrement, tiens ! Qu'est-ce que tu veux faire ? Il descendit de la voiture et claqua bruyamment la portière. Lilas était toujours assise sur son siège, stupéfaite. Fane fit le tour de la voiture et tapota contre la vitre relevée de sa portière. – Tu veux rester là-dedans, à rôtir sous ce soleil ? Lilas bredouilla quelque chose puis se décida à sortir. Elle suivit Fane, marchant précautionneusement sur ses hauts talons dans le gravier du bord de route. La porte de fer de la cour était ouverte. Le conducteur du corbillard était planté là avec un autre vieux type.
– Salut, dit Fane en regardant les femmes en noir agglutinées devant les trois marches du petit perron de la maison. Salut, Jeannot. Le conducteur du corbillard retira d'entre ses lèvres un mégot de cigarette juteux qu'il écrasa par terre, sous son talon. Il serra la main de Fane. – Content de te voir, Stéphane, dit-il (il y avait les gens qui l'appelaient « Fane » et ceux qui l'appelaient « Stéphane »). On se demandait si tu viendrais. On se demandait si tu avais été prévenu... Son visage était carré, creusé de profondes rides, rasé de près, la peau bleuâtre où le rasoir était passé. D'ordinaire, il était vêtu d'une combinaison de mécano dégueulasse mais quand il officiait, comme à présent, c'était le complet strict, bleu, la cravate et tout. Il avait une petite virgule de savon à barbe séchée au coin du maxillaire droit, sous l'oreille. Il tendit la main vers Lilas, mais celle-ci ne le vit point : elle regardait la maison, ou les vieilles femmes (qui elles-mêmes regardaient le couple de nouveaux arrivants), c'était difficile à dire à cause de ses lunettes de soleil opaques : bref, Jeannot laissa retomber sa main tendue, mais il continua de jeter de petits coups d'œil glissés vers Lilas, pour le cas, certainement, où elle ferait mine de s'apercevoir de sa présence. – Prévenu ! grogna Fane. Rien du tout. Nom de Dieu, quelqu'un aurait pu, quand même... J'ai appris ça dans le journal, ce matin. Je croyais avoir lu que l'enterrement était pour demain, et je m'amène, là, comme ça... Jeannot lança un coup d'œil vers la maison. Le vieux type à son côté devait être son père – ils se ressemblaient –, tout ridé et tremblant, les mains derrière le dos, avec une fantastique pomme d'Adam qui montait et descendait à toute allure au-dessus du col de chemise trop large. Le vieux regardait dans le vide. Jeannot alluma une autre cigarette et il en offrit une à Fane. Il dit : – Ça devait être demain. Normalement. Elle est morte hier. Mais le curé enterre plus les samedis. – Comment ça ? – Comme je te le dis. Le curé de maintenant, c'est plus notre vieux d'avant. Un branleur, si tu veux savoir. Un sale con qui fricote avec tous les patrons du coin. Et il est là, à la sortie des messes, à serrer des paluches, tout juste si y te signe pas sa photo. Bref, M. le curé n'enterre plus le samedi, ni le dimanche, bien sûr, C'est à toi de t'arranger pour claquer dans les jours ouvrables. Si tu tiens à être veillé, aspergé d'eau bénite, et tout ça, évidemment... – Je vais y dire deux mots, tiens ! dit Fane. Merde, je tombe ici comme... Quelqu'un aurait quand même pu me prévenir, non ? – Qui ? renvoya Jeannot. D'après ce que je sais, personne connaissait ton adresse. Savaient pas où t'étais. – Saint-Miehl, c'est pas si grand ! J'y suis depuis... Mo le sait bien, lui ! Jeannot hocha la tête. De gauche à droite. – Mo, dit-il, faut pas lui demander grand-chose en ce moment... Ça l'a foutu en l'air. Tu le connais... C'est bien que tu sois là, parce que, justement, Mo... Il est en train de faire chier les vieilles, là-bas. Ça devrait faire une demi-heure qu'on serait partis si... Je veux dire, oui, une bonne demi-heure. Il est là-bas et il les fait chier. Fane regarda une fois de plus en direction du groupe devant la maison. Entre les femmes en noir, il aperçut Mo, assis sur les marches, avec Nonosse, son sacré foutu chien, sur les genoux. – C'est arrivé comment ? demanda-t-il en re portant son regard sur Jeannot. – Quoi ? C'est arrivé comment, quoi ? – Ma mère. Jeannot fit une grimace fataliste. Il fermait un œil à cause de la fumée de sa cigarette. Il dit : – Comme ta tante, Fane. Ouais, comme sa sœur... Ça fait combien de temps, déjà, ta tante ? – C'était en 60, mais je m'en fous, de ma tante, c'est de ma mère que je te parle.
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